Bonjour tout le monde !

Me revoici pour un nouveau chapitre. Je tiens à remercier encore une fois très chaleureusement chapou69 et Miss Plume Acide, qui me soutiennent depuis le début (quoique j'avoue que ça ne fait pas longtemps que ça a commencé, mais c'est pas grave ;) ), pour leurs reviews.

N'hésitez pas à me laisser un petit mot.

Bonne lecture !

Bises

Peaseblossom

Disclaimer : Comme d'hab', rien ne m'appartient.


Chapitre 2

Trêve au coin du feu

Ce furent de légers bruits de pas dans le couloir qui l'éveillèrent. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets clos. Mais un trait doré courait sous la porte de sa chambre. Les pas se rapprochaient, dessinant deux ombres dans la lumière. D'autres pas, moins discrets, se firent alors entendre.

« Iris ! Qu'est-ce que tu fais là ? Descends tout de suite !

– Mais Maman, il faut...

– Iris !

Les voix cessèrent de chuchoter et les pas s'éloignèrent. Réveillé, Drago savait que rien ne lui permettrait de se rendormir. Le sommeil fuyait ses yeux grands ouverts sur le plafond. Rien n'avait bougé. Personne n'était venu le chercher, l'arrêter pour le ramener à Azkaban. Il n'avait rien rêvé. Cette assurance lui arracha un soupir.

Il se leva et s'habilla en silence. En étalant les mixtures infectes de Granger sur ses blessures, il remarqua que son poignet était nettement moins douloureux. Des bruits étouffés lui parvenaient du rez-de-chaussée. Des cliquetis. Des rires. Passant comme un fantôme, il sortit, suivit le couloir et descendit les escaliers. Les bruits s'amplifiaient. Il se dirigea vers la cuisine. Il reconnut la voix fluette d'Iris. Quelle que fût l'heure, il semblait que la gamine de s'arrêtait jamais de pépier.

« Ne parle pas la bouche pleine, s'il te plaît, » demanda Granger.

Elle avait l'air fatiguée et sa joue arborait encore une vague marque d'oreiller. Mais elle était habillée de pied en cape, les cheveux aussi touffus qu'à l'ordinaire retenus en queue de cheval. Elle était adossée à l'évier et attendait que son café finisse de passer en glougloutant.

Il remarqua sa voix posée, pleine d'assurance tranquille, malgré un enrouement ensommeillé. Elle ne s'adressait jamais trop sévèrement à l'enfant, mais son ton était toujours ferme. On y décelait sans peine le quelque chose qui dissuade de désobéir.

« Bonjour Malefoy, fit-elle d'une voix égale en le voyant arriver. Café ou thé ? »

Il hésita, légèrement décontenancé. Choisir était un luxe qu'il n'avait plus depuis longtemps.

« Euh... Thé. »

Tandis que la jeune femme mettait une vieille bouilloire à chauffer, la petite fille l'accapara de son bavardage incessant auquel il répondit par monosyllabes. Il s'installa. Une tasse de porcelaine blanche décorée de roses anciennes vola vers lui, ainsi qu'une petite boîte tressée emplie de feuilles de thé. Il sentait très bon.

Granger se versa une quantité abyssale d'un café très noir et odorant. De quoi réveiller un mort. Elle s'installa à table et s'abîma dans la contemplation du liquide noir, tourbillonnant dans sa tasse.

« Maman, je peux avoir un autre toast ? réclama Iris.

– Bien sûr. »

Elle étala une bonne couche de marmelade d'orange sur une tartine et la tendit à la petite fille qui sourit de toutes ses dents.

Des claquements secs cognèrent contre la fenêtre. Il se retourna. Une chouette effraie trépignait de l'autre côté de la vitre. Derrière elle, tout était plongé dans la nuit, mais la neige brillait d'une lueur phosphorescente et fantomatique. Granger se leva et ouvrit la fenêtre. Le froid de l'extérieur s'engouffra dans la cuisine. Iris rouspéta. Drago frissonna. Comme insensible au froid, la jeune femme prit le journal roulé à la patte de la chouette et mit quelques mornilles dans le petit sac de cuir qu'elle portait. La chouette s'envola aussitôt, faisant voler la neige dans la cuisine. La fenêtre se referma dans un claquement sec.

La bouilloire vola en sifflant vers lui et s'absorba dans la préparation de son thé. Une goutte de lait et un sucre. Comme sa mère le lui avait appris. Sa main cessa brutalement de tourner sa petite cuillère. Avant même d'avoir pu la retenir, l'image de sa mère s'était échappée du recoin de son esprit où il l'avait verrouillée à double tour. Si belle, gracieuse et aristocratique. Il la voyait presque dans les volutes aériennes et parfumées qui s'échappaient de la tasse. La seule figure d'amour qu'il eût jamais connu. Son seul véritable regret. Qu'était-elle devenue ? Il avait très envie de le demander à Granger. Pourrait-il la voir ?

L'appréhension le gagna et il avala une gorgée de thé dans l'espoir de faire disparaître le nœud qui se formait dans son estomac. La brûlure du liquide eut au moins le mérite de lui ramener les pieds sur terre.

Granger parcourait le journal des yeux. Elle semblait mécontente.

« Les imbéciles, » lâcha-t-elle.

Elle posa le journal et retourna à son café, préoccupée.

Drago lorgna vers l'édition du matin de la Gazette du Sorcier. En grandes lettres gothiques s'étalait le grand titre du jour : DRAGO MALEFOY EN LIBERTÉ : UN DANGER POUR LA COMMUNAUTÉ SORCIÈRE ? p.9

Son sang se glaça. Il fixa la photo animée de la une du journal. On y voyait une rue minable et une cabine téléphonique vandalisée en arrière-plan. Son visage hirsute, blessé, sale, apparaissait au premier-plan, ahuri. Granger arrivait derrière lui, des éclairs dans le regard. Il se souvint du flash argenté qui l'avait aveuglé la veille. Un photographe.

Une curiosité un peu morbide prit le pas sur le reste et il tendit la main vers le journal. Granger le fixa, sans l'en empêcher. Il alla directement en page 9.

Hier, Drago Malefoy, 23 ans, emprisonné à Azkaban depuis 1998, a été vu sortant du Ministère de la Magie par l'issue réservée aux visiteurs, libre, en compagnie d'Hermione Granger, qui, d'après nos sources, serait la tutrice dudit Drago Malefoy pour les cinq ans à venir. Le détenu avait été reconnu coupable de crime de guerre (voir encadré) aux côtés du Seigneur des Ténèbres, lors de son procès, le 5 juillet 1998. Rappelons qu'Harry Potter lui-même avait plaidé en sa faveur, arguant de son jeune âge et de la menace que faisait peser le Seigneur des Ténèbres sur lui et sa famille. Toutefois, le Magenmagot, reconstitué par le gouvernement provisoire sous l'égide de Kingsley Shackelbolt, avait tenu à ne pas laisser ses crimes impunis. Drago Malefoy a ainsi été condamné, à l'âge de 17 ans, à une peine d'emprisonnement de dix ans.

Pourquoi le Ministère est-il revenu si soudainement sur sa décision ? La rumeur d'une libération imminente qui courait depuis quelques jours avait suscité de multiples mouvements d'opinion un peu partout dans le pays, et même des manifestations sur le Chemin de Traverse. « Je n'ai pas confiance », martelait hier encore Drusilla Navis, mère de famille à Oxford. Pour la plupart, l'incompréhension est grande. Ainsi, Telus Rich, paisible retraité de Glasgow n'a pas hésité à soutenir face à notre correspondant : « Il avait été condamné et ses crimes ont pu être prouvés. Pourquoi le libérer maintenant ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Que le Ministère s'est trompé ? Les gens vont croire qu'on leur a menti, ou pire, qu'on les a pris pour des imbéciles. » Un membre du Ministère, qui a souhaité garder l'anonymat va plus loin encore : « Drago Malefoy a été reconnu comme dangereux. Tout cela va créer un gigantesque mouvement de panique et de mécontentement, qui pourrait bien replonger le pays dans la paranoïa. »

D'autant que cette libération intervient dans un contexte peu favorable, un mois à peine après l'assassinat sanglant d'Armathan Greengrass et de sa femme Maïa, dans leur appartement londonien. Alors que l'enquête piétine, la nouvelle de la mise en liberté sous tutelle de Drago Malefoy relance le débat sur la sécurité. Certes, l'ancien détenu est privé de baguette magique. Mais les raisons de se méfier sont nombreuses.

En premier lieu, l'identité de sa tutrice. Est-elle vraiment la plus qualifiée pour surveiller un ancien Mangemort ? Certains émettent des doutes : « Je ne pense pas, tout héroïne de guerre soit-elle, qu'Hermione Granger soit de taille à s'opposer à la folie d'un homme comme Drago Malefoy », estime Derek Rotgard, sous-secrétaire au bureau de la Régulation des Créatures magiques et ancien collègue d'Hermione Granger. En effet, c'est au sien de ce département que la jeune femme, aujourd'hui âgée de 24 ans, a débuté sa carrière, bénéficiant de son statut de meilleure amie (et peut-être plus) d'Harry Potter. Mais n'oublions pas tous les scandales et affaires douteuses qui entachent déjà cette brève carrière : les polémiques lancées par les lois concernant les elfes de maison, ou encore le dossier Dolores Ombrage, réglé en conseil restreint. Peut-être que cette fois, l'ambition d'Hermione Granger va trop loin ?

En second lieu, la situation psychologique de Drago Malefoy demeure indéterminée. Son état est-il stable ? En l'absence de compte rendu médical, le doute est permis. N'oublions pas ce qu'il est advenu de Sirius Black, après douze ans de prison. Surtout qu'il est bien connu qu'un masque impassible peut dissimuler la folie la plus noire. Peut-on être sûr que la décision de le libérer n'aboutira pas à un drame ?

Quoi qu'il en soit, ni le Ministre de la Magie, ni le directeur du Département de la Justice magique n'ont souhaité répondre à nos questions, et peut-être se justifier auprès des citoyens, ce que nous ne pouvons que regretter à l'heure actuelle.

Rita Skeeter

L'article lui laissa un goût amer dans la bouche. Il reposa le journal et retourna à son petit-déjeuner. Il n'arrivait pas à définir ce qui le dérangeait le plus dans ce ramassis d'insanités. Granger, pensive, se détourna de lui. Pour quelqu'un qui venait de se faire insulter devant toute l'Angleterre par journal interposé, elle le prenait remarquablement bien. Malgré tout le ressentiment qu'il avait accumulé contre elle, il savait que Granger était la personne la plus intègre de la terre. C'était un constat. La qualifier de parvenue était quelque chose d'incroyablement stupide. Mais Rita Skeeter n'était pas réputée être d'une clairvoyance ravageuse...

« Maman, il arrive bientôt Harry ? »

Iris avait fini son repas et gigotait avec impatience. Drago tressaillit à l'évocation du nom de Potter.

« A 9h, comme tous les samedi, trésor, » répondit posément Granger.

Elle termina son café.

« Va préparer tes affaires. Il ne va plus tarder maintenant. »

Ce qu'il y avait de bien avec cette petite, c'était qu'il n'y avait jamais besoin de répéter. Elle bondit joyeusement de son siège et disparut dans le couloir. Drago grignota un toast, tout en regardant au-dehors. Une fine ligne mauve dessinait l'horizon. Des rubans de nuages masquaient les étoiles. La neige étincelait. Il se surprit à trouver cela beau. Ce n'était pas dans ses habitudes de s'émerveiller du paysage.

Granger demeurait silencieuse. Elle jouait avec sa baguette, qui de temps à autre lançait une volée d'étoiles argentées. Bientôt, un son de clochette tinta dans la maison. Granger se leva et disparut à son tour.

« Iris, tu es prête ? »

Il n'entendit pas la réponse. Que lui importait de toute façon ? Il déposa sa tasse et sa cuillère dans l'évier et s'aventura dans le couloir, décidé à rejoindre sa chambre. Il ne savait pas encore ce qu'il y ferait, mais...

Les murmures d'une conversation qui arrivèrent jusqu'à ses oreilles l'arrêtèrent, une main sur la rampe de l'escalier. Il reconnut sans peine la voix de Potter, inquiète.

« Tu es sûre que ça va ? On pourrait exiger des excuses, ce cafard de Skeeter ne t'a pas épargnée. »

La voix de Granger était rassurante. Elle eut même un léger éclat de rire.

« Que veux-tu ? Elle n'a jamais digéré que je l'enferme dans un bocal. Ce n'est pas Skeeter qui m'inquiète. Du nouveau sur cette fuite ? »

Même de loin, Drago put sentir que la conversation prenait un tour professionnel. Il ne savait pas pourquoi il restait là, à écouter une discussion qui ne le concernait pas. Ce n'était pas dans les manières qu'on lui avait inculquées.

« Toujours rien. Ce qui me dérange, c'est qu'on n'était que quatre dans la confidence. Je me refuse à croire que Daren ou Oswald ait divulgué quelque chose. Et dans ce cas, il faut chercher dans le système de sécurité du Ministère. Mais je n'ai ni le temps, ni les moyens...

– Tu ne peux pas être partout, Harry. De toute façon, maintenant c'est trop tard, soupira-t-elle. Tant que ce n'était qu'une rumeur, c'était gérable. Une rumeur reste une rumeur et on peut toujours la démentir. Mais une photo... c'est différent. J'ai accepté sa tutelle pour te rendre service, Harry, mais tu es certain que ça ne va pas trop loin ? »

Potter n'hésita pas une seconde.

« C'est nécessaire, Mione. Il faut qu'on trouve qui a fait ça.

– Alors prie pour que ça marche et rapidement. Je ne voudrais pas que ça tourne mal. »

Potter ne rata pas la note d'inquiétude dans la voix de Granger.

« Qu'est-ce qui ne va pas, Mione ? Il a déjà fait des siennes ?

– Il est arrivé hier ! s'indigna-t-elle. Et il a passé six ans à Azkaban, tu crois qu'il a envie d'y retourner ? Ils l'ont maltraité, Harry. Ils l'ont marqué comme une bête. Sérieusement. Il n'est plus le même. Il... il a changé.

– Il a paru dangereux ou...

– Harry !

– Désolé, déformation professionnelle. Mais dans ce cas, qu'est-ce qui t'inquiète ? La maison a été mise sous protection. »

Le soupir de Granger était éloquent en soi. Mais elle ajouta :

« Ça n'a rien à voir. Tu comprendras quand tu auras un enfant à charge. A ce sujet, comment va Ginny ?

– Plutôt bien, si ce n'est qu'elle me réveille systématiquement à 3 heures du matin pour me dire qu'elle m'aime, qu'elle est heureuse, que...

– Ça va, ça va, je crois que j'ai compris. Plains-toi. Il y en a qui tueraient pour être à ta place.

– Inutile de me le rappeler, » grommela Potter.

Le rire clair de Granger résonna. Au même moment, Iris dévala l'escalier, un sac à la main. Elle passa devant lui, sans le voir.

« Harry ! » s'exclama sa voix fluette.

Drago cessa d'écouter et grimpa quatre à quatre les escaliers. Il se glissa dans sa chambre. Une lumière froide et spectrale lançait des flèches agressives à travers les fentes des volets. Il ouvrit la fenêtre et rabattit les persiennes. Le froid était perçant. Drago serra les dents et referma la fenêtre. Son regard accrocha le disque flou du soleil qui s'élevait lentement, dans un ciel blanc. Il appuya son front contre la vitre froide. Un cercle de buée se dessina. Depuis l'étage, la vue était imprenable. Bois et champs couraient jusqu'à l'horizon. Tout était recouvert de neige. Les maisons du village ressemblaient à des maisons de pain d'épices saupoudrées de sucre glace. Des guirlandes colorées décoraient les balcons, lui rappelant que les fêtes de fin d'année approchaient. Il y avait même un gigantesque sapin dressé au milieu de la place, garni de rubans et de guirlandes électriques.

Il n'avait pas compris grand-chose à la conversation de Granger et Potter. Si ce n'est sans doute que c'était Potter qui avait demandé sa libération sous tutelle. Pourquoi ? Aucune idée. Et qu'apparemment, ça faisait partie d'un plan. Un plan foireux à la Gryffondor, certainement. Un peu de courage, des tonnes de stupidité, et parfois un peu de chance. Se savoir pris dans un engrenage pareil ne le rassurait pas. C'était une perspective peu réjouissante en fait. Douce Circé, pourquoi se trouvait-il impliqué là-dedans ? Il se frappa le front contre la vitre. Un corbeau voleta quelques instants face à la fenêtre et il y vit un mauvais présage.

Soudain, il sentit un étrange chatouillis. Ses vêtements s'ajustaient à sa taille.

« Il va vraiment falloir que je t'emmène faire un peu de shopping. »

C'était Granger. Encore. Sa baguette laissait couler quelques étincelles violettes.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Pas d'agressivité. Juste une grande lassitude.

« Te dire qu'il y a une bibliothèque au fond du couloir si tu t'ennuies. »

Étonnant.

« Je suis dans mon bureau, si tu as besoin de moi. »

Il l'entendit à peine s'éloigner. Il ne savait plus quoi penser de la jeune femme. Elle l'accueillait chez elle, sans un mot de reproche ou de jugement, alors qu'il avait tout fait pour lui pourrir la vie. Toutes ces insultes, tous ces coups bas... Tout cela lui paraissait bien vain à présent. Et il n'était plus tout à fait sûr de vouloir la détester. Elle n'avait pas été si agaçante que ça pour le moment. Sauf quand elle l'avait soigné. Granger et son besoin viscéral de protéger les autres... Il sentait encore sa main dessiner la brûlure de son épaule. Il la connaissait bien. C'était la première. Un A majuscule, incrusté dans sa peau, dans sa chair, dans son âme. Marqué au fer rouge comme une bête, le jour où il était arrivé à Azkaban. Des années noires et horrifiantes, sous le sceau des mauvais traitements, de la haine et de l'oubli. La colère enfla, enfla dans sa poitrine, prête à le submerger tout entier. Cette colère que la faiblesse, le manque, la peur avaient soigneusement cadenassée en lui. On lui avait tout pris. Jusqu'à son nom, à sa dignité. Et sa magie. Sa baguette confisquée, comme un bras arraché. Pourtant, il pouvait la sentir palpiter discrètement contre son cœur. Non, la magie n'était pas morte. Mais elle demeurait emprisonnée en lui, incapable de s'exprimer. Et Merlin, ce qu'elle lui manquait. Il avait passé six ans de sa vie en fantôme, en être inconsistant et amorphe, tout juste bon à servir de défouloir. Et quelque part, il avait besoin de cette fureur, de cette rancœur incontrôlable pour se sentir vraiment de retour dans le monde des vivants.

Il serra les poings et inspira un grand coup. Pourtant, il fallait qu'il garde la maîtrise de cette bête sauvage qui lui hurlait de se venger, de leur faire payer le prix de ces années de souffrance. Un faux pas, et tout s'écroulait. La vie lui offrait une seconde chance. Il fallait être stupide pour la laisser passer.

Finalement, la bibliothèque de Granger lui changerait peut-être les idées. Tout valait mieux que ressasser ces pensées sombres. Il se rendit dans le couloir, passa devant l'escalier et suivit le couloir d'en face.

La pièce dans laquelle il entra était spacieuse et chaleureuse. Un feu ronflait dans la cheminée, preuve que Granger était passée par là. Deux confortables canapés de cuir beige étaient disposés près de l'âtre, entourant une ravissante table basse au plateau marqueté. Entre les deux hautes fenêtres tendues de rideaux cramoisis, une console soutenait un vieux phonographe à large pavillon. Un épais tapis recouvrait le sol et les murs étaient tapissés d'étagères de bois sombre. Il y avait des livres partout. Il était assez étrange de voir cohabiter littératures moldue et sorcière sur les mêmes rayonnages. Des grimoires aux reliures de cuir filigranées dormaient près d'ouvrages de poche. Les manuels scolaires côtoyaient la grande littérature classique anglaise et étrangère, roman, mais aussi théâtre et poésie. Il s'étonna de trouver des livres en français, en italien, en allemand, en russe et en quelque chose qui pouvait être du tchèque. Connaissant Granger, il devinait que si elle possédait ces livres, c'est qu'elle était parfaitement capable de les lire.

Il prit le premier bouquin qui passa à portée de main. Il s'installa et plongea dans les pages un peu jaunies. C'était une curieuse et improbable histoire de scarabée doré, de cryptogramme et de chasse au trésor. Il trouva un peu stupide de se donner tant de mal, quand il suffisait d'employer un niffleur. Les Moldus avaient le chic pour se compliquer la vie.

Il ignora résolument le temps qui passait. Granger n'avait pas installé de pendule et les minutes s'écoulaient au gré des craquements du feu. C'était apaisant. Comme si le temps s'était arrêté. Aussi ne savait-il pas quelle heure il était quand il posa le livre sur la table basse.

La neige s'était remise à tomber. Tout était flou à l'extérieur, plongé dans une brume floconneuse. Un peu comme son esprit. La lecture l'avait apaisé. Il y voyait plus clair. Tant de choses avaient changé. Tant de choses qu'il avait ratées. Peut-être que Granger accepterait de répondre à ses questions ? Il fallait qu'il se mette à la page. Qu'il rattrape toutes les années qu'on lui avait volées.

Trois légers coups frappés à la porte brisèrent sa bulle.

« Malefoy ? »

La porte s'ouvrit sur Granger.

« Granger ?

– Tu viens manger ? »

Elle portait ses lunettes qui lui donnaient un air sévère. Un crayon planté dans les cheveux les coiffait en un pseudo-chignon.

Il se leva sans rechigner. Maintenant qu'on lui rappelait son existence, son estomac commençait à se manifester. Ils rejoignirent la cuisine en silence. Drago s'installa. Quelques secondes plus tard, une assiette fumante atterrit devant lui. La jeune femme s'attabla et commença à manger. Le silence n'était pas très pesant, juste pensif. Il hésita. Puis il songea qu'au pire, elle se contenterait de l'ignorer, comme elle l'avait toujours fait à Poudlard, quand il l'insultait.

« Granger ?

– Mmm ?

– Qui est Ministre de la Magie ?

– Oh. »

Elle n'avait pas l'air si surprise de sa question. Elle répondit avec une lenteur presque dédaigneuse.

« Renald Hawkins. »

A son haussement de sourcils curieux, elle ajouta aussitôt :

« Un illustre inconnu. Un beau parleur qui a connu une ascension politique fulgurante il y a quatre ans, quand Kingsley a annoncé sa démission. Jusque-là, il n'était que sous-fifre aux Usages abusifs de la magie. Son rôle pendant la guerre reste indéterminé mais il a été lavé de tout soupçon par le Magenmagot lors de la seconde vague de procès de décembre 1998. »

Il avait rarement entendu Granger parler avec autant de mépris dans la voix. De toute évidence, elle n'appréciait guère le nouveau dirigeant. L'espace d'une seconde, il se demanda si Potter partageait son avis. Avoir l'antipathie de deux héros de guerre sur le dos quand on faisait de la politique ne devait pas être facile à vivre tous les jours. Pour un peu, il aurait plaint ce... Renald Hawkins. Curieux. Ce nom avait quelque chose de... presque familier. Comme si... comme s'il l'avait déjà entendu. Mais il pouvait se tromper et il balaya cette réminiscence malvenue. Le silence retomba, ponctué du tic-tac régulier de l'horloge, et se prolongea jusqu'à la fin du repas. Dans le vestibule, alors que chacun allait partir de son côté, Drago s'arrêta et demanda :

« Tu ne travailles pas aujourd'hui ? »

Il n'avait pas réfléchi et ça l'agaça. Il ne voulait pas avoir l'air de s'intéresser à elle ou quoi que ce fût d'approchant. Elle semblait au moins aussi surprise que lui. Il allait tourner les talons, certain qu'elle ne répondrait pas. Et quelque part, ça l'aurait arrangé.

« Techniquement, oui, » murmura-t-elle.

Il s'immobilisa.

« C'est le lundi mon jour de congé. Mais ma présence au bureau n'est requise que deux ou trois jours par semaine et lors des sessions exceptionnelles du Magenmagot. Le reste du temps, je prends les dossiers et je m'en occupe ici. Ça me permet de passer du temps avec Iris. »

Un sourire ironique étira les lèvres du jeune homme.

« Granger, tu parles trop. »

Il grimpa les marches rapidement, certain d'avoir vu la jeune femme sourire. Il retrouva la confortable bibliothèque où il passa l'après-midi, piochant sur les étagères, et alternant avec des séances de méditation. A l'extérieur, le ciel n'avait pas l'air de vouloir se calmer. Alors que la nuit commençait à tomber, Granger entra, un plateau lévitant derrière elle. Il leva un sourcil interrogateur. Elle lui répondit d'un haussement d'épaules négligent.

« Je ne me souviens pas t'avoir autorisé à coloniser ma bibliothèque.

– Je ne me souviens pas que tu l'aies interdit. »

Elle s'installa avec une grâce féline dans le fauteuil en face de lui. Elle déplaça les livres qu'il avait entassés sur la table basse et y posa son plateau. Deux tasses en porcelaine, une théière fumante et ébréchée, du sucre, du lait et des biscuits.

« Je viens toujours prendre le thé dans la bibliothèque, expliqua-t-elle.

– Tu n'as pas à te justifier. »

Elle haussa les épaules.

« Je ne me justifie pas. Mais il paraît que je parle trop. C'était pour t'éviter mes bavardages intempestifs à l'avenir. »

Une étincelle de malice dansait dans son regard. Elle servit le thé brûlant et lui tendit une tasse qu'il saisit avec empressement. Les yeux de la jeune femme tombèrent sur le bras qu'elle avait soigné la veille et se rembrunirent.

« Tu mets bien les pommades que je t'ai données hein ? »

Il leva les yeux au plafond.

« Oui. »

Elle acquiesça en silence, prit sa tasse et se cala confortablement dans le fauteuil, les jambes repliées sous elle. Il leva un sourcil réprobateur. Ce n'était pas une manière de s'asseoir, ça. Mais il ne dit rien, se contentant de fixer le liquide brunâtre dans sa tasse. D'un coup de baguette, Granger raviva le feu qui ronronna de bien-être. A cet instant, la porte s'ouvrit sur Pattenrond. Il les dévisagea tous les deux avec une douceur à laquelle Drago ne s'attendait pas. Il alla se pelotonner contre le rayon de littérature russe.

« Tu parles russe ? » demanda-t-il sans y penser.

Granger leva soudainement le nez de sa tasse. Elle avait l'air un peu confus.

« Ah euh... oui. Oui, il a fallu que j'apprenne. Les relations avec la Russie sont les plus difficiles en ce moment. Elles demandent beaucoup de diplomatie et de négociations et je suis souvent obligée d'y aller. »

Ce n'est qu'à ce moment qu'il se souvint qu'elle travaillait à la Collaboration Magique Internationale.

« Les réseaux de mafia s'étendent jusqu'en Angleterre et le gouvernement là-bas ne veut rien faire par peur de représailles. Du coup, je me retrouve à gérer des trafics de contrebande, d'objets d'art et de marchandises interdites de loin, sans accès direct au terrain et il faut faire un nombre incroyable de demandes pour que les Aurors puissent faire leur boulot correctement. »

Son regard fixait les flammes pensivement. Il songea que sa réponse l'avait conduite bien plus loin que la question ne l'avait supposé, mais c'était plutôt intéressant.

« La France a les mêmes problèmes que nous. Mais je pense que c'est plutôt à cause de son attaché d'ambassade. »

Le silence revint. Il sirota un peu son thé et le trouva excellent. Granger se pencha et attrapa un biscuit.

« J'ai entendu votre conversation ce matin, avec Potter, » déclara-t-il.

Elle suspendit une demi-seconde son mouvement, puis se releva.

« Et ? marmonna-t-elle avec méfiance.

– Qu'est-ce que vous attendez de moi exactement ? »

Comme la veille, elle parut gênée par la question. Il patienta, espérant une réponse qui le sortirait de l'incertitude. Elle prit un temps anormalement long à répondre.

« Ce n'est pas à moi de te donner ces réponses, Malefoy, soupira-t-elle. Crois-moi, je le regrette. Mais c'est Harry qui s'est occupé de ton dossier et il veut te parler.

– Ah. »

Il ne chercha même pas à dissimuler sa déception.

« Mais qu'est-ce que je vais faire ? murmura-t-il.

– Dans l'idéal, tu devrais te trouver un travail, histoire de commencer ta réinsertion sociale. Mais comme tu ne peux pas faire usage de magie, ça risque d'être difficile, à moins d'aller dans le monde moldu. »

La grimace qu'il fit ne lui échappa pas.

« Mais je pense que tu peux déjà t'accorder un mois pour te... remettre. »

Le visage de la jeune femme s'assombrit et elle s'enfonça un peu plus dans son fauteuil, sa tasse serrée contre elle. Drago se crispa.

« Je suis désolée, tu sais, chuchota-t-elle.

– Pourquoi ? »

Il n'avait pas voulu être agressif, mais c'était sorti tout seul.

« Je sais que ça ne rattrapera jamais tout ce qu'on t'a pris, que ce ne sera jamais suffisant, mais... »

Les mots s'étranglèrent dans sa gorge et Drago trouva cela étrange. Granger n'avait jamais hésité, n'hésitait jamais, ne cherchait jamais ses mots. Elle inspira fortement et continua :

« Je ne pensais pas... je ne savais pas...Personne ne devrait être torturé. Personne n'a le droit de faire une chose pareille. »

Le regard plongé dans les flammes, son visage se tordit en une grimace douloureuse.

« Priver quelqu'un de sa liberté et de sa magie est amplement suffisant. Pas besoin... C'est révoltant. Et ce n'est pas pour ça qu'on a renvoyé les Détraqueurs. Ce n'est pas pour ça que je me suis battue. »

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle prît sa défense. Mais elle savait aussi ce que c'était. Sa tante Bellatrix avait été un monstre de cruauté, toujours très créative en matière de torture. Pattenrond avait dû sentir le mal être de la jeune femme, car il bondit sur ses genoux et elle se mit à le caresser distraitement.

Elle avait raison. Ses excuses n'effaceraient rien. Elles ne remplaceraient pas des années irrémédiablement perdues. Mais il appréciait étrangement que quelqu'un se sentît désolé pour lui. Il finit son thé. Au moins, il y avait quelqu'un de son côté.

« Ce n'est pas de ta faute, » glissa-t-il.

Un sourire sans joie étira douloureusement les lèvres de la jeune femme.

« Tu ne portes pas tout le poids des erreurs du monde sur tes épaules, Granger.

– Arrête là, Malefoy. Je vais finir par croire que tu t'inquiètes pour moi. »

L'ironie comme carapace. Il connaissait bien. Apparemment, Granger maîtrisait aussi le sujet.

« Tu sais, Harry a déposé un recours dès qu'il a pu. Les derniers partisans de Voldemort viennent tout juste d'être condamnés. On ne pouvait pas faire appel avant que tout ça ne soit réglé. Ton procès devrait être révisé dans les formes dans quelques mois. Avec un peu de chance, cette fois, tu seras acquitté. »

Le silence accueillit sa déclaration.

« Pourquoi ?

– Parce que tu n'as pas mérité d'aller là-bas. Tu étais comme nous, un gamin paumé à qui on n'a pas laissé le choix, qu'on a envoyé à la mort sans scrupules. »

De nouveau le silence, bercé par les ronronnements du feu et de Pattenrond. Un silence lourd de tous les souvenirs attachés à la guerre. Les morts, la douleur, les cris, l'errance, la terreur.

« J'ai tué des gens, Granger, » fit-il remarquer, les flammes se reflétant durement dans ses yeux nuageux.

Elle se tourna vers lui, le visage fermé.

« Moi aussi, Malefoy. »

Un son de clochette résonna dans la bibliothèque. Son ton joyeux avait quelque chose de déplacé dans l'atmosphère pesante qui s'était abattue sur la pièce.

« Voilà mon petit monstre, » commenta Granger dans un sourire.

Elle rangea rapidement tasses et théière sur son plateau et se leva. D'un bond souple, Pattenrond rejoignit le sol. Le plateau s'éleva derrière elle. Elle rejoignit la porte, puis s'arrêta, une main sur le chambranle.

« Tu sais, c'est la première fois qu'on se parle sans s'insulter.

– Si ça te manque, je peux recommencer.

– Non, ne dis pas d'âneries. C'est juste que... non rien. »

Et elle tourna les talons, tandis que des cris joyeux résonnaient au rez-de-chaussée. Il aurait dû la suivre et forcer Potter à lui cracher ce qu'il comptait faire de lui. Mais il n'en eut pas la force. Ni l'envie d'ailleurs. Des exclamations admiratives et ravies retentirent dans toute la maison.

Granger s'était excusée... C'était bien la dernière chose à laquelle il s'attendait. Elle avait... changé. Il y avait quelques années, elle n'aurait jamais mis les pieds sur ce terrain-là, certaine d'être dans son bon droit. Elle s'était adoucie, résignée presque. Il ne voyait plus la même véhémence, la même passion dans ses yeux, mais plus de subtilité. Il se souvint avec quelle douceur et sollicitude Potter lui avait parlé le matin-même. Granger s'était éteinte, quelque chose s'était brisé en elle.

Il comprit qu'ils se ressemblaient sans doute plus qu'ils ne voudraient jamais l'admettre. Cette idée l'aurait révolté à Poudlard, mais entre-temps, il avait traversé l'horreur, la guerre, la défaite, la prison. Il en avait trop souffert pour croire encore à ces stupidités de statuts du sang. Lui aussi avait changé. Lui aussi s'était éteint. Pourtant, la flamme qui l'habitait autrefois lui manquait. Comme si un froid intense l'avait envahi et ne le quitterait plus jamais. Il avait l'impression que son cœur ne se réchaufferait jamais.

Était-ce ce qu'elle voulait dire quand elle lui avait suggéré d'oublier ce qu'ils avaient été ? Que la guerre les avait mis en miettes et qu'ils n'avaient plus, ni l'un, ni l'autre, la force de se battre pour des broutilles ? Qu'il ne servait plus à rien de s'accrocher à une haine, comme on s'accroche à une bouée, pour faire comme si rien n'avait changé ?

Il se demanda si des cauchemars hantaient ses nuits. Si elle sentait encore parfois une terreur sourde gargouiller en elle. Si l'instinct primaire de la peur et de la survie prenait encore le pas sur la raison. Il connaissait tout cela. Il haïssait tout cela. Il se laissa aller contre le cuir patiné du fauteuil. Il était sans doute temps de faire la paix avec Granger.

Durant toute la soirée, Iris fut insupportable d'enthousiasme à l'idée de décorer le sapin que Potter leur avait amené. Pour le coup, Drago ne voyait pas bien pourquoi Granger s'était encombrée d'une gamine. C'était ingérable à cet âge-là. A force de modération, la jeune femme parvint à repousser l'opération ''décoration'' au lendemain. Autrement, ce fut plutôt calme. Extraordinairement... normal, en fait. En allant se coucher, il se sentait plus apaisé qu'il ne l'avait été depuis longtemps.

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Les exclamations impatientes d'Iris l'accueillirent en entrant dans la cuisine le lendemain matin. L'odeur chaude du café et de viennoiseries l'y attendaient. Il était assez tard et un rayon de soleil jouait dans les cheveux de Granger. A l'extérieur, la neige scintillait.

« Calme-toi, Iris, s'il te plaît, demanda fermement Granger. Ça va Malefoy ? »

Il hocha la tête.

« Mauvaise nuit ? »

Nouveau hochement de tête. S'il avait cru que ses cauchemars le lâcheraient, il s'était lourdement trompé. Les fantômes grimaçants, les rires sardoniques refusaient de partir et il s'était réveillé moite de sueur, la peur au ventre. La jeune femme avança vers lui le thé et une petite corbeille de viennoiseries. Il saisit un croissant et commença à manger. Granger ne lui posa pas de questions et c'était aussi bien.

« Maman, pourquoi tu l'appelles Malefoy ? Son prénom c'est Drago. »

Iris les dévisagea tour à tour. Elle arborait une expression concentrée, comme si elle était confrontée à un problème difficile à résoudre. Sa mine lui était étrangement familière. En fait, c'était la même que Granger quand elle faisait ses devoirs dans la bibliothèque à Poudlard.

« Une vieille habitude, trésor. Ne t'inquiète pas. »

Ce n'était pas vraiment une réponse mais cela sembla satisfaire la petite fille.

« Quand est-ce qu'on décore le sapin, Maman ?

– Bientôt, Iris, soupira Granger pour la énième fois. Tu veux bien nous laisser terminer notre petit-déjeuner tranquillement ?

– Dis, je pourrais mettre l'étoile tout en haut.

– Pour la dernière fois, Iris, oui, à condition que tu te calmes ! »

Iris esquissa une moue de contrariété qu'elle oublia bien vite, toute à son impatience. Tout en mâchonnant son croissant, l'esprit encore embrumé de sommeil, Drago songeait à toute cette joie de vivre qui émanait de la fillette. Il ne se souvenait pas avoir un jour été dans un tel état d'excitation, sauf peut-être quand il avait reçu sa lettre de Poudlard. En vérité, la joie de Noël ne l'avait jamais vraiment atteint. Les sourires, la générosité, l'attente, le bonheur, rien de tout cela ne l'avait vraiment marqué. Ses cadeaux, il les recevait de ses parents et de son parrain, point final. L'atmosphère froide du manoir ne se réchauffait pas sous prétexte que les fêtes de fin d'année approchaient. Un matin, on trouvait un gigantesque sapin près de la grande cheminée de marbre du salon, dressé par les elfes durant la nuit, décoré de de guirlandes argentées et de sphère retenant de minuscules fées captives. Rien de plus. A Poudlard, il avait un temps envié la lumière qu'il voyait s'allumer dans le regard des autres élèves, avant de se dire que rien de tout ça n'était digne de lui. Une façon comme une autre de se voiler la face.

Granger finit par autoriser Iris à se lever. Elle bondit de sa chaise et se précipita dans le couloir. La jeune femme soupira, hocha la tête et termina son café. Son petit-déjeuner achevé, Drago rejoignit sa chambre, peu enclin à participer au remue-ménage qui résonnait déjà au rez-de-chaussée. En fait, tout cela le mettait mal à l'aise. Les exclamations extatiques d'Iris, les encouragements et les rires de Granger le faisaient se sentir de trop. Il avait l'impression de ne pas être à sa place dans toute cette bonne humeur qui avait envahi la maison. Il préférait rester seul, à penser. En plus, il ne savait pas comment s'y prendre avec les enfants. Aucun doute qu'il aurait réussi à fâcher Iris, s'il les avait rejointes. La contemplation du plafond de sa chambre était un passe-temps comme un autre, aussi s'y absorba-t-il immédiatement. Mais on s'en fatiguait vite. Il tendit l'oreille. Des échos joyeux montaient toujours du rez-de-chaussée. Il passa prudemment dans le couloir, peu enclin à être entraîné contre son gré dans les festivités de décoration.

A pas de loup, il rejoignit la bibliothèque. Il y faisait plus froid que la veille. Il n'y avait pas de feu dans la cheminée. Mais les fauteuils lui tendaient les bras. Il récupéra un vieux manuel de potions, sa matière préférée à Poudlard, qui traînait sur une étagère et s'installa. Les bruits lui parvenaient assourdis, comme à travers un nuage de coton. Les mots défilaient sur les pages de parchemin jaunies et cornées, réveillant des souvenirs lointains. Des cours de potions surtout. L'ambiance sombre, froide et enfumée de la salle de classe. Les bouillonnements bavards et bruyants des breuvages en cours de préparation. L'éclat sonnant des chaudrons d'étain. Les formes torturées et inquiétantes de créatures sans nom, baignant dans un liquide verdâtre dans les bocaux de verre brun sur les étagères. Les masses spongieuses, cassantes, soyeuses, rêches ou gluantes des ingrédients sur les tables de travail. Les doux froissements des capes de Severus Rogue sur le dallage sombre.

Avec un sourire triste, il se rappela de la peur qu'il faisait régner sur ses élèves. Froid, distant, jamais un encouragement ou un mot de félicitation et des tonnes de sarcasmes en réserve. Il était comme ça. Mais Drago avait toujours su, ou cru savoir distinguer une note d'affection dans son regard d'obsidienne si fermé. Une affection qui ne s'adressait qu'à lui. Il avait été profondément affecté par sa mort. C'était une autre part de lui que le Seigneur des Ténèbres lui avait arraché. L'horreur de son agonie, que les journaux s'étaient complus à relater avec force détails macabres, était une injustice d'une cruauté intolérable. Son parrain avait toujours été quelqu'un de bien. Hermétique, certes, mais fondamentalement bon. Il avait essayé de le défendre, de le protéger, de lui éviter le gouffre sans fond des Forces du Mal. Il lui devait tant… Il avait appris qu'il avait reçu l'Ordre de Merlin 1ère classe à titre posthume, et il trouvait que c'était bien peu cher payer une vie entière de souffrance au service du Bien.

Une véritable tornade le tira de ses pensées nostalgiques. La porte claqua, et Iris déboula dans la pièce, en poussant de petits cris pressés, une guirlande rouge à la main. Granger la suivait, une guirlande dorée entortillée dans les cheveux. Iris courut se réfugier derrière un fauteuil. Un sourire rusé apparut sur le visage de la jeune femme. La petite fille était coincée.

« Je vais t'attraper, » susurra-t-elle.

Iris poussa un cri de terreur et plongea sous les coussins. Pas assez vite pour échapper à Granger. Elle l'attrapa par la taille. S'ensuivit une séance de chatouillis qui fit se trémousser la fillette avec des cris de protestation mêlés d'éclats de rire.

Drago les observa avec ahurissement, se demandant comment le calme de la pièce avait pu si soudainement virer à l'anarchie

Elles finirent par se calmer, haletantes et les joues rouges, Granger vautrée dans le fauteuil, les cheveux en bataille et Iris en travers sur ses genoux.

Dès qu'il croisa son regard pétillant d'espièglerie, Drago comprit pourquoi elle avait adopté Iris. Devant lui, se tenait la Granger d'autrefois. La petite fille était son talisman contre ses démons.

« Pourquoi tu n'es pas venu avec nous ? » demanda Iris.

Il leva les yeux au plafond et s'abstint de répondre. Il se remit à lire son livre, sans plus faire attention à elles.

« Hé ! s'indigna Iris. T'es vraiment pas gentil !»

Pas de réaction. Il la vit du coin de l'œil s'asseoir en tailleur sur les genoux de Granger, les bras croisés, boudeuse. Et puis quoi encore ? Il n'allait pas se mettre à discuter avec une gamine agaçante !

Il se concentra sur les propriétés de la sève de Géranium dentu et oublia la bouderie de la fillette. Soudain, il sentit comme un bandeau s'enrouler autour de son crâne. Il tâta le sommet de sa tête. Mais qu'est-ce que... Granger éclata de rire.

« Te voilà bien décoré, Malefoy ! »

Il se tourna vers elle. Iris ne boudait plus, toute surprise. Elle n'avait plus sa guirlande à la main. Il fusilla Granger du regard. Elle leva les mains en l'air. Elle n'avait pas sa baguette. Son regard tomba sur la petite fille.

« Maman, j'ai...j'ai fait de la magie ? hésita-t-elle, ahurie.

– Je crois bien, trésor.

– Ça veut dire que je vais aller à Poudlard ?

– Si tout va bien, oui. »

Iris bondit de ses genoux et se mit à sautiller partout, en répétant :

« J'ai fait de la magie ! J'ai fait de la magie ! »

Granger souriait, attendrit. Drago retira la guirlande de ses cheveux en grommelant, mais touché malgré lui. Sa première démonstration de magie à lui avait été de faire exploser l'affreux vase qu'on avait offert à sa mère en cadeau de mariage. Il avait été privé de dessert par son père, mais sa mère était venue le remercier en secret, avec une part de pudding. Elle détestait ce vase.

Cela ne lui rappela que trop bien qu'il ne pouvait pas faire de magie. La magie spontanée ne se manifestait plus chez les sorciers, une fois qu'ils avaient appris à la canaliser dans leur baguette. Et la sienne devait se trouver entreposée dans un réduit du Ministère, sous haute surveillance. Ou bien détruite. Mais il ne voulait pas envisager cette solution. Sa baguette était comme le prolongement de son bras, un membre à part entière de son corps.

Se sentant épié, il leva les yeux. Granger le dévisageait intensément, tandis qu'Iris continuait de bondir comme un lapin en manque de carotène. A quoi pouvait-elle bien penser ?

« Granger, arrête de ma regarder. C'est gênant. »

Elle haussa les épaules.

« Ça ne te dérangeait pas tant que ça, avant.

– Eh bien maintenant, ça me dérange, aboya-t-il.

– Pourquoi tant d'agressivité ? De quoi as-tu peur, Malefoy ? »

Il ne répondit pas. Granger avait toujours su poser les questions dérangeantes. De quoi avait-il donc peur ? De tout. Et c'était ça, le plus effrayant.