Till Kingdom come
Chapitre 64
Stuck in the Middle with You
Les six panneaux que son équipe avait réquisitionnés ne suffisaient pas à épingler toutes les photos des meurtres récents dans cette guerre des gangs et les agents de Tamara avaient commencé à investir les fenêtres et les murs de la salle de réunion. Ils avaient aussi poussé les tables au fond pour pouvoir avoir une vue d'ensemble des liens entre les groupes et sous-groupes formés. Tamara s'était assise sur une table, ses jambes croisées, jouant distraitement avec une de ses chaussures à talon au bout de son pied. A côté d'elle, Sylviane, Donovan et Smith contemplaient eux aussi le tableau. Deux factions se distinguaient : le clan des Foots, une organisation crapuleuse surtout connue pour ses vols et ses larcins mais qui avait une spécialisation en assassinat, et le clan Hamato, celui à l'emblème de la tortue – et aussi incroyable que cela puisse paraître, il semblait que ses membres fussent effectivement des tortues.
Les deux clans avaient différentes branches. D'après le lieutenant Gordon Miller, un type qui avait dédié sa carrière au clan des Foots mais qui n'avait jamais été écouté par ses supérieurs, les humains avaient une organisation stricte. Les plus jeunes, parfois même des gamins, étaient en entraînement et amélioraient leurs aptitudes en volant. Ils apprenaient alors à ne pas être vus ni entendus, à être des fantômes sautant de toit en toit. Lorsqu'ils avaient fait leurs preuves, ils entraient dans le groupe des « genin » – le mot faisait sourire Tamara parce que l'un de ses fils était un fan de manga et qu'elle l'avait souvent entendu dans sa bouche. Leur entraînement se focalisait alors sur les arts martiaux et leurs supérieurs les envoyaient sur des missions d'investigation et de protection, sous la tutelle de « chûnin ». Ils étaient des sortes de lieutenants, des ninjas confirmés et de bons combattants, ceux qui se chargeaient des assassinats. A la tête de l'organisation se tenait le « jônin » dont le rôle était principalement de distribuer les missions et les chèques. Miller avait parlé d'une certaine Karai mais impossible de trouver quoi que ce soit sur cette femme – ce devait être un alias. Il semblait également exister une branche séditieuse chez les Foots qui résultait d'une divergence d'opinion entre certains chûnin et leur chef. Ils exerçaient les mêmes fonctions que les autres, à ce que Tamara avait compris. Leur différence tenait à leurs méthodes plus violentes et aux idées beaucoup plus radicales qui circulaient parmi eux. Un nom revenait également souvent : Hamato Yoshi.
La bonne nouvelle était que les Foots avaient surtout des novices dans leurs rangs. La mauvaise était que leurs connections avec les hautes sphères allaient très loin. Miller l'avait bien dit : on lui avait mis des bâtons dans les roues à chaque fois qu'il avait voulu enquêter officiellement sur les Foots.
Le clan Hamato, pour sa part, était constitué de quatre entités que leurs fans avaient appelées Alpha, Bêta, Gamma et Delta en fonction de leurs force et agressivité. Leur différent avec le clan des Foots les avait forcés à se rapprocher du milieu de la mafia pour une bête question de puissance de feu. Des noms circulaient mais personne ne voulait balancer les alliés du clan Hamato. Il apparaissait que la pègre avait une certaine crainte de ces tortues. On disait que l'une d'entre elles suffisait à décimer cinquante hommes armés. D'après les rapports, ça se tenait. La chasse à l'homme s'était bizarrement transformée en chasse au monstre et Tamara ne savait pas trop quoi en penser.
Ses supérieurs auraient du mal à appréhender la vérité, même avec des preuves à l'appui. Pour sa part, elle voulait bien croire à n'importe quoi tant qu'on lui présentait du matériel fiable. Les fans du clan Hamato avaient rassemblé une jolie collection au fil des années, allant d'échantillons sous diverses formes à des vidéos, mais elle avait disparu des archives le 25 juillet. Derek Ackerman était suspecté mais il n'y avait pas de preuves contre lui non plus. Des témoins le plaçaient aux archives alors que les vidéos de surveillance n'avaient pas trace de lui. Ce n'était guère étonnant si l'on prenait en compte qu'au moins une de ces tortues était foutrement bonne en informatique. Les Hamato avaient réussi à infiltrer le système informatique de la police de New York a plusieurs reprises, allant jusqu'à distraire les officiers en patrouille lors des combats sur F.D.R. Drive.
Qu'étaient ces créatures ? se demanda Tamara pour la centième fois depuis qu'elle avait appris leur existence. Ils avaient peu d'informations sur elles, à part ce qu'ils avaient pu tirer d'une écaille marginale, d'une dent, d'un peu de sang et de quelques photos floues – le reste avait disparu. Les meilleurs clichés qu'ils possédaient provenaient du massacre de la ligne G, en juin, montrant une grosse masse noire entrant dans un wagon de train avec une sentinelle masquée, le Singe Rouge. D'après les rumeurs, le Singe était très ami avec les tortues. C'était l'une des raisons pour lesquelles Tamara voulait aussi coincer cet amateur : le Singe Rouge lui permettrait d'accéder aux tortues. Et puis il avait tué des Foots ainsi que menacé Lars Cooper et déclenché cette folie d'Armée des douze Singes à New York. Cette sentinelle n'était pas aussi innocente qu'il y paraissait et c'était pour ça que Tamara avait convoqué Emma Ackerman au poste aujourd'hui. Elle était la principale suspecte mais ça ne tenait qu'aux propos pas vraiment cohérents de Lars Cooper, un type dérangé et misogyne qui haïssait la jeune femme pour diverses raisons. Tamara avait passé une heure en compagnie de Cooper et elle s'était sentie sale en ressortant de la salle d'interrogatoire. Ça ne l'étonnait pas qu'il ait poignardé quelqu'un par simple frustration.
En parlant du loup, pensa Tamara lorsqu'un de ses subordonnés l'avertit qu'Emma Ackerman venait d'arriver. Sylviane, Donovan et Smith se dirigèrent vers l'arrière de la salle d'interrogatoire tandis que Tamara allait chercher la jeune femme à l'accueil du poste de police. Son équipe l'observerait derrière le miroir sans teint. Donovan était un excellent profiler et Smith avait plus de flair qu'un limier. Quant à Sylviane, son domaine était plus les tubes à essai mais Tamara voulait également son opinion sur toutes les pièces du dossier or Emma Ackerman en était une.
Et une de taille. Malgré ses talons, Tamara ne pouvait pas regarder la jeune femme droit dans les yeux. Elle était grande, environ un mètre quatre-vingt, et l'impression était renforcée par sa maigreur. Elle paraissait frêle et sage avec son T-shirt rose poudré et ses pantalons camel. Tamara n'avait pas pu consulter son dossier médical puisqu'elle n'était pas encore inculpée mais elle avait entendu parler d'elle par les collègues de l'inspecteur Ackerman. Elle connaissait donc les grandes lignes de ce qui lui était arrivé. Les policiers qui avaient croisé Emma la décrivaient comme une fille souriante par obligation sociale qui cachait une personnalité retorse et un rien sardonique, en particulier avec son frère qu'elle taquinait volontiers. Elle était intelligente, vive d'esprit, avec un côté garçon manqué assez prononcé. L'adjectif qui revenait le plus souvent quand on leur demandait de décrire la jeune femme était « déterminé ». Quand Emma Ackerman avait une idée en tête, on ne pouvait pas la faire changer d'avis.
Elle n'avait pas grand chose de déterminé à ce moment-là. Emma semblait nerveuse. Peut-être se sentait-elle mal à l'aise parce qu'elle voyait les mailles du filet se resserrer autour d'elle mais il pouvait aussi s'agir d'une simple inquiétude inhérente à la situation. Elle n'avait jamais eu de problèmes avec les autorités et cette convocation pouvait lui faire peur. Tamara décida de ne pas la mettre à l'aise et la conduisit très froidement jusqu'à la salle d'interrogatoire. Emma s'assit très droite sur sa chaise, ne sachant pas où poser ses mains.
– Merci d'être venue un samedi, mademoiselle Ackerman, commença Tamara en croisant ses doigts sur la table. Je suis l'agent Hopkins et je suis en charge de l'enquête concernant la guerre des gangs à New York.
Emma hocha la tête.
– Notre conversation est enregistrée et mes collègues sont de l'autre côté du miroir qui se trouve derrière moi, continua Tamara. Ils sont là pour analyser votre comportement. Répondez simplement et à votre rythme aux questions que je vous poserai et tout ira bien.
Elle hocha la tête de nouveau.
– Pour les archives, je me dois de vous demander d'annoncer votre nom, prénom, âge et adresse, s'il vous plaît.
– Ackerman Emma, vingt-trois ans, 184 North Seventh Street, Brooklyn, New York, répondit Emma d'une voix tendue.
Pas d'emphase, pas de « je suis », « j'ai », « j'habite ». Elle avait l'habitude des ordres mais ce n'était guère étonnant compte tenu de sa famille au lourd passé militaire.
– Bien. Vous êtes actuellement employée par votre frère Alex Ackerman au Lair, Coffee and Comics sur Union Avenue.
– Oui, madame.
Le ton rappela à Tamara celui de Derek, l'aîné de la famille. Emma n'avait pourtant pas suivi ses frères dans l'armée – trop têtue pour ça.
– Avez-vous connaissance des accusations que monsieur Cooper a proférées à votre encontre ?
– Oui, madame, répondit Emma en grimaçant un peu. Il pense que je suis le Singe Rouge.
– Est-ce la vérité ?
– Pas entièrement, madame.
Tamara haussa un sourcil. Elle ne s'était franchement pas attendue à des aveux.
– C'est-à-dire ?
– J'ai participé à l'Armée des douze Singes deux fois, expliqua Emma. Je viens d'un coin paumé du Kansas où l'entraide est une valeur importante pour les familles. Mes parents m'ont appris à venir en aide à ceux qui en ont besoin or l'Armée des douze Singes prône la vigilance et l'entraide entre citoyens.
– Vous avez donc parcouru les rues de New York sous le masque du Singe Rouge.
– Une imitation en tout cas, madame. Je peux vous montrer, si vous voulez.
Tamara hocha la tête et Emma sortit son téléphone portable de son petit sac à bandoulière. La photo qu'elle présenta montrait le reflet d'une mauvaise imitation du Singe Rouge avec une perruque plus blonde que blanche. Tamara avait vu les photos prises dans l'appartement d'Emma Ackerman lorsque la police était allée enquêter chez elle et la salle de bain sur le téléphone portable correspondait à ce dont elle se souvenait – mais allez savoir avec les technologies actuelles. Ça pouvait être un montage. Il aurait fallu que Sylviane se penche là-dessus mais Tamara ne pouvait pas exiger d'Emma qu'elle lui confie son téléphone. Elle n'était toujours pas inculpée.
– Avez-vous blessé des gens ? demanda Tamara.
– A l'occasion, admit Emma en haussant les épaules.
Elle laissa son téléphone sur la table et s'occupa les mains avec.
– C'est-à-dire ? insista Tamara.
Tant de désinvolture ne lui plaisait pas. Les sentinelles étaient des personnes déterminées et détachées. Emma correspondait à ces deux critères pour le moment.
– Je suppose que vous le savez déjà mais je sais me battre, expliqua Emma en relevant les yeux. Je sais même très bien me battre et je ne me laisse pas faire. C'est l'un des points que j'ai pris en considération lorsque j'ai décidé de rejoindre l'Armée des douze Singes. C'est bien beau de faire peur à des emmerdeurs mais ce n'est parfois pas suffisant. Il faut savoir se défendre ou attaquer lorsque c'est nécessaire.
– Donc vous avez blessé des gens.
– Oui, madame. Rien de bien méchant non plus, surtout des hématomes, quelques côtes cassés au pire.
– Ce sont des actes répréhensibles par la loi, mademoiselle Ackerman.
– Le viol l'est tout autant, madame Hopkins, répondit Emma.
Toujours aussi tendue, elle s'adossa au dossier de sa chaise. Elle continua cependant à tripoter son téléphone.
– Je sais que je risque d'avoir des ennuis à cause de ça mais j'ai au moins la conscience tranquille.
– Que s'est-il passé ?
– Je rentrais, j'en avais marre des types avec qui je traînais. C'était des guignols contents de sortir en costume et d'être acclamés, pour une fois. Ils ne savaient pas se battre et ne faisaient que se vanter en buvant de la bière, de mauvaise qualité en plus. Je les ai plantés et je suis passée par les toits. Je fais du parkour, j'ai l'habitude et c'était plus rapide. J'ai entendu du bruit dans une ruelle, j'ai jeté un coup d'œil, y'avait un type qui menaçait une nana avec un couteau et ce qu'il voulait était plutôt évident. Le temps que j'arrive en bas, il l'avait déjà frappée et obligée à se mettre à genoux par terre. Disons que je n'ai pas été tendre avec lui. Et je ne le regrette pas, si vous voulez tout savoir.
Tamara hocha la tête. L'histoire était invérifiable mais elle sonnait juste à ses oreilles. Il faudrait voir avec Donovan et Smith.
– Revenons à Lars Cooper, reprit Tamara. Quels étaient vos rapports ?
– Professionnels, en tout cas autant que possible, répondit Emma avec un nouveau haussement d'épaules. Mon frère Alex a une passion pour les comics d'indépendants et il achète beaucoup à des gens comme monsieur Cooper. Généralement, je le réceptionnais à l'entrée du café et le dirigeais ensuite vers mon frère. Je n'ai jamais réussi à tenir une conversation avec lui, pas même par politesse.
– Qu'entendez-vous par là ?
– « Bonjour, comment allez-vous ? Bien, merci. Belle journée, n'est-ce pas ? » et ce genre de chose. Je ne dis pas que c'est sincère mais ça fait partie de la politesse de base, en tout cas celle qu'on m'a inculquée.
Des valeurs très fermes que quelqu'un a salies. Ça non plus, ça ne faisait pas beau sur son dossier.
– Et ?
– Je ne sais vraiment pas ce que je lui ai fait, répondit Emma. Je me comportais avec lui comme avec n'importe qui au café. C'était mon boulot de l'accueillir et je le faisais, c'est tout.
– Vous ne vous êtes jamais disputés, alors.
– Il faut être deux à parler pour se disputer, grimaça Emma.
– Monsieur Cooper a sous-entendu que vous dénigriez son travail.
L'étonnement d'Ackerman fut réel à cet instant, Tamara n'avait pas besoin de Donovan pour le savoir.
– Je n'aimais pas son comics, admit Emma, mais je n'ai jamais fait part de mes goûts aux clients. S'ils me demandent des conseils, je les leur donne, évidemment, et ça m'est arrivé de recommander le « Singe Rouge » malgré ce que j'en pensais. C'est dans l'intérêt de la boutique de vendre les comics achetés aux indépendants, après tout.
Tamara hocha la tête.
– Vous n'avez donc pas dénigré son travail.
– Peut-être quand je discutais avec mon frère et ses amis, admit Emma. On a des goûts assez différents en matière de comics et ça nous arrive d'en parler au café avant qu'Alex ne rentre chez lui.
– Que pensez-vous de cette bande dessinée ?
– Je n'ai lu que les trois premiers chapitres. Le dessin ne me plaisait pas et la dynamique des pages était tordue, pas maitrisée. La composition était aussi atroce. Et puis je n'aime pas les histoires de mutants, comme les X-men et tous leurs avatars. C'est une question de destin imposé. Je préfère les héros qui se construisent eux-mêmes, comme Batman, Iron Man, Spider Man...
– Deadpool ? coupa Tamara.
– Oui, Deadpool aussi, sourit légèrement Emma. C'est mon préféré, à vrai dire. J'adore son changement de direction.
– Je ne suis pas familière du personnage.
– Deadpool était un mercenaire issu du projet du sérum de super soldat qui a amené à la création de Captain America, expliqua Emma avec enthousiasme. Ses pouvoirs de régénération lui viennent en fait du Wolverine mais qu'importe. Il était un ennemi récurent mais il a décidé d'opérer un changement de carrière et de faire partie des gentils mais il n'a pas modifié ses méthodes pour autant.
Tamara hocha la tête. Ce serait à Donovan d'analyser tout ça. Elle était un peu contrariée. Ackerman pouvait manifestement être froide et déterminée, elle avait même admis être dangereuse pour autrui, mais sa surprise et son enthousiasme adoucissaient grandement ses traits. Elle n'était clairement pas une sociopathe. Ces gens-là étudiaient en permanence leur environnement et se contrôlaient pour pouvoir interagir avec les autres. Un sociopathe ne réagissait pas comme ça à la surprise et il ne parlait pas avec passion de ses comics préférés – il n'en avait d'ailleurs pas. Ça n'empêchait pas Emma Ackerman d'être le vrai Singe Rouge mais son comportement réduisait les chances. Elle s'était en tout cas un peu détendue.
– Votre frère Derek vous a-t-il parlé de ce qui lui est arrivé il y a trois ans ? demanda Tamara.
– Il s'est fait tirer dessus.
– Je parle de son sauveur.
– Oh, hésita Emma. Oui, il nous en a parlé quand on est allé le voir à l'hôpital, Alex, Liam et moi.
– L'avez-vous cru ?
– Oui. Madame, ajouta-t-elle.
– Une tortue haute comme un homme est une histoire un peu grosse de la part de quelqu'un d'aussi rationnel que votre frère.
– Je sais et c'est justement pour ça que je l'ai cru. Derek n'inventerait pas ce genre d'histoire pour se rendre intéressant. Et puis c'était excitant, quelque part.
– Qu'entendez-vous par là ?
– J'ai de solides bagages scolaires concernant les sciences et je sais approcher une hypothèse raisonnablement mais j'ai aussi grandi le nez dans la science fiction, entre les livres, les films et les comics. Ce qui est arrivé à Derek était dramatique mais c'était aussi fantastique.
– Je vois. Avez-vous essayé de rencontrer cette tortue par la suite ?
– Non, madame, répondit Emma sur le ton de la défensive. J'étais encore à Boston à ce moment-là et j'étais venue à New York pour le week-end voir mon frère à l'hôpital.
– Mais vous vous êtes installée à New York depuis.
– Oui.
– Avez-vous essayé de rencontrer cette tortue depuis votre installation à New York ? insista Tamara.
– Non, madame, répéta Emma. L'idée de la croiser m'a traversé l'esprit à plusieurs reprises alors que je rentrais chez moi après le travail mais c'était de l'ordre du pur fantasme.
– Du fantasme ?
– Oui, du genre tomber sur une créature fantastique et vivre des aventures extraordinaires avec elle. Certaines filles rêvent d'être enlevées par leur prince Charmant. Dans mon cas, je préfèrerais nettement partir sauver les fesses dudit prince, qu'il soit charmant ou pas, d'ailleurs.
– L'aventure au coin de la rue, comprit Tamara.
– Oui, madame. New York offre beaucoup plus de possibilités que Windfield pour ça.
Et c'était plus pour ça qu'elle s'était lancée dans l'Armée des douze Singes que pour venir en aide à son prochain. Emma Ackerman était une petite fille avec des rêves plein la tête. Elle appartenait cependant au genre qui savait faire mal. Elle s'était trop détendue. Tamara devait la pousser dans ses retranchements.
– Vous avez été blessée sérieusement à deux reprises au cours de l'été.
– Oui, madame.
– La première fois dans la nuit du 23 au 24 juillet, la seconde fois entre le 16 et le 17 août.
– Je ne me rappelle plus vraiment des dates, admit Emma.
– Ce sont pourtant les nuits du massacre de la ligne G et des combats sur F.D.R. Drive. On a tendance à associer des souvenirs à des événements aussi marquant. N'importe qui se souvient de ce qu'il ou elle faisait lors du 11 septembre.
– J'avais onze ans, à l'époque, vous savez...
Sous entendu : « je m'en fichais carrément ». Les jeunes, pensa Hopkins avec un petit froncement de sourcil.
– Et vingt-trois cet été. Commençons par juillet. Que s'est-il passé cette nuit-là, d'après vous ?
Emma prit une bonne inspiration.
– Je n'arrivais pas à dormir cette nuit-là, se lança-t-elle. J'avais eu des emmerdeurs au café dans la soirée et ça m'avait énervée. Je suis sortie me défouler.
– Qu'entendez-vous par là ?
– Du parkour, madame. Brooklyn se prête bien à cette activité parce que les rues ne sont pas très larges et il n'y a pas beaucoup de différence de taille entre les immeubles. Enfin bref, j'ai fini par aller au parc McCarren au bout d'Union Avenue. Entre le skatepark et les pistes d'athlétismes, y'a de quoi s'amuser là-bas. Je suis tombée sur des types avinés dans les gradins et ils ont commencé à chercher les ennuis. Je me suis défendue.
– J'ai cru comprendre que vous aviez récolté plus de cinquante points de suture cette nuit-là, rappela froidement Tamara.
– L'un d'eux avait un couteau et il savait aussi se battre.
– Pourquoi n'avez-vous pas cherché à vous échapper ou à appeler la police ?
– Sauf votre respect, madame, on est à New York et mon frère est dans la police. Je connais les statistiques concernant les temps d'intervention. J'avais meilleur temps de me débrouiller toute seule et j'admets que je me suis laissée emporter. Ma fierté en a pris un coup quand l'autre grand machin m'a ouvert la cuisse sur vingt centimètres.
Tamara hocha la tête.
– Vous n'avez pas porté plainte.
– Eux non plus, répondit Emma, alors qu'ils avaient plus de raisons de le faire que moi.
Elle était fière d'elle-même, en effet, mais ça n'allait pas jusqu'au narcissisme.
– Et durant la nuit d'août ?
– C'est beaucoup moins héroïque : je suis tombée dans les escaliers chez moi et je me suis cassée le bras gauche.
– J'ai entendu dire que vous n'aviez plus de plâtre la semaine suivante.
– Il me gênait au travail.
– Chose intéressante, une semaine pile après votre accident, deux Singes Rouges ont été aperçus se battant dans Manhattan. Des policiers les ont interrompus.
– Je l'ignorais.
– Le lendemain, vous n'aviez plus de plâtre.
– Je ne suis pas le Singe Rouge, madame.
C'était la première fois qu'Ackerman se défendait. Elle n'avait pas d'autres arguments en réserve et les coïncidences commençaient à s'empiler contre son cas. Tamara s'adossa à sa chaise, adoptant une pause plus décontractée.
– Savez-vous, mademoiselle Ackerman, que l'on peut extraire beaucoup d'informations biométriques d'une simple photographie, comme la taille d'une personne, son poids...
– Sa masse, corrigea Emma. Le poids est une force appliquée à une masse.
– Sa masse, admettons. Si on a un peu de chance, on peut aussi avoir une belle emprunte du pavillon de l'oreille ainsi que l'écartement entre les yeux. Ce sont des identifiants uniques propres à chaque individu, comme les empruntes digitales.
Emma hocha la tête.
– Nous savons que le Singe Rouge a été blessé lors du massacre de la ligne G, continua Tamara. Nous avons son ADN.
– Oh. Il fallait le dire tout de suite, répondit Emma en haussant les sourcils.
Elle tendit son bras gauche sur la table, présentant la face interne où apparaissaient les veines bleutés sous une peau fine. Emma regarda Tamara droit dans les yeux.
– Prenez tous les échantillons que vous voulez, madame Hopkins.
Felicia n'aimait pas du tout le restaurant où elle avait rendez-vous avec l'inconnu que Leonardo avait choisi pour elle – une manière un peu glauque de présenter les choses mais néanmoins très juste. C'était une pizzeria tout ce qu'il y avait de plus basique, grasse, poussiéreuse, avec un look rétro tout droit sorti des années 80. De gros néons roses sur fond jaune annonçaient « Vinnie's Pizzeria » sur la devanture. Les parts qu'elle avait vues jusqu'ici dégoulinaient de fromage et les garnitures étaient des plus farfelues – on pouvait les personnaliser à raison d'un dollar par ingrédient pour une part, trois pour toute la pizza. Felicia fronça le nez. Elle avait intérêt à aller courir demain après avoir mangé là-dedans.
Ça faisait un bon quart d'heure qu'elle attendait, assise sur une banquette en faux cuir rouge usé par le temps et des milliers de fesses, sirotant un verre de Coca plein de glaçons tintant à chaque mouvement. Il y avait un jukebox à l'autre bout du restaurant en L – il faisait le coin entre deux rues – mais pas de musique et la clientèle semblait constituée d'habitués, surtout des adultes nostalgiques avec leurs gosses adolescents qui avaient le nez collé à l'écran de leur téléphone portable. Les discussions couvraient le bruit de la pluie tapotant contre les fenêtres. Felicia se demanda pour la centième fois pourquoi Leonardo avait choisi cet endroit. Le connaissait-il seulement ? Peut-être l'avait-il choisi au hasard. Felicia avait du mal à imaginer Leonardo mangeant des pizzas – n'était-il pas une tortue ? Les tortues ne mangeaient pas de pizza, aux dernières nouvelles, mais Felicia admettait volontiers qu'elle n'y connaissait pas grand chose en petites bêtes.
Un grand type maigre à lunettes et en costume beige de qualité médiocre entra dans la pizzéria, un parapluie à la main, scannant la salle automatiquement. Il sembla reconnaître Felicia – son rendez-vous était donc arrivé. Il avança vers elle tel un robot, sans la lâcher du regard. Elle l'avait déjà vu quelque part, réalisa Felicia, mais elle n'arrivait plus à le remettre. Il fallait dire qu'il avait un physique de figurant, le genre qui peut passer et repasser derrière les acteurs principaux sans qu'on ne prête attention à lui. Ce type devait être un véritable fantôme même sous le feu des projecteurs. Il sentait fort l'eau de Cologne et avait le teint un peu cireux. Il s'assit en face de Felicia tout en lui tendant la main.
– Miller, se présenta-t-il.
– Rodriguez, répondit Felicia sur un ton un peu plus jovial.
Elle lui serra la main et Miller s'intéressa au menu plastifié. Felicia avait mis du monde au balcon exprès pour cette rencontre, au cas où il aurait fallu jouer de ses charmes, mais son décolleté ne semblait pas attirer la convoitise de Miller. Ça ne l'étonnait qu'à moitié. Miller avait été envoyé par Leonardo, après tout. Ils commandèrent leurs parts de pizza et d'autres boissons puis Miller s'appuya contre le dossier de sa banquette.
– Notre ami commun souhaitait donc que nous nous rencontrions, résuma Miller.
Felicia ne put s'empêcher de rire. Ça ressemblait au début d'un film de truands. Elle était Mister Orange sur le point de braquer une banque avec son partenaire Mister White. Allaient-ils connaître le même destin tragique ? Felicia prit note de ne pas suivre Miller dans un quelconque entrepôt.
– Qu'y-a-t-il de si drôle, mademoiselle Rodriguez ? demanda Miller.
– Arrêtons ça, voulez-vous ? proposa Felicia. Appelons un chat un chat. Mon prénom est Felicia.
Miller hésita un peu.
– Gordon, lâcha-t-il.
Le nom réveilla les souvenirs de Felicia.
– Lieutenant Gordon Miller, se rappela-t-elle. Vous étiez sur cette affaire avec les Foots, il y a une dizaine d'années. Vous aviez levé une taupe dans votre équipe.
– C'est exact. Et vous êtes une journaliste à la réputation désastreuse.
Felicia haussa les épaules.
– Ça dépend de quel côté de la barrière on se trouve. Ainsi donc, vous connaissez Leonardo.
Miller jeta un coup d'œil aux alentours avant de hocher la tête.
– Nous ne devrions pas prononcer ce nom en public.
– Je dois admettre qu'il a un petit côté flippant mais ce n'est pas non plus Vous Savez Qui.
– Qui ? demanda Miller alors que la serveuse arrivait avec son plateau.
– Vous Savez Qui, Celui Dont On Ne Doit Pas Prononcer Le Nom.
Miller haussa un sourcil.
– Harry Potter, insista Felicia.
– Je suis trop vieux pour ça.
Pas d'enfants, alors, comprit Felicia, et certainement dévoué à son travail. Pourquoi s'était-il mouillé dans les affaires de Leonardo ? Les Foots, évidemment. On disait que Gordon Miller était un spécialiste du clan ennemi. Miller voulait probablement se venger ou bien il ne croyait simplement plus au système. Ça arrivait régulièrement que les flics se tournent vers des méthodes contestables pour rattraper les erreurs de leur institution. Le domaine d'activité de Felicia englobait aussi ces cas mais elle ne s'y aventurait pas souvent. La bleusaille n'aimait pas qu'on parle de ses brebis galeuses.
La serveuse leur souhaita un bon appétit et repartit vers d'autres horizons. Felicia regretta l'absence de couverts mais elle n'avait pas envie de rappeler la serveuse. Tant pis pour son maquillage. Elle mordit dans la part de pizza la moins calorique qu'elle avait trouvée et dut reconnaître qu'elle était bonne. Ça faisait en fait une éternité qu'elle n'avait pas goûté une pizza aussi savoureuse. Miller avait l'air aussi surpris qu'elle.
– On n'en fait plus des comme ça depuis longtemps, dit-il en s'essuyant la bouche avec sa petite serviette en papier au motif Vichy.
Felicia hocha la tête. Elle savait ce qu'elle allait servir à dîner la prochaine fois que Leonardo viendrait chez elle. Avec un peu de chance, il resterait, apprécierait l'attention et lui ferait l'amour sauvagement sur le canapé en guise de remerciement. Leonardo avait beau se comporter comme un sale enfoiré, Felicia ne voulait pas laisser tomber. Plus il résisterait, plus elle s'acharnerait.
– Alors, Gordon, reprit Felicia après une gorgée de soda, comment pouvons-nous travailler ensemble ? Avez-vous eu plus d'instructions que moi ?
– Leonardo a été assez évasif, répondit Miller. Il m'a dit de prendre contact avec vous et d'aviser.
– Je le connais plus directif.
– Je ne suis pas son employé.
Felicia tiqua. Ainsi donc, Leonardo la considérait vraiment comme sa subordonnée mais pas Gordon Miller. C'était un scoop. Leonardo avait une nette préférence pour le commandement. Même son frère, Raphael, avait paru sous ses ordres. Il s'était tenu à sa place l'autre soir, légèrement en retrait par rapport à Leonardo. Gordon Miller échappait cependant à son pouvoir. Intéressant.
– Ainsi donc, nos futures rencontres sont à votre discrétion, continua Felicia.
– Oui.
– Et qu'allez-vous faire de moi maintenant, lieutenant ?
– Vous arrêter ferait certainement plaisir à ma nouvelle patronne, admit Miller, et j'ai cru comprendre que ça arrangerait aussi Leonardo.
Felicia grimaça. Harcelait-elle à ce point Leonardo ?
– Tamara Hopkins.
– Oui, Hopkins, confirma Miller.
– Mais... ?
– Il n'y a pas de mais. Vous êtes au courant de beaucoup de choses. Vous êtes un témoin gênant, aussi bien pour Leonardo que pour les Foots. C'est étonnant que vous soyez toujours vivante.
– C'est rassurant, grommela Felicia en jouant avec la paille dans son verre.
– Et ma patronne adorerait vous interroger.
– A propos, comment s'est passé l'interview de notre chère petite Emma ? demanda Felicia.
Miller haussa un sourcil.
– Oh pitié, râla Felicia. Tout le monde sait qu'elle est le Singe Rouge !
– Vous avez propagé la rumeur, si je me souviens bien.
– Je n'ai fait que rapporter les théories des témoins de l'incident au Lair, corrigea Felicia, mais je le savais avant. J'ai trouvé le Singe Rouge pour le boss d'un ami. Il voulait s'en servir pour faire pression sur les Tortues.
– Parle-t-on de l'homme qui les aide ?
– Possible mais je ne vais pas faire votre boulot à votre place, Miller.
– Nous avons des pistes.
– Bon courage, sourit suavement Felicia.
Miller but une gorgée de son verre d'eau avant de reprendre.
– Emma Ackerman a volontairement donné des échantillons de sang pour comparaison avec diverses affaires, dit-il. Ce n'est pas l'attitude d'un coupable.
Felicia grimaça. Non, effectivement. Soit Emma ne croyait pas que la police puisse la relier à quoi que ce soit, soit c'était un monstrueux coup de bluff qui allait mal se finir pour elle. L'intuition de Felicia lui disait qu'il y avait anguille sous roche. Leonardo apportait trop d'importance à cette gamine pour qu'il la laisse tomber et c'était sans parler de Raphael. Il était amoureux d'Emma, d'après ce que Felicia avait pu lire, et il ferait probablement n'importe quoi pour la protéger. Ils allaient s'arranger pour que la police ne puisse pas faire correspondre les échantillons. C'était peut-être même déjà fait mais Felicia n'avait pas entendu parler d'effraction dans les derniers jours. En fait, tout le milieu était très calme depuis que les meurtres des Foots s'étaient arrêtés, comme si tout le monde retenait son souffle. Felicia supposait que ça avait à voir avec l'état de Leonardo. Il se remettrait probablement au travail sous peu.
– Je crois que je sais pourquoi Leonardo nous a mis en contact, reprit Felicia.
Elle marqua une petite pause puis releva les yeux vers Miller – il fallait savoir ménager ses effets.
– Ma sœur est dans les Foots, annonça-t-elle. Leonardo attend de moi que je vous renseigne sur les Foots afin de rediriger l'enquête sur eux plutôt que sur lui.
– Ma patronne veut sa tête dans un bocal de formol, répondit Miller, Foots ou pas Foots.
Felicia fit une grimace. Miller lui répondit par un petit sourire en coin.
– Ça n'arrivera pas, assura-t-il.
– Comment le savez-vous ?
– Si les Foots n'ont pas réussi à avoir Leonardo et ses frères alors qu'ils ont le même mode de vie, il n'y a aucune chance pour que des agents du FBI y parviennent. Et puis Hopkins a l'habitude de chasser des humains.
– Pense-t-elle être à la poursuivre d'hommes ? demanda Felicia.
– En partie. Malgré la disparition des archives, nous avons des preuves de l'existence d'au moins une tortue. Ça a surpris Hopkins mais elle s'est adaptée. Elle a même embrassé la théorie des tortues mutantes ninjas, aussi farfelu que cela puisse paraître.
– Elle doit être désespérée.
– On n'a pas grand chose d'autre, admit Miller.
– Les preuves manquent tant que ça ?
– C'est ce qui arrive quand on enquête sur des ninjas. Ils laissent rarement des traces. En revanche, la mafia a une nette tendance à abandonner des cadavres derrière elle.
Felicia mordit dans sa part de pizza, étudiant Miller. Il sous-entendait que l'attention de cette Hopkins pouvait être redirigé vers la mafia. C'était probablement ce qui allait se passer, réalisa Felicia. Personne ne goberait l'histoire de tortues mutantes se battant contre un clan ninja séculaire dans les rues de New York. Le FBI bouclerait les membres de gangs rivaux et étoufferait tout le côté fantaisiste de l'affaire. Donald allait y passer.
– Leonardo vous a-t-il promis son associé ? demanda Felicia.
– Leonardo sait ce que je veux, répondit Miller.
Il ne s'étendit pas plus sur le sujet. Felicia était partagée entre l'envie d'appeler Donald pour le prévenir – ils étaient des amis de longue date, après tout – et ne rien faire. Elle n'avait pas à se mêler des affaires de Donald. Il allait se faire prendre un jour ou l'autre, c'était le jeu. Ce serait injuste qu'il se fasse coffrer pour des meurtres qu'il n'avait pas commis mais il n'était pas innocent pour autant. D'une part, il finançait la guerre de Leonardo. De l'autre, ses nouveaux produits avaient été lancés sur le marché sans tests préliminaires et il en résultait quelques morts suspectes. Ce n'était que les premières d'une longue liste à venir, d'après Felicia.
Mieux vaut Donald que ma sœur, pensa-t-elle en jouant avec son verre de soda. Raphael lui avait promis un destin aussi funeste que celui de n'importe quel autre Foot mais peut-être Felicia arriverait-elle à en glisser un mot à Leonardo. Elle ne s'attendait pas à ce qu'elle puisse retrouver sa sœur et vivre heureuse avec elle pour le reste de leurs jours mais elle pouvait peut-être arriver à négocier sa tête. Felicia serait contente de savoir sa sœur vivante en exil à l'autre bout de la planète plutôt que découpée en morceaux pendant un assaut des Tortues.
– Vous avez raison, Felicia, reprit Miller alors qu'il regardait par la fenêtre. Nous avons un rôle d'informateurs dans cette affaire.
Felicia hocha la tête.
– Ce que je ne comprends pas..., murmura Miller.
Il avait les yeux perdus dans les halos des phares des voitures qui passaient dans la rue en éclaboussant parfois les piétons et il ne termina pas sa phrase. Felicia se demanda pourquoi cette soirée s'obstinait à mettre l'accent sur l'ambiance des vieux films de sa jeunesse. Elle attrapa son verre pour une nouvelle gorgée de soda mais il n'y restait plus que des glaçons à moitié fondus. Felicia n'opposa pas plus de résistance.
– Partageriez-vous une part de tarte et un milkshake avec moi, Mister White ? demanda-t-elle en attrapant le menu plastifié.
Miller haussa un sourcil, regarda longuement Felicia et se détendit, allant même jusqu'à sourire.
– Pourquoi pas, Miss Orange.
Felicia se força à sourire avant de héler la serveuse. A l'autre bout de la pizzeria, un cinquantenaire bedonnant se leva pour aller au jukebox et les Stealers Wheel commencèrent à chanter alors que la pluie tombait sur New York.
