Coucou tout le monde !

Je remercie encore tous ceux qui ont laissé des reviews pour le prologue. Voici le premier chapitre. C'est un chapitre d'introduction et ça peut peut-être paraître un peu long, mais que voulez-vous, il faut bien mettre en place le cadre général de l'histoire.

Voilà, voilà.

Bonne lecture

Peaseblossom

Disclaimer : Tout est à JK Rowling


Chapitre 1

Le vent de la liberté

Drago Lucius Malefoy, vous êtes autorisé à sortir de la prison magique d'Azkaban à dater du vendredi 10 décembre 2004. Votre peine de dix ans d'emprisonnement a été commuée en peine de six ans ferme, suivie d'une période de liberté sous tutelle de cinq ans, accordée par le Magenmagot, sous l'autorité d'Hermione Jean Granger, directrice-adjointe du département de la Collaboration Magique Internationale. Le moindre écart de conduite vous vaudra la réintégration immédiate et définitive de votre cellule d'Azkaban.

Cet ordre invalide toute déclaration officielle antérieure.

Fait à Londres,

le 9 décembre 2004

Daren Law,

Directeur du département de la Justice magique,

membre du Magenmagot

Libre. Il était libre. Presque, en fait. Mais il avait l'esprit trop vide, trop ahuri, pour comprendre la nuance. Ses yeux gris, sans chaleur et sans vie, fixèrent avec une incrédulité folle l'ordre officiel, que lui tendait avec un mépris non dissimulé le directeur de la prison. Ce banal morceau de parchemin, filigrané aux armes du Ministère, suffisait à lui rendre la liberté qu'on lui avait volée, six ans plus tôt.

Le directeur, un homme sec, aux petits yeux mauvais profondément enfoncés dans leur orbite, aboya quelque chose qu'il ne comprit pas. Peut-être que cela ne voulait rien dire, en fait. Il secoua la feuille, avec une grimace de méchanceté.

D'une main tremblante, Drago s'empara du précieux document. Il le serra contre sa poitrine émaciée, abasourdi. Il était libre.

Deux geôliers entrèrent en coup de vent dans le bureau. Ils lui administrèrent une bourrade mauvaise, qui réveilla la douleur dans ses membres, perclus de coups et de blessures. Un son rauque s'échappa de sa gorge. Ils lui firent traverser ses couloirs, descendre des escaliers, passer des portes bardées de fer et ils se retrouvèrent à l'extérieur.

Il faisait froid. Abominablement froid. Des bourrasques de neige dure balayaient l'île où se dressait la sinistre prison d'Azkaban. La mer déchaînée s'écrasait en rugissant sur les rochers, explosait en nuages d'embruns qui étaient autant d'aiguilles de glace fichées dans sa peau. Il se mit à trembler. Irrépressiblement. Il ne portait que l'uniforme réglementaire de la prison : un pantalon presque noir en lambeaux et une veste presque grise en morceaux, qui ne le protégeaient en rien du froid polaire. Bien sûr, personne ne lui aurait donné une cape.

Une main rugueuse enserra son poignet, celui qu'il s'était foulé en tombant quelques jours plus tôt, et que personne n'avait jugé bon de venir soigner. Il manqua hurler, mais son cri s'étouffa dans sa gorge, alors que la désagréable sensation du transplanage le comprimait de toute part. Les couleurs dansaient, tourbillonnaient autour de lui. Il se sentit agressé. Pendant six ans, il avait vécu dans une grisaille obstinée. Tout ce rouge, ce bleu, ce blanc, ce jaune qui l'assaillaient d'un coup l'abrutissaient, lui donnaient la migraine.

Ça ne dura pourtant que quelques secondes. Ses pieds mal chaussés retrouvèrent le sol avec une brutalité qu'il avait oubliée. Ses jambes le lâchèrent et il s'écroula sur un carrelage froid en damier noir et blanc. Le sang battait à ses tempes comme un tambour fou. Son poignet irradiait de douleur jusque dans son cou. Une bile amère remonta dans sa gorge, lui brûla l'œsophage. Son champ de vision était maculé de taches rouges. Trois paires de pieds stationnaient non loin de lui. Haletant, il leva la tête.

Deux hommes et une femme se tenaient devant lui, tous portaient la même cape brodée d'un grand M en fil d'or. L'un des hommes, grand et athlétique, lui jeta un regard méprisant en contenant mal un reniflement de dégoût. L'autre, petit et bedonnant, lui jetait des regards craintifs. Seule la femme semblait sereine, quoique légèrement tendue. Son pied, glissé dans un escarpin à talon haut, cadençait un rythme effréné. D'une main, elle lissa un pli invisible sur sa jupe de tailleur noire, de l'autre, elle serrait convulsivement l'anse d'un attaché-case de cuir. Ses cheveux étaient enroulés en un chignon vite fait bien fait. Un éclair de lucidité lui superposa l'image d'une jeune fille aux cheveux bruns et touffus, insupportable Miss-Je-Sais-Tout à Poudlard. Granger.

Il se souvint alors de son ordre de libération, serré contre son cœur. Sur le moment, il n'avait pas compris, pas envisagé... que Granger serait sa tutrice. L'odeur enivrante de la liberté lui avait fait oublier tout le reste. Elle devient bien rire maintenant, de ce qu'il était devenu. Voulait-elle l'humilier comme il l'avait fait autrefois ? Lui faire payer toutes ces années d'insultes et de coups bas ?

Elle le dévisagea un long moment. Son regard coula sur lui. Puis un éclair de colère zébra ses pupilles mordorées.

« Peut-être que l'on peut clore cette affaire et rentrer chacun chez soi ? proposa le petit homme bedonnant en jetant un regard incertain à Drago.

– Hermione, êtes-vous bien sûre de ce que vous faites ? interrogea froidement l'autre homme. Cet homme est dangereux. »

Il darda sur lui un regard froid et calculateur qui remua quelque chose qui ressemblait à de la peur dans l'esprit de Drago.

« Pour la troisième fois aujourd'hui, Daren, je vous répète que ma décision est irrévocable. »

Sa voix, teintée d'exaspération, était plus grave que dans son souvenir. Plus apaisante, à bien des égards. Plus assurée aussi. Granger était devenue une femme. Et lui était devenu une bête.

Il se releva maladroitement. Aussitôt, les deux hommes brandirent leur baguette vers lui. Granger leva les yeux au ciel.

« Vous ne voyez donc pas qu'il est désarmé ? Que voulez-vous qu'il vous fasse ? »

Aucun des deux hommes ne baissa la garde, le regard, plus ou moins assuré, rivé sur lui. Granger soupira.

« Donnez-moi ce foutu papier, Oswald, que je le signe et qu'on n'en parle plus. »

Ledit Oswald hésita, puis baissa sa baguette et se mit à fouiner dans une chemise en carton rouge. Il en tira un parchemin qu'il tendit à la jeune femme. Elle le parcourut rapidement du regard, acquiesça pensivement puis prit la plume que lui tendait le petit homme et signa précipitamment. Drago avait l'impression d'assister à une transaction dont il était l'objet. Les formalités remplies, elle se tourna de nouveau vers lui.

« Hermione... tenta de nouveau Daren.

– C'est inutile, Daren, je ne changerai pas d'avis, répéta-t-elle. Rassurez-vous, tout se passera bien. »

Du regard, elle les enjoignit à quitter la pièce. Celui qui avait amené Drago avait déjà disparu. Comme le dénommé Daren ne faisait pas mine de bouger, le visage hautement suspicieux, elle se fit plus insistante. C'est Oswald, certainement pressé d'échapper à l'ambiance pesante, qui initia le mouvement. Quelques secondes plus tard, il se retrouvait seul avec Granger.

Elle le dévisagea sans façon et sans politesse. De nouveau, un éclair de colère brilla dans son regard.

« Merlin, qu'ont-ils fait de toi ? » murmura-t-elle.

Sa voix était étonnamment posée. Neutre. Il s'était attendu à de l'ironie au moins. Il lui jeta un regard mauvais et lui répondit d'un grognement rauque. Cela faisait si longtemps qu'il avait parlé, qu'il n'était pas certain de savoir encore faire fonctionner ses cordes vocales. Pourtant, il aurait voulu lui envoyer une réplique bien sentie. Comme avant.

Elle lui tendit une cape violette, comme celle qu'elle portait. Il la regarda avec suspicion, comme s'il craignait qu'elle ne lui eût jeté un sort pour l'étouffer.

« Ce n'est qu'une cape », se moqua-t-elle.

Il inspira un grand coup.

« On ne sait jamais avec toi, Granger », articula-t-il avec difficulté.

Sa voix était sèche, éraillée, minérale. Il ne s'y reconnut pas.

« Enfile-la, l'encouragea-t-elle. Il fait vraiment froid dehors. »

Il obtempéra. Le velours épais et doublé lui procura aussitôt une intense sensation de chaleur. Pour la première fois depuis très longtemps, il aurait pu dire qu'il était presque bien. Et ça le tuait de le devoir à l'ex-Gryffondor.

« Allez viens. »

Elle se dirigea vers une porte qu'il n'avait pas remarquée. Elle sortit sans chercher à savoir s'il la suivait. Il se demanda quel tour Merlin comptait lui jouer. Pourquoi le sortir de prison, si c'était pour le jeter en pâture à son souffre-douleur de collège ?

Il partit sur ses traces. Il atterrit dans le grand hall du Ministère. L'immense pièce baignait dans une demi-pénombre bleutée. Un immense sapin de Noël, décoré de lucioles et de guirlandes multicolores, avait été dressé non loin des ascenseurs. La fontaine était toujours là, froide et austère, mais une âme espiègle avait glissé des bonnets de père Noël sur les statues. Granger l'y attendait, nonchalamment appuyée contre un guichet de renseignements fermé. La monumentale horloge du hall indiquait 18h45.

Elle se dirigea vers l'entrée visiteur, un ascenseur déguisé en cabine téléphonique. Il se demanda pourquoi. Granger travaillait au Ministère, après tout. Elle n'avait aucune raison de passer par là. Elle passa les doubles portes de verre et d'un hochement de tête, l'engagea à faire de même. Les portes se refermèrent sur eux avec un léger son de clochette. La proximité de la jeune femme le dérangea. Autrefois, tout était simple. Elle le haïssait, il la haïssait, point final. Mais la donne avait changé. Et il lui en voulait de brouiller les cartes. D'avoir foutu en l'air tous ses repères. Déjà qu'il n'en avait pas beaucoup. Il n'arrivait pas, il ne voulait pas lui être reconnaissant. Il ne voulait pas admettre qu'il avait une dette envers elle.

L'ascenseur se mit en marche. Il glissa le long de rails tordus sur plusieurs mètres. Puis il bondit imprévisiblement vers le haut. Il s'immobilisa une poignée de secondes plus tard dans une secousse.

Ils se trouvaient dans une rue désertée, le long de bâtiments de bureaux couverts de graffitis. Granger sortit et lui tint la porte. Il faisait noir. Quelques flocons de neige tourbillonnaient autour d'eux, à la lumière d'un lampadaire solitaire.

Soudain, un flash argenté l'aveugla. Un bref éclat de rire retentit.

« Espèce de... » pesta Granger.

Elle n'eut pas le temps de finir. Le plop ! d'un transplanage la coupa. Drago se tourna vers elle. Son visage était crispé de colère. Une bourrasque polaire balaya la neige. La baguette de Granger émit des étincelles rouges. Elle soupira lourdement et lui tendit la main.

« Allons-nous en. »

Il hésita. Puis il s'empara de la main tendue. Il ne comptait pas rester sous la neige toute la nuit. De nouveau, la désagréable sensation du transplanage le saisit au corps.

Ils atterrirent sur une épaisse couche de neige. Il en déduisit qu'ils n'étaient plus à Londres. Les flocons tombaient plus dru. Malgré la cape fournie par Granger, Drago trembla de froid. Il serra poings et dents pour les empêcher de trembler. Ils se trouvaient sur une petite colline. Un petit village se tassait frileusement autour d'une église, non loin. Granger prit sa direction. Il lui emboîta le pas. La neige crissait sous ses pas. Quelques arbres enneigés gémissaient sur le chemin. Enfin, après quelques minutes de marche, ils atteignirent les premières maisons. La jeune femme bifurqua à droite.

Tout était désert. Le silence troubla Drago. Il n'y était plus habitué. A Azkaban, il y avait toujours du bruit. Des gémissements, des pleurs, des cris, des coups, des rires sardoniques. La présence bruyante et oppressante de la folie et de la cruauté.

Ils s'arrêtèrent devant un portail de fer forgé qui s'ouvrit tout seul. Ils remontèrent une petite allée. Le jardin n'avait pas l'air d'être entretenu. Dans le fond, une grande maison dressait sa masse sombre et froide. Les quelques marches d'un perron menaient à une grande porte à double battant. Granger fouilla dans son sac et en sortit un trousseau de clefs. Elle glissa une clef qui cliqueta dans la serrure. Ils entrèrent dans la maison.

Il faisait très sombre. Granger donna un coup de baguette et une lumière douce et chaleureuse inonda le vestibule. Un escalier partait vers l'étage. A droite et à gauche s'ouvraient des couloirs annexes qu'il supposa mener vers les pièces à vivre. Il faisait chaud ici. Il ne s'y attendait pas vraiment. Le manoir où il avait grandi était plutôt réfrigérant et Azkaban... et bien... ce n'était pas franchement un modèle de confort et de chaleur. Il n'y avait guère qu'à Poudlard qu'il avait connu une telle sensation de sécurité qui semblait se dégager des murs-mêmes.

« Tu ne comptes pas rester planté là toute la nuit ? »

La voix amusée le tira de sa contemplation. Il n'avait pas remarqué que Granger s'était éloignée. Elle se tenait sur la deuxième marche de l'escalier, une main posée sur la rambarde. Il la fusilla du regard. Elle leva les yeux au plafond et commença à monter. Il la suivit à contrecœur.

Elle le mena jusque dans un petit couloir garni d'appliques végétales. Elle ouvrit une porte sur la gauche et s'effaça pour le laisser entrer.

« Bienvenue chez toi, annonça-t-elle. Il doit y avoir des vêtements plus ou moins à ta taille dans la penderie. La salle de bain est attenante. Tu y trouveras de quoi te laver et te raser. »

Drago était abasourdi. Comment pouvait-elle lui offrir de vivre avec elle, dans une chambre pareille, alors que le matin-même, il croupissait à Azkaban ? Ce devait être une mauvaise blague.

La pièce était spacieuse, déclinée dans différents tons de bleu mêlés d'argent. Il y avait une grande fenêtre qui donnait sur le jardin plongé dans le noir. Juste en dessous s'étendait lascivement un divan couvert de coussins moelleux. Un grand lit trônait contre un mur, tendu de draps immaculés. Une petite table de chevet à tiroir lui était accolée. En face, des portes coulissantes fermaient probablement la penderie mentionnée par Granger. Il y avait aussi quelques étagères vides et une ou deux aquarelles accrochées au mur.

« Je te laisse t'installer, reprit Granger. Descend me voir quand tu seras plus présentable. J'essayerai de t'arranger... ça. »

Elle désigna sa joue de la main. Puis elle tourna les talons.

« Granger », l'arrêta-t-il.

De nouveau, sa voix ne lui sembla pas naturelle, sépulcrale. Elle se retourna, étonnée.

« Je te déteste », cracha-t-il.

Un sourire narquois étira ses lèvres.

« Moi aussi, Malefoy. Moi aussi. »

Et elle disparut, sans se retourner. Il contempla un long moment le couloir. Il y avait quelque chose de pas net dans cette histoire. Il se fiait aveuglément à son instinct. A Azkaban, c'était la seule chose sur laquelle il pouvait compter pour survivre. Il haussa les épaules. Entourloupe ou pas, il ne saurait pas ce qu'on lui voulait en restant planté au milieu du couloir. Autant profiter des avantages de sa nouvelle situation avant que tout ne parte en fumée.

Il entra dans la chambre. Une odeur diffuse de lavande flottait. C'était plutôt agréable. Il faisait chaud aussi. Il se débarrassa de la cape que lui avait donnée Granger. Ce n'est qu'à ce moment qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas lâché son ordre de libération. Le parchemin était froissé et humide. L'encre avait coulé çà et là. Il le posa sur la table de chevet avec un soin proche de la vénération. Il résista à l'appel tentateur du lit et jeta un œil dans la penderie. Rien d'exceptionnel. Une paire de chemises et autant de pantalons, quelques paires de chaussettes et des sous-vêtements, le tout dans des couleurs neutres. Enfin, après six ans en prison, il n'était pas en mesure de faire le difficile. Il attrapa trois bouts de tissu et se dirigea vers la salle de bain.

Il posa les vêtements dans un coin et s'approcha du lavabo. Il y avait un miroir juste au-dessus. Ce qu'il vit lui aurait fait peur autrefois. Mais ce qu'il voyait n'était que le reflet de ce qu'il avait deviné en observant les autres prisonniers. Ses cheveux blonds, trop longs et crasseux, lui tombaient sur les yeux. Une barbe miteuse lui mangeait les joues. Sa peau était grise de saleté. Une étincelle de folie brillait dans son regard bleu. Il avait un œil au beurre noir et une vilaine plaie barrait sa joue droite. Inconsciemment, il porta la main à sa blessure. Cadeau d'un geôlier. Ce jour-là, il avait refusé de descendre pour la promenade quotidienne. La réponse ne s'était pas fait attendre.

Il se débarrassa de ses haillons et se glissa sous la douche. Il avait oublié la douceur de l'eau chaude coulant sur sa peau. Ses muscles noués se détendirent. Il avait presque l'impression de redevenir humain. Il frotta sa peau sale. L'eau noire qui tourbillonnait dans le bac de douche le débarrassait autant de sa crasse que des marques de son humiliation. Ses blessures piquaient, protestaient mais il s'en moquait. Il se savonna plus fort, comme si le fait de les frotter pouvait les faire disparaître. Quand il s'estima suffisamment propre, il sortit dans un nuage de vapeur. Il se rasa, se brossa les dents avec un contentement indescriptible et s'habilla. Tout était trop grand pour lui. Le pantalon lui tombait sur les hanches. Les manches de la chemise étaient un peu trop longues mais il régla le problème en les roulant sur ses avant-bras. Il rejoignit sa chambre, espérant y trouver au moins une ceinture qui lui donnerait un peu moins l'air d'un misérable habillé par charité. Il semblait que Granger avait pensé à tout.

Vêtu à sa convenance, il se laissa tomber sur le lit et contempla le plafond. Il sentit une légère torpeur l'envahir. Il ferma les yeux. Depuis combien de temps n'avait-il pas eu une vraie nuit de sommeil ? Il redoutait tellement de dormir avant. Peur que son geôlier n'en profite pour ''oublier'' de lui apporter son repas. Peur des cauchemars que lui renvoyaient les cris des autres. Peur des ombres cachées dans les replis de son esprit. Peur de ne jamais se réveiller. Mais que risquait-il à présent ? Si Granger avait voulu le tuer, elle n'aurait pas attendu qu'il prenne une douche pour cela. Granger. Mais qu'est-ce qui lui prenait à celle-là, de venir s'incruster dans sa vie comme ça, sans crier gare ?

Un miaulement agacé le tira de sa rêverie. Il ouvrit les yeux. Un énorme chat orangé le dévisageait de ses grands yeux jaunes. Le chat de Granger. Il se souvenait l'avoir vu traîner dans les couloirs de Poudlard.

« Tu es toujours en vie, toi ? La belette ne t'a pas achevé ? »

Le chat continua de le dévisager, l'air blasé. Il miaula encore.

« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux ? »

La queue du félin se balança de droite à gauche. Le chat fit demi-tour et trottina jusqu'à la porte. Là, il se tourna vers lui et miaula de nouveau.

« OK, je te suis, » soupira-t-il.

La boule de poils miaula de satisfaction. Drago, lui, ne comprenait pas pourquoi il parlait et se laissait dicter sa conduite par un stupide animal. Il lui fit faire le chemin inverse de celui qu'il avait tracé plus tôt avec Granger. Il se retrouva au rez-de-chaussée, dans le vestibule. Le chat tourna à droite. Il le suivit. Tout au fond, il devina la présence d'un salon. Mais le félin disparut derrière une porte à gauche. Il fit de même. C'était un bureau. Granger s'y trouvait assise, une paire de lunettes rectangulaires noires sur le nez. Elle leva les yeux en l'entendant entrer. Le chat se frotta contre ses jambes.

« Merci Pattenrond. »

Elle le gratta derrière les oreilles et l'animal ronronna de plaisir. Elle retira ses lunettes et se leva.

« Viens, » ordonna-t-elle simplement.

Drago commençait à en avoir assez de se faire balader de droite à gauche. Ils se retrouvèrent dans une toute petite infirmerie.

« Assieds-toi. »

Rongeant son frein, il obtempéra. Elle saisit son poignet foulé et il grimaça de douleur. Il la vit tressaillir à la vue de la Marque des Ténèbres, mais elle dissimula ses pensées sous un parfait masque de rigueur professionnelle. Elle l'examina attentivement, tirant sur les doigts et faisant jouer les articulations. Elle tira sa baguette et jeta un sort. Une large bande s'enroula fermement autour de son poignet, presque jusqu'au coude. Puis elle fit pivoter sa tête vers elle et jeta un œil à sa blessure. Elle fit de nouveau jouer sa baguette et un éclair vert très clair en jaillit. Il sentit sa joue chauffer. Il voulut y porter la main, mais elle l'en empêcha d'une pichenette.

« Pas touche. »

Elle fouilla dans des placards garnis de miroir et finit par attraper une fiole emplie d'un liquide violet. Elle lui fourra dans les mains, lui ordonnant de l'avaler puis se remit à fouiller. Il grogna. La potion avait un goût infect mais il se força à ne rien recracher. Comment un truc aussi dégoûtant était censé faire du bien aux gens ? Granger s'approcha avec un petit pot de pommade malodorante. Il eut un mouvement de recul.

« Ne fais pas l'enfant. »

Il fronça le nez quand la préparation entra en contact avec sa peau.

« Ferme l'œil, idiot.

– Idiote toi-même.

– Ah, tu as enfin retrouvé ta langue.

– Mais toi, tu n'as jamais perdu la tienne. »

Ses lèvres esquissèrent un sourire. Puis son regard chocolat glissa dans son cou et ses traits perdirent toute trace d'amusement.

« Enlève ta chemise. »

Le visage de Drago s'assombrit et il refusa tout net. Il croisa les bras sur sa poitrine, dissimulant mal une grimace de douleur.

« Ne sois pas stupide, s'il te plaît. Enlève cette chemise.

– Non. »

Elle soupira contrariée. Elle se planta devant lui, le défiant ouvertement. Il soutint son regard. Lui aussi était têtu. Elle secoua la tête. Elle agita sa baguette et il perdit le contrôle de ses membres.

« La garce ! » jura-t-il intérieurement, incapable de faire le moindre geste.

Elle lui décroisa les bras et entreprit de déboutonner sa chemise auquel elle jeta un sort en passant. Il la fusilla du regard. C'était tout ce qu'il était en mesure de faire à l'instant. Il détestait ce sentiment d'impuissance qu'il n'avait que trop connu en prison. Mais Granger poursuivait son opération de déshabillage. Le tissu glissa sur ses épaules. Plus le vêtement laissait place à la peau nue, et plus le visage de la jeune femme se fermait. Elle laissa la chemise tomber sur une console, à côté d'une énorme bouteille d'alcool modifié. Elle l'observa un long moment, et il continuait de l'assassiner du regard. Elle finit par le délivrer du sortilège.

« N'y pense même pas ! menaça-t-elle alors qu'il tendait le bras pour récupérer sa chemise.

– Pourquoi Granger ? La vue te plaît tant que ça ? fulmina-t-il. C'est vrai qu'avec Weasley, tu ne dois pas t'amuser tous les jours. »

Il avait des ecchymoses plus ou moins bleus, des coupures sanguinolentes et des traces de brûlure sur tout le torse. Il savait parfaitement que ce n'était pas beau à voir. Il s'était vu dans le miroir. Pourtant, elle n'avait pas l'air horrifiée, juste très en colère. Elle passa derrière lui pour constater les dégâts dans son dos. Elle ignora délibérément l'allusion à la belette et marmonna :

« Dans tes rêves. Tu es maigre comme un clou. »

Elle avait raison. Ses côtes saillaient misérablement et la lumière faisait danser leurs ombres affreuses sur sa peau pâle.

« Qu'est-ce que tu croyais ? Azkaban, ce n'est pas un quatre étoiles. »

Elle gronda quelque chose qu'il ne comprit pas. Il sentit sa main fraîche suivre les contours d'une brûlure sur son épaule droite et il se raidit. Il bondit de son siège et recula vers la porte.

« Ne touche pas à ça ! » siffla-t-il.

Elle soupira, agacée.

« De quoi as-tu peur ? Je ne compte pas te faire de mal. »

Il recula d'un pas, le regard rivé à celui de la jeune femme.

« Pourquoi tu fais ça ? Je suis dangereux, je pourrais te tuer.

– Et quand je serais morte, qu'est-ce que tu feras ? Tu tiens tant que ça à retourner à Azkaban. »

Il garda le silence mais ne recula pas. Elle avait raison. Encore. Il ne voulait pas retourner à Azkaban.

« Assieds-toi, s'il te plaît. »

La volonté le fuyait. Une part de lui aurait voulu lui tenir tête, la défier, mais il n'en avait plus la force. L'ombre de la prison planait trop près de sa tête. Trop menaçante et oppressante. Il ne voulait pas y retourner. Mais sa liberté ne tenait qu'à Granger, et il ne faisait que le remarquer. Il obéit.

Elle jeta quelques sorts et sa peau chauffa. Elle passa face à lui. Il la fixa sans trop la voir.

« Rentre-toi ça dans le crâne : je ne suis pas ton ennemie. Oublie ce que nous avons été. Tu as besoin de moi.

– Granger, pourquoi tu m'as fait sortir d'Azkaban ? »

Sa voix était faible et il n'aimait pas ça. Mais il remarqua tout de suite que Granger paraissait gênée, presque troublée par sa question.

« Maman ! s'écria une voix.

– J'arrive ! On verra ça plus tard, promit-elle à Drago en lui tendant un autre pot de pommade. Tiens, à appliquer trois fois par jour pendant une semaine. »

Elle quitte l'infirmerie au pas de course, ne laissant d'elle qu'un vague parfum boisé. Il resta assis. Quelque chose s'agitait en lui. Oublier ce qu'ils avaient été. Des ennemis. Des adversaires dans une guerre qui les dépassait. Une prisonnière et un tortionnaire. Ses hurlements abominables peuplaient encore ses cauchemars. Mais au bout du compte, une héroïne et un vaincu. L'orage gronda dans sa tête. Elle pouvait avoir de belles paroles, mais elle n'avait pas passé six ans en enfer.

Il récupéra sa chemise. Il se demanda pendant deux secondes pourquoi elle était à sa taille avant de se souvenir que Granger lui avait jeté un sort de rétrécissement. La douleur bourdonnante et lancinante dans ses membres s'était considérablement estompée. Il empocha la petite boîte de pommade ronde et sortit. Le parquet du bureau de Granger gémit sous ses pieds. Des voix joyeuses résonnaient depuis ce qu'il avait deviné être le salon. Il se souvint de la voix enfantine qui avait crié ''Maman ! '' et soupira. Il aurait dû se douter que Granger ne vivait pas seule, avec une maison pareille... Mais il ne s'attendait pas à ce qu'elle ait des enfants non plus. Quoi qu'il en soit, elle n'avait pas perdu de temps.

« Va te laver les mains. Tu m'expliqueras après.

– Oui, Maman. »

Une petite fille déboula, comme une étoile filante, ses longs cheveux blonds virevoltant derrière elle. Elle passa sans le voir. Il estima qu'elle devait avoir cinq ou six ans. Granger apparut à son tour, sereine, un manteau framboise dans une main, un bonnet et une écharpe beige dans l'autre. Un sourire tendre ornait ses lèvres. Elle rejoignit le vestibule et il l'y suivit. Pensivement, elle accrocha les vêtements à une patère. Il s'appuya contre le mur.

« C'en est presque décevant », se lança-t-il.

Elle se tourna vers lui, surprise. Une légère ombre voila son visage. Elle parut sur la défensive.

« J'avais pensé que Weasley t'aurais déjà fait une demi-douzaine de gamins baveux. Elle n'est même pas rousse. »

Elle se détourna, les traits crispés.

« Je ne vis pas avec Ron. Et Iris n'est pas... vraiment ma fille. C'est une orpheline de guerre.

– Le grand cœur des Gryffondors, je suppose ?

– Sans doute. Mais souviens-toi que sans lui, tu moisirais encore à Azkaban. »

Une ombre, quelque chose de douloureux, couvait de sa voix. Elle avança vers l'autre couloir qui aboutissait à une grande cuisine. Pattenrond était roulé en boule dans son panier, dans un coin de la pièce. Il miaula à leur arrivée. Granger donna un coup de baguette. Assiettes, verres et couverts jaillirent des placards et des tiroirs et s'installèrent avec grâce et ordre sur la table, tandis que Granger s'affairait aux fourneaux.

« Maman ! Maman ! Qu'est-ce qu'on... Maman, il y a un monsieur bizarre. »

Granger sourit. La petite fille était revenue et son sourire s'était très vite transformé en moue dubitative. Elle avait des traits de poupée, de très beaux yeux verts parsemés d'éclats dorés. Ses cheveux d'un blond solaire cascadaient en boucles soyeuses et disciplinées sur ses épaules, simplement retenus par un ruban rouge sombre. C'était une très jolie petite fille.

« Je te présente Drago Malefoy, mon ange. Il va vivre quelques temps avec nous », annonça Granger.

Quelques temps ? Granger avait le sens de l'euphémisme. Ou alors, ils n'avaient pas la même notion du « quelques temps ». Il était quand même censé passer cinq ans sous sa tutelle.

La petite fille le dévisagea avec attention. Il se sentit mal à l'aise. Cela faisait longtemps qu'on l'avait regardé avec... avec quoi, d'ailleurs ? Innocence ? Bienveillance ?

« Je m'appelle Iris, se présenta-t-elle en se redressant fièrement. Drago, c'est un prénom bizarre, non ? »

Son malaise s'envola aussitôt. Il retint un soupir agacé. Cette gamine pouvait se montrer aussi assommante que Granger en moins de deux minutes. Personne ne s'était jamais permis de critiquer son prénom. Il ne répondit pas et s'installa à table. L'odeur qui s'échappait des fourneaux était alléchante, réveillant les crampes dans son estomac. Il n'avait rien mangé depuis la veille, ou peut-être plus. Les jours n'étaient pas faciles à compter à Azkaban. Ni le jour, ni la nuit ne perçait jamais le brouillard. Son ventre émit un affreux gargouillement.

« Tu t'es lavé les mains ? demanda la fillette.

– Iris ça suffit, intervint Granger. Va t'asseoir, s'il te plaît. »

La petite fille obéit et prit place à l'autre bout de la table. Le repas se passa paisiblement, occupé par le babillage de l'enfant et les réponses concises de Granger. Drago mangea avec une lenteur toute calculée. La cuisine de Granger n'était pas exceptionnelle, mais il était tellement bon de retrouver de la vraie nourriture qu'il apprécia chaque bouchée comme s'il s'agissait d'un repas gastronomique. Sans rien dire, et sans qu'il ne lui ait rien demandé, la jeune femme lui resservit une large ration.

Le dessert avalé, la gamine se leva, courut se laver les mains à l'évier et s'approcha de la table avec un grand sourire, les joues rouges. Elle regarda Granger qui lui sourit.

« J'arrive. »

La petite acquiesça puis se tourna vers lui.

« Bonne nuit, Drago ! »

A sa façon de le regarder, les yeux brillants et attentifs, elle attendait une réponse. Il soupira. Pourquoi fallait-il que les enfants fussent si ennuyants. Mais il n'était pas d'humeur à se battre, et surtout pas avec une gamine.

« Bonne nuit, petite, » capitula-t-il.

Elle sembla interloquée, puis une moue boudeuse déforma ses traits.

« Je ne suis pas petite ! »

Et elle tourna rageusement les talons.

D'un coup de baguette, Granger ordonna à la vaisselle de se laver et de se ranger. Il s'attendait presque à ce qu'elle le sermonnât sur sa façon de traiter sa protégée. Mais elle se contenta de lui avancer :

« Tu devrais aller te coucher aussi, Malefoy. Tu as une tête de déterré.

– Je te retourne le compliment, Granger. »

En se détournant, il eut juste le temps de voir passer l'éclair orangé de la fourrure du chat se poser sur les genoux de la jeune femme. Il retrouva sans grande peine le chemin de sa chambre.

Tout en retirant sa chemise, il songea aux derniers événements. Tout lui apparaissait à travers la brume colorée des rêves. Et si tout devait s'évaporer, le matin venu ? Et si ce n'était que divagations de son esprit malade ? Impossible. Comment aurait-ce pu paraître si réel, si concret ? Comment son esprit, privé de tout, aurait-il pu s'illusionner de la sorte ? Une boule d'angoisse se forma dans sa gorge. Et si c'était le cas, pourtant ? Tellement de questions sans réponses valsaient dans sa tête. Pourquoi lui ? Pourquoi Granger ? Pourquoi ?

Il s'allongea entre les couvertures et soupira de contentement. Le matelas épousait les courbes de son dos raidi par les mauvais traitements. L'irrésistible douceur des draps l'enveloppait dans un cocon de coton. Rien à voir avec la planche et la couverture miteuse et trouée de sa cellule. Qu'est-ce qui avait poussé Granger à passer par-dessus sa rancœur pour lui offrir un tel luxe ? Encore une question sans réponse. Ses pensées s'étourdirent. Des morceaux d'idées sans cohérence apparaissaient, disparaissaient, sans laisser de trace. L'esprit embrumé, il sombra dans un sommeil sans rêves.