A/N : Elle aura mis du temps, entre le syndrome de la page blanche et la reprise des cours, mais elle est là : la partie 2 ! Maintenant si vous le permettez je vais retourner me terrer sous la couette, bonne lecture !

L'Équilibre

Verso

Il ne vous arrive jamais de vous poser un jour, comme ça, sans que vous ne l'ayez vraiment vu venir, et de vous mettre à réfléchir sur ce que vous pouvez bien être en train de faire de votre vie ?

Ah, bon, vous avez déjà entendu ça quelque part ? Un type qui était assis sur ce lit et qui est parti il y a environ une heure après vous avoir résumé une bonne partie de sa vie ? Humf, ça ne m'étonne pas de la part de cet enfoiré, il a toujours aimé être mélodramatique.

Et moi ? Quoi, moi ? Il a bien dû en caser quelques mots, non ? Oui ? Des précisions ainsi que mon point de vue sur la chose ? Ce sont des choses particulièrement grossières à demander, vous ne trouvez pas ?

D'un autre côté, ce n'est pas comme si j'avais grand-chose à faire en attendant qu'il soit rentré de je ne sais où pour faire je ne sais quoi.

Enfin si, j'en ai une idée plutôt précise, mais on y reviendra plus tard.

Commençons par le commencement, donc.

Edward Elric, 19 ans depuis peu, la plupart des gens m'appelle Ed parce que c'est moins chiant et plus rapide, étudiant en Biologie et ayant la connerie de sortir avec le type qui a quitté les lieux un peu plus tôt.

Oh, ça, vous le saviez déjà plus ou moins ? Fallait pas demander à ce que je vous en parle, alors, c'est mon histoire et je la raconterai comme et dans l'ordre où je l'entends.

On peut peut-être débuter par le jour où j'ai eu le malheur de poser les yeux sur lui, ça me paraît être un bon début.

C'est arrivé il y a environ un an, pile le jour des épreuves de Physique-Chimie du Baccalauréat.

Ennuyeux à mourir, soit dit en passant, m'enfin.

Avec le recul, je me dis que j'aurais presque pu la prévoir, cette altercation avec l'autre enfoiré, vu comment la journée avait mal débuté.

Pour commencer, mes couvertures avaient réussi par je ne sais quel miracle à s'emmêler dans les jointures de mon Automail, et n'avaient pas voulu en sortir avant vingt minutes de lutte acharnée.

Jambe gauche, du genou jusqu'aux orteils, gangrène conne et gérée par des médecins qui avaient certainement obtenu leur diplôme dans une pochette surprise.

Passons.

Après un rapide passage par la salle de bain, il avait bien inévitablement fallu descendre petit-déjeuner, ce qui m'avait ainsi donné droit à ma séance quotidienne d'esquive de couteaux en tous genres avant d'être autorisé à m'asseoir à table, là où m'attendait déjà mon petit frère avec un grand sourire.

Avant d'aller plus loin, il y quelques petites choses que vous devez savoir sur Sig et Izumi Curtis.

Pour commencer, ils forment le couple le plus mièvre et fusionnel qu'il m'ait jamais été donné de rencontrer, et pourtant, je fréquente de manière assez régulière celui que forment Gracia et Maes.

Lui aussi, on reviendra sur son cas plus tard.

Ils détonnent cependant de manière assez étonnante quand ils sont l'un à côté de l'autre, lui immense et massive montagne de muscles tandis qu'elle est d'une taille et une corpulence tout ce qu'il y a de plus banales dans ce pays.

Ne vous y trompez pas.

Jamais.

Izumi cache en effet des trésors de ressources insoupçonnées, à commencer par cette connaissance particulièrement aiguë de divers arts martiaux. Qu'elle s'est d'ailleurs fait un devoir de nous transmettre, comme l'intégralité de mon corps ainsi que sans doute celui d'Alphonse s'en souviennent.

En un mot comme en cent, elle est tout simplement effrayante, bien qu'également extrêmement juste quelles que soient les circonstances.

Il n'y a pas à dire, on a vraiment eu de la chance de tomber sur eux, après la mort de Maman.

Cancer des poumons, c'est arrivé quand j'avais 8 ans et Al à peine 7.

Et notre père ? Quoi, notre père ? Vous voulez parler de l'enfoiré qui a disparu personne ne sait où presque 5 ans déjà avant sa mort et dont on a plus jamais entendu parler depuis ? On va éviter d'aborder le sujet, je risquerais de devenir encore plus vulgaire et je n'ai pas particulièrement envie de m'énerver.

Pour l'instant.

Pas de père, donc, et c'est pour ça qu'après que les obsèques aient eu lieu, on est tous les deux allés vivre chez les voisines pendant quelques temps.

Pinako Rockbell, ainsi que sa petite-fille, Winry.

À l'époque, c'était encore Mamy qui gérait à plein temps le magasin d'Automails que possède leur famille depuis des générations, mais aujourd'hui, c'est Winry qui s'occupe de la plupart des commandes. C'est aussi elle qui m'a construit cette jambe, d'ailleurs, une chose pour laquelle je ne pourrais sans doute jamais assez la remercier.

Et je vous interdis d'aller un jour lui cracher le morceau, son ego n'a pas besoin de ce genre de choses.

Si cette solution avait fonctionné pendant quelques temps, il n'empêche que les autorités avaient bien inévitablement fini par s'en mêler, car même si Al et moi avions pris l'habitude de l'appeler ''Mamy'', Pinako n'était ni un membre de notre famille, ni notre tutrice légale.

Il avait été question pendant un temps d'aller vivre avec Envy – notre demi-frère, quatre ans de plus que nous – et sa mère, mais… Non, juste non.

Outre le fait que Dante n'avait définitivement pas les moyens d'élever à elle seule trois enfants, elle ne nous portait de plus pas particulièrement dans son coeur, ma naissance ayant été ce qui avait poussé Hohenheim – de son prénom Van, mais hors de question que je l'appelle comme ça ou, pire encore, Papa – à la quitter pour rester avec notre propre mère, Trisha Elric.

Quand je vous dis que ce type était un enfoiré.

Bah, au moins avait-il eu la décence de ne jamais nous reconnaître à l'état civil, ce pourquoi nous portons le nom de famille de notre mère.

Bref, la situation dans son ensemble était assez compliquée, comme vous avez dû sans mal le comprendre, d'autant plus qu'Al et moi rejetions à l'époque chaque couple qui ne faisait qu'évoquer la simple idée de nous séparer.

Puis il y avait eu les Curtis.

Pas même besoin de les supplier, Izumi avait derechef déclaré qu'ils nous embarquaient tous les deux, et que c'était non négociable.

Je pense pouvoir dire sans me tromper que la femme des services sociaux qui s'occupait de notre cas à l'époque se souviendra probablement d'elle toute sa vie tant elle était impressionnante à ce moment-là.

Pourtant, nous n'y avions pas vraiment prêté attention, trop heureux à l'époque de pouvoir rester ensemble.

Puis la vie avait poursuivi son cours, presque tranquillement, jusqu'à ce jour fatidique qui avait si mal commencé.

Vu l'épisode de l'Automail, j'avais à peine eu le temps d'avaler un bout de pain et un peu d'eau avant qu'il ne soit temps d'y aller, Al me lançant un dernier sourire brillant tandis que je franchissais presque en courant la porte d'entrée.

J'avais ensuite dû marcher près de vingt-cinq minutes d'un pas vif avant d'arriver dans le Lycée dans lequel on nous faisait passer les épreuves, moins proche de la maison et, n'ayons pas peur de le dire, l'air bien moins accueillant que celui qu'Al et moi fréquentions au quotidien.

J'avais à peine eu le temps de saluer quelques élèves de ma propre classe qu'il avait fallu pénétrer dans des salles de classe austères et étouffantes, en particulier à cause de la chaleur qui régnait en ville depuis le début de l'été.

Bah, au moins la journée commençait-elle tranquillement avec une simple épreuve d'Histoire-Géographie.

Pour ceux que ça intéresse, il avait fallu parler du fameux coup d'état fomenté par un certain Grumman il y a un peu plus d'un siècle déjà, afin que celui-ci puisse accéder au poste tant convoité de Führer, avant d'à son tour laisser sa place à un jeune Général qui avait fait du pays la Démocratie qu'elle est aujourd'hui.

Assez facile, sachant que notre professeur nous avait bassiné presque tout un trimestre avec cette histoire, et l'heure de déjeuner était arrivée plutôt rapidement.

Un sandwich à la fraîcheur douteuse plus tard et il était temps d'y retourner, l'inquiétude commençant peu à peu à se peindre sur le visage de mes petits camarades au fur et à mesure que l'horloge murale approchait inexorablement des 14h.

Encore aujourd'hui, je ne comprends pas vraiment quel était leur problème.

La Physique-Chimie, soit tu sais, soit tu ne sais pas, avec un peu de raisonnement par dessus tes révisions et puis basta.

Pas de quoi s'inquiéter, donc, aussi j'en étais rendu à tromper mon ennui en attendant le début de l'épreuve en jouant machinalement avec mon stylo bic, ne relevant même pas la tête quand l'un des surveillants chargé de nous superviser durant les heures à venir s'empara de ma carte d'identité nonchalamment posée à l'extrémité de la table.

Avec le recul, je me dis qu'il aurait sûrement fallu que je demeure dans cet état d'indifférence passive.

Mais non, à la place, j'en étais à me dire qu'il prenait tout de même beaucoup de temps pour une simple vérification lorsque les mots avaient retentis, déclaration de guerre des plus viles qui soient :

« Ils acceptent les nains de jardin en Terminale ? »

Il avait fallu environ deux secondes pour que ces mots se frayent un chemin jusqu'à mon cerveau, et à peu près moitié moins de temps pour sauter sur mes pieds, frapper la table des paumes de mes mains à l'en faire trembler et hurler dans toute la salle avec la colère qui me caractérise si bien dans ce genre de situations :

« Qui est-ce qui est si petit qu'on pourrait encore le croire à l'école primaire ?! »

Comment ça, une réaction parfaitement excessive vu le ton tout sauf agressif de mon interlocuteur ? Mais je ne vous permets pas, je gère comme je l'entends toute remarque que l'on peut avoir à faire au sujet de ma taille, c'est clair ?

Et non, je ne suis pas petit, c'est juste la perception des autres qui est altérée.

Tiens, d'ailleurs, en parlant des autres, j'avais pu voir que tous les gens que je connaissais tentaient de dissimuler avec plus ou moins de difficulté leur amusement ou leur agacement, cela dépendait des cas, tandis que j'avais complètement terrorisé la moitié de ceux que je n'avais jamais vus de ma vie.

Bah, ils s'en remettraient.

À cet instant, mon attention s'était entièrement de nouveau focalisée sur le Surveillant qui venait de parler, ma colère retombant d'un degré lorsque je pus constater que merde, cet enfoiré était beau.

Vraiment beau, en particulier avec ce sourire moqueur qui refusait de quitter son visage.

Oui, oui, je préfère les hommes, depuis longtemps, avait eu quelques petits amis avant ça, blablabla, pour ceux qui n'avaient pas encore intégré l'idée et que ça dérange, vous connaissez le chemin jusqu'à la sortie.

Bref, même si ça me fait presque honte de l'admettre, j'en étais rendu à le dévisager comme une pauvre petite collégienne face à son premier béguin quand il avait une fois de plus ouvert la bouche, et certainement pas pour exprimer une pensée philosophique profonde :

« Mais toi enfin, qui d'autre ? »

Très bien, c'en était trop.

Gueule d'ange ou pas, le coup de poing qui avait suivi, il l'avait parfaitement mérité, d'autant plus qu'Izumi aurait été particulièrement fière du résultat.

Non pas que j'avais l'intention de lui dire un jour que j'avais frappé un Surveillant à moins de dix minutes du début des épreuves.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, je tiens tout de même un minimum à la vie.

J'avais ensuite pu l'observer avec une satisfaction plus que certaine se vautrer sur le linoleum crasseux, sentiment qui atteignit son comble lorsque je pus voir quelques gouttes de sang perler de son nez.

Oh, et arrêtez de faire cette tête, il était certain qu'il vivrait parfaitement, quoi que puissent en dire tous ces crétins qui étaient en train de s'agglutiner autour de lui et de paniquer.

Je n'avais cependant pas pu profiter plus de quelques instants de mon œuvre, ce type ayant été rapidement évacué de la salle, ne laissant que son collègue aux yeux rouges et à l'impressionnante cicatrice sur le front pour nous surveiller durant l'intégralité de l'épreuve.

Inutile de vous dire qu'avec sa tête de tueur en série, tout le monde avait filé droit, y compris les fauteurs de trouble habituels.

Et je vous interdis de me compter dans le lot, je ne faisais que défendre mon honneur bafoué, moi.

Enfin, tout ça pour dire que l'épreuve fila à une vitesse assez déconcertante, et c'est sous les regards éberlués des trois quarts de la salle que je quittai les lieux moins de deux heures après que l'on nous ait autorisé à commencer, mon quasi-sprint vers les portes du bâtiment étant malheureusement momentanément interrompu par une femme que je n'avais encore jamais vue de ma vie.

Grande, de longs cheveux blonds lui tombant souplement dans le dos et deux yeux froids me tuant à cet instant littéralement du regard, elle n'avait même pas eu besoin de prononcer un seul mot pour m'arrêter, puis était ensuite venue se planter devant moi d'un pas raide, déclarant d'une voix toute aussi sèche :

« Alors comme ça, on s'amuse à troubler l'ordre et à frapper des employés de la Fonction Publique juste avant le début d'une épreuve particulièrement importante ? »

Je déglutis difficilement, ayant alors eu l'impression plus que désagréable de me retrouver face à Izumi, bien que le badge qu'elle portait sur son blazer bleu indique ''O. Armstrong''.

« Rien à répondre ? Sage décision. Et tu sais ce qui serait également sage ? Que tu ailles présenter tes plus plates excuses à Monsieur Mustang. Oh, ne te méprends pas, je n'ai que mépris pour cet imbécile, mais je ne permettrai jamais que l'on bafoue à ce point l'autorité dans mon établissement. Oh, et si jamais vous ne vous donnez pas cette peine, sachez que je le saurais, et que je m'arrangerais personnellement pour que vous ne puissiez plus passer une seule épreuve cette année. Me suis-je bien fait comprendre, Monsieur Elric ? »

Je n'avais même pas essayé de savoir comment est-ce qu'elle avait bien pu apprendre mon nom, me contenant de hocher vigoureusement la tête sous son regard appréciateur.

« Bien. Maintenant que les choses sont claires entre nous, je vous suggère d'aller l'attendre près du portail principal : cet abruti n'a pas encore quitté l'infirmerie, mais il faudra bien qu'il le fasse un jour, n'est-ce pas ? Allez ouste, dehors, et plus vite que ça ! »

Je ne me l'étais pas fait dire deux fois, filant au pas de course jusqu'à un arbre auquel je m'adossai ensuite, poussant un bref soupir d'agacement une fois la tension du moment retombée avant de rallumer mon téléphone portable en espérant y trouver une certaine distraction.

Après tout si l'autre abruti avait déjà passé deux heures à l'infirmerie pour rien, qui aurait pu dire combien de temps encore j'allais devoir connement faire le pied de grue ici.

Heureusement ou malheureusement pour moi, je dois avouer que je ne le sais toujours pas, il avait fini par se montrer à peine cinq minutes plus tard, l'air passablement agacé par je ne sais quoi mais autrement en bonne santé.

Bon, c'était déjà ça de pris.

Il ne m'avait pas encore vu, mais ne pouvait certainement pas me manquer étant donné que nous étions à ce moment les deux seules personnes présentes dans la vaste cour bétonnée, aussi je baissai vivement la tête et fit semblant d'être particulièrement absorbé par l'écran de mon portable, peu désireux d'être celui qui allait devoir faire le premier pas.

Il fallait pas non plus dépasser les bornes.

« C'était rapide, pour de la Physique-Chimie. »

Et ça y était, il m'avait de nouveau adressé la parole, et s'était approché de manière suffisamment silencieuse pour que je sois tout de même légèrement surpris de l'entendre à nouveau.

Enfoiré.

J'avais cependant rapidement repris contenance et marmonné quelque chose au sujet de l'incompétence de ceux censés préparer les examens, ce qui avait eu l'air de le surprendre même s'il ne fit aucune remarque à ce sujet.

Il n'avait d'ailleurs pas l'air prêt à reprendre la parole, le crétin, aussi c'est en me faisant violence que je parvins enfin à ajouter :

« Désolé, pour le coup. J'aurais pas dû. »

Et qu'est-ce qu'il avait à avoir l'air aussi surpris, hein ? Je savais faire preuve de civisme enfin, même si c'était dans le cas présent complètement forcé, comme je me fis une joie de lui préciser de manière plutôt crue.

Attendez, et maintenant il essayait de me faire le coup du respect dû aux aînés et, encore plus, à celui dû au personnel de l'établissement ? Du haut de sa petite vingtaine ?

À d'autres, je n'allais certainement pas me renier pour ses beaux yeux. Ou toute autre partie toute aussi agréable à regarder de son anatomie.

Merde.

Je ne venais pas juste de penser ça, oubliez.

C'est à peu près à ce moment là que j'avais décidé qu'il serait bien plus prudent de battre en retraite avant qu'il ne cause plus de dégâts, et j'avais déjà attrapé mon sac d'un geste vif quand il avait sournoisement déclaré :

« Vu l'état dans lequel j'ai retrouvé mon nez, on ne peut pas vraiment dire que oui, nous sommes quittes. Et ces excuses alors, quel manque de conviction vraiment ! Je me demande ce que pensera le directeur du centre d'examen de tout ça, avait-il achevé en faisant mine de réfléchir. »

Une vision furtive d'Armstrong me passa aussitôt par la tête, et malgré la colère que je pouvais sentir bouillonner avec de plus en plus de violence en moi, j'avais demandé du ton le plus poli que je pouvais sortir étant données les circonstances :

« Et donc, que faut-il que je fasse pour me faire pardonner, Monsieur ? »

Un sourire qui ne me disait absolument rien qui vaille était apparu sur son visage.

« Tu pourrais commencer par venir boire un verre avec moi. »

Attendez une minutes, quoi ?! Non mais quoi ?!

Toute ma personne devait à cet instant trahir mon ahurissement, étant donné à quel point il avait l'air de s'amuser, amusement qui laissa d'ailleurs place à quelque chose de bien plus sensuel lorsqu'il poursuivit :

« Alors, qu'en penses-tu ? Juste un verre avec moi et j'oublie cette petite altercation. »

J'étais littéralement à deux doigts de m'étouffer de colère, obligé de serrer les poings à m'en faire mal aux jointures pour ne pas mettre à profit toutes ces années d'apprentissage auprès d'Izumi et lui expliquer ma façon de penser là, maintenant, tout de suite.

« Très bien, mais c'est toi qui payes. »

C'était sorti sur un ton complètement excédé, et croyez-moi, je l'étais, malgré cette maigre consolation qu'était celle de ne pas avoir à dépenser un seul cenz durant cette entrevue qui, je l'espérais sincèrement, serait la plus courte possible.

J'étais alors parti à toute vitesse, lui sur mes talons alors que nous fendions la foule se baladant dans les rues bondées du centre ville de East City, moi l'entraînant vers un bar dans lequel j'aimais bien me rendre avec mes amis durant mon temps libre.

La situation était déjà assez pénible comme ça, alors autant se retrouver en territoire connu.

Ça ne m'avait malheureusement pas beaucoup aidé lorsque le silence s'étira et s'étira une fois nos commandes apportées, et je vous jure que j'en étais presque venu à tout simplement me barrer quand il finit enfin par me demander ce que je comptais faire une fois le Bac en poche.

Je devais au moins lui reconnaître ça, ce sujet plutôt neutre avait réussi à quelque peu rompre la glace, bien que je n'aie pas réussi une seule fois à lui faire dire lui-même ce qu'il comptait bien vouloir faire de sa vie.

J'avais décidé de ne pas relever, me sentant désormais assez détendu pour ne pas avoir envie de démarrer une dispute inutile, acceptant même de lui parler un peu d'Alphonse et d'Envy tandis que lui m'expliquait que même s'ils ne partageaient aucuns liens de sang, il y avait quelqu'un qu'il considérait volontiers comme son frère.

Ouais, tu parles. Personnellement, je ne couche avec aucun des miens, cette idée ô combien saugrenue ne m'ayant même jamais traversé l'esprit.

Mais je m'égare.

J'avais également brièvement évoqué Izumi et Sig, omettant cependant soigneusement d'évoquer pourquoi est-ce que Al et moi ne vivions pas avec nos parents en premier lieu.

Il n'avait posé aucune question à ce sujet, et même si je préférerai crever plutôt que de l'admettre, je lui en étais sur le coup plutôt reconnaissant.

Les deux heures suivantes avaient ainsi été passées autour de conversations plutôt banales sans pour autant en être ennuyeuses, moi me taisant chaque fois qu'il essayait de m'en faire dire un peu plus sur ma vie tout en refusant de me parler de la sienne.

Je voyais bien à son air troublé qu'il avait parfaitement saisi mon petit manège, et ça ne m'avait pas rendu peu fier, croyez-moi.

J'avais cependant été forcé de revenir à la réalité lorsque mon téléphone portable avait vibré de manière fort peu discrète contre ma cuisse droite, mon visage perdant progressivement toutes couleurs quand je lus les quelques mots envoyés par Izumi :

« Je ne sais pas où tu as disparu sans prévenir, mais tu ferais mieux de rappliquer le plus vite possible si tu tiens à ne pas trop souffrir. »

Ça avait fait rire Roy – Oui, il avait quand même bien fallu que je finisse par apprendre son prénom à un moment ou un autre de nos déambulations dans les rues – qui croyait très certainement à une métaphore un peu trop poussée.

Autant vous dire qu'il avait vite déchanté quand il avait été enfin temps pour lui de rencontrer le couple Curtis quelques mois plus tard.

Enfin, tout ça pour dire que je m'étais précipitamment levé en me fendant même de brèves excuses, et que j'aurai sans doute filé tout aussi rapidement s'il ne m'avait pas subitement demandé mon numéro de téléphone.

Je lui avais aussitôt donné, tant parce que j'étais à moitié persuadé qu'il ne me rappellerait de toute façon jamais que parce que je n'avais clairement pas le temps d'inventer une bonne excuse pour ne pas m'exécuter.

Puis j'étais parti, rentrant en un temps record et prenant quelques coups bien placés que je n'avais pas réussi à esquiver avant qu'Izumi ne me demande enfin ce que j'avais fait du reste de mon après-midi.

J'avais bien entendu éludé la partie où j'avais frappé un adulte – je suis sarcastique – je tenais tout de même un minimum à la vie, et avais simplement marmonné que l'un des Surveillants m'avait invité à boire un verre après la fin des épreuves.

Passées les quelques questions de rigueurs de la part de ma tutrice au sujet de ce fameux ''Roy Mustang'', il avait ensuite fallu faire face à quelque chose de tout aussi envahissant et gênant : l'excitation d'Alphonse.

Parce que oui, selon lui, j'avais un problème dans la gestion de mes relations aux autres êtres humains et devais travailler un peu plus dessus, le fait que quelqu'un s'intéresse à moi étant pour lui la consécration ultime de tous ses efforts.

On passera sur le fait que sa mémoire sélective semblait avoir effacé toute trace de mes deux précédents petits-amis, ça, vous l'aviez sans doute déjà deviné.

Autant dire que l'ambiance à la maison avait été plutôt électrique les deux semaines qui avaient suivies, Al commençant enfin à se calmer précisément le jour où l'autre crut bon d'enfin me contacter à nouveau.

Et rien qu'à cause de l'Enfer qu'il m'avait indirectement fait endurer de part ses invitations à la con, je fis semblant de ne pas le reconnaître après avoir décroché et me délectai ensuite de l'agacement que je pouvais percevoir dans sa voix.

Puéril, et alors ?

C'était tellement bon.

Il proposait qu'on se revoie, cette fois-ci dans un endroit de son choix.

J'avais accepté, à moitié parce que j'étais désormais franchement curieux de savoir ce qui pourrait bien se passer ensuite que parce que depuis le début des vacances, je m'ennuyais profondément.

Je peux néanmoins vous dire que ça n'avait plus jamais été le cas après ce deuxième rendez-vous, puisqu'il ne s'était ensuite pratiquement pas passé un jour sans que nous ne nous voyions, ces rencontres ponctuées d'un rapprochement que je n'avais jusqu'à alors jamais connu.

J'avais cependant pris un malin plaisir à freiner les choses, tant parce qu'il était très drôle de le voir lutter contre sa frustration que parce que, pour la première fois de ma vie, j'avais envie de faire les choses sérieusement et de ne pas les presser.

C'est ainsi que ce ne fut pas avant que le mois d'août soit extrêmement avancé que je l'embrassai pour la première fois, y prenant bien plus de plaisir que ce à quoi je m'étais attendu.

Puis j'avais continué à le faire languir un bon mois encore avant que nous ne fassions enfin l'amour pour la première fois, et je dois admettre que j'avais été obligé de me faire violence pour faire glisser mon pantalon le long de mes jambes en sachant qu'il verrait pour la première fois cet Automail dont il n'avait jusque là que entendu parler.

Qu'on ne se le cache pas, les cicatrices ne sont vraiment pas belles à voir, j'avais eu droit à suffisamment de regards emplis de pitié ou de dégoût dans ma vie pour le savoir.

Pourtant, encore une fois, il n'avait rien dit, son expression restant même indéchiffrable quand il avait regardé pour la première fois.

Je ne savais pas vraiment quoi en penser, mais mes éventuelles questions avaient rapidement été balayées à mesure que la nuit progressait et que je me perdais avec lui quelque part loin de tous mes soucis quotidiens.

Encore quelques semaines et je savais que c'était foutu, que j'étais violemment et irrémédiablement tombé amoureux de Roy, sans que je n'ai pu le voir venir ou faire quoi que ce soir pour l'empêcher.

Avec le recul, je me dis que si j'avais su, peut-être que je me serais même abstenu de lui adresser la parole quand il avait fait cette remarque fatidique sur ma taille.

Quoi, pourquoi dire ça alors que j'avais – nous avions – à priori tout pour être heureux ?

Cela tient à peu de choses à vrai dire.

Après quelques temps passés avec Roy, j'en étais bien inévitablement venu à côtoyer de près ou de loin son entourage, apprenant ainsi au passage toutes ces histoires peu reluisantes que l'on racontait sur sa vie sentimentale.

Au début, je n'y faisais pas plus attention que cela, les mettant surtout sur le compte de l'amplification du bouche à oreille ainsi que l'acharnement de quelques exs particulièrement rancuniers ou rancunières.

Puis j'avais constaté le nombre impressionnant de ces exs.

Puis, plus tard encore, ça avait commencé.

Les regards appréciateurs dirigés vers de belles jeunes femmes ou de beaux jeunes hommes, les flirts à n'en plus finir, les contacts qui durent plus longtemps que nécessaire et, j'avais manqué de tuer quelqu'un la première fois que je l'avais appris, les coups d'un soir.

Il paraît qu'il a toujours agi comme ça, que c'est sa façon d'être qu'il y a très peu de chances qu'il change un jour d'attitude.

Ça fait mal.

Les mensonges qu'il invente sur ses réelles destinations lorsqu'il sort sans moi, ceux qu'il tente quasi-désespérément de monter quand je le prends sur le fait, de voir qu'il continue malgré toutes ses belles promesses que jamais ô grand jamais, une telle chose ne se reproduira.

Plus que tout, ça fait mal de me dire que je ne suis pas, et que je ne serai sans doute, jamais assez.

Pourquoi je reste alors, si je semble si malheureux ?

Parce qu'il n'y a pas que ça.

Parce que quand on est ensemble, j'ai de nouveau l'impression de vivre l'été de notre rencontre, parce que dans ces moments là, j'ai l'illusion ô combien douce que tout va bien.

N'allez cependant pas croire que je vis cette situation sans rien dire, oh que non.

Chaque fois que ce genre de merde arrive, je gueule.

Je crie, de préférence le plus fort et le plus longtemps possible, cédant même parfois à l'impulsion de lui donner un ou deux coups bien placés.

Ça me donne cette fois-ci l'illusion de faire quelque chose, et m'aide à me sentir juste un peu moins pathétique que je ne le suis déjà.

Al a déjà essayé d'intervenir un nombre incalculable de fois depuis qu'il a appris ce qui se passait.

À chaque fois, je l'en ai empêché.

Il ne comprend pas.

Je dois avouer que moi non plus, d'ailleurs.

Une fois seulement, il a presque réussi à me faire partir.

Le lendemain, Roy me proposait de venir emménager avec lui et j'acceptai immédiatement, avec l'infime espoir qu'enfin, peut-être, ces montagnes russes émotionnelles dans lesquelles j'étais coincé depuis un an déjà allaient finalement cesser.

Naïf, je sais, mais que voulez-vous : le type qui a un jour dit que l'amour rend aveugle n'est pas si con que l'on veut bien le croire.

Voilà donc où j'en suis désormais, seul, assis comme un con au beau milieu de la nuit sur un lit dans lequel je serais censé dormir confortablement aux côtés de l'espèce d'enfoiré que j'aime, enfoiré sans doute d'ailleurs encore barré je ne sais où afin de se trouver quelqu'un d'autre avec qui passer la nuit.

Monde de merde.

Lentement, je me lève, déplaçant ma personne jusque dans la pièce à vivre où je traîne ensuite sans aucun but précis dans le noir, attendant simplement le retour de l'autre, histoire de lui communiquer ma façon de penser.

Je finis par m'asseoir sur le canapé au bout d'une dizaine de minutes, mais c'est finalement près d'une heure qu'il me faut encore attendre avant que je n'entende enfin de lourds pas derrière la porte d'entrée.

Aussitôt, je saute sur mes pieds, attendant patiemment que Roy ait fini de se battre avec la serrure et ait pénétré dans la pièce avant d'allumer la lumière sans aucune sommation.

Il ferme brusquement les yeux, ne s'y étant manifestement pas attendu, et a ensuite du mal à les rouvrir tant il semble être gêné par la luminosité.

Dix secondes de plus et j'identifie enfin cette odeur immonde qui émane de tous les pores de sa peau comme étant celle de l'alcool, et immédiatement mon regard se fait bien plus dur que ce qu'il n'est déjà.

Je déteste quand il se met dans cet état et que je suis là pour le voir.

Ça me rappelle beaucoup trop certains soirs où Al et moi, on retrouvait Maman assise seule à la table de la cuisine à essayer d'oublier que sa route avait un jour croisé celle d'un enfoiré sans coeur.

« Il est plus d'une heure du matin, je finis par commencer d'une voix glaciale. Je peux savoir où est-ce que tu étais ?

— Chez Maes, me répond-il immédiatement, et sa franchise m'étonne autant que sa réponse accentue ma colère. »

J'ai déjà parlé de Maes Hughes, vous vous souvenez ? Le type que Roy connaît depuis des lustres et en est presque venu à considérer comme son propre frère.

Enjoué, drôle, attentionné – en particulier avec Gracia, sa petite amie – terriblement à l'écoute des autres, gentil. C'est aussi quelqu'un qui semble toujours être au courant de tout ce qui se passe dans la vie des autres, et qui cache une terrible intelligence sous ses airs de gros nounours un peu benêt.

Je sais qu'il m'aime bien.

Ou alors, il joue extrêmement bien la comédie, à chaque fois que nous sommes ensemble ou qu'il parle de moi à quelqu'un.

J'aurai aimé qu'il pousse la gentillesse jusqu'à ne pas coucher avec mon mec quand ça lui prenait, mais ça, c'était apparemment trop demander.

Je ne pense d'ailleurs pas que Gracia le sache, et je ne serai certainement pas celui qui lui dira.

Une seule personne blessée et en colère, c'est déjà amplement suffisant.

Et vous savez ce que c'est le pire dans tout ça ? Que je n'arrive même pas à vraiment détester Maes. Je veux dire, ce type est à part ça tellement bien sous tous rapports que même quand j'essaye d'être désagréable avec lui, il me sourit gentiment, comme s'il comprenait parfaitement ma réaction et, pire, l'acceptait sans broncher et continuait à me témoigner la même sympathie jour après jour.

Une situation à s'arracher les cheveux, donc, et je sens mes poings se serrer un peu plus alors que je déclare d'un ton sourd :

« Oui, Maes, bien sûr. Il fallait absolument que ça soit Maes, ça ne pouvait pas juste être un ou une inconnue ramassée en boîte de nuit. Alors, dis-moi, vous vous êtes bien amusés avec Maes ?

— Pas vraiment, non, fait-il sur le même ton cassant, et je dois faire appel à la moindre parcelle de volonté qui me reste pour ne pas éclater d'un grand rire moqueur.

— Ben voyons. Ça doit bien faire, quoi, trois jours que t'as pas tiré ton coup ? Tu n'as jamais été capable de tenir plus longtemps que ça, et si jamais ça ne se fait pas avec moi, c'est avec quelqu'un d'autre. Aie au moins les couilles de t'assumer, Mustang, mais par pitié arrête de jouer au lâche avec moi. »

Je sais que quelque chose ne va vraiment pas à l'instant même où je vois une lueur mauvaise danser au fond de ses yeux, une expression dangereuse qui me donne instinctivement envie de reculer de plusieurs pas.

J'ai cependant à peine le temps d'y penser qu'il a déjà fondu sur moi, s'emparant de manière douloureuse de mon poignet droit et sifflant d'une voix glaçante :

« Oui, tu as parfaitement raison, ça doit bien faire trois jours maintenant. D'ailleurs, puisque le problème a l'air de te concerner à ce point, pourquoi ne pas m'aider à le résoudre ? »

Je dois avouer que sur le coup, je ne comprends absolument pas où est-ce qu'il veut en venir.

Puis je sens mon sang se figer dans mes veines alors qu'il me traîne jusque dans la chambre à coucher, ne me lâchant que pour me jeter sur le matelas où j'atterris lourdement sur le dos.

J'essaye aussitôt de me relever, tous mes sens en alerte, pour être stoppé à mi-course par tout le poids de son corps qui pèse sur le mien.

Jamais jusqu'ici je n'avais vraiment fait attention à cette tête ainsi que ce poids de plus qu'il a, cette réalité venant me frapper avec la force d'une gifle en plein visage.

« Je peux savoir ce que tu fous ?! je trouve quand même le moyen de crier sans que la panique qui commence à me gagner ne soit perceptible dans ma voix. »

Moins d'une seconde plus tard il m'embrasse avec violence, mes mains que j'ai instinctivement levées pour le repousser désormais fermement emprisonnées dans l'une des siennes.

Je commence à avoir du mal à respirer lorsqu'il s'arrête enfin, ma respiration erratique se bloquant au milieu d'une longue inhalation quand je sens soudain sa main libre descendre de plus en plus bas le long de ma peau, avant de finalement s'arrêter au niveau de l'élastique maintenant en place le bas de mon pyjama.

« Arrête ! je parviens enfin à crier après avoir retrouvé un semblant de souffle, commençant également à violemment me débattre sous lui. »

Il ne semble cependant pas près d'arrêter ce qu'il est en train de faire, bien au contraire, et me tiens toujours solidement en place malgré mes violents débattements.

Pourtant, il finit par légèrement se décaler sur la gauche, pas assez pour que je puisse tenter une véritable sortie, mais suffisamment pour permettre de libérer ma lourde prothèse en métal de sous lui.

Je n'hésite pas une seule seconde et c'est de toutes mes forces sur le coup de pied part, le cueillant pile au niveau des côtes.

La douleur se lit instantanément sur son visage mais je ne prends pas le temps de m'en réjouir, redoublant au contraire mes efforts pour enfin lui faire lâcher prise.

Je sens que j'y presque, et je suis à deux doigts de pousser un cri victorieux lorsqu'il resserre soudainement sa prise autour de mes poignets, tandis que son autre main retrousse tout aussi vivement la jambe gauche de mon pantalon et se pose sans aucune douceur sur mon genou.

J'ai à peine le temps de me demander ce qu'il compte faire qu'il a déjà la main sur une petite pièce en forme de levier cachée juste derrière le genou, son regard dur rivé sur le mien, qui doit désormais refléter toute la détresse que je ressens.

Non, non, non, non…

Un discret ''clic'' retentit, et après, plus rien.

Ou plutôt, si, un long cri qui qui couvre pendant un instant tout autre son, un cri que je réalise après quelques secondes être le mien.

Détacher ou rattacher un Automail est particulièrement douloureux, comme j'avais un jour eu le malheur de l'expliquer à cet enfoiré.

Il ne semble d'ailleurs pas en avoir terminé avec et tire sans aucune précaution dessus, envoyant de nouvelles vagues de douleur dans tout mon corps.

Du coin de l'œil, je le vois le lancer quelque part à l'autre bout de la pièce mais n'y prête presque pas attention, trop occupé à essayer de contrôler les tremblements qui secouent désormais tout mon corps sans que je ne puisse rien y faire, ceux-ci s'accentuant encore lorsqu'il reprend là où il s'était arrêté plus tôt et recommence ses caresses.

J'ai peur, un genre de peur que je n'ai encore jamais expérimentée, celui qui fait monter à mes yeux des larmes que je refuse farouchement de laisser couler malgré la situation alors que je parviens à articuler d'une voix faible qui me donne envie de vomir :

« Arrête… Je t'en prie, arrête… »

Enfin, enfin, il cesse et je respire un peu mieux, du moins jusqu'à ce qu'il ne commence à approcher son visage du mien et que je ne me crispe de manière douloureuse, redoutant ce qu'il pouvait bien encore avoir en réserve.

« De toute façon, je doute que tu en vailles la peine. »

Mon coeur se glace complètement à ces mots, me les entendre dire étant bien plus douloureux que les penser silencieusement au quotidien.

Je suis sur le coup tellement bouleversé que je ne réalise pas tout de suite qu'il m'a enfin lâché, mais le sourire mauvais qu'il me lance ensuite avant de disparaître, lui, ne m'échappe pas.

La porte d'entrée vient de claquer, et pourtant je n'esquisse toujours pas le moindre mouvement, encore trop sous le choc de tout ce qui vient de se passer, ne sortant de cette sorte de torpeur que lorsque je sens quelque chose d'humide couler le long de mes deux joues.

Aussitôt j'essuie les larmes avec rage, me détestant un peu plus à chaque seconde qui passe, puis me force ensuite à me lever malgré mon déséquilibre certain, avant de me laisser tomber dans le coin où a valsé l'Automail.

À première vue, il n'est pas du tout endommagé, ce qui ne me surprend finalement pas plus que ça étant donné la qualité du travail de Winry, ce qui m'amène lentement mais sûrement à un autre problème :

Il va falloir le remettre, ne serait-ce que pour être parfaitement libre de mes mouvements, ce que je ne suis pas vraiment sûr de pouvoir supporter pour le moment.

« Lâche, murmure une petite voix dans ma tête, que je choisis de soigneusement envoyer se faire foutre en alignant enfin ma jambe avec la prothèse avant de la réenclencher d'un coup sec.

Cette fois-ci, je m'y étais préparé, aussi je me mord la lèvre jusqu'au sang afin de pas émettre le moindre son, me laissant ensuite aller contre le mur en attendant que le plus gros de la douleur passe.

Enfin, quand j'ai de nouveau les idées assez claires pour réfléchir, je finis par me poser la question fatidique : qu'est-ce que je fais maintenant ?

Rester ici pour l'instant me semble absolument hors de question, tant parce que l'endroit me donne à présent la nausée que parce que j'ai tout sauf envie de tomber nez à nez avec Roy quand il finira par revenir, ce qui ne me laisse qu'une option réellement valide à mes yeux.

C'est donc lentement que je me remets sur pieds, me rendant dans le salon là où j'ai abandonné mon portable plus tôt dans la soirée et hésitant un instant à cliquer que le nom ''Al'' quand je vois qu'il est presque deux heures du matin.

D'un côté, je n'ai pas envie de le déranger plus que nécessaire en lui demandant en plus de venir me chercher.

De l'autre, je sais qu'il s'écoulera quelques heures avant que je puisse de nouveau marcher parfaitement normalement, et que les 45 minutes qui me séparent habituellement de l'appartement de mon frère lorsque je m'y rends à pieds se changeraient facilement en ces quelques heures.

Je décide finalement d'essayer une fois, puis me débrouiller par mes propres moyens si jamais il ne répond pas.

Alors j'appuie enfin sur l'icône d'appel, écoutant fébrilement la tonalité résonner dans le silence de l'appartement.

Une…

Deux…

Trois…

Quatre…

À la cinquième, la boîte vocale se déclenche et j'entends sa voix joyeuse me demander de lui laisser un message, ce que je ne juge pas vraiment nécessaire étant donné que s'il ne s'est pas réveillé, je serai sans doute déjà chez lui quand il sera en état de l'écouter.

C'est donc la mort dans l'âme que je commence à rassembler quelques unes de mes affaires dans un vieux sac noir, en étant environ à la moitié de mon entreprise lorsque mon téléphone se met subitement à sonner sur ma gauche.

Je n'ai même pas besoin de jeter un coup d'œil pour savoir qui c'est, et c'est l'estomac tordu par des nœuds douloureux que je finis par décrocher au bout d'une bonne dizaine de secondes, me fendant d'un ''allô ?'' peu convaincu.

« Grand Frère ? Je suis tellement désolée, j'ai essayé de répondre, mais le temps que je réalise que c'était mon portable qui m'avait réveillé, il avait déjà arrêté de sonner.

— Désolé, je m'excuse machinalement, m'en voulant à présent de ne pas avoir été capable de patienter jusqu'au lendemain.

— Arrête de dire des bêtises et dis-moi plutôt ce qui s'est passé de suffisamment grave pour que tu m'appelles au beau milieu de la nuit, répond-il d'un ton sérieux que je ne lui ai entendu que deux ou trois fois auparavant, toujours dans des circonstances peu agréables.

— Je… »

N'ai absolument pas envie de lui dire la vérité pour le moment.

Parce que c'est encore trop proche, parce que le peu de stabilité qui restait de ce côté-ci de mon existence vient de voler en éclats, parce que je n'ai pas envie qu'Al sache à quel point son grand frère est pitoyable.

« Je peux faire quelque chose ? reprend-il d'une voix plus douce après que mon silence se soit étendu pendant quelques instants, ce qui me rappelle enfin la raison première de mon appel.

— Je… Pardon, je sais qu'il est très tard, merde, on pourrait même presque dire qu'il est très tôt, mais tu veux bien… je déglutis difficilement. Tu veux bien venir me chercher ? Pardon, j'aurai bien marché, mais il y a eu un petit… Problème avec mon Automail, et pour l'instant, je ne peux pas vraiment. »

Al devient tout à coup tellement silencieux à l'autre bout du fil que je suis à deux doigts de vérifier si notre appel n'a tout simplement pas été coupé pour une quelconque raison lorsque je l'entends soudain gronder d'une voix sourde :

« Qu'est-ce qu'il a fait ? Non, c'est pas ce que je voulais dire. Qu'est-ce qu'il t'a fait ? »

Je feins l'ignorance presque assez rapidement pour paraître parfaitement crédible :

« De qui est-ce que tu parles ?

— Oh pitié, tu ne vas pas me faire croire que tu veux subitement partir de chez toi le plus vite possible et que cet espèce d'enfoiré n'a rien à voir avec ça ?! »

Je sursaute légèrement, peu habitué à entendre ce genre de mots dans la bouche de mon petit frère.

« Écoute, je reprends d'un ton qui se veut posé, je ne vois absolument pas de quoi tu parles, mais si jamais tu ne peux pas venir, c'est pas grave, je comprendrais parfaitem…

— Plus de conneries, j'ai dit. Je suis déjà en bas de chez moi, je fais au plus vite, mais je te préviens : à un moment ou à un autre, il va falloir qu'on discute sérieusement. »

Oh, mais je n'en doute pas, je pense sarcastiquement alors qu'il raccroche sans plus s'appesantir sur le sujet.

Cette conversation m'a cependant laissé un goût amer dans la bouche.

Je déteste me disputer avec Alphonse, en particulier quand le conflit tourne autour de ce sujet épineux qu'est Roy. Je ne compte d'ailleurs plus le nombre de fois où j'ai dû l'empêcher d'avoir une petite ''conversation'' avec ce dernier, ce qui conduisait inévitablement à au moins quelques jours de froid entre nous.

Merde, je me sens de nouveau mal.

Je vous jure que d'habitude, je ne suis pas comme ça, bien loin que là.

Faut croire que vous avez vraiment bien choisi votre moment pour débarquer.

Je ne me rends compte du temps que j'ai passé perdu dans mes pensées que quand trois coups secs retentissent contre la porte d'entrée.

Je me lève aussitôt, enfilant rapidement une veste ainsi qu'une paire de baskets avant d'enfin ouvrir.

Al est là, posté exactement comme je l'avais imaginé à un ou deux détails près, fermement campé sur ses pied et les bras serrés contre sa poitrine alors qu'il me dévisage intensément comme pour essayer de lire dans mes pensées.

Je déteste quand il fait ça.

Non seulement parce qu'il parvient toujours à ses fins, étant donné que je ne suis pas particulièrement doué pour dissimuler mes émotions, mais également parce qu'il me fait énormément penser à Maman dans ces moments-là.

Je suis persuadé que je vais avoir droit à une leçon de morale en bonne et due forme, aussi j'ouvre la bouche pour me défendre avant même qu'il ait pu commencer quand il décroise doucement les bras et m'attire tout aussi délicatement contre lui, comme si j'étais une sorte d'objet fragile qui pouvait se briser au moindre contact un peu trop brusque.

Je ne sais pas exactement combien de temps nous passons ainsi, tous les deux plantés dans l'encadrement de la porte.

Ce que je sais en revanche, c'est que cette étreinte familière et rassurante sape de manière assez spectaculaire mes dernières réserves de self-contrôle, et qu'il me devient de plus en plus difficile de ne pas tout simplement céder et tout lui raconter là, maintenant, tout de suite.

« Allez viens, on s'en va. »

Il me prend par la main et commence à m'entraîner à sa suite, comme quand on était gosses, une boule se formant dans ma gorge alors que je baisse les yeux pour fuir son regard.

Je n'ai de toute façon pas besoin de le croiser pour deviner toute l'inquiétude qui s'y dissimule.

Le trajet est parfaitement silencieux, ce dont je lui suis particulièrement reconnaissant, et en un quart d'heure je me retrouve dans un appartement plus que familier, vu que c'était là que j'habitais avant de déménager.

La seule différence notable se trouvant être les trois chats qui viennent immédiatement à notre rencontre à peine j'ai eu le temps de poser mes affaires dans un coin, Al s'étant empressé de les adopter une fois que je n'ai plus été là pour m'y opposer.

Je souris légèrement à cette pensée, puis tourne la tête vers Al quand je vois qu'il essaye d'attirer mon attention :

« Ta chambre est toujours là, même s'il y a un peu de bazar dedans vu que je m'en sers surtout de débarras ou pour travailler. Repose-toi, et on reparlera de tout ça demain, d'accord ? »

J'acquiesce, même si je sais pertinemment que je serai aussi peu coopératif demain matin que maintenant.

D'une certaine façon, je pense qu'Al le sait, mais il a la gentillesse – ou la présence d'esprit, voyez ça comme vous voulez – de ne pas insister et me laisse tranquille alors que je disparais dans cette chambre que j'ai quitté il y a quelques semaines, me glissant sous les couvertures après m'être changé et m'endormant presque instantanément malgré ce à quoi je m'étais attendu, la fatigue ainsi que le stress cumulés tout au long de la nuit ayant finalement raison de moi.

oooOOOooo

J'ai mal absolument partout, et en particulier à la tête.

C'est la première pensée qui me traverse l'esprit alors que j'ouvre péniblement les yeux, un instant surpris de me retrouver nez à nez avec le papier peint couleur crème délavé recouvrant l'intégralité des murs de mon ancienne chambre, l'envie de retourner dormir pour l'éternité me prenant à la seconde même où je me rappelle enfin ce que je fais ici.

Sauf que l'horloge digitale trônant sur la minuscule table de chevet m'indique qu'il est présentement 7h01 du matin, ainsi que nous sommes bel et bien mardi.

Ce qui signifie que j'ai approximativement 45 minutes pour me préparer et déguerpir si je ne tiens pas à arriver en retard en cours.

Fais chier.

Je finis pourtant par me redresser à peine quelques secondes plus tard, mes pas me dirigeant par automatisme vers la toute petite cuisine, où j'espère bien trouver du café.

J'ai cependant à peine atteint le salon lorsque j'entends soudainement une clé tourner dans la serrure de la porte d'entrée, Al manifestement surpris de me voir alors qu'il termine de rentrer.

« Qu'est-ce que tu fais déjà debout ? »

« Où est-ce que tu étais ? »

Nous avons posé nos questions en même temps à peu de choses près, mais la réponse d'Al n'est pas vraiment celle que j'attends :

« Tu as une mine épouvantable, tu ferais mieux de retourner dormir un peu.

— Cours à 8h. Hors de question. Où est-ce que tu étais ? je répète avec plus d'insistance, jetant un regard suspicieux aux phalanges rougies de ses doigts.

— Je courrais après Mitzy, elle s'est enfuie ce matin quand j'ai sorti la poubelle. »

Son aplomb sans failles me donne presque envie de le croire sur parole.

Presque.

« Et donc, où est-ce qu'elle est maintenant ? »

Il hausse vaguement les épaules.

« Aucune idée, au parc sans doute. C'est pas la première fois que ça arrive, elle finira bien par revenir.

— Pourquoi sortir la chercher alors ?

— Parce que ces derniers temps, on a retrouvé plus de chats écrasés que d'habitude dans le quartier. Les gens font moins attention qu'avant quand ils roulent. »

Je ne le croie qu'à moitié mais n'insiste pas, n'en ayant de toute façon pas le temps ni vraiment envie, ce pourquoi j'attrape enfin une tasse de café brûlant sans un mot et me met en quête de quoi prendre des notes ainsi que de mon sac.

Après tout l'intégralité de mes affaires scolaires sont restées là-bas, et j'ai tout sauf envie d'y remettre les pieds pour le moment.

Il est 7h43 quand je sors finalement de la salle de bain et attrape ce que j'ai réussi à trouver ainsi qu'une paire de chaussures, le tout sous le regard attentif d'Al.

« Ça te dérange si je t'emprunte ta voiture ? je demande, sachant que lui n'a cours que plus tard dans la matinée et donc le temps de marcher la demi-heure nécessaire pour se rendre à pieds de son appartement jusqu'à la Fac.

— Non, vas-y. Tu restes ici ce soir aussi ?

—…Oui, je réponds simplement, avant de déguerpir sans demander mon reste afin d'éviter toute question fâcheuse. »

Et arrêtez de me lancer ces regards atterrés, je fais encore ce que je veux.

La journée, quant à elle, semble passer au ralenti, rien de notable ne se produisant avant une heure de l'après-midi, heure à laquelle je remarque enfin les bleus sombres qui ont eu le temps de se former à chacun de mes poignets depuis la nuit dernière.

Merde, merde, merde, mer…

Je passe le reste de l'après-midi à tirer sur mes manches de manière frénétique chaque fois que ces dernières remontent un peu trop à mon goût, aucune de mes connaissances ne semblant heureusement remarquer quoi que ce soit.

Enfin, je suis libre de quitter les lieux aux alentours de 16h, récupérant Al au passage avant que nous ne rentrions tous les deux chez lui.

« Ça va ?

— Oui. »

Non.

« Tu as passé une bonne journée ?

— Oui. »

Laisse-moi tranquille.

« Tu as faim ?

— Oui. »

J'ai envie de vomir.

« Il doit me rester du jus d'oranges et des cookies quelque part. »

J'acquiesce silencieusement, cherchant deux verres tandis que lui part à la recherche des gâteaux précédemment mentionnés, l'occasion pour moi de me rappeler que mon cher petit frère ainsi que ses centimètres en plus aiment à garder ses verres sur la dernière étagère du placard suspendu au mur.

Alors je me hisse sur la pointe des pieds, tendant mon bras droit presque à m'en faire mal, redoublant d'efforts lorsque je sens enfin le bout de mes doigts effleurer quelque chose de froid et lisse.

Un fracas assourdissant m'interrompt en plein geste et je sursaute violemment, ayant à peine le temps d'apercevoir les débris d'une assiette mêlés à des morceaux de cookies éparpillés sur le carrelage avant qu'Al ne me fasse brusquement pivoter par les épaules et ne se plante face à moi, l'air complètement furieux.

C'est arrivé tellement peu de fois dans sa vie que je reste l'espace d'un instant complètement figé sur place, ne sortant de cet état second que lorsqu'il me saisit avec force l'avant-bras, le relevant à hauteur de nos deux visages.

« Je peux savoir ce que c'est que ça ?! me hurle-t-il ensuite sans préavis, et j'ai envie de me donner des baffes plus que ça ne m'est jamais arrivé dans ma vie. »

Quel con. Non mais quel con.

Bien sûr que ma manche était remontée au moment où j'avais tendu le bras, comment j'avais pu ne pas m'en apercevoir plus tôt ?!

Il est cependant trop tard pour réparer ça, et c'est d'un ton qui se veut glacial que je réponds à mon frère :

« Rien. Rien du tout. »

Sa colère semble alors doubler d'intensité, ce que j'aurais encore cru impossible moins de dix secondes auparavant.

« Arrête de raconter des conneries putain ! J'ai pas insisté aujourd'hui, parce que je sentais bien que c'était pas le moment, mais ça, ça… »

Il secoue légèrement la tête.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ? »

Mon regard se durcit au moins autant que le sien, et c'est avec facilement autant de colère que je rétorque :

« Bordel mais ça ne t'est pas venu à l'esprit que je n'ai juste pas envie d'en parler ?!

— Si, et c'est bien ça le problème : parce que c'est suffisamment grave pour que tu refuses de revenir dessus ! »

Il fulmine, et je ne dois pas être dans un bien meilleur état.

Paraît qu'on est têtus dans la famille.

Ce pourquoi il me semble assez évident qu'on ne parviendra jamais à un compromis dans de telles conditions, aussi je ne prends même pas la peine de lui répondre et je retourne m'enfermer dans ma chambre, tâchant de faire abstraction des coups régulièrement portés à ma porte en m'avançant dans mon travail.

Pas aussi efficace que je l'aurais voulu, mais c'est déjà ça je suppose.

Quelques heures passent ainsi dans une ambiance particulièrement lourde, et c'est seulement quand j'entends Al s'adresser à quelqu'un que je retourne dans le salon, captant seulement la fin de sa conversation :

« D'accord, merci beaucoup. À samedi. »

Il raccroche, l'air satisfait pour des raisons qui ne me disent rien qui vaille, mais je préfère me retirer avant qu'il ne me voit afin d'éviter toute confrontation.

De toute façon, quoi qu'il ait prévu, je finirais bien par le savoir à un moment ou à un autre.

Le reste de la semaine passe dans une tranquillité presque alarmante étant donné à quel point Al semblait décidé à obtenir gain de cause, aussi c'est plutôt mal à l'aise que je me lève le samedi matin, redoutant particulièrement ce qu'il avait bien pu prévoir.

Le moins que je puisse dire, c'est que je ne m'attendais absolument pas à voir débarquer Envy en milieu de matinée dans un glorieux « Salut, Crevette ! ».

Quelques cris indignés plus tard, quelques détails nécessaires à la compréhension partielle de cette énigme qu'est notre demi-frère adoré (à peine ironique, notez) :

Pour commencer, il faut savoir qu'il gagne sa vie de manière particulièrement louche, suffisamment en tout cas pour que des types peu recommandables viennent de temps à autres nous chercher des emmerdes à Al et moi sous prétexte d'une quelconque vengeance.

Le dernier assez con pour essayer a passé deux mois dans le coma, inutile de s'attarder sur ce genre de détails.

Deuxième point, et pas des moindres étant donnée l'histoire qui lie nos parents respectifs : il n'a jamais semblé nous détester.

Ce serait même plutôt le contraire, même s'il préférerait sans aucun doute crever plutôt que de l'admettre.

On ne se l'explique tout simplement pas, même si ça a ses avantages et, reconnaissons-le, un petit côté touchant.

N'allez jamais lui dire que j'ai pensé ça, je tiens à ma peau, rappelez-vous.

Bref, tout ça pour dire qu'Envy avait vraisemblablement laissé ses petites magouilles de côté pour venir s'occuper de mon cas, à la demande du sale traître qui se tient présentement à ses côtés qui plus est.

Je sens que le week-end va être long…

Ils ne perdent d'ailleurs pas de temps.

Quand ce n'est pas l'un qui revient à la charge, c'est l'autre, de manière plus ou moins violente et sans me laisser plus de quelques minutes de répit à chaque fois, à tel point que quand j'arrive enfin à aller me coucher ce soir-là, j'ai la voix à moitié cassée à force d'avoir crié.

Je dors à peine, trop nerveux ou réveillé par un cauchemar à chaque fois que je finis par m'endormir d'épuisement.

Le lendemain, je me lève plus nerveux et agité que jamais depuis le début de toutes ces conneries, les profondes cernes noires ayant élu domicile sous mes yeux ne semblant pas calmer les ardeurs des deux autres.

Au contraire, il n'y a désormais plus un seul instant que je puisse passer seul, leur harcèlement constant sapant peu à peu les minces réserves de volonté qu'il me reste.

Il est un peu plus de midi quand je finis par craquer de manière particulièrement violente, hurlant comme je ne l'ai jamais fait contre quiconque auparavant :

« Bordel mais c'est quoi que vous ne comprenez pas dans la phrase ''je n'ai pas envie d'en parler ?!'' C'est si difficile que ça à assimiler, ou alors vous êtes subitement devenus aussi cons l'un que l'autre ?! Qu'est-ce qu'il faut, que je le répète encore une fois c'est ça ?! Je. N'ai. Pas. Envie. D'en. Parler ! Là, c'est bon, vous allez enfin fermer vos gueules et me foutre la paix maintenant ?! »

Je chancelle à peine après avoir terminé, finalement rattrapé par la fatigue cumulée à un certain nombre de repas sautés, sentant vaguement qu'on m'attrape par les épaules et qu'on me fait doucement asseoir sur le canapé au cuir usé.

Je l'ai jamais aimé ce truc, vous savez, mais c'est ce qu'on a trouvé de moins cher avec Al au moment où il a fallu meubler l'appartement.

Je sais même pas pourquoi je suis en train de penser à ça, et ça ne dure de toute manière pas très longtemps.

En un instant, Al est venu s'asseoir à mes côtés et me tient désormais doucement la main, déclarant d'une voix toute aussi apaisante :

« On veut t'aider, vraiment, c'est tout. Mais c'est possible seulement si tu nous laisses essayer. »

J'aperçois du coin de l'œil Envy marmonner quelque chose avant de finalement acquiescer, l'air gêné, et les mots se mettent à sortir avant même que j'ai eu le temps de m'en rendre compte, eux m'écoutant dans un silence particulièrement attentif.

Je ne sais pas vraiment combien de temps on passe comme ça, tous les trois, mais j'ai à peine fini de parler qu'Envy disparaît dans la cuisine pour en revenir moins d'une minute plus tard avec un verre d'eau et deux petites pilules blanches, me tendant le tout avant d'ordonner calmement :

« Avale.

— Qu'est-ce que c'est ?

— T'occupes, avale. »

Je ne bouge toujours pas, et il soupire profondément :

« Tu me fais confiance, non ? »

C'est plus par lassitude des conflits permanents qu'autre chose que je finis par faire ce qu'il me demande, sombrant dans un profond sommeil sans avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait moins de cinq minutes plus tard.

oooOOOooo

Lorsque je me réveille, c'est avec la sensation de m'être enfin vraiment reposé, changement plus qu'agréable, si vous voulez tout savoir.

Puis je panique complètement quand le réveil m'annonce fièrement qu'il 11h21, lundi matin.

Bordel mais qui dort une journée complète comme ça, je vous le demande ?!

Je me lève précipitamment, manquant de tomber à la renverse quand ma tête se met à me tourner, puis je déboule aussi vite que possible dans la cuisine.

Là, je trouve Al et Envy en train de tranquillement prendre un café, leur calme certain m'apaisant quelque peu avant qu'Envy ne déclare d'un ton nonchalant :

« Tiens, j'ai été récupérer le reste de tes affaires. »

Il me tend un sac noir plein à craquer dont je m'empare fébrilement, un millier de questions différentes défilant dans mon esprit.

« Il était pas là, précise-t-il comme s'il venait de lire dans mes pensées, et je ne peux m'empêcher d'être légèrement déçu. »

J'ai cependant à peine le temps d'y penser qu'Al enchaîne :

« J'ai demandé à Rose de te prendre les cours que tu as manqué ce matin, tu pourras les lui demander quand tu iras cet après-midi. »

Je hausse un sourcil.

« Et tu ne comptes pas me garder enfermé ici jusqu'à ce que tu me juges apte à reprendre le cours de mon existence ?

— Non, je pense que ça serait particulièrement contre-productif. Par contre, je te préviens : interdiction de mettre un pied dehors tant que tu n'auras pas avalé un vrai repas. »

J'acquiesce simplement, commençant à dévorer ce qu'ils m'ont laissé de côté tandis qu'eux reprennent leur conversation comme si je ne les avais pas interrompus, continuant à se chamailler pour savoir qui du chien ou du chat est l'être le plus suprême.

Débat qu'ils mènent depuis qu'Al a l'âge de s'exprimer correctement, et dont la banalité et la familiarité me font beaucoup plus de bien que ce que j'aurais pu imaginer.

Passer du temps en compagnie de Rose ainsi que de quelques uns de nos autres amis également, et pour la première fois depuis une semaine, je m'endors sans avoir à me retourner dans tous les sens pendant des heures.

Les jours puis les semaines passent ainsi tandis qu'une routine se met doucement en place entre Al et moi, la seule ombre restant au tableau étant le silence absolu de Roy.

Rien.

Pas un appel, pas un message, pas même le moindre signe de vie.

À plusieurs reprises, j'ai failli l'appeler ou même me rendre chez n… Lui, ses mots me revenant brutalement en mémoire me faisant à chaque fois reposer mon portable ou rebrousser chemin.

Il ne voulait plus de moi dans sa vie, il allait bien falloir que je m'y fasse à un moment ou à un autre.

Et pourtant, non, impossible.

Vous vous attendiez à quoi aussi, quand me rendre dans le moindre lieu public de cette foutue ville me faisait immanquablement penser à l'une de nos sorties ?

Tout ça pour dire que malgré tous les efforts d'Al pour que je me sente bien, j'avais de plus en plus l'impression d'étouffer au fil des mois, au point que lorsqu'il me proposa d'emménager avec lui à Dublith, où il pourrait enfin avoir accès à la filière qui l'intéressait vraiment, j'ai dit oui sans hésitations.

On a déménagé très vite, trouvant à se loger dans un immeuble pas trop loin de la Fac et avec un propriétaire plutôt sympa, bien qu'assez inquiétant par certains aspects.

Greed, il voulait qu'on l'appelle, parce qu'il voulait tout dans ce monde, à commencer par notre loyer tous les 5 du mois sans faute.

Une sacrée organisation, je vous dis.

Puis il y avait eu la rencontre avec les voisins.

La première fois qu'on a rencontré Ling, c'est quand il nous a supplié de l'héberger pour la nuit parce que sa colocataire l'avait une fois de plus mis à la porte.

Lorsqu'on lui avait demandé pourquoi, il avait simplement haussé les épaules et répondu que Lan Fan ne savait pas prendre un compliment sans toute suite s'emballer.

À l'époque, je croyais qu'il exagérait.

À l'époque.

Même si aujourd'hui encore j'ai l'impression que prendre râteau sur râteau l'amusait plus que cela ne l'ennuyait ou le décourageait vraiment.

De toute façon, il revenait immanquablement à la charge.

En un an qu'on a passé là-bas, je dois dire que j'ai enfin réussi à ranger Roy dans un coin reculé de ma tête et à agir complètement normalement, me sentant bien mieux qu'à East City.

Bien sûr, il arrivait parfois que j'y repense de manière inopinée.

Mais ce nouvel environnement arrivait toujours à me changer les idées, quoi qu'il advienne.

Jusqu'à ce fameux soir.

Forcément, y a jamais que des gens biens dans le voisinage.

Forcément, y a toujours le connard ou la connasse de service.

Notre connard à nous s'appelle Franck Archer.

D'après Greed, il aurait travaillé un temps pour l'armée avant d'être congédié pour d'obscures raisons, mais personne dans le coin n'est sûr de rien.

Grossier, bruyant, toujours à emmerder le monde, en particulier les gens qu'il considère comme étant plus faibles que lui.

Al me conseille de l'ignorer la plupart du temps, et la plupart du temps, je lui obéis : pas spécialement envie d'avoir des ennuis pour les beaux yeux de cet enfoiré.

Non mais bien sûr que je suis sarcastique, redescendez deux secondes sur Terre s'il vous plaît.

Bon, où est-ce que j'en étais déjà ?

Ah, oui, notre connard de service qui est rentré tellement bourré un soir qu'il a jeté son putain de mégot de cigarette mal éteint dans l'entrée de l'immeuble, en plein sur la moquette bleu ciel.

Tout est ensuite allé très vite, et même si l'alarme incendie a rapidement retenti, il n'en a pas moins été difficile de dévaler la cage d'escaliers sans se brûler gravement, le tout en crachant ses poumons bien entendu.

Mais on s'en sortait bien.

Du moins jusqu'au moment où on a enfin atteint l'entrée.

Je ne me rappelle pas grand-chose, juste d'un bruit assourdissant et du regard horrifié qu'Al m'avait lancé.

Je me suis réveillé le lendemain pour m'entendre dire qu'on allait plus que certainement devoir m'amputer le bras droit.

Vous savez, sur le coup, j'y ai même pas vraiment fait attention.

Parce qu'on ne savait toujours pas à ce moment-là si Al allait ou non survivre à ses blessures.

Le lendemain, on m'apprenait enfin qu'il vivrait de manière certaine, mais qu'il conserverait de nombreuses cicatrices.

Quarante-huit heures plus tard, on me disait que l'amputation était effectivement inévitable.

J'étais même pas triste, ou en colère.

Je me sentais surtout épuisé, je crois.

Physiquement comme mentalement.

Seul ''avantage'' dans cette situation, Winry avait commencé à se mettre au travail avant même de débouler en catastrophe de Resembool, si bien qu'en un mois, elle et Mamie étaient prêtes à m'opérer.

Connecter et déconnecter un Automail est particulièrement douloureux.

S'en faire greffer un, c'est à peu près mille fois pire.

Et cette fois-ci, je n'avais même pas Alphonse pour me soutenir durant l'opération et le difficile début de la rééducation.

Al s'était… Énormément renfermé sur lui-même après toutes ces conneries.

Il parlait moins, mangeait moins et, surtout, refusait de se montrer à moins de porter des vêtements lui recouvrant l'intégralité du corps, des chevilles aux poignets, afin de dissimuler toutes ces marques de brûlures qui ne disparaîtraient jamais.

On a essayé de lui en faire parler, avec Winry, vraiment.

Mais il ne le faisait jamais qu'à demi-mots, pour ne pas nous inquiéter, je crois.

Et impossible de lui faire entendre que son attitude avait exactement l'effet inverse.

Heureusement, il y avait fini par y avoir Mei.

Fraîchement débarquée de Xing, une véritable petite pile électrique qui ne demandait qu'une seule et unique chose : apprendre.

Ce qui tombait plutôt bien, étant donné qu'elle venait de faire la connaissance de l'un des premiers de sa promo.

Les choses se sont ensuite merveilleusement bien passées pour eux, leur solide amitié se transformant en un rien de temps à une relation de couple mièvre à en pleurer.

Je n'ai jamais vu Al sourire autant, et j'en suis ravi.

Et moi ? Quoi, moi ?

Y a pas grand-chose à en dire.

Diplômé, commencé à bosser dans un laboratoire à Dublith, finissant par déménager au bout de quelques années à central City où j'habite depuis presque un mois, la capitale offrant des opportunités de travail bien plus intéressantes que ce que j'avais pu faire auparavant.

Comment ça, vous pensiez plutôt à ma vie amoureuse ?

Mais ça vous regarde ?!

Et non je ne m'énerve pas parce que je n'ai pas été foutu de garder un mec plus de quelques semaines ces dernières années parce que l'autre enfoiré venait toujours d'une manière ou d'une autre s'immiscer dans mes pensées, non, c'est faux !

Al pense que j'ai un problème.

Et personnellement, je pense qu'il ferait mieux de se mêler de ses affaires, ce que je ne me suis pas privé de lui faire savoir.

De toute façon, j'ai des choses plus importantes en tête en ce moment, comme convaincre le vieux Knox d'arrêter de fumer continuellement à moins de trois mètres de moi, ou encore trouver de quoi coincer le tueur en série qui terrorise la ville depuis des mois parmi les pièces à conviction que l'on vient de nous envoyer.

La presse l'a surnommé Le Boucher.

Personnellement, je trouve ça ridicule, mais c'est pas mon boulot, aussi je me contente de faire le mien, tentant de rendre les notes que je suis en train de prendre à peu près lisibles pour le commun des mortels.

On a toujours pas mis au point d'Automail suffisamment précis pour pouvoir écrire avec, vous le saviez, ça ?

Quoiqu'il en soit, apprendre à écrire de la main gauche avait été une véritable torture, pour un résultat franchement approximatif qui plus est, d'après ce que m'en ont dit l'intégralité des personnes avec qui j'ai un jour travaillé.

Qu'ils se démerdent, je fais déjà mon maximum, moi.

J'ai presque fini d'écrire mes dernières conclusions sur Le Boucher lorsque j'entends vaguement quelqu'un rentrer dans le labo, pas l'air pressé de me demander ce que lui ou elle veut.

Je ne fais pour ma part rien pour encourager la personne se trouvant désormais dans mon dos, pensant vue l'heure avancée que ça doit de toute manière encore être Marcoh qui a juste oublié ses clés de voiture quelque part dans le coin.

« Alors, quelque chose d'intéressant ? »

Ma respiration se bloque dans le fond de ma gorge avant même que le dernier mot soit prononcé, mes doigts se refermant avec force sur le stylo que je tiens toujours à la main comme pour me raccrocher à quelque chose de tangible dans cette situation qui semble prendre les allures d'un cauchemar de très mauvais goût.

J'ai mal entendu.

J'ai forcément mal entendu.

Puis l'air circule à nouveau, rapidement, de manière erratique, alors que je fais mon maximum pour contrôler la vague de panique et de colère mêlées qui ne demande qu'à jaillir avec férocité.

Je me suis peut-être trompé.

Je ne peux que m'être trompé.

J'essaye vraiment de m'en convaincre en tout cas, ignorant cette agaçante petite voix qui me répète inlassablement qu'en quelques années, non putain, j'ai pas eu le temps d'effacer ce à quoi sa voix ressemble de mes souvenirs, et que je suis dans la merde.

Fantastique.

Péniblement, je me force à me calmer et rassemble lentement les quelques documents qui traînent çà et là afin de me donner une sorte de contenance, puis je me retourne enfin.

Première chose que je constate, bordel cet enfoiré n'a même pas eu la décence d'enlaidir un peu depuis la dernière fois que je l'ai vu, bien au contraire.

Deuxièmement, il a l'air aussi paniqué que je devais l'être moins de trois secondes auparavant, ce que je classe non sans une certaine fierté dans le cadre de mes petites victoires personnelles.

Enfin, je mets fin à ses souffrances presque de mauvaise grâce en répondant à la question qu'il m'a posée une bonne minute auparavant, devinant en un rien de temps que vue sa dégaine, il doit bosser d'une manière ou d'une autre sur l'enquête.

« Rien de plus que d'habitude, si ce n'est qu'on a réussi à retrouver une empreinte partielle sur les vêtements de la victime. »

Son expression change en un quart de seconde pour s'illuminer d'un intérêt grandissant, et il demande immédiatement :

« Une concordance dans nos fichiers ? »

Je réponds que non, pour le coup sans doute au moins aussi frustré que lui.

Je me fais ensuite violence pour parcourir la faible distance qui nous sépare encore et lui remettre les documents dont lui et son équipe vont avoir besoin en main propre, le tout en conservant l'air le plus neutre qui soit, avant de filer dans le coin de la pièce où j'ai laissé traîner mes affaires et de commencer à les rassembler en vitesse.

J'ai presque terminé quand une voix particulièrement accusatrice me demande vivement :

« Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Je vais l'étrangler.

Je vous jure que je vais l'étrangler.

Malheureusement, vu que le type a l'air de bosser pour les flics, ce serait sans doute la pire idée qui soit, aussi je me contente de répliquer d'un ton cassant :

« Mon travail, Mustang. Et puisque j'en ai justement fini pour aujourd'hui, je vais rentrer chez moi, maintenant.

— C'est pas ce que j'ai voulu dire, et tu le sais très bien. Qu'est-ce que tu fais ici, à Central ?

— Tu n'as pas entendu ce que je viens de te dire ? »

Il me fusille du regard, aussi j'ajoute pour mettre fin à la conversation en même temps que je me dirige vers la sortie :

« Il y avait juste plus d'opportunités de travail intéressantes ici, c'est tout. J'aime bien cet endroit, j'aime bien ces gens, alors maintenant si tu pouvais éviter de gâcher tout ça par ta simple présence, je t'en serais extrêmement reconnaissant. »

Je suis obligé de lui passer devant.

Et ce connard vient de m'attraper par le poignet.

Le droit.

Celui qui est froid, dur, inhumain.

Je suis trop décontenancé pour lui demander de me lâcher, mais quand j'aperçois la lueur familière de pitié qui accompagne toujours la moindre personne apprenant la vérité, je ne peux m'empêcher de m'exclamer :

« Arrête de faire cette tête, merde ! »

J'arrache vivement l'Automail de sa main puis part sans demander mon reste, accordant à peine un regard à Knox et Marcoh, qui ont l'air plus que perdus par le peu qu'ils ont dû entendre de cette conversation.

Je suis tellement furieux que je manque d'avoir deux accidents de voiture sur le chemin du retour, mais c'est finalement entier que j'arrive jusque dans l'appartement où je vis désormais seul, Al ayant depuis longtemps emménagé avec Mei autre part en ville.

N'importe quel autre soir, j'aurais apprécié le silence et la sérénité des lieux après une longue journée de travail.

Mais pas quand ça me laisse seul avec tout un tas de pensées toutes plus contradictoires les unes que les autres.

Colère, confusion, tristesse…

Je passe de l'un à l'autre tout au long de la soirée sans parvenir un seul moment à me changer les idées, souvent à deux doigts d'appeler Al avant de me dire que vu comment il parle de R… L'autre enfoiré les rares fois où il l'a évoqué en ma présence, ce ne serait sûrement pas la chose la plus intelligente qui soit.

Je ne m'endors pas avant 2 heures du matin, complètement épuisé.

oooOOOooo

Je peine à ouvrir les yeux le lendemain matin lorsque mon réveil retentit de manière stridente à pas moins de 6h30, les quelques heures de sommeil que j'ai réussi à récupérer n'ayant pas vraiment été réparatrices.

Deux grandes tasses de café plus tard et j'ai déjà les idées un peu plus claires, suffisamment en tout cas pour me dire que la seule chose raisonnable qui me reste à faire, c'est de mettre un soin tout particulier à ignorer l'autre enfoiré et faire en sorte qu'il reste le plus loin possible de ma vie.

C'est en tout cas fort de cette conviction que je vais ensuite travailler, mettant un point d'honneur à ignorer les regards interrogateurs que me lancent mes collègues de temps à autres et partant un peu plus tôt que d'habitude le soir, au cas où il viendrait à l'esprit de l'autre de se pointer à l'improviste ou encore dans le cadre d'une enquête.

Mon petit manège marche à merveille pendant très exactement une semaine, avant que l'univers décide que non, il n'en a pas encore fini avec moi, et que j'ai la bêtise d'accepter d'accompagner Sciezska – secrétaire au commissariat –, son petit ami flic ainsi que le groupe d'amis de ce dernier en ville boire un verre.

Je tente immédiatement de limiter la casse en m'asseyant à l'exact opposé de l'endroit où il se trouve, l'ignorant ensuite le plus parfaitement du monde tout en entamant la conversation avec les gens que je ne connais pas encore.

J'évite cependant de trop parler à Riza ou Maes, gêné, sachant pertinemment à quel point ces trois-là sont proches et de quel côté ils doivent être s'ils sont encore là après tout ce temps.

Puis soudain, il ose, oui, cet odieux connard ose me poser une question qui doit somme toute paraître tout à fait innocente aux yeux de ceux qui ignorent que nous nous connaissons déjà, mais dont je sais qu'il connaît déjà la réponse.

Je le fusille du regard alors que je réponds avec réticence, ne tenant pas particulièrement à ce que les autres se posent des questions auxquelles je n'aurais absolument aucune envie de répondre et espérant vaguement qu'il me fichera la paix après ça.

Quoi, on ne vous a jamais dit que l'espoir fait vivre ?

Bien sûr qu'il ne s'arrête pas là, cet abruti, et bientôt la conversation part sur d'autres sujets, tandis que je me surprends à apprécier cette dernière bien plus souvent que je ne l'aurais souhaité.

Qu'est-ce que j'y peux aussi, si ces échanges enflammés qu'on était capables d'avoir pendant des heures m'ont manqué au-delà des mots, hein ?

Il a pour sa part l'air plus que satisfait de la tournure que prennent les choses, ce qui est d'autant plus agaçant que je sens que moi aussi.

Pourtant, je reste jusqu'au bout, de même que je ne cherche plus à l'éviter aussi farouchement qu'avant dans le mois qui suit, engageant la conversation de manière civilisée lorsque lui en fait autant.

C'est pas toujours gagné.

Mais c'est pas non plus désagréable.

Et puis, alors que je commence de plus en plus à me demander ce que ça peut bien vouloir dire, le Boucher frappe à nouveau.

Le corps a vite fait de passer entre les mains expertes de Knox et c'est bientôt à moi de faire mon travail, étudiant avec soin tous les éléments que nous avons à disposition.

Je termine exactement au moment où Mustang pénètre dans le labo, et je commence sans aucun préavis :

« Tiens, tu tombes bien. Assied-toi et prends le temps de regarder ça. »

Je n'ai même pas relevé la tête pour lui adresser la parole, encore trop concentré sur ce que je suis en train de faire, avant de devoir me faire violence pour éviter de me mettre à rougir comme une petite pucelle quand je réalise à quel point nous sommes proches une fois qu'il est venu s'asseoir à côté de moi.

Je tâche d'ignorer cet aspect des choses en déclarant sobrement :

« Tu vois ces marques, là, ces espèces d'ecchymoses rouges sur tout le bras droit ? Bref hochement de tête de sa part. Ce sont des brûlures dues au froid. Et on est déjà fin août. Donc soit ce type s'est à un moment donné endormi ou quelque chose dans ce goût-là sur une source intense de froid et ne s'est pas réveillé malgré la douleur, soit le tueur l'a à un moment ou à un autre conservé dans un endroit réfrigéré et, pas de chance, il s'est retrouvé appuyé sur ce qui générait le froid mais n'a pas pu changer de position pour une raison ou une autre. Et arrête de me regarder comme ça, n'importe quel demeuré aurait compris avec tous les bons éléments en main, je rajoute quand je vois son expression éberluée et sa bouche entrouverte. »

Il a tôt fait de refermer cette dernière et de s'intéresser aux photos que je lui ai fait examiner, tandis que je retire rapidement ma blouse blanche afin de la fourrer dans mon sac tandis que les gants que je portais disparaissent tout aussi succinctement dans la poubelle se trouvant sur ma droite.

Il fait une chaleur à crever ces derniers temps, et j'ai fini par laisser tomber les T-Shirts à manches longues qui me garantissaient une certaine tranquillité au profit d'un débardeur noir dans lequel j'étouffe bien moins, attirant au passage le regard d'une bonne cinquantaine de curieux entre chez moi et le labo ce matin.

Mustang aussi a l'air de vouloir continuer à le fixer encore longtemps d'ailleurs, ne s'arrêtant dans son inspection que lorsqu'il constate que j'ai remarqué son petit manège.

Je ne dis rien, me demandant au contraire si lui va dire quelque chose.

« Ça… N'était pas là avant. »

Bon, mettons cette phrase complètement bateau sur le compte de la nervosité et donnons-lui le bénéfice du doute.

« Non. »

Il se passe un temps qui me semble infini avant qu'il ne se décide enfin à me demander :

« Comment c'est arrivé ? »

Je réfléchis à toute vitesse.

Est-ce que j'ai vraiment envie qu'il sache ?

Oui.

Non.

Sans doute un agaçant mélange des deux.

Pourtant, c'est le oui qui finit par prendre le dessus et je retourne lentement m'installer à ses côtés, prenant soigneusement le temps de choisir mes mots avant de lui raconter dans les grandes lignes ce qui s'est passé depuis que je suis sorti de sa vie de manière aussi abrupte, osant à peine croiser son regard alors que j'achève la partie concernant l'accident.

« Je suis désolé, qu'il finit par dire. »

Ça me réchauffe un tout petit peu le coeur.

Mais juste un peu.

En tout cas assez pour évoquer d'un ton un peu plus léger la relation qui lie désormais Al à Mei, continuant ainsi à évoquer ma vie privée sans vraiment m'en rendre compte sous son regard chaleureux tandis que le temps passe sans que nous n'y fassions vraiment attention.

Du moins jusqu'à ce que l'horloge de la ville ne sonne subitement huit puissants coups, me sortant de cette espèce de petite bulle dans laquelle nous semblions être enfermés le temps qu'aura duré notre conversation avec la force d'une gifle en plein visage.

Bordel mais qu'est-ce que je suis en train de foutre ?

On parle de Mustang, Roy putain de Mustang, pas d'un vieux copain de lycée oublié depuis des années avec qui je rattraperai le temps perdu.

Comme si ça risquait d'arriver.

Je fais abstraction de la petite voix ironique qui vient de me souffler cette pique, trop furieux contre moi-même pour penser à autre chose qu'à ma propre stupidité, et essaye de m'esquiver le plus vite possible lorsque Mustang m'en empêche à la dernière seconde.

Je prends biens soin de le tuer du regard, expression qui s'évanouit immédiatement à l'entente de ces mots :

« Je suis désolé. »

Je ne comprends pas.

De quoi ?

Il déballe à toute vitesse :

« Je ne voulais pas ce qui est arrivé, je ne l'ai jamais voulu et je l'ai regretté le lendemain même. Seulement, le mal était déjà fait, bien avant cette nuit-là qui plus est, et ça, je ne pourrai jamais me le pardonner. »

Ça me fait à peu près le même effet qu'un bon coup de massue en pleine poitrine, des émotions aussi diverses que contradictoires m'envahissant par vagues alors que je baisse lentement la tête.

Des années que j'attends plus ou moins ça.

Alors pourquoi ?

Pourquoi est-ce que je ne me sens pas mieux ?

Plus important, pourquoi avoir attendu tout ce temps ?

« Pourquoi ? »

C'est finalement la colère qui prend le pas sur tout le reste alors que je sers les poings puis hurle à m'en casser la voix, évacuant au passage sept longues années de rage contenue :

« Alors pourquoi ?! Si tu t'en voulais à ce point, pourquoi est-ce que j'ai passé les sept dernières années de ma vie à attendre comme un con un message, un signe, n'importe quoi ?! Merde, j'ai même pas été foutu d'avoir une relation durable depuis parce que je pensais toujours connement à toi à un moment ou à un autre, et que forcément, ça la fout un peu mal. Alors dis-moi pourquoi, Roy, j'ai dû attendre des années avant de pouvoir entendre ça ?! »

Son ton monte aussitôt :

« Pour commencer peut-être que si tu n'avais pas deux psychopathes en guise de frangins, j'aurai essayé de me manifester plus tôt ! »

Il exhale longuement, l'air de vouloir reprendre son calme, puis poursuit :

« Écoute, je sais que ce n'est pas vraiment une raison, mais la vérité, c'est que je n'en ai aucune de solide : je n'osais pas, c'est tout. Et puis je te signale que moi non plus, je n'ai pas beaucoup entendu parler de toi. »

Pour le coup, j'ai presque envie d'éclater de rire, et sans me priver pour être le plus ironique possible que je rétorque :

« Et qui est-ce qui a dit que de toute façon, je n'en valais pas la peine, hein ? »

Merde, c'était plus peiné que je l'aurai voulu.

À vrai dire il aurait même fallu que ça ne le soit pas du tout.

Putain.

La colère s'en va aussi vite qu'elle est venue, ne laissant qu'un profond sentiment d'abattement qui doit maintenant se lire sur tout mon visage.

Merde, qu'est-ce que j'espérais aussi ?

Je suis ridicule. Et sans doute aussi pitoyable.

C'est ce que je suis en train de penser lorsque je me sens soudainement attiré contre quelque chose de ferme et chaud et, malgré le temps qui a passé, d'étrangement familier.

Je me crispe violemment lorsque toutes les connexions se font enfin dans mon cerveau et que je comprends que Roy est en train de me serrer dans ses bras.

Je suis censé détester ce type de toute mon âme, et donc lui filer une bonne droite avant de me barrer le plus loin possible.

Je me contente de doucement poser mon front contre son épaule, décidant d'ignorer soigneusement le fait que je ne devrais certainement pas me sentir aussi bien dans une telle position.

Il y a cependant des choses que l'on ne peut ignorer, aussi c'est avec confusion que je finis par briser cet instant si particulier en demandant :

« Comment ça, ''deux psychopathes en guise de frangins ?'' »

Il me fixe maintenant avec circonspection, l'air de réfléchir à toute allure.

« Je…

— Je veux la vérité, Roy. C'est tout ce que je te demande. »

Cela semble faire son petit effet, étant donné qu'il me raconte enfin dans les moindres détails ce que j'ai envie de savoir, de la visite d'Alphonse à celle d'Envy, le tout bien sûr sans omettre la moindre de leurs menaces.

Du moins je l'espère.

Bordel.

Je ne sais absolument pas quoi penser.

Ou quoi lui dire tant qu'on y est.

Bien que la vérité soit sans aucun doute ma meilleure alliée à cet instant précis.

« J'ai… Besoin de réfléchir. »

Il acquiesce sans insister, ce dont je lui suis particulièrement reconnaissant alors que je rassemble mes affaires avant de partir pour de bon cette fois-ci.

Je rentre sans adresser la parole à qui que ce soit, toujours profondément perdu dans mes pensées, et c'est une bonne moitié de la nuit qu'il me faut avant d'en arriver à la conclusion suivante :

Al et Envy n'avaient absolument pas à faire ce qu'ils ont fait, aussi ''nobles'' aient été leurs intentions.

C'est de ma vie dont on parle bordel de merde, j'ai le droit de la gérer comme je l'entends.

Ils vont m'entendre. Sacrément m'entendre.

À commencer par Alphonse, qui ne vit pas si loin de chez moi et qui va avoir le privilège de savoir ce que je pense de son attitude en face à face.

Du moins après encore dix heures au boulot passées sous les regards inquisiteurs de Knox et Marcoh.

Fan-Tas-Tique.

Il fait encore particulièrement beau ce matin et je n'ai pas vraiment grand-chose d'autre à faire, aussi je décide de me rendre au labo à pieds, espérant vaguement que la marche m'aidera à éclaircir un peu mes idées.

Ça marchait pas trop mal vous savez, jusqu'à ce que je tombe sur cette femme d'apparence frêle et fragile en train de se débattre avec un congélateur qui devait facilement faire trois fois son poids voire plus, et d'essayer désespérément de le charger dans un camion de livraison.

Il faut dire qu'elle ne doit pas être particulièrement aidée, avec sa longue robe verte qui semble la gêner plus qu'autre chose, ainsi que ses longs cheveux châtains qui lui tombent devant les yeux.

Al me dit souvent que j'ai un côté chevaleresque beaucoup trop prononcé et qu'il serait temps que j'arrête d'essayer d'aider la moindre personne que je croise avant que ça ne finisse par me jouer des tours.

Tout en sachant que lui fait exactement la même chose lorsqu'il croit que j'ai le dos tourné, mais passons.

Tout ça pour dire que c'est donc le plus naturellement du monde que je me suis approchée d'elle en demandant du ton le plus engageant que j'avais en réserve étant donné mon état de nerf actuel :

« Vous avez besoin d'aide ? »

Elle relève immédiatement la tête, me fixant d'un regard gris acier dont l'expression indéchiffrable me saisit quelques instants.

Puis ce que j'ai cru apercevoir se mue instantanément en soulagement, tandis qu'elle s'exclame avec gratitude :

« Oh oui alors, merci beaucoup jeune homme ! »

Elle prend ensuite un air embêté avant de poursuivre :

« C'est que mon mari devait venir m'aider avec tout ça, vous voyez, mais il s'est bloqué le dos pas plus tard que ce matin et aucun de nos amis n'a pu se libérer pour venir le remplacer, vous me sauvez vraiment la vie ! »

Je hausse vaguement les épaules, légèrement mal à l'aise qu'elle me déballe ainsi sa vie, puis saisit le congélateur d'un côté tandis qu'elle s'empare de l'autre, moi montant le premier tandis qu'elle pousse de toutes ses forces afin de faire pénétrer le tout jusqu'au fond du camion.

L'ensemble de l'opération a dû nous prendre à peine cinq minutes, et je suis plutôt satisfait de moi-même.

Du moins jusqu'à ce que je me retourne pour faire face à mon interlocutrice brandissant au-dessus de sa tête un pied de biche usé, un sourire dément sur le visage alors qu'elle me l'abat avec violence sur le sommet du crâne.

oooOOOooo

La première chose que je sens avant même d'ouvrir les yeux, c'est l'odeur du sang.

Puis une douleur aiguë vient me fendre la tête en deux, me forçant finalement à sauter le pas et à regarder tout ce qui se trouve autour de moi.

Des carcasses.

D'un bout à l'autre de ce qui semble être un entrepôt, des carcasses de porcs suspendues, au milieu desquelles trône à quelques mètres de moi ce que j'identifie avec panique comme étant mon bras droit.

Bras droit qui a dû être retiré sans aucune précaution, si j'en crois la douleur lancinante qui se fait maintenant sentir au niveau du port.

Mon bras gauche, quant à lui, est solidement attaché dans mon dos, tandis que mes jambes sont toutes les deux attachées aux pieds de la chaise sur laquelle je suis assis.

Mal attachées, si j'en juge par l'aspect des nœuds censés m'empêcher de bouger.

C'est un début.

Et j'ajouterai même plutôt prometteur, vu que je sens déjà les liens se desserrer.

Quoi, me demander ce que je fais ici ?

Aucune idée, et pas de temps à perdre à paniquer à me le demander.

J'ai de toute façon bien plus envie pour le moment d'aller exprimer physiquement ma façon de penser à l'autre timbrée au lieu de lui demander ce qui a bien pu lui passer par la tête.

C'est sur ces philosophiques pensées que j'entends soudainement des pas lents dans mon dos, me figeant instantanément sur place tout en espérant de toutes mes forces que la personne se trouvant derrière moi n'a pas remarqué mon petit manège.

« Rebonjour. »

La voix est grave, clairement masculine, et je constate avec stupéfaction une fois son détenteur passé devant moi que j'ai affaire à la personne que je pensais encore être une femme moins de dix secondes auparavant, tenant négligemment sa perruque d'une main tandis qu'il me fixe avec amusement.

Un frisson remonte le long de mon dos lorsque j'aperçois l'imposant couteau de cuisine qu'il tient fièrement dans son autre main, mon esprit scientifique me hurlant alors ces trois mots : arme du crime.

Le Boucher.

Oh putain.

« Tu es enfin réveillé. Je commençais à m'impatienter, tu sais. »

Je préfère ne rien répondre, essayant plutôt de tester discrètement la résistance de la corde se trouvant dans mon dos cette fois-ci.

« Oh, tu ne dis rien ? »

Il prend un air contrit.

« La plupart des autres hurlent, tu sais. Ils supplient pour leur vie, me parlent de leur famille, de leurs amis. Sérieusement, qu'est-ce que ça peut bien me faire ? Au final, vous n'êtes tous que des morceaux de viande juteux à dépecer. »

D'accord.

Maintenant, je commence à m'inquiéter.

Même s'il est absolument hors de question que l'autre timbré s'en rende compte.

« Prends Marry McGreggor, par exemple : elle m'a parlé pendant presque une heure des deux marmots qui l'attendaient à la maison. Elle, j'ai commencé par la cuisse. C'est jamais facile, mais le défi à un petit côté plaisant. Un peu comme avec Henry Devent, ou Lisa Mandrier. Même si le summum du summum a été ma première proie. »

Son sourire s'élargit encore, lui donnant l'air plus inquiétant si c'est possible.

« Ah, ma douce femme… Je ne la supportais plus, tu sais ? Toujours à geindre, et à se plaindre. Alors je l'ai tuée. Dépecée. C'était tellement agréable ! »

Il commence à s'approcher de moi, tout en jouant avec son arme.

« C'est dommage qu'il manque pas mal de chair avec toi, il y en aura moins à couper. Mais je suis sûr qu'on peut bien s'amuser quand même ! Alors, par quoi je commence ? fait-il tout en me lançant un regard songeur. »

J'ai à peine le temps de comprendre ce qui se passe qu'il a déjà enfoncé la pointe de son couteau juste au dessus de mon coude et remonte d'un geste sec jusqu'à l'épaule, un rire glaçant lui échappant lorsque le sang se met à couler.

Je sers de mon côté les dents de toutes mes forces pour ne pas crier, toujours en train d'essayer de dépêtrer mon poignet des liens qui le retiennent encore trop fermement malgré une légère amélioration.

« Allez, on continue ! »

Tout se passe alors très vite.

Il fond sur moi en même temps que je lui assène un puissant coup d'Automail dans l'estomac, la surprise et la douleur se mêlant sur son visage alors que je me dépêche de me lever et de retirer les dernières cordes qui me gênent, filant aussitôt vers mon bras toujours abandonné là où je l'ai vu quelques minutes auparavant.

Je l'attrape puis détale sans regarder derrière moi, à la recherche d'un endroit à peu près sécurisé où le remettre en place, histoire de récupérer l'intégralité de mes moyens.

Je m'écroule derrière une imposante barrique remplie de je ne veux même pas imaginer quoi, inspirant une fois, puis deux, profondément, avant d'aligner le bras avec le port et de l'enclencher d'un coup sec.

Je commence à avoir l'habitude.

Sauf que les nerfs endommagés par un retirement bâclé qui décuplent la douleur, ça, je ne m'y attendais absolument pas.

Je hurle sans parvenir à m'arrêter pendant un long moment tandis que des points blancs dansent devant mes yeux, refusant de se dissiper avant ce qui semble être une éternité.

Lorsqu'ils le font enfin et que j'ai de nouveau les idées suffisamment claires ne serait-ce que pour penser, je trouve le Boucher planté juste devant moi, les traits déformés par la rage à cause du coup de pied et son couteau brandi, prêt à frapper.

J'esquive de justesse, me relevant péniblement avant de commencer à fuir au milieu des carcasses.

J'ai à peine fait quelques mètres que je sens quelque chose me saisir la cheville droite avant de tomber à la renverse, le Boucher s'étant manifestement jeté en avant afin de m'empêcher de le distancer.

Il profite ensuite de son effet de surprise pour se redresser et à son tour m'envoyer un violent coup de pied dans la mâchoire, me laissant complètement sonné l'espace d'un instant.

Heureusement pas assez pour que j'esquive le coup de couteau qui me tombe ensuite dessus, tout en ayant la présence d'esprit de le frapper de toutes mes forces dans les tibias à l'aide de ma jambe métallique.

Il tombe à son tour, son couteau lui échappant et venant atterrir juste devant moi.

Sans réfléchir, je m'en saisis et me tourne vers l'autre, brandissant déjà son arme afin de la retourner contre lui et d'enfin mettre fin à ce cauchemar.

On m'arrête.

Comment ? Qui ?

Un complice dont il aurait volontairement dissimulé l'existence ?

Je commence immédiatement à me débattre violemment, ne sortant de cette sorte d'état second lorsque j'entends soudain quelqu'un s'exclamer :

« Ed ! »

Je me fige, plongeant mon regard dans celui que j'identifie enfin comme étant celui de Roy.

Je prends vaguement le temps de me demander comment est-ce qu'il a bien pu atterrir ici.

Puis je prends soudain toute la mesure de ce qui vient de se passer, de ce que je m'apprêtais à faire.

Je lâche le couteau d'une main tremblante, enfouissant mon visage dans son épaule d'une manière similaire à celle d'hier.

C'est arrivé il y a moins de 24 heures, mais j'ai l'impression que ça fait des semaines.

Il dit quelque chose que je ne comprends pas, trop focalisé sur cette main réconfortante qu'il passe lentement dans mon dos, puis m'aide à me relever tandis que je vois quelques-uns de ses collègues s'agiter autour de nous.

Il m'emmène ensuite vers une femme en blouse blanche puis fait mine de s'en aller, moi le retenant avant même d'avoir eu le temps de réaliser ce que je fais.

Roy sourit doucement, avant de promettre d'une voix apaisante :

« Je viendrai te voir dès que possible, d'accord ? »

Je choisis de le croire et finis par me laisser conduire sans faire (trop) d'histoires à l'hôpital, là où on me pose quelques points de suture – rapport à ce qui est arrivé à mon bras – avant de m'examiner plus amplement malgré le fait que j'ai dû répéter au moins une bonne vingtaine de fois qu'en dehors de ça, je vais parfaitement bien.

Lorsqu'enfin on me déclare apte à rentrer chez moi, c'est un officier qui me raccompagne tout en me faisant savoir qu'il faudra que je me présente au poste à la première heure demain matin, puis on me laisse enfin seul pour souffler un peu.

Je profite de ce moment de répit pour contacter Winry, éludant volontairement la plupart des faits concernant le pourquoi j'allais avoir besoin de ses services prochainement, ce qui me valut au passage une bonne demi-douzaine de menaces de morts particulièrement imaginatives avant qu'elle ne se résigne enfin à raccrocher.

Et encore, seulement parce que l'un de ses clients l'attendait depuis plus de dix minutes déjà.

Je vous ai dit qu'elle s'est établie à Rush Valley il y a un peu plus de cinq ans afin de pousser un maximum son apprentissage dans cette ville où pullulent les ateliers dédiés aux Automails ? Non ? Eh ben vous le savez, maintenant, et moi je vais enfin pouvoir aller m'écrouler sur mon lit et oublier jusqu'à l'existence de la race humaine au moins pour les douze prochaines heures.

C'était le plan, et bien sûr sans compter sur les coups secs qui retentissent soudainement dans le silence de l'appartement.

Mon coeur s'emballe l'espace d'un instant, à mon plus grand agacement, en particulier quand je me fais la remarque que quelqu'un en voulant effectivement à ma vie ne ferait pas quelque chose d'aussi peu discret que frapper à ma porte.

Une petite voix pleine d'un espoir que je ne m'explique pas me murmure ensuite que c'est peut-être Roy qui est venu me voir, malgré l'heure avancée.

Je me redresse péniblement, traînant lentement les pieds jusque dans l'entrée.

J'ai à peine eu le temps d'entrebâiller la porte qu'elle s'ouvre violemment à la volée et que je me retrouve à réceptionner tant bien que mal Alphonse dans mes bras, ce dernier me serrant dans les siens comme s'il avait peur que je disparaisse à chaque instant.

Je lui tapote ensuite maladroitement le dos, murmurant des paroles qui se veulent apaisantes.

Il finit par me lâcher après ce qui doit être une bonne dizaine de minutes, me regardant avec un peu moins de préoccupation alors qu'il déclare rapidement :

« Je suis venu dès qu'on m'a prévenu, on m'a dit ce qui s'est passé, j'ai eu tellement peur pour toi !

— Désolé…

— Ne t'excuse pas, idiot, et viens plutôt t'asseoir. »

Je lui obéis sans faire d'histoires, l'écoutant babiller tout un tas de banalités dans le but manifeste de me changer les idées, avec plus ou moins de succès, même si je préfère ne rien lui dire.

Autre chose me préoccupe, et j'ai bien dû passé un bon quart d'heure à réfléchir au meilleur moyen de crever l'abcès avant d'y aller de la seule manière que je connaisse : franchement et sans aucune délicatesse.

« Roy était là. »

Il se fige instantanément, le mince sourire qu'il a réussi à afficher disparaissant tout à fait alors qu'il me demande d'un ton parfaitement neutre :

« Il était avec les autres policiers ?

— Oui. »

Bref instant de silence.

« Et c'était la première fois que vous vous revoyiez depuis East City ?

— Non. Ça fait environ un mois que je le croise presque tous les jours.

— Et pourquoi tu ne m'en as pas parlé ? demande-t-il ensuite avec une colère de plus en plus perceptible dans la voix.

— Et qu'est-ce que tu aurais fait si je t'en avais parlé, hein ? Tu aurais appelé Envy et vous seriez tous les deux allés lui casser la gueule puis le menacer, le tout sans m'en parler ? Je rétorque sur le même ton. »

Il pâlit dangereusement, l'air à court de mots.

Il faut croire que tu ne l'avais pas vu venir celle-là, hein, cher petit frère.

« Alors ? C'est bien ce que vous êtes allés faire, non, quand tout est parti en vrille ?

— C'était pour te protéger, finit-il par répondre tout en détournant le regard, sa main droite se crispant légèrement sur le verre d'eau qu'il a bu un peu plus tôt.

— Bordel de merde mais vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ?! j'explose enfin, évacuant au passage une bonne partie du surplus émotionnel de la journée.

— Bien sûr que oui : l'empêcher de te faire du mal à nouveau !

— C'est ma vie, Al, à aucun moment vous n'aviez le droit de faire ce genre de choix pour moi ! »

Le verre vole à l'autre bout de la pièce, éclatant en dizaines de petits morceaux scintillants sur le parquet.

« Et alors quoi, on aurait dû te regarder lui pardonner encore une fois et retourner auprès de lui ?! Tu étais malheureux, et bien le seul à ne pas t'en rendre compte !

— Même si c'était vrai, ça n'excusera jamais ce que vous avez fait, je réponds d'un ton glacial, abandonnant les cris. Maintenant j'aimerais que tu sortes de chez moi, s'il te plaît.

— Ed…

— Dehors. »

Il finit par débouler hors de la pièce, non sans m'avoir au passage fusillé du regard.

Cependant, si j'entends bien la porte d'entrée s'ouvrir, rien à signaler côté fermeture, aussi je me précipite à sa suite pour savoir ce qu'il en est quand je tombe sur mon frère et l'objet de notre précédente dispute occupés à se tuer littéralement du regard, aucun des deux ne semblant prêt à céder avant que je n'arrive à leur hauteur et qu'Al ne s'en aille pour de bon, complètement furieux.

Roy, pour sa part, a l'air particulièrement perplexe.

«…Je reviendrai plus tard.

— Sois pas con, t'es ici maintenant, alors autant entrer, je fais avec une désinvolture qui n'est pas la mienne. »

Je l'installe ensuite au salon tandis que je vais préparer un peu de café, sentant que lui en a à cet instant au moins autant besoin que moi.

« Tiens, je lui tends finalement une tasse avant d'ajouter pour la forme : je sais que c'est pas forcément le meilleur moment de la journée, mais c'était soit ça, soit de l'eau du robinet.

— C'est très bien. »

Je hoche la tête, satisfait, puis me laisse lourdement tomber dans le fauteuil faisant face au canapé, la colère tout à fait retombée ne laissant place qu'à une profonde lassitude que je n'ai pas ressentie depuis très, très longtemps.

Je n'ai cependant pas beaucoup le temps de me morfondre, Roy me demandant soudainement :

« Comment tu te sens ? »

Je le fixe avec intensité, prenant le temps de soigneusement réfléchir à sa question.

« Stupide, surtout. »

Il semble attendre un peu plus de précisions.

« Je veux dire, il était déguisé en femme, tu vois, et même si je la trouvais un peu bizarre, je l'ai quand même suivie dès qu'elle m'a dit qu'elle avait besoin d'aide.

— Tu n'es pas le premier à qui c'est arrivé, me fait-il remarquer après une nouvelle pause. »

Je ris sans joie.

« Ça, oui, j'avais cru remarquer. Tout le temps que j'ai passé là-bas, il n'arrêtait pas de se vanter de ses précédents meurtres, de raconter ce qu'il avait fait à chacun. Je fronce les sourcils après un bref moment de réflexion. Ce taré méritait de mourir, et pourtant, tu m'as arrêté. »

Je franchis rapidement la faible distance qui nous sépare, juste le temps d'apercevoir le doute dans son regard, avant de déclarer à voix basse :

« Merci.

— De quoi ? me demande-t-il alors avec confusion.

— De ne pas m'avoir laissé devenir un meurtrier.

—…Oh. »

Je profite de son silence pour venir m'asseoir près de lui.

Il se crispe légèrement, mais je ne m'en formalise pas trop.

« C'est rien. »

Oh qu'il a l'air d'être persuadé d'avoir fait une bourde monumentale.

Je réponds à son regard quelque peu paniqué par un sourire moqueur que je sais ressembler à l'un des siens, ce qui semble le détendre relativement.

Du moins jusqu'à ce qu'il ne tombe sur les restes du verre qu'Alphonse a brisé avant de partir, ce que je lui explique en quelques mots, nous ramenant bien inévitablement au sujet de notre dispute.

Je pousse un long soupir avant de commencer :

« Tu te souviens de ce que tu as dit, par rapport aux menaces d'Envy et Alphonse ?

— Oui.

— Je lui ai posé la question. Puis il a fini par m'avouer que c'était vrai. Ça a commencé à vraiment dégénérer ensuite, quand je lui ai dit que c'était ma vie, que c'était à moi de prendre ce genre de décisions et qu'en aucun cas il n'avait le droit d'intervenir comme il l'a fait. Lui ou Envy, d'ailleurs, mais je m'occuperai de son cas plus tard. Bref, il a moyennement apprécié, comme tu as pu le voir, mais je suis sûr qu'il reviendra lorsqu'il se sera suffisamment calmé pour comprendre quel parfait crétin il est. »

J'essaye d'être détaché, ce qui me paraît pour l'instant tenir de l'effort surhumain étant donné qu'il est plus que probable que je vais rester un bon moment en froid avec l'une des personnes les plus importantes de ma vie, têtu comme il est.

« Je suis désolé.

— Non, ne le sois pas. Il fallait bien que ça sorte à un moment ou à un autre, surtout quand on voit les conséquences des actes de ces deux abrutis. »

Il me lance un bref regard hésitant.

« Si j'étais venu, essayer de venir te parler avant que vous ne déménagiez, qu'est-ce que tu aurais fait ?

—…Je ne sais pas. Et toi, qu'est-ce que tu aurais fait, si Alphonse et Envy n'étaient jamais venus te trouver ?

—…Je ne sais pas. »

Long silence songeur, jusqu'à ce que je finisse par demander :

« Et donc, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

— Ça dépend. Qu'est-ce que tu as envie de faire, toi ?

— Hum, à tout hasard, remonter le temps et éviter de balancer des années par la fenêtre ? je suggère avec ironie. »

Il rit doucement, avant de lentement prendre un air de plus en plus sérieux.

« On pourrait, en effet.

— Très drôle, Mustang, vraiment très drôle.

— Non, mais, le voyage dans le temps mis à part, peut-être que repartir de zéro serait effectivement la meilleure solution. »

Je le regarde désormais avec perplexité.

« Et comment est-ce qu'on fait ça ? »

Il se lève, puis m'invite à en faire de même.

« Eh bien, en règle générale, les gens qui viennent de se rencontrer commencent par se présenter, il me répond finalement avec un sourire en coin. »

Pendant un instant, mes yeux font la navette entre son visage et la main gauche qu'il me tend, me demandant vaguement s'il l'a fait exprès afin que je puisse la serrer avec ma vraie main.

Puis une expression semblable à la sienne finit par me gagner alors que je la sers enfin fermement.

« Edward Elric, enchanté. »

Son sourire s'agrandit.

« Roy Mustang, moi de même. »