Till Kingdom come
Chapitre 65
Honk if you love Bob
– Waaaaaah ! Un rat !
Emma prit une profonde inspiration avant de se tourner vers son frère, ce grand machin de deux mètres qui avait peur des bactéries et des petites bestioles. Elle éblouit Derek de sa lampe torche sans aucune pitié.
– Pour la millième fois, oui, Derek, il y a des rats à New York, s'exaspéra Emma.
Bien que mort, elle en avait vu un de plus d'un mètre trente en kimono alors les gaspards longs de quarante centimètres queue comprise traînant dans les parages ne lui faisaient pas vraiment peur. D'après Raphael, son maître était beaucoup moins sympathique que ses cousins des égouts et Emma voulait bien le croire maintenant qu'elle connaissait toute l'histoire. Elle était contente de n'avoir jamais rencontré Splinter de son vivant. Quelque chose lui disait que ça se serait mal passé entre eux.
Derek se rapprocha d'Emma en faisait un grand détour autour du rat qui le regardait de ses petits yeux curieux et s'accrocha aux épaules de sa sœur.
– On est encore loin ? demanda-t-il d'une voix pressante.
– Eh bien, répondit Emma en se réintéressant au plan sur son téléphone portable, si j'en crois les instructions, on doit descendre jusqu'à une grotte éclairée par des cristaux géants, passer au-dessus d'un gouffre sans fond, traverser un lac d'acide, contourner une rivière de lave...
– Tu te fous de moi ! s'indigna Derek.
– Qu'est-ce qui m'a trahie ? railla Emma en reprenant sa route. Le gouffre ou la lave ?
– Tu pourrais être un peu plus sérieuse !
– J'aurais dû embarquer Alex. Lui aurait été partant pour entrer en contact avec un extraterrestre.
Derek se renfrogna derrière elle mais Emma ne s'en souciait guère. Elle préférait porter attention au plan sur son téléphone portable. Bob lui avait dit que le tunnel d'accès n'était pas évident à trouver et qu'il fallait être très attentif pour le repérer. Emma balaya la galerie de sa lampe torche mais n'aperçut rien de concluant pour l'instant. L'accès devait pourtant être dans le coin. Il fallait s'éloigner d'une dizaine de mètres des rails du métro et longer le mur rocailleux jusqu'à l'ouverture. C'était incroyable qu'un vaisseau extraterrestre puisse se trouver aussi près des galeries du métro ! Il était là, à quelques mètres, et personne ne l'avait jamais trouvé – à part les Tortues.
– Tu prends ça avec un calme hallucinant, grommela Derek.
– Raphael m'a raconté par quoi il est passé, répondit Emma en haussant les épaules. Franchement, un vaisseau extraterrestre sous New York fait partie de la normalité la plus banale pour lui alors pourquoi m'inquiéter ?
– I-Il pourrait être hostile.
– C'est toi qui as appelé Bob à la rescousse, je te rappelle, dit Emma en éblouissant encore son frère.
– Oui, grogna Derek en repoussant la lampe, et sans mon aide tu serais sous les verrous à l'heure qu'il est. Je suis autant dans la merde que toi dans cette histoire, Emma, et c'est pour ça que je suis venu. Je suis impliqué alors autant aller jusqu'au bout.
Emma grimaça. Elle n'aimait pas cette attitude jusqu'au-boutiste que son frère partageait avec les Tortues. Quand ils avaient quelque chose en tête, impossible de les faire changer d'avis et tant pis s'ils fonçaient droit dans un mur. Ceci dit, Emma ne pouvait rien dire sur le sujet. Elle était aussi comme ça – c'était juste insupportable chez les autres.
Le faisceau éclaira pendant un bref instant ce qui ressemblait à une faille et Emma planta son frère dans le noir pour aller voir ce que c'était. Il y avait bien un passage dissimulé dans un renfoncement. En arrivant par ce côté comme ils l'avaient fait, il n'était pas visible mais il avait suffi à Emma de se retourner pour le voir. Pas très secret, se dit-elle en s'engouffrant dans la brèche. Derek la suivit avec quelques hésitations et il dut se contorsionner pour passer. La galerie semblait avoir été creusée à la pelle et à la pioche, sur environ un mètre cinquante de large pour deux mètres de haut et une vingtaine de mètres de longs. Ça en faisait des mètres cubes à évacuer à la force des bras. Ceci dit, Emma avait vu Raphael et Leonardo à l'œuvre dans leur bunker et ce genre d'activité ne leur faisait pas peur. Plus Emma se rapprochait du fond, plus les murs semblaient noirs. Elle toucha du bout du doigt la paroi et étudia la poussière charbonneuse qui s'en détachait : des cendres. Elle marcha alors sur quelque chose qui craqua sous ses pieds. Emma abaissa sa lampe pour voir les os calcinés d'une cage thoracique ouverte par ses soins. Il fallait peut-être s'inquiéter un peu, en effet.
– C'était quoi, ce bruit ? demanda Derek en arrivant derrière elle.
– Tu veux pas savoir, répondit Emma en avançant prudemment.
Le bout du tunnel était propre par rapport aux parois et Emma passa la main dessus pour tester la résistance du faux mur. Il était en fait constitué de millions, voire de milliards de petites particules indépendantes mais qui se comportaient comme un fluide, à la manière du sable – si le sable avait une conscience propre. C'était tout simplement fantastique. Emma avait du mal à contenir son excitation mais elle savait que Derek le prendrait mal si elle se comportait comme une fangirl au milieu des restes calcinés d'inconnus.
Bob n'avait pas pu lui dire comment entrer, il n'en avait pas le droit, mais il lui avait donné autant d'indices que possibles. Le mot de passe, ou plutôt la chanson de passe, était tiré du film « Rencontre du troisième type » et Emma en chantonna les cinq notes. Le mur s'ouvrit aussitôt avec un petit bruit de succion, les noyant sous une lumière crue qui leur fit mal aux yeux après avoir passé autant de temps dans l'obscurité. Une forme haute et longiligne se distingua dans la lumière, les accueillant à bras ouverts. Emma crut reconnaître la silhouette de Donatello mais son attention fut distraite par une musique de chœur sacré diffusée à ce moment-là. La lumière baissa en intensité alors que Donatello apparaissait effectivement, dans un halo doré et glorieux, une auréole rayonnante au-dessus de la tête, très satisfait de son effet.
– Bienvenus en mon humble royaume, dit-il d'une voix miséricordieuse.
– Bob, je présume ? demanda Emma, pas du tout impressionnée.
– Lui-même, répondit Bob en faisant une révérence. C'est un plaisir d'enfin te rencontrer, Emma.
Il lui tendit la main. Emma la prit sans hésitation, sa curiosité surpassant aisément ses appréhensions et la prudence, et entra dans le vaisseau. Elle se sentit soudainement nauséeuse, la tête lui tourna un peu, comme si elle perdait l'équilibre, et ses oreilles sifflèrent mais ces inconforts disparurent aussi vite qu'ils étaient apparus. Bob regarda Emma par les grands yeux bruns de Donatello avec une intensité qui la fit rougir.
– Ce n'est pas la première fois que je rentre en contact avec un humain, expliqua Bob, mais ça n'en reste pas moins fascinant. C'est à se demander comment votre espèce a réussi à survivre jusque-là, vraiment.
Emma haussa un sourcil – elle supposait que c'était une manière polie de dire qu'Homo Sapiens était une sorte de parasite stupide, nuisible et particulièrement dégoutant. Derek entra à son tour et dut s'appuyer contre le mur sous l'effet du... du quoi, d'ailleurs ?
– Du téléchargement de votre emprunte cérébrale, répondit Bob.
– De quoi ? demanda Derek.
– Votre emprunte cérébrale, répéta Bob. La manière dont sont organisés vos neurones donc vos connaissances, souvenirs inclus.
– Hein ?
Bob plissa légèrement les yeux, ce qui fit sourire Emma. Elle avait déjà vu Donatello le faire lorsqu'il était agacé. Derek n'était pas spécialement intelligent. Il avait toujours fait beaucoup d'efforts à l'école pour avoir de bonnes notes qui lui permettraient de faire ce qu'il voulait plus tard et il avait beaucoup d'intuition mais c'était un type normal. Si Bob fréquentait beaucoup Donatello, l'esprit de Derek devait l'agacer, voire l'importuner par sa banalité. Mais tu ne vaux pas beaucoup mieux face à Donnie, se morigéna elle-même Emma.
– Je n'ai ni l'envie ni le temps de vous expliquer le fonctionnement d'un cerveau humain, reprit Bob. Et oui, Emma, ceux de Donatello et de ses frères fonctionnent sur les mêmes bases, même s'il existe des différences notables compte tenu de leur espèce et de leur mutation initiale.
Emma cligna des yeux. Maintenant que Bob avait répondu à sa question, Emma se rendit compte qu'elle avait plané dans son esprit sans qu'elle n'en soit vraiment consciente. Ainsi donc, Bob lisait vraiment dans la tête des gens.
– Retiens tes cris et tes sautillements de joie, railla Bob. Suivez-moi. Je ne vous ai pas fait venir pour rien.
Il fallut longer plusieurs couloirs, certains en pente plus ou moins douce, pour enfin parvenir dans une large pièce circulaire et blanche où se trouvait un canapé encombré par tout un tas de comics et de DVD devant une télévision réparée avec de la grosse bande adhésive, une table ronde qui disparaissait sous du matériel informatique et des assiettes sales habitées par quelques colonies aux couleurs vives, quatre chaises toutes différentes, un coin cuisine installé sommairement et des cartons un peu partout.
– C'est comme ça qu'ils vivent, souffla Derek d'une voix tendue.
– Il n'est pas nécessaire d'avoir pitié, grogna Bob en s'engouffrant dans un couloir. Par ici.
Emma et Derek suivirent. Bob entra dans une petite pièce d'environ trois mètres par trois et fit signe à Emma de se rapprocher. Tout était blanc du sol au plafond et impeccablement en ordre. Il n'y avait pas beaucoup d'effets personnels à part de vieux livres rangés avec grand soin, quelques carnets et des crayons alignés sur une petite table imbriquée dans le mur ainsi que quelques photos et cartes postales scotchée au-dessus du lit fait de manière militaire. C'était la chambre de Leonardo, comprit Emma, et elle se sentit aussitôt mal à l'aise, comme si elle n'avait pas le droit d'être là.
– J'aimerais que tu amènes ça à notre Pinochet en puissance, dit Bob en pointant les livres et les carnets du doigt. Il va en avoir besoin.
Emma hocha la tête et retira son sac à dos pour l'ouvrir. Elle fit bien attention à ne pas abîmer les livres en les y rangeant.
– Comment vous savez ça ? demanda Derek depuis le couloir.
– J'ai fait des simulations, répondit Bob en haussant les épaules.
– On peut pas prévoir le comportement des gens juste par des simulations ! Enfin, de mutants. Ils ne sont pas... Je veux dire...
Bob soupira face aux inepties de Derek, ce qui amusa encore Emma. Il ne copiait pas seulement l'apparence de Donatello mais aussi son comportement.
– Tu préfèrerais ça ?
Emma sursauta en reconnaissant la voix et l'accent du Lower East Side de Raphael et elle se retrouva nez à nez avec lui lorsqu'elle se retourna. Il affichait un sourire assuré et charmeur, celui qui la faisait complètement craquer. Non, ce n'est pas Raphael, se reprit Emma en se reculant un peu. Bob imitait Raphael comme il imitait Donatello. Emma ouvrit de grands yeux horrifiés en réalisant Bob savait tout. Tout. Et Derek était juste à côté mais heureusement trop estomaqué par la transformation soudaine de l'hologramme pour se soucier de la pâleur soudaine de sa petite sœur. Derek ne sait rien et ne doit rien savoir à propos de Raphael et moi, pensa très fort Emma en reprenant sa collecte comme si de rien n'était.
– Je peux faire ça, ricana Bob avec un clin d'œil, et bien plus encore.
– C'est vous qui aidez les Tortues, comprit Derek.
Bob sourit, hautain, sûr de lui, manifestement très fier. Emma referma son sac un peu sèchement sous le rire de Raphael.
– Et ensuite ? demanda-t-elle.
Bob leur fit signe de le suivre et il contourna Derek pour entrer dans une pièce beaucoup plus encombrée. Il n'y avait pas à tergiverser : c'était la chambre de Donatello. Des cartons de pièces informatiques triées avec soin s'entassaient dans chaque espace disponible, des piliers de livres semblaient soutenir le plafond, des piles de papier menaçaient de s'écrouler et des outils traînaient ici et là. Même le lit était encombré par des tas de trucs – des crayons, des papiers, un carnet, une balle de tennis et même une tasse vide d'après ce qu'Emma pouvait apercevoir. Bob, toujours sous l'apparence de Raphael, se faufila entre tout ça et attrapa un carton sous le lit. Il le tendit à Emma et leurs doigts se touchèrent lorsqu'elle prit le carton. C'était typiquement le genre de petit contact anodin que Raphael cherchait. Emma se permit de foudroyer du regard l'hologramme. Il ne fit qu'en rire.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda Emma en calant le carton contre elle pour l'ouvrir.
Il était rempli de petits circuits électroniques de la taille d'une pièce de cinquante cents avec des fils dépassant de partout. Il devait y en avoir un bon millier.
– Tes devoirs et mes yeux, répondit Bob. Enfin, si j'étais encore moi-même. Les Foots ont détruit tous les relais que Don a mis en place au fil des années dans les égouts. J'ai fabriqué ceux-là pour les remplacer. Il n'y en a pas assez pour couvrir tout New York mais ça devrait suffire pour Manhattan.
Emma se tendit. Elle n'avait pas spécialement envie de se balader toute seule dans les égouts – elle ne pourrait pas emmener Derek avec elle, surtout si elle s'approchait du bunker. Sa dernière promenade n'avait pas été de tout repos.
– Tu n'es pas obligée d'y aller seule, princesse, reprit Bob.
Derek s'indigna du surnom depuis le couloir et passa la tête dans la chambre.
– Il est hors de question qu'Emma fasse ça !
– C'est le prix à payer pour m'avoir demandé de sauver les fesses de ta frangine, blaireau, rappela Bob en faisant gonfler ses biceps.
– Ça ira, Derek, intervint Emma avant que ça ne dégénère. Je vais le faire. Il faut des piles pour tes émetteurs ou les brancher sur une source d'électricité ?
– Place-les à proximité d'une source électrique, lampe, conduit, n'importe quoi, ça suffira, expliqua Bob. Ils peuvent être espacés de deux cents mètres en ligne droite au maximum.
– Je sais comment ce genre de trucs fonctionne, ne t'inquiète pas.
– Bien sûr que tu sais, renifla Bob. Pourquoi crois-tu que je t'ai choisie toi pour faire ça au lieu de ton frangin ?
Derek grommela dans son coin.
– Ce sera tout ? demanda Emma.
– Oui, répondit Bob en haussant les épaules. Oh, non, attends, tu peux me dépanner sur un truc, bébé.
Bob leur fit signe de le suivre et il reprit l'apparence de Donatello en passant la porte, sous les yeux médusés de Derek. C'était mieux comme ça, d'après Emma avec un petit pincement au cœur. Ils repassèrent par la grande salle ronde, prirent d'autres couloirs à droite et à gauche. L'atmosphère devint humide au fur et à mesure et Emma finit par apercevoir des plantes qui formaient un mur dans le couloir. Ils se frayèrent un chemin à travers la végétation pour entrer dans une salle à la chaleur étouffante. De la buée se forma sur les lunettes d'Emma et elle dut le retirer pour y voir quelque chose.
– Donnie est parti depuis deux semaines et ça devient ingérable, dit Bob. Tiens.
Il posa un nouveau carton sur celui qu'Emma portait déjà dans les bras mais bien plus lourd que le précédent. Elle aperçut des tas de légumes dedans : tomates, aubergines, poivrons, courgettes, concombres, même deux melons et une pastèque. Génial, pensa Emma. Ç'aurait été risqué mais elle aurait pu ne pas demander à Raphael de l'accompagner dans les égouts pour placer les émetteurs – il était hors de question qu'elle le fasse avec Leonardo. Maintenant, elle devait forcément passer au bunker pour leur déposer tout ça. Emma regretta que Michelangelo ne soit pas à New York. Ça ne l'aurait pas dérangée plus que ça de s'occuper de ses devoirs avec lui.
– Tu peux aussi garder tout ça pour toi, commenta Bob.
– Non, c'est bon. Ils en ont plus besoin que moi.
Bob sourit. C'était étrange de voir la copie conforme de Donatello avec un sourire doux aux lèvres.
– Je n'avais qu'une image composite de toi jusqu'à présent, Emma, et je dois avouer que je ne comprenais pas vraiment pourquoi Raphael s'intéressait à toi. Enfin, à part pour tes fesses, s'entend.
– Quoi ? s'indigna Derek alors qu'Emma ouvrait de grands yeux paniqués.
– Mais je comprends à présent, continua Bob en ignorant Derek. Et, en toute franchise, maintenant que je te connais, je suis à fond pour le Michelangemma.
– Le Michelangemma, répéta Emma, atterrée.
– A deux cents pour cent !
Emma hocha la tête, plus amusée que fâchée face au sourire rayonnant de Bob. Ça n'arriverait jamais. Elle aimait bien Michelangelo mais ça s'arrêtait là. Ils pourraient vraiment être amis s'ils y mettaient tous les deux du leur, ceci dit ils n'avaient jamais vraiment réussi à briser la glace. Bob le connaissait mieux qu'elle, évidemment, et peut-être avait-il raison de parier sur le Michelangemma mais ça resterait le fantasme d'une intelligence artificielle – et c'était complètement fou, quand on s'arrêtait trente secondes pour y réfléchir sérieusement.
Bob les raccompagna jusqu'à l'entrée du vaisseau. Il ne pouvait pas le quitter aussi s'appuya-t-il contre la porte, prenant une pause décontractée vraiment déroutante quand on connaissait un peu Donatello.
– Derek, je n'irai pas jusqu'à dire que ce fut un plaisir de vous rencontrer mais ce fut au moins intéressant sur le plan zoologique, dit Bob.
– Zoologique ? grogna Derek.
– Emma, continua Bob en se tournant vers elle, repasse quand tu veux. Ce n'est pas une obligation, bien entendu, mais ce serait quand même bien que tu reviennes, au moins pour le jardin. Je ne mange pas et j'en ai marre de faire des conserves.
– Raph et Leo peuvent venir pour ça, non ? demanda Emma.
– Ça m'étonnerait. Ils n'aiment pas que je sache ce qu'il se passe dans leurs têtes.
– Personne n'aime ça, marmonna Derek.
– Certains s'en accommodent plus facilement que d'autres, répondit Bob en faisant un nouveau clin d'œil à Emma.
L'hologramme poussa Derek dehors sans ménagement et se pencha ensuite vers Emma pour lui murmurer à l'oreille :
– Le Michelangemmael me va aussi.
Emma sortit sans demander son reste.
Il n'y avait personne sur la petite aire à côté de la route 209 aussi Donatello en avait profité pour sortir de la voiture et se dégourdir un peu les jambes. Etre grand n'était vraiment pas un avantage quand on était une tortue ninja mutante devant se cacher dans les ombres et Donatello avait dû apprendre à s'en accommoder au fil des années. Son centre de gravité était plus haut que celui de ses frères, par exemple, et puis il devait faire attention aux conduits dans les égouts. Il marchait souvent la tête baissée pour ne pas se cogner dans certaines galeries, comme Raphael et Leonardo. Michelangelo n'avait pas encore ce problème mais sa taille avait tout de même des répercussions sur son style de combat. Il faisait beaucoup moins d'acrobaties qu'autrefois. Ils en étaient tous réduits au même régime, ceci dit.
Donatello sentit quelque chose arriver sur sa droite et il attrapa au vol un petit paquet en plastique lancé par Michelangelo depuis l'arrière de la voiture. Encore une barre de céréales. Donatello commençait à en avoir assez de ce régime-là aussi. Ils se devaient d'être discrets pendant leur trajet jusqu'à Boston, ne voyageant que de nuit et en évitant les routes trop fréquentées, et ça signifiait aussi limiter les apparitions publiques de Hana. Elle achetait de la nourriture dans les stations essences qu'ils croisaient lorsqu'elle faisait le plein du réservoir mais ses goûts et ses difficultés à lire l'anglais ne facilitaient vraiment pas les choses. Donatello rêvait d'une énorme entrecôte saignante avec des pommes de terre au four à la crème aigre. Celle que Michelangelo faisait était une véritable tuerie et sa tarte tatin valait qu'on se batte pour elle. Une boule de glace vanille par-dessus tout ça et Donatello aurait été la plus heureuse des tortues mais il devrait se contenter de sa barre de céréale, de quelques chips et de soda.
– Nous devrions chasser, marmonna Donatello en ouvrant l'emballage.
– Ouais, grande idée de foutre du sang partout dans une voiture de location, railla Michelangelo en se rapprochant.
– Nous ne sommes pas obligés de la rendre.
Donatello avala la barre de céréale en deux bouchées et mastiqua consciencieusement. Une nouvelle dent avait percé sa gencive pour remplacer celle qu'il avait perdue une dizaine de jours plus tôt mais c'était encore un peu sensible. Michelangelo l'avait frappé gratuitement. Donatello n'était pas fâché contre son frère pour ça – il en avait eu besoin – mais il regrettait de ne pas avoir pris la dent avec lui avant de disparaître dans les égouts. Ça lui rappelait trop l'écaille qu'il avait aussi perdue – elle ne repoussait pas, elle. Il laissait beaucoup de traces pour un ninja et il n'aimait pas ça.
– De toute façon, j'aime pas chasser et toi non plus, continua Michelangelo en attaquant son dîner.
– Les deux crétins ne sont jamais là quand on a besoin d'eux.
Michelangelo lui donna un petit coup de coude dans le bras mais Donatello aperçut son sourire du coin de l'œil. Ils avaient chassé et pêché pendant leur semaine dans le parc national mais ça n'avait pas été par plaisir. Leonardo était un très bon chasseur, patient, vif, impitoyable. Lorsqu'ils étaient à Northampton en autonomie, c'était généralement lui qui se chargeait de cette corvée. Raphael n'était pas mauvais non plus mais sa méthode était plus sauvage. Il préférait faire peur à ses proies et courir après jusqu'au bon moment pour les abattre alors que Leonardo se postait dans un arbre et attendait, prêt à décocher une flèche mortelle. Michelangelo optait généralement pour les pièges. Il avait rarement à tuer de ses propres mains les animaux qu'il attrapait ainsi, même s'il leur réservait finalement une mort lente et douloureuse par épuisement. Donatello choisissait aussi l'arc s'il avait à chasser mais il se débrouillait généralement pour s'éviter autant de problèmes. Il n'aimait pas tuer des animaux pour se nourrir. Les manger ne lui posait pas de problème de conscience mais mettre un terme à leur vie l'avait toujours dérangé, d'aussi loin qu'il se souvienne.
Ils avaient beaucoup chassé dans les égouts quand ils étaient gosses. Jusqu'à l'âge de huit ans environs, la surface leur était totalement interdite et ils devaient se satisfaire de ce qu'ils trouvaient dans les égouts. Leur régime alimentaire de l'époque était principalement carnivore, même s'il arrivait à Splinter de ramener des fruits et des légumes. Ils avaient certainement limité à eux cinq la population de rats dans les égouts de New York et occasionnellement tué des lézards, des serpents et des alligators de taille plus qu'appréciable. De temps en temps, ils arrivaient à attraper des oiseaux, principalement des pigeons, mais il fallait pour cela flirter avec l'interdiction d'aller en surface et, par conséquent, cacher leurs proies – ou les manger sur place.
Qu'aurait pensé April d'eux si elle les avait rencontrés à cette époque ? Elle aurait probablement été dégoutée par les petits mutants sauvages qu'ils étaient. Splinter avait toujours beaucoup plus insisté sur l'apprentissage des arts martiaux que sur le reste. Lire et compter étaient importants pour pouvoir se repérer aussi leur avait-il appris quand ils étaient petits mais tout le savoir qu'il leur avait inculqué avait attrait à leur objectif : venger Hamato Yoshi en tuant le Shredder. Donatello et ses frères avaient bien eu quelques livres dans leurs jeunes années mais le plus gros progrès pour eux en matière de culture générale était arrivé par le biais de la télévision.
Ils avaient passé des heures à regarder des reportages animaliers ou à chercher des jeux télévisés pour répondre aux questions que le présentateur posait. Leonardo notait toujours consciencieusement les questions et les réponses sur des bouts de papier compilés et classés en albums tandis que Michelangelo dessinait les animaux sur les murs des égouts, à l'écart des regards de Splinter. Un ninja ne devait pas laisser de traces or Michelangelo laissait de véritables fresques derrière lui, certaines les représentant. Splinter avait été furieux lorsqu'il les avait découvertes. Rien que d'y penser, Donatello sentait encore l'arrière de ses cuisses chauffer sous les coups qu'ils avaient reçus pendant des heures.
– Pourquoi tu souris ? demanda Michelangelo.
– Je repensais au bon vieux temps, en quelque sorte.
– Ah ?
– La fois où Splinter a trouvé tes dessins dans les égouts.
– Le bon vieux temps, en effet, grimaça Michelangelo. J'ai encore mal aux fesses rien que d'y penser.
Donatello fut secoué par un petit rire.
– Oui, moi aussi, admit-il.
Il se sentait bizarre, le cœur lourd, la gorge serrée. Donatello n'avait rien éprouvé de tel depuis un moment. Il trouvait ridicule de succomber aussi facilement à la nostalgie aussi chassa-t-il tout ça de ses pensées. Il se réintéressa plutôt aux alentours. Le parking n'était éclairé que par quelques lampadaires et la lumière de la petite bâtisse où se trouvaient les toilettes. Hana était entrée là-dedans une dizaine de minutes plus tôt, une trousse de toilette et une serviette sous le bras. Elle trouvait révoltant de ne pas pouvoir s'arrêter dans un motel, prendre une douche et dormir dans un vrai lit mais c'était mieux comme ça. S'ils s'arrêtaient au petit matin dans ce genre d'établissement pour y passer la journée, on les trouverait suspect – sans parler des risques bien plus élevés d'être vus.
– Elle en met du temps, commenta Michelangelo.
– Elle nous a peut-être plantés là, plaisanta Donatello.
Michelangelo lui lança un regard hésitant.
– Je n'étais pas sérieux, Mike.
– Je la sens pas, cette nana, souffla Michelangelo.
Son intuition n'avait d'égale que sa chance et ses frères avaient très vite appris à prendre la première en considération et à remercier la seconde. Ces deux dons les avaient sortis d'affaire plus d'une fois. Bien que résolument tourné vers les sciences, Donatello croyait en ce genre de capacités – il les voyait plus comme des sens particulièrement aiguisés mais il ne pouvait pas contester leur existence pour en avoir été trop souvent témoin.
– Qu'entends-tu par là ? demanda Donatello.
Il avait aussi ses doutes sur cette Hamato Hana. Ses intentions étaient étranges et il paraissait improbable qu'elle eût été envoyée à Philadelphie pour développer la branche séditieuse des Foots qui s'y trouvait. Elle était trop incompétente pour ça. Hana avait donné des explications sommaires, comme quoi elle était là pour assister un chûnin et apprendre mais Donatello ne voyait pas l'intérêt d'un tel mouvement. Pourquoi sortir la petite princesse de son cocon et l'envoyer à l'étranger ? Elle aurait dû terminer sa formation au Japon.
Ceci dit, les Foots du pays du soleil levant avaient fait le ménage chez eux, se rappela Donatello. Michelangelo y avait assisté lors de son voyage au Japon, deux mois plus tôt. Les fidèles de Hamato Yoshi avaient probablement voulu mettre leur précieuse Hana en sécurité et l'avaient confié à cet Ono Daisuke. Il aurait alors pu l'envoyer à Philadelphie pour occuper la gamine avec un os à ronger pendant qu'il complotait dans son dos pour garder le pouvoir. Après tout, il était le mieux placé pour remplacer Karai puisque son frère, l'héritier que Leonardo avait tué en juin, avait disparu du tableau. Donatello ne pouvait cependant pas exclure que tout n'était qu'une ruse pour les abattre, lui et ses frères. Ce n'était pas la sagesse qui lui susurrait cette hypothèse aux oreilles mais bel et bien la paranoïa. Toute cette histoire lui paraissait douteuse depuis le début. Les Foots de New York avaient rompu les ponts depuis longtemps avec leurs origines nipponnes mais Karai aurait dû agir. Elle aurait dû retourner au Japon pour voir de ses propres yeux ce qu'il s'était passé. Après tout, c'était le conseil des anciens au Japon qui l'avait placée à la tête des Foots de l'autre côté de l'océan Pacifique. Elle n'était pas sans lien avec ses anciens maîtres.
– Elle est pas nette, répondit Michelangelo, mais je sais pas comment l'expliquer. C'est une sensation plus qu'autre chose, tu vois ?
Une fois de plus, Michelangelo était incapable de mettre des mots sur son intuition. Ça arrivait souvent et ça ne les avait jamais aidés.
– Concentre-toi, conseilla Donatello. C'est important.
– C'est l'hôpital qui se fout de la charité, railla Michelangelo. Mais toi aussi tu le sens, hein, Donnie ?
Donatello ne voulait pas influencer Michelangelo mais il hocha tout de même la tête.
– Je le savais ! murmura son frère. Prenons nos affaires et tirons-nous d'ici avant que ça se retourne contre nous !
– Nous sommes à plus de quatre cents kilomètres de Boston, rappela Donatello. C'est déjà long en voiture alors à pied, c'est hors de question.
– Alors rentrons à New York, insista Michelangelo. C'est plus près, non ?
– Une centaine de kilomètres vers le sud-est, concéda Donatello, mais notre objectif est Boston.
– Si ça se trouve, Raph et Leo s'en sont déjà occupés.
– Fort peu probable.
– Qu'est-ce que t'en sais ? pointa Michelangelo. Tu refuses de parler à Leo !
– Je ne t'ai pas vu l'appeler non plus.
Michelangelo prit la mouche. Il sortit son téléphone portable et appela aussitôt leur frère, mettant le haut-parleur en marche. Donatello croisa les bras et s'appuya contre le capot de la voiture tandis que la sonnerie retentissait. Il y avait peu de chances que Leonardo soit disposé à répondre et encore moins qu'il soit dans un endroit où son téléphone captait. De fait, Michelangelo tomba sur le répondeur. Il lâcha un soupir résigné.
– Leo, c'est Mike, grogna-t-il. On est en route pour Boston mais on voulait savoir si vous vous en étiez déjà occupé, par hasard, histoire de pas y aller pour rien. Voilà... Sinon, tout va bien.
Donatello renifla. Il s'attendait presque à ce que Michelangelo termine son appel par un « vous nous manquez, on vous fait de gros bisous » mais il ne s'abaissa pas jusque-là. Michelangelo raccrocha et tripota son téléphone quelques instants.
– On pourrait appeler Raph, dit-il. Leo écoute jamais ses messages.
– Est-ce qu'il t'a appelé ? rétorqua Donatello.
– Non... mais je suis parti en les envoyant chier alors...
Alors Raphael devait probablement se sentir coupable donc il n'osait pas appeler, termina Donatello pour lui-même. Raphael avait tendance à se sentir minable dès que l'humeur de Michelangelo fluctuait. Quand Raphael n'allait pas bien, c'était toujours Michelangelo qui le tirait de sa dépression – quoi qu'Emma allait probablement occuper ce rôle à présent. Raphael voulait rendre la pareille à son frère mais il n'était pas aussi empathique que Michelangelo. Il ne faisait généralement qu'aggraver les choses et culpabilisait par la suite. Par conséquent, quand Michelangelo avait le moral dans les chaussettes, on pouvait être sûr que l'humeur de Raphael allait s'aggraver. C'était alors à Donatello de remotiver les troupes. Leonardo se fichait comme d'une guigne de l'humeur de ses frères tant que ça n'entrait pas en conflit avec ses objectifs. Et comme ils avaient appris à mettre de côté leurs soucis en combat pour se concentrer sur l'essentiel, on pouvait dire que Leonardo n'avait virtuellement jamais de problème avec les émotions que ses frères pouvaient éprouver. De toute façon, c'était à Donatello de gérer en tant que second.
– Je l'appellerai, concéda-t-il en levant les yeux au ciel, mais plus tard. Je veux tester quelque chose avant.
– Tester quoi ?
– Si nous pouvons effectivement faire confiance à Hana.
– 'fallait t'en inquiéter plus tôt, Donnie, grinça Michelangelo.
– Prends tes affaires et suis-moi, répondit Donatello en se dirigeant vers le coffre.
Il en sortit son sac et prit son bâton sur les sièges arrière avant de se diriger vers les bois entourant le parking. Ils se glissèrent dans les ombres et grimpèrent dans un arbre pour avoir une bonne vue sur la voiture. Il fallut une bonne dizaine de minutes pour que Hana sorte des toilettes. Elle regarda autour d'elle, les appela d'une voix hésitante, fit le tour du bâtiment, attendit quelques minutes. Michelangelo fit signe à Donatello de descendre mais il arrêta son frère d'un mouvement de tête. Il fallait attendre plus longtemps pour confirmer ses doutes et ce fut ce qu'ils firent, perchés dans leur arbre, immobiles, des ombres dans les ombres. Il fallut une demi-heure pour que Hana mette fin à son petit manège. Elle ouvrit la portière côté passager et s'assit pour fouiller dans la boîte à gant. Elle en sortit un téléphone portable que Donatello n'avait jamais vu jusque-là et le mit à son oreille. La voiture était un peu loin mais ils purent tout de même entendre ce que Hana disait en japonais à son interlocuteur : « je les ai perdus ».
– Ton intuition était bonne, Mike, souffla Donatello. Je me suis fait avoir en toute beauté.
Michelangelo hocha la tête alors que Hana, au loin, raccrochait. Elle ferma la portière, se glissa sur le siège conducteur et démarra la voiture. Donatello la regarda s'éloigner sans rien dire mais il sentait sa colère revenir au grand galop à l'intérieur de lui. Il n'était pas en colère contre Hana – c'était le jeu et elle s'en était bien sortie – mais contre lui-même : il avait commis une erreur de débutant. Et il savait exactement pourquoi. Donatello sauta au sol, grimaçant à l'impact à cause de son mollet. Michelangelo le rejoignit, aussi léger qu'une plume, et prit aussitôt la direction du sud-est. Ce serait donc New York, pensa sombrement Donatello en lui emboîtant le pas.
