« Il est trop cool, merci beaucoup p'pa ! »
Yugo et Alibert se tenaient dans les appartements de l'Enutrof. Le jeune Eliatrope regardait son tout nouveau chapeau dans un miroir, heureux de constater comme il ressemblait à l'ancien. Az s'était posé sur sa tête, vérifiant lui aussi s'il était bien présentable. Dans un coin de la pièce, Chibi dormait paisiblement dans son berceau.
« Je croyais t'avoir appris à prendre meilleur soin de tes affaires, » taquina Alibert. Il tenait dans ses mains les quelques restes déchirés de l'ancien chapeau de son fils, et il soupira avec nostalgie. « C'était celui que tu portais le jour où je t'ai trouvé. Tu te rends compte que tu tenais en entier à l'intérieur ? »
« Pas vraiment non, » fit Yugo en riant. Il se tourna vers son père. « C'est surtout dingue de penser que c'est la première fois que tu dois me le remplacer, après tout ce qu'il a traversé ... »
Yugo n'était pas prêt à raconter comment il avait fini dans cet état, et il se doutait qu'Alibert préférait sans doute ne pas l'entendre non plus. Ils auraient l'occasion d'en parler bien assez tôt. Au lieu de ça, Alibert ouvrit grand les bras, invitant Yugo à une embrassade qu'il ne pouvait pas refuser.
« C'est si bon de pouvoir te serrer dans mes bras mon petit piou. Tu m'as tellement manqué. »
L'Enutrof ne se plaignait jamais de rien, mais Yugo se doutait bien que son habitude de toujours se mettre dans des situations périlleuses était une source d'inquiétude permanente pour son père.
« Toi aussi tu m'as manqué p'pa. Je suis désolé que tu doives te faire autant de souci pour moi. »
Alibert prit son fils par les épaules.
« Ne t'excuse jamais pour ça Yugo. Je savais parfaitement à quoi m'attendre depuis le jour où je t'ai trouvé. Tu n'as jamais été destiné à avoir une petite vie tranquille, » dit Alibert affectueusement en caressant la joue du garçon. « Mais tu peux être sûr d'une chose fiston. Je suis très, très fier de toi. »
Yugo en resta sans voix. Il se blottit contre la poitrine de son père pour cacher ses yeux soudainement un peu trop humides.
Depuis le pas de la porte, Adamaï regardait la scène avec un certain détachement.
Chaque fois qu'il voyait Yugo et Alibert ensemble, cela lui rappelait les souvenirs de sa propre enfance aux côtés de Grougaloragran. Une enfance largement aussi heureuse et pleine d'amour que celle de Yugo, même si son propre père adoptif n'avait pas été aussi porté sur les câlins.
Et à chaque fois, cela lui rappelait surtout que Grougaloragran avait disparu, et qu'il ne serait plus jamais là pour le réconforter ou lui dire combien il était fier de lui. Évidemment, Grougal n'était pas exactement mort, mais la petite furie qu'il était devenu depuis sa renaissance était une piètre consolation.
Adamaï n'était pas en colère contre son frère jumeau. Ce n'était pas sa faute après tout. Au contraire, Yugo répondait toujours présent quand le jeune dragon avait besoin qu'on lui remonte le moral. Mais Adamaï ne pouvait pas s'empêcher de se sentir jaloux quand il les voyait passer ce genre de moment tendre ensemble. Il s'éclipsa pour attendre dans le couloir le temps qu'ils aient fini.
Quand Yugo se redressa, son expression était soudainement grave.
« Quelque chose ne va pas fiston ? » demanda Alibert.
« Non non, tout va bien, t'inquiète pas. J'ai juste … j'ai quelque chose à te dire. Quelque chose d'important. Et je ne veux pas que tu l'apprennes par quelqu'un d'autre que moi. »
« Très bien … je t'écoute. »
Yugo trouva tout le courage dont il avait besoin dans les yeux de son père. Il savait qu'Alibert pouvait entendre, comprendre, et accepter n'importe quoi, et qu'il l'aimerait toujours autant quoi qu'il arrive. Yugo était convaincu que partager son secret allégerait son fardeau, et surtout il ne voulait pas répéter l'erreur qu'il avait faite avec Adamaï un peu plus tôt.
Le jeune Eliatrope prit une profonde inspiration, puis il raconta toute l'histoire d'une traite. Comment Qilby les avait trahis, comment Phaeris lui avait appris la terrible vérité au milieu du chaos. Quand il eut fini, Alibert se contenta de hocher la tête en silence. Si l'homme était secoué d'apprendre que son petit garçon était en fait le Roi de son peuple, il n'en montra rien.
« Et comment tu te sens à propos de ça ? » demanda-t-il finalement.
« Franchement ? Je suis mort de trouille. Je pense pas que je serai à la hauteur p'pa. Je pouvais le voir dans les yeux des enfants, à Emrub. Ils attendent beaucoup de moi, mais je sais même pas par où commencer. »
« Je vois. Tu sais, la peur n'a jamais fait avancer personne, elle ne fait que te retenir. Je suis convaincu que tu feras un grand Roi des Eliatropes. »
« Comment tu peux en être aussi sûr ? Je sais même pas ce que je dois faire. »
Alibert lui sourit chaleureusement. « Parce que tu as déjà le plus important, le courage, et la compassion. Le reste viendra par lui-même. Et puis, ce n'est pas comme si ton peuple revenait dès demain. Tu as des années pour te préparer, alors ça ne sert à rien de t'en inquiéter maintenant. »
Yugo était toujours aussi peu convaincu, mais il devait bien avouer que les paroles rassurantes de son père avaient un peu calmé ses angoisses.
« Par contre, pour être un bon Roi tu vas avoir besoin d'une éducation digne de ce nom, » continua Alibert. « A part lire et écrire, je n'ai pas pu t'apprendre grand chose. »
Yugo gloussa de rire. « Quoi, tu veux m'envoyer à l'école ? Plutôt mourir. »
« A l'école, peut-être pas, je sais bien que tu ne tiens pas en place plus de quelques minutes, » fit Alibert avec amusement. « Je pensais plutôt à un tutorat ou quelque chose de ce genre. On aura qu'à en parler au Roi Sheran Sharm, mais plus tard. Dans l'immédiat, j'ai encore du travail pour le banquet de ce midi. Tu veux bien m'aider ? »
« Bien sûr p'pa, » répondit Yugo joyeusement, le visage radieux. Il se sentait comme si un poids avait été enlevé de sa poitrine. Le plus important était que son père continue à l'appeler 'fiston' et non pas 'votre Majesté', car il ne pensait pas pouvoir s'y faire aussi facilement.
Yugo aurait donné n'importe quoi pour continuer sa vie d'avant encore quelques temps, et préparer un bon repas avec son père ressemblait au bon vieux temps qui lui manquait déjà.
Un de moins, pensa Lucien.
Il regardait distraitement le corps de sa dernière cible, étendu sur le pavé d'une ruelle étroite et sombre. Il essuya la lame de son Shushu sur les vêtements de la victime, comme à son habitude. Le Sram n'avait ni pitié ni regrets, mais ça n'était en rien parce que ce petit banquier Ecaflip crapuleux avait eu ce qu'il méritait.
Lucien s'en fichait juste éperdument. Il suivait les ordres, et le reste ne l'intéressait pas.
L'homme avait cru que sa femme le trompait, et avait engagé des hommes de main pour l'assassiner. Il avait ensuite payé les gardes pour qu'ils ferment les yeux sur son crime. Même à Bonta, la ville de la Justice, les riches et les puissants pouvaient le plus souvent échapper à leur juste punition. C'était le travail de Lucien de corriger ces 'erreurs', avec le même résultat pour tout le monde : la mort.
Après avoir vérifié que tout était en ordre, le Sram se pressa de disparaître. Il n'avait pas peur d'être dérangé par un badaud, il pouvait se rendre invisible à volonté après tout. Il voulait juste éviter une autre escarmouche avec Farkas, au cas où le Sacrieur n'aurait pas encore compris que son meilleur intérêt était de s'occuper de ses propres affaires.
Lucien remarqua qu'il était en avance sur son programme, et qu'il avait assez de temps pour une pause. Il emprunta les petites rues, puis les avenues, pour se retrouver dans le grand port de Bonta. Il trouva facilement un banc où il pouvait s'asseoir seul, à l'exception des quelques mouettes qui voletaient ça et là. Il soupira avec lassitude, le regard perdu dans l'immensité bleue devant lui.
« Qu'est-ce qui se passe ? Mon petit Lulu a un coup de mou ? » fit Akula depuis le dessous de sa manche. Le Sram retira distraitement son gantelet et le posa sur le banc à côté de lui pour que son Shushu puisse voir ce qui se passait.
« C'est pas ça … Je suis juste fatigué. De plus en plus je me rend compte qu'on ne sert pas à grand chose. Peu importe combien de salopards on élimine, il y'en a toujours plus. C'est sans fin. »
« Je dirais que c'est plutôt une bonne chose, » remarqua le Shushu. « Sans ça, qu'est-ce qu'on ferait ? Tuer c'est la seule chose que j'aime, et c'est surtout la seule chose que tu sais faire. »
Lucien regarda Akula avec affection. Ils avaient déjà partagé des années d'aventures et de meurtres. Pour ça, la Dame Shushu pouvait s'estimer heureuse. La plupart des Shushus finissaient avec un gardien ennuyeux qui les empêchait de faire du mal. Lucien l'avait trouvée par accident, et depuis qu'ils étaient ensemble elle n'avait jamais tenté de le piéger pour retrouver sa liberté elle s'amusait bien trop pour ça, même coincée dans son objet-prison. Quant au Sram, cela lui donnait à la fois un outil de travail efficace, et la seule compagnie qu'il pouvait tolérer.
« Bien sûr, tu as raison », reprit Lucien. « C'est juste qu'on fait ce boulot depuis des années, et la Guilde depuis des siècles, et rien ne change. C'est comme essayer de vider l'océan avec une petite cuillère. Et à Bonta on dirait même que c'est pire, la même corruption qu'à Brakmar, sauf qu'ici ils font tout pour sauver les apparences. J'ai l'impression que si on veut servir à quelque chose, il nous faudrait des solutions plus … radicales. »
Akula le regarda avec son œil grand ouvert, l'air visiblement inquiète. « Euh … Je suis pas sûre d'aimer ce que j'entends là. Qu'est-ce que tu veux dire exactement ? »
« Eh bien, le problème c'est pas tellement les gens, c'est surtout le système, » expliqua le Sram. « C'est la société qui fabrique ces gens détestables qu'on dessoude à tour de bras. Au lieu de tuer les responsables un-par-un, si on mettait le feu ? Je veux dire, pas littéralement bien sûr, mais si on faisait en sorte de supprimer tous ces gens corrompus d'un seul coup ? Il y'aurait sûrement un peu de dommage collatéral, mais le résultat ne pourrait pas être pire que ce qu'on a maintenant. On pourrait toujours reconstruire quelque chose de meilleur avec les restes. »
« Un peu de dommage collatéral ? » répéta Akula, incrédule.
« C'est vrai, sans doute beaucoup, mais je pense que ça en vaut le coup. On a tous besoin d'un nouveau départ. »
Il y eut un silence gêné, puis Akula soupira. « Les autres Shushus seraient d'accord avec toi. Pas pour l'aspect 'nouveau départ', mais sur tout le reste. »
« Mais pas toi ? »
« Bien sûr que non ! Mon truc c'est de tuer les gens, et si je veux faire ça pendant encore longtemps, il faut gérer la ressource, lui laisser le temps de se reproduire. Sinon quel intérêt ? Si on tue tous les corrompus d'un seul coup, c'est notre fond de commerce qui disparaît, et j'aurai plus qu'à m'ennuyer jusqu'à la fin des temps. Mes frères sont trop débiles pour comprendre ce raisonnement. »
Le Sram réfléchit à ses mots en silence pendant un moment. Une mouette se posa sur le banc à côté d'eux et poussa un cri disgracieux.
« C'est marrant, » remarqua Akula. « J'aurais cru que tuer c'était aussi ton truc. »
« J'ai jamais trouvé ça amusant comme toi. Au début je me disais que j'étais utile, que ça faisait une différence. Je pensais que nos cibles ne l'avaient pas volé, après ce qu'ils avaient fait. Mais maintenant je sens surtout que ça ne sert à rien. On en verra jamais le bout, parce qu'on se bat contre la nature humaine. »
« Et avec ta solution, tu n'as pas peur de tuer des gens qui en valent la peine au passage ? »
Lucien haussa les épaules. « Honnêtement ? J'ai jamais rencontré quelqu'un qui méritait tellement de vivre, qu'il aurait pu rattraper les torts des dizaines d'autres qui méritent de mourir. En moyenne, les gens sont déprimants. »
« Les Shushus sont bien pires, » observa Akula.
« C'est votre but d'être mauvais. Les humains sont supposés être bien meilleurs que ça. »
Après avoir picoré quelques miettes de pain, la mouette s'avança vers Akula. Le Shushu lui lança un regard si menaçant que cela suffit à faire s'enfuir l'oiseau. « Comment tu t'y prendrais de toute façon ? » demanda-t-elle. « C'est pas une petite entreprise que tu envisages là. »
« Eh bien, la Guilde a suffisamment de ressources pour ça. Des agents partout, infiltrés dans tous les gouvernements. On pourrait faire en sorte que les nations s'affrontent, jusqu'à ce qu'il ne reste plus assez d'armées pour exercer un quelconque pouvoir. Tout ce qu'il faut pour démarrer une bonne guerre, c'est quelques assassinats bien ciblés, et de fausses preuves pour accabler des gens qui n'y sont pour rien. »
« Le Maître ne sera jamais d'accord avec ce genre d'idées, » remarqua Akula.
« Bien sûr que non, » répliqua Lucien. Il soupira. « Le rôle de la Guilde est de maintenir le système sur les rails, pas de le détruire. Et le Maître a nos principes chevillés au corps. C'était juste des idées en l'air que j'avais là. »
« Eh oui, c'est pas aujourd'hui que tu changeras le monde mon Lulu, » conclut Akula gentiment. « Et surtout, on va manquer notre prochaine cible si on traîne ici plus longtemps. »
Le Sram prit une profonde inspiration d'air marin, puis se leva en récupérant son Shushu. « Tu as raison. Ça ne sert à rien de se morfondre sur tout ça. La meilleure solution à mes problèmes, c'est encore toi. »
« Tu me flattes. Allez, on va se farcir un autre salopard, ça te fera du bien ! »
Si seulement, pensa Lucien amèrement.
Une grande salle de réception baignée par la lumière éblouissante qui entrait à travers les larges fenêtres, agrémentée de la décoration Sadida classique à base de fleurs, feuilles et autres plantes. Une table pliant sous le poids d'une montagne de victuailles, chaque plat plus appétissant que son voisin. Et surtout, tous ses amis réunis, souriants et en bonne santé.
Yugo n'aurait pas pu rêver mieux.
Son principal problème sur le moment fut de choisir vers qui se précipiter pour lui faire un gros câlin. Il choisit Tristepin, remarquant au passage que le Chevalier Roux s'était enfin décidé à mettre une chemise.
« Moi aussi ça me fait plaisir de te revoir mon pote ! » lança le Iop joyeusement en serrant Yugo contre lui. « On commençait à croire que t'étais mort. »
« J'en reviens pas qu'Alibert ait pu élever un paresseux pareil, » ajouta Ruel en posant affectueusement sa main sur l'épaule du garçon. Contrairement à Tristepin, la tenue du vieil homme était aussi négligée que d'habitude.
« Toujours le mot qui fait plaisir, pas vrai ? » fit Yugo avec un clin d'œil. Il se tourna ensuite vers Evangelyne mais ne bougea pas.
« Qu'est-ce qu'il y'a ? » demanda-t-elle curieusement. « J'ai pas droit à mon câlin ? »
« Je voudrais pas te faire mal. Comment va ton bras ? »
« Parfaitement guéri. Les Eniripsas du palais font des miracles. Alors on dirait bien que tu n'as pas d'excuse, » dit-t-elle en ouvrant grand les bras. Yugo se précipita vers elle, le visage radieux, et la serra dans ses bras. Elle tapota affectueusement le haut de son chapeau.
« Et toi, comment ça va ? » demanda-t-elle.
« Super ! Mais je meurs de faim. »
Un horrible gargouillement provenant de son estomac vint confirmer cela.
« On va pouvoir arranger ça, » dit Alibert joyeusement. « Il ne nous manque plus qu'Amalia. »
« Ah c'était donc ça, » fit Yugo avec un sourire malicieux. « Je me disais bien qu'il manquait quelque chose, vu que personne n'était en train de se plaindre. Je suppose qu'il lui a pas fallu longtemps pour redevenir Princesse Chian- »
Il s'arrêta brusquement et glapit de douleur. Quelqu'un lui avait tiré l'oreille par derrière.
« Princesse quoi ? » demanda une voix qu'il ne connaissait que trop bien.
« Princesse Charmante, j'allais dire Princesse Charmante. Lâche-moi maintenant. S'il te plaît ? »
« Hmm. Admettons. Je vais faire abstraction de l'outrage à une personne royale, mais seulement pour cette fois, » dit Amalia sur son ton le plus snob. Elle parvint à ne pas rire en voyant le garçon grommeler et se frotter l'oreille piteusement.
« Moi aussi je suis content de te voir, » maugréa-t-il. « Attendez, il manque aussi Phaeris pas vrai ? »
Yugo regretta immédiatement d'avoir demandé en voyant la mine gênée de tous ses compagnons.
« Quoi ? Il lui est arrivé quelque chose ? » demanda-t-il avec inquiétude.
« Rien de grave, pas de panique, » répondit Adamaï. « C'est juste que certaines personnes de la cour royale, eh bien... »
« … ont besoin d'apprendre que qualifier un Dragon millénaire de 'lézard géant' n'est pas une bonne idée, » compléta Amalia.
Yugo la regarda bouche bée pendant un moment. « Wow... ton frère a vraiment dit ça à Phaeris, et il a survécu ? »
Yugo avait déjà eu affaire au prince Armand, et même s'il n'avait jamais été un fier supporter de la cause Eliatrope, au moins il les avait toujours respectés.
« Bien sûr Armand ne lui a pas dit ça en face. Le problème, c'est que les Dragons ont apparemment une ouïe très, très fine. » Amalia soupira. « Ils discutaient des événements des Griffes Pourpres, et Armand n'a pas été très... conciliant. Je sais qu'il ne pense qu'au bien de notre peuple, mais parfois il dépasse les bornes. »
« Après ce qui s'est passé avec Qilby, on peut le comprendre, » tempéra Adamaï. « Mais peu importe, Phaeris étant Phaeris, il ne pouvait pas tolérer ça, et il est parti avec Grougal. Ils vont trouver un endroit où se poser, loin de la civilisation, et il nous enverra une sorte de message pour qu'on se retrouve là-bas. »
Yugo soupira tristement. « C'est moche. Il avait tellement de choses à nous raconter, j'étais impatient d'entendre ses histoires à propos de notre peuple. »
« Bien sûr, mais ça devra attendre frérot, » dit gentiment Adamaï en posant la main sur l'épaule de son frère.
« Alors que le repas n'attendra pas ! » interrompit Alibert joyeusement. « Allez, asseyez vous et mangez avant que ce soit froid. »
Les autres avaient à peine atteint leur siège que Yugo se précipitait déjà sur la montagne de nourriture pour se servir.
« Yugo, tes manières, » fit Alibert sévèrement.
Le garçon se rassit dans son siège, rougissant quand il réalisa que son père l'avait corrigé devant tout le monde. « Pardon p'pa, je... j'ai juste trop faim. »
« Ça n'est pas une raison, tu es censé te comporter comme quelqu'un de civilisé. »
« Tout va bien Alibert, » coupa Evangelyne. « C'est juste qu'on a pas rencontré beaucoup de gens civilisés dernièrement. J'ai l'impression de ne pas m'être assise à une table aussi agréable depuis des années. »
Yugo fit de grands yeux en regardant son amie. Elle avait osé contredire la sainte autorité parentale, mais pour une raison qui échappa totalement à Yugo et le laissa sans voix, Alibert se contenta de lui sourire sans rien dire.
Le repas se déroula dans une atmosphère de fête. Tristepin et Ruel accaparaient toute la conversation, l'un pour raconter ses exploits aux Griffes Pourpres, l'autre pour inventer les siens à la volée. Mais ils avaient tous suffisamment pratiqué le vieil Enutrof pour ne pas croire un mot de ce qu'il disait. Evangelyne et Amalia affichèrent des mines affligées et lui lancèrent des regards noirs jusqu'à ce qu'il se taise, non sans grommeler un couplet à propos de la jeunesse sans respect pour ses aînés.
« Et avec Rubi, on est tombés sur Rushu avec la plus grande attaque surprise de tous les temps ! » s'écria Tristepin, faisant de grands gestes avec ses bras tandis qu'il parlait la bouche pleine et postillonnait de la nourriture un peu partout.
« Ça pour sûr, c'était de la belle attaque surprise » railla Rubilax. « Dis voir, c'est bien le moment où tu lui as crié dessus pour qu'il sache bien qu'on était là ? »
« Exactement ! Jamais il aurait pu s'attendre à un truc pareil. Il était complètement surpris ! »
« Je vois, » fit Ruel avec un sourire narquois. « Sire Tristepin est un fin stratège. »
« C'est de la philologie Iop, tu peux pas comprendre. »
Même si Yugo riait de bon cœur de leurs idioties, il évitait de prendre part à la conversation et restait dans son coin, se préoccupant de sa propre assiette. S'il se faisait remarquer, il avait peur que ses amis lui posent des questions auxquelles il ne voulait pas répondre pour le moment. A côté de lui, Evangelyne finit par remarquer son attitude inhabituelle et posa sa main sur le bras du garçon pour attirer son attention.
« Un problème Yugo ? » murmura-t-elle.
« Je vais bien, » répondit l'intéressé platement.
« Bien sûr. C'est pour ça que tu fais semblant d'être invisible. » Yugo lui adressa un sourire gêné, ne sachant quoi répondre. Elle soupira. « Écoute, je comprends. Tout va bien. Si tu n'as pas envie de parler de ce qui s'est passé là-bas, personne ne t'y oblige. »
Yugo fut surpris de voir comme Evangelyne avait compris le problème facilement. D'un autre côté, combien de mois avaient-ils passé ensemble à l'aventure ? Evangelyne avait toujours été le membre le plus responsable de l'équipe, la voix de la raison dans un monde plein de danger et d'excitation. Ça n'avait rien de surprenant qu'elle continue à le protéger, même quand le danger était passé. Et puis il avait eu la même attitude introvertie après la mort de Tristepin.
« D'accord, voilà ce qu'on va faire, » dit-t-elle à voix basse. « Si quelqu'un essaye de t'embêter, je lui envoie le regard noir d'Evangelyne la coincée. Je serai ton garde du corps, pour une fois. Qu'est-ce que tu en penses ? »
Yugo gloussa de rire. Le regard noir d'Evangelyne la coincée était un pouvoir très puissant, qu'il avait déjà expérimenté. C'était du sérieux, assez pour le protéger. « Ça marche. Mais... si c'est moi que tu protèges, est-ce que ça me donne le droit d'être aussi agaçant qu'Amalia ? »
« N'y pense même pas, petit morveux, » répliqua Evangelyne avec un sourire moqueur.
Yugo fit un effort pour se détendre et participer à la conversation. Il constata rapidement que les autres ne venaient pas le déranger avec leurs questions. Soit il était chanceux, ou l'aura de sérieux autour d'Evangelyne était suffisante pour le protéger. Dans tous les cas, ses compagnons se comportaient comme s'il ne les avait jamais laissés en plan pour mener sa guerre personnelle contre le traître de son peuple.
Mais alors qu'il se préoccupait moins de son assiette, Yugo remarqua qu'Adamaï n'avait pas l'air à la fête non plus. Il mangeait en silence, le regard dans le vague. Yugo fut soudainement inquiet que son frère soit en train de ressasser ses souvenirs les plus sombres des jours précédents.
« Tout va bien frérot ? » demanda-t-il avec précaution.
« Ça ira mieux quand on aura réglé tout ça, » maugréa Adamaï.
Surpris et confus, Yugo leva un sourcil. « Euh... de quoi tu parles ? »
« Eh bien, le conseil, les questions, tous ces trucs ennuyeux qui nous attendent. »
« Oh ! Oui, c'est vrai. »
Adamaï le fixa curieusement. « Attends, de quoi tu voulais parler ? »
« Oh rien, rien du tout, » répondit Yugo avec son meilleur sourire innocent. Adamaï avait l'air confus, et Yugo fit semblant d'être soudainement très intéressé par ce que racontait Tristepin. Si son frère avait déjà tourné la page, ça ne servait à rien de lui rappeler les mauvais moments.
« J'allais me massacrer Rushu tout seul, un contre un, » dit Tristepin avec excitation. « Et au dernier moment, mon maître a fait un truc de dingue ! »
Amalia mit la main devant sa bouche pour masquer un bâillement. « Il est rentré dans le tas ? »
« Il est rentré dans le... hé, mais comment tu as deviné? »
« Les Iops... » murmura-t-elle avec un air affligé.
« Ouais, enfin, c'était super héroïque ! Il a attrapé Rushu et l'a emmené directement dans le Zaapmachin pour le finir à domicile, dans son monde... ou dimension... trucmuche, peu importe, parce que si y'a aucun challenge c'est pas drôle, pas vrai ? Maître Goultard est tellement fort, il va lui montrer ce que les Iops ont dans le crâne ! »
Tristepin ponctua sa phrase en levant le poing en l'air, puis il se tût soudainement, l'excitation disparaissant de son visage.
« Eh... après ça ? » l'encouragea Yugo.
« Après ça, aucune idée, » conclut le Iop avec un soupir triste. « Il est pas encore revenu. »
« T'inquiète pas, » répliqua Evangelyne gentiment pour essayer de le rassurer. « C'est un dieu, pas vrai ? Je suis sûr qu'il s'en sortira très bien. »
Les portes s'ouvrirent brusquement et le prince Armand pénétra dans la pièce.
« Je suis affreusement désolé de vous interrompre, » dit le prince avec une courbette un peu rigide. « Mais le conseil est assemblé et souhaiterait commencer dès que possible. Adamaï, Yugo, si vous voulez bien me suivre. »
Même s'il essayait d'être poli en apparence, son ton ne laissait aucun doute sur le fait qu'ils n'avaient pas vraiment le choix.
« Mais on a même pas fini le dessert ! » s'écria Adamaï.
« Frérot, s'il te plaît. On arrive, » coupa Yugo en se levant de son siège. Il se tapota l'estomac, satisfaisait de constater qu'il avait quand même bien réussi à se remplir la panse. Az vola pour se blottir dans sa poche de devant, et Adamaï le suivit en grommelant à voix basse.
« Tu es sûr que ça va aller ? » demanda Evangelyne.
« Bien sûr ! C'est que des questions, on a traversé bien pire, » fit Yugo légèrement, mais Evangelyne conserva son air anxieux. « Ça va aller, ne t'inquiète pas, » insista-t-il. « Tu viens aussi Amalia ? »
La princesse lança un regard noir à Armand. « Non, on ne m'a pas invitée. Apparemment d'après certaines personnes je suis trop proche de toi pour être impartiale. Ce serait une sorte de conflit d'intérêt, si tu préfères. »
Yugo regarda vers le prince avec l'idée d'insister, mais le regard ferme de l'homme l'en dissuada facilement.
« Oh... eh bien, d'accord. On se voit plus tard alors ? »
« Bien sûr. Bon courage ! » dit Evangelyne chaleureusement. Elle connaissait bien le prince Armand et n'enviait pas les deux jumeaux qui allaient passer quelques heures en sa charmante compagnie. Bien sûr il n'avait pas mauvais fond, mais son obsession pour la sécurité du royaume Sadida l'amenait à des idées et des actions parfois quelque peu... excessives.
Armand les guida à travers les couloirs du palais, marchant quelques pas devant les deux frères. Az voletait autour d'eux tandis qu'Adamaï murmurait furieusement comme un serpent enragé.
« Pour qui il se prend, à nous donner des ordres comme ça ? »
Yugo haussa les épaules, essayant d'apaiser l'agressivité de son frère. « Je sais pas, peut-être pour le Prince du Royaume Sadida ? Allez, c'est toi qui disais que ça risquait de mal se passer, alors pourquoi tu n'essayes pas de faire un effort ? »
« Parce qu'ils nous doivent plus de respect que ça ! » enragea le petit dragon. « On leur a sauvé la peau, deux fois, et ils nous traitent comme des moins que rien. Ils t'ont jamais fait confiance avec le Dofus et l'Eliacube, et maintenant ils recommencent ! Vraiment tu devrais leur clouer le bec un bon coup, tu as juste à leur dire que tu es le R― »
« Oui oui, c'est bon on a compris, » chuchota Yugo hâtivement, inquiet qu'Armand puisse entendre quelque chose. « De toute façon c'est pas la solution. Pour le moment on doit coopérer. Tu penses pouvoir y arriver ? »
Adamaï fit la moue. « Coopérer, oui bien sûr, pas de souci, je peux coopérer tout ce que tu veux. Mais pour ramper devant eux il faudra attendre que les Tofus aient des dents. »
« C'est pas ce que j'ai dit... » murmura Yugo. Il soupira, fatigué par l'attitude négative de son frère. « Quand tu as été à leur conseil diplomatique, le père d'Amalia était plus ou moins le seul à soutenir ouvertement le retour des Eliatropes, pas vrai ? »
« Exact. »
« Eh bien il faut que ça continue. On a besoin de leur soutien si on veut que notre peuple revienne un jour. Les Sadida pourront nous aider à ne pas mourir de faim avant d'être indépendants. Alors si tu ne le fais pas pour eux, fais-le au moins pour moi. Pour notre peuple. »
Yugo réalisa à ce moment qu'il pouvait penser comme un Roi plus facilement qu'il ne l'aurait cru. Mais Adamaï prit un air gêné en entendant ses mots.
« Quoi encore ? » demanda Yugo sèchement, un peu agacé.
« Eh bien... disons que Phaeris ne voit pas vraiment les choses de cette manière. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » demanda Yugo en haussant un sourcil avec surprise.
Adamaï marqua une pause, essayant manifestement de choisir ses mots avec soin. « Il est pas parti se trouver une petite caverne confortable juste pour lui et Grougal. Il cherche où installer notre peuple. Une île assez grande pour qu'on puisse cultiver notre nourriture et surtout, loin de tout le monde. »
Yugo s'arrêta sur place, bouche bée, trop surpris pour dire quoi que ce soit. Adamaï le regarda avec un air inquiet, et Armand se tourna vers eux.
« Y a-t-il un problème ? » demanda le Prince. « Peut-être devrais-je vous donner un instant pour discuter de vos affaires urgentes en privé ? »
« Non― » commença Adamaï.
« Oui, » coupa Yugo. « S'il vous plaît. »
« Très bien. Je vous attends à la prochaine intersection, il ne faudrait pas que vous vous perdiez. Mais quoi qu'il en soit, essayez de faire vite, le Conseil attend déjà. »
« Ça ne sera pas long. »
Armand s'inclina respectueusement avant de s'en aller. Yugo regardait fixement son frère tandis que la surprise, la confusion et la colère se battaient dans son esprit pour l'emporter. Il fit à peine attention à Az qui passait entre eux deux, regardant prudemment de l'un à l'autre.
Trop mal à l'aise, Adamaï finit par rompre le silence. « Écoute, je savais que tu le prendrais pas bien. J'ai essayé d'expliquer ça à Phaeris, je lui ai dit d'attendre au moins de pouvoir en discuter avec toi avant de prendre une décision. Mais ça n'a pas vraiment marché avec la cour, surtout avec Armand, donc il a ignoré ce que je disais et il est parti. »
« Mais pourquoi ? » protesta Yugo. « Il est sensé être le plus sage de nous tous, alors comment ça se fait qu'il a déjà renoncé au seul soutien qu'on peut espérer ? »
« Eh bien, peut-être justement parce qu'il est le plus sage de nous tous. Il est convaincu que les humains sont égoïstes et corrompus, qu'ils sont seulement intéressés par le pouvoir et la richesse. Et l'expérience lui a donné raison jusqu'à maintenant, alors pourquoi insister ? Il est convaincu qu'on perd notre temps on restant ici. Ils vont nous craindre et nous considérer comme des ennemis, peu importe ce qu'on dit et peu importe combien de fois on sauvera le monde pour eux. »
« Les Sadida ne sont pas comme ça. »
« Les Sadida sont isolés, même leurs alliés Cra n'ont pas envie d'avoir à faire à nous. Quand il y aura des tensions à cause de nous, tu peux être sûr que les Sadida nous laisseront tomber à la première occasion. Phaeris ne veut juste pas prendre un risque pareil quand c'est la survie de tout notre peuple qui est en jeu. »
« Et tu es d'accord avec lui ? » demanda Yugo sèchement.
Adamaï fixa son frère avec un air peiné, et il ne dit rien. Yugo comprit immédiatement pourquoi. Il avait le choix entre mentir ou être honnête, et il avait bien compris que Yugo serait déçu et blessé dans les deux cas, alors autant ne rien dire.
« Donc, » continua Yugo en faisant un gros effort pour rester calme. « Pourquoi tu es encore ici ? Pourquoi tu n'es pas parti avec Phaeris si toi aussi tu es convaincu que ça ne sert à rien d'insister ? »
Ce fut le tour d'Adamaï d'être blessé, et Yugo regretta immédiatement ses mots quand il sentit l'amertume et le déception de son frère à travers leur lien mental. Il réalisa comme il était inutile qu'ils se disputent, ils étaient tellement connectés qu'échanger des paroles blessantes revenait à se faire du mal à eux-mêmes.
Mais peu importe, Yugo pouvait bien regretter ses paroles, il ne pouvait pas pour autant les faire disparaître comme par magie.
« Je suis resté pour toi, » dit Adamaï à voix basse. « Je pensais que tu l'aurais compris tout seul. »
« Je suis désolé Ad', » répondit Yugo gentiment. « J'ai pas voulu dire ça comme ça. »
Adamaï lui sourit. « Je sais, t'inquiète pas. Je comprend que tu es en colère parce que Phaeris a décidé sans toi, mais à toi de comprendre que je suis un peu coincé entre vous deux. »
« Bien sûr. Je comprend, » affirma Yugo. Il mit fermement ses deux mains sur les épaules de son frère. « Alors si tu es là avec moi, il faut qu'on essaye. On doit faire de notre mieux pour les convaincre qu'ils n'ont pas à nous craindre. Ça servira peut-être à rien et je suis sans doute stupide de croire qu'on peut y arriver, mais je me le pardonnerai jamais si on essaye même pas. Je veux pas abandonner sans tenter le coup. Tu es avec moi ? »
Le dragon secoua la tête avec un air amusé. « C'est marrant, Phaeris m'a dit que tu réagirais exactement comme ça. Apparemment même dans notre vie d'avant tu étais aussi têtu. »
« Tu ne m'a pas répondu, » insista Yugo. « Tu es avec moi ? »
Adamaï le regarda droit dans les yeux, et Yugo connût la réponse avant même qu'Adamaï ne dise le moindre mot. « Je suis avec toi. De toute façon tu te met toujours dans des situations impossibles, et y'a que là qu'on s'amuse. Je te suivrai à travers le feu et les flammes s'il le faut, parce que peu importe toutes les bêtises que tu arrives à dire, tu es quand même mon frère. »
Yugo lui sourit chaleureusement. « Merci. Ça compte beaucoup pour moi. »
« Même si... je dis surtout ça parce que je suis immunisé au feu et aux flammes. Ça aide. »
« Oh. Je suppose qu'il va falloir faire avec. »
Ils se sourirent un peu bêtement pendant un moment, et Yugo réalisa à quel point Adamaï lui avait manqué pendant les quelques mois qu'ils avaient passé séparés. Même si Adamaï avait son petit caractère colérique et pouvait parfois faire de son mieux pour être le plus agaçant possible, le jeune Eliatrope savait qu'il n'y avait personne au monde sur qui il pouvait compter davantage que son dragon de frère.
« Le Prince nous attend, je crois, » fit Adamaï pour briser le silence.
« Oui, plus vite on s'occupera de ça, plus vite on en sera débarrassés. Allons-y. »
Ils prirent la direction vers laquelle le Prince était parti, suivis de près par Az.
« Quand même, » dit Adamaï. « S'ils pouvaient nous envoyer un monstre bien vicelard à la place de leurs questions, ce serait déjà plus dans notre cordes. »
Yugo secoua la tête avec un air amusé. « Arrête, c'est pas notre procès que je sache. Ils vont nous poser des questions, on va leur répondre honnêtement et essayer de leur laisser une bonne impression. Tu penses pouvoir faire ça ? »
« Oh bien sûr, mais c'est pas du tout comme ça que ça va se passer. Mais promis, je ferai de mon mieux pour me retenir te de dire 'Je te l'avais bien dit'. »
Yugo sourit malicieusement. « C'est pas un problème, parce que si tu veux vraiment leur laisser une bonne impression, le mieux c'est encore de te taire. »
Le garçon pouffa de rire en voyant l'air vexé de son frère, et il ne fut pas surpris quand Adamaï lui sauta dessus.
Le Prince Armand les attendait patiemment un peu plus loin. Ça n'était pas facile de le surprendre, mais tout de même, il leva un sourcil quand au lieu des deux personnes qu'il attendait, il vit se précipiter vers lui une traînée bleue suivie d'une traînée blanche. Il ne bougea pas tandis que les deux frères s'écrasaient au sol et glissaient jusqu'à ses pieds, sans arrêter de se battre.
« Tout va comme vous le souhaitez ? » demanda Armand poliment. « Quand je vous ai laissés seuls c'était pour que vous ayez une plaisante discussion entre frères, pas un pugilat. »
« Oui oui, tout va bien, » répondit Yugo, la voix rauque car Adamaï s'accrochait à son cou et pressait le bras contre sa gorge. « C'est juste que mon frère... a du mal... à accepter la critique ―Ouch ! »
Yugo glapit de douleur et ses côtes firent un bruit inquiétant quand Adamaï y enfonça brusquement son coude. Il y eut un flash bleu et un bruit d'orage, et le dragon fut violemment éjecté contre le mur.
« Arrête, c'est bon maintenant, » ordonna Yugo en levant la main. « On terminera ça plus tard. » Le jeune Eliatrope se releva et épousseta ses vêtements. Puis il leva des yeux innocents et candides vers Armand qui les regardait toujours, l'air confus. « C'est bon, on est prêts. »
« Bien ! Suivez-moi donc. »
Le petit groupe arriva rapidement devant une grande double porte gardée par plusieurs gardes Sadida. Elle s'ouvrit et Armand invita les deux frères à entrer à l'intérieur.
« Ah, en fait, je te l'avais bien dit, » railla Adamaï. « Pas un procès, bien sûr. Ils ont seulement un juge et un jury, et peut-être même un bourreau dans la pièce à côté, mais je suis sûr qu'il n'y a aucune raison de s'inquiéter. »
La décoration Sadida faite de lianes et de fleurs spectaculaires n'arrivait pas vraiment à cacher la vraie fonction de la grande salle. Une grande tribune circulaire occupait l'essentiel de l'espace, avec deux petites chaises en plein milieu, manifestement prévues pour eux. Les deux douzaines de personnes assises autour fixèrent les jumeaux en même temps et Yugo déglutit, soudainement mal à l'aise.
Le garçon ne connaissait qu'une petite partie des présents. Le Roi Sheran Sharm bien sûr, mais aussi le chambellan Touffedrue, Maître Joris, et la Matriarche Beranziah étaient là. Yugo avait rencontré rapidement la chef des Cra pendant la préparation de la bataille contre Nox. Il n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait là avec quelques autres Cra, mais cela voulait sûrement dire que la situation était plus sérieuse qu'il ne l'aurait pensé.
Ce n'était pas exactement le jeu d'enfant qu'il avait espéré.
Merci à tous pour les commentaires et les retours, ça fait bien plaisir ! J'ai pas mal traîné pour traduire ce chapitre et j'en suis désolé. Par manque de temps, et parce que la priorité est toujours à faire avancer la version anglaise, c'est plus compliqué que je le voudrais. Mais ça avance ! :)
