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Chapitre VI

« Being Perfect »

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2 Octobre 1977 — Dortoir, Salle Commune de Gryffondor, Poudlard, Écosse


James Potter étouffa un grognement dans son oreiller lorsque le réveil mécanique posé sur sa table de chevet sonna et il hésita quelques secondes à l'ignorer pour terminer la nuit, trop brève, qu'il venait de passer. Il avait veillé tard la veille au soir pour terminer un devoir de Sortilèges qu'il n'avait pas eu le temps de finir plus tôt. Ses classes d'ASPIC et ses obligations de préfet lui prenaient bien plus de temps qu'il ne se l'était imaginé, et il peinait à concilier son emploi du temps avec le reste de ses activités, si bien que pour la première fois depuis longtemps, il regrettait d'avoir réservé le terrain de Quidditch ce matin-là, comme il le faisait tous les dimanches, alors que ses muscles n'avaient toujours pas récupéré de celui de jeudi.

Le visage enfoui dans son oreiller, il pouvait entendre la pluie tomber sur les carreaux de la fenêtre du dortoir qu'il partageait avec ses trois meilleurs amis et il tira sa couverture au-dessus de sa tête dans l'espoir enfantin que cela suffirait à le faire disparaître.

Après plusieurs secondes, il inspira profondément et se décida à se lever, sa main tâtonnant dans le vide pour attraper ses lunettes posées en équilibre sur le rebord de sa table de chevet recouverte d'emballages vides de Chocogrenouilles et de vieux morceaux de parchemins tachés d'encre.

— Enfin, grommela Sirius, assis sur son lit et vêtu de sa tenue d'entraînement. J'ai cru que je devrais utiliser la manière forte.

— La ferme, grogna James en s'étirant, les os de sa colonne vertébrale craquant un à un.

Il jeta un regard autour du dortoir et constata sans surprise que le lit de Remus était vide et que les rideaux de Peter étaient toujours tirés. Sirius se leva et se dirigea vers la porte du dortoir en lançant un regard vers James qui se dirigeait en baillant vers la salle de bain.

— Je descends tenir compagnie à Lunard, fit-il, rejoins-nous quand tu seras prêt.

James grogna une réponse inaudible et entendit la porte du dortoir se fermer derrière son meilleur ami au moment où il s'enfermait lui-même dans la salle de bain. Il ignora son reflet dans le miroir et retira son pantalon de pyjama avant de sauter sous la douche en pointant sa baguette vers le robinet d'eau chaude. Il poussa un soupir d'aise lorsque l'eau chaude défroissa ses muscles en douceur et ferma les yeux, comme pour profiter encore un peu des rêves auxquels son réveil l'avait arraché.


2 Octobre 1977 — Grande Salle, Poudlard, Écosse


Il ne fit irruption dans la Grande Salle que vingt minutes plus tard et adressa un sourire à ses joueurs, rassemblés à un bout de la table de Gryffondor. Il vit Sirius et Elizabeth discuter avec animation et secoua la tête avec amusement ; au fil des entraînements, son meilleur ami était tombé sous le charme de la toute jeune fille, qui avait fait ressortir chez lui un instinct fraternel et protecteur qui amusait beaucoup James, Remus et Peter. S'il refusait de l'admettre, Sirius s'était attaché à la petite batteuse qui, jusque-là, s'était montrée aussi douée que motivée. Si toute l'équipe l'avait prise sous son aile, Sirius, lui, veillait sur elle avec un zèle dont il faisait rarement preuve.

Alors qu'il s'apprêtait à rejoindre ses amis et le reste de son équipe, le regard de James se posa un peu plus loin, sur le visage pâle de Lily Evans. Il hésita un bref instant, avant de passer devant ses amis et de se diriger vers la jeune fille d'un pas incertain.

— Lily ? Fit-il en s'asseyant sur le banc en face de la Préfète-en-Chef.

La jeune fille releva la tête et son regard croisa celui noisette de James avec une tristesse qui lui fendit le cœur. Mais ce qui acheva de le briser fut le sourire forcé dont elle habilla immédiatement ses lèvres.

— Oh, James, répondit-elle, surprise de le voir, en parcourant sa tenue des yeux. Tu as réservé le terrain ce matin aussi ?

Le jeune homme hocha la tête, distrait par la lettre que Lily tenait dans une main, les doigts crispés autour du papier.

— Tout va bien ?

— Hein ? Oh, oui, tout va bien, répondit-elle en laissant échapper un bref rire qui se voulait nonchalant mais se coinça dans sa gorge.

Elle détourna aussitôt les yeux et glissa la lettre dans son sac ouvert à côté d'elle comme si de rien n'était et James soupira en comprenant qu'elle continuerait de prétendre que tout allait bien dans le meilleur des mondes. Mais après tout, même s'ils avaient fait des progrès ces dernières semaines, ils n'étaient pas amis pour autant et James ne pouvait pas lui reprocher de ne pas lui jeter ses sentiments à la figure dans l'espoir qu'il les attrape en plein vol.

Son regard glissa à l'autre bout de la table et croisa celui de Sirius, qui arqua un sourcil interrogateur. James lui répondit discrètement en désignant la jeune fille du menton et son meilleur ami n'eut pas besoin de plus amples explications.

James reporta toute son attention vers Lily et vit que son regard était braqué sur lui avec un mélange de résignation et de frustration ;

— James, arrête de t'inquiéter pour moi, grommela-t-elle en rougissant faiblement.

Le jeune homme haussa les épaules, l'air de dire « quand les Scrouts à Pétard auront des ailes » et tendit le bras pour attraper la théière en face de lui, au grand étonnement de Lily qui le vit ensuite entreprendre de remplir son assiette de toasts grillés, d'œufs et de saucisses fumantes.

— James, qu'est-ce que tu fais ? Demanda-t-elle en fronçant les sourcils, un petit creux apparaissant sur son front.

— Je prends mon petit-déjeuner.

— Ce n'est pas ce que…

Mais elle s'interrompit en soupirant, confrontée une fois de plus au mur de détermination qu'était James. Il lui adressa un sourire amusé en voyant qu'elle s'était résignée et but une longue gorgée de thé avant de planter sa fourchette dans un morceau de saucisse.

— Comment ça se fait que tu sois toujours levée si tôt le dimanche matin ? Demanda-t-il alors sur un ton tranquille.

Lily haussa les épaules ;

— J'aime bien pouvoir aller à la bibliothèque quand il n'y personne, avoua-elle avant de repousser son assiette devant elle puisque de toute façon, il semblait décidé à faire la conversation avec elle.

James fronça les sourcils en constatant qu'elle avait à peine touché son contenu.

— Tu ne manges pas ?

Une fois encore, Lily haussa les épaules, le regard fuyant, et demeura silencieuse. Le menton posé dans sa paume ouverte, elle semblait vouloir disparaître, mais James n'était pas disposé à la laisser faire. La douleur qui noyait son regard l'inquiétait et le silence dans lequel elle s'enfonçait jour après jour lui nouait l'estomac.

— Lily ?

— Mmh ? Répondit-elle avec hésitation.

James posa sa fourchette et inspira profondément, prêt à se prendre dans la figure l'indifférence, ou pire encore, la colère, de la jeune fille, après plusieurs semaines d'une paix à laquelle il s'était habitué.

— Je sais que quelque chose ne va pas et – non attends, fit-il en voyant qu'elle était sur le point de protester – je ne te demande pas de me déballer tout ce que tu as sur le cœur, d'accord ? Je dis seulement que… peu importe ce qui t'affecte à ce point, tu n'es pas toute seule.

Il s'interrompit, mal à l'aise, et plongea une main dans ses cheveux en jaugeant d'un regard nerveux la jeune fille devant lui. Lily cligna des yeux puis, lentement, elle esquissa un sourire fragile, presque sincère.

— Je vais bien, James, répéta-t-elle.

Le jeune homme pinça les lèvres, ses poings s'enroulant pour contenir la frustration qu'il ressentait.

— Evans…

Mais Lily mit fin à ses protestations avortées en se levant et en attrapant son sac, qu'elle s'empressa de jeter sur son épaule.

— À plus tard, se contenta-t-elle d'ajouter avant de tourner les talons et de fuir sans se retourner.

Le regard du jeune homme la suivit jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière les lourdes portes en bois de la Grande Salle, un sentiment d'impuissance s'installant dans le creux de sa poitrine. Il demeura immobile de longues secondes qui finirent par s'étirer en minutes, jusqu'à ce qu'une main qu'il reconnut sans avoir besoin de se retourner se pose sur son épaule ;

— James ? On t'attend, fit lentement Sirius qui, à en juger par le regard hésitant qu'il lui adressait, n'avait pas perdu une miette de ce qui venait de se passer entre Lily et lui.

Le jeune capitaine de Gryffondor hocha la tête, son regard glissant vers le reste de ses joueurs, regroupés devant les portes de la Grande Salle. Il poussa un long soupir, attrapa un petit pain à la cannelle dans le plat posé devant lui, et se leva.

— Allons-y.


2 Octobre 1977 — Salle Commune de Gryffondor, Poudlard, Écosse


Le dos voûté et un nouvel hématome sous l'œil droit, James se glissa péniblement à travers l'ouverture dévoilée par le Portrait de la Grosse Dame et pénétra dans la Salle Commune de Gryffondor en grimaçant. Sa cape boueuse gouttait sur le sol et il dut sortir sa baguette pour effacer les traces de pas qu'il laissait sur les tapis brodés qui recouvraient chaque centimètre carré de la pièce. Un silence inhabituel régnait dans le petit salon pourpre et or déserté par les élèves qui étaient sûrement tous allés déjeuner.

Le jeune homme grimpa péniblement les escaliers en colimaçon jusqu'à son dortoir, au septième étage, et ouvrit la porte sur Sirius, qui sortait tout juste de la douche.

— Tu en as mis du temps, se moqua ce dernier en enfilant un pull propre par-dessus sa chemise.

James lui lança un regard noir ;

— Si je n'avais pas eu besoin de passer à l'infirmerie pour faire replacer l'épaule que tu m'as déboîtée avec ta saleté de Cognard, aussi, grommela-t-il en se défaisant de sa robe de Quidditch qu'il jeta dans un coin de la pièce.

Sirius leva les yeux au ciel, un sourire goguenard accroché aux lèvres.

— Tu voulais de moi dans l'équipe ? Assumes-en les conséquences…

— Tu peux me casser tous les os que tu veux, si ça te fait plaisir, tant que tu gardes un œil sur Elizabeth et que tu continues d'effrayer nos adversaires…

Sirius éclata de rire en se remémorant le moment où, quelques jours plus tôt, il avait croisé Peter Small dans les vestiaires et fait fuir le nouvel attrapeur petit et chétif de deuxième année de Serdaigle, sans même le vouloir. Apparemment, la réputation du jeune homme et de sa batte le précédait ; Dorcas Meadowes, la capitaine de l'équipe de Serdaigle, n'avait toujours pas pardonné au jeune homme de lui avoir volé son premier baiser, lorsqu'ils étaient en troisième année, juste parce que James l'en avait défié, et avait très mal pris la nouvelle de la réintégration de Sirius dans l'équipe de Gryffondor, d'où sa volonté de remporter la coupe coûte que coûte et d'écraser Gryffondor cette année.

— Le service termine dans moins d'une demi-heure, James, fit Sirius en reprenant son sérieux, après avoir glissé un regard sur sa montre.

Le jeune homme attrapa une serviette et haussa les épaules ;

— Je ferai un tour aux cuisines, au pire.

— Comme tu veux. À tout à l'heure, lança-t-il par-dessus son épaule en s'éloignant déjà, tandis que James s'enfermait dans la salle de bain.

Son épaule le faisait encore un peu souffrir, malgré l'onguent analgésique que lui avait appliqué madame Pomfresh après avoir replacé ses os, mais la fatigue endormait peu à peu la douleur. Il enfila un jogging en sortant de la douche et revêtit le sweat aux couleurs de Gryffondor qu'il portait toujours le dimanche. Il savait que le professeur McGonagall s'insurgerait en le voyant déambuler dans le château dans une tenue aussi négligée, mais l'idée même d'enfiler un pantalon, une chemise et une cravate alors qu'il croulait sous la fatigue lui arracha une grimace. Il s'écroula sur son lit et poussa un long soupir d'aise, résistant à l'envie de fermer les yeux.

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Il se réveilla en sursaut lorsque la voix de Peter l'arracha brutalement au sommeil léger dans lequel il s'était involontairement laissé plonger. Penché au-dessus de lui, son ami affichait une expression perplexe, les sourcils froncés ;

— Heu… James ?

James se redressa d'un bond et se heurta la tête à un des portants de son lit à baldaquin en poussant un juron.

Peter esquissa une moue d'excuse ;

— Désolé, je ne voulais pas te brusquer mais tu n'es jamais descendu déjeuner et… et il est déjà seize heures et…

James sauta sur ses jambes en poussant un second juron et attrapa son sac et sa baguette en renversant accidentellement la moitié de ce qui se trouvait sur sa table de chevet.

— Merci Peter ! S'exclama-t-il s'élançant vers la porte sans prendre le temps de se retourner.

Il dégringola les escaliers à toute allure et déboula dans la salle commune en attirant tous les regards sur lui. Il fondit sur le portrait de la Grosse Dame sans remarquer le sourire amusé dessiné sur les lèvres de Lily Evans, qui secouait la tête, assise dans un coin avec Mary.

Il mit un temps record pour traverser le château, empruntant deux passages secrets successifs, découverts des années plus tôt alors qu'il se promenait avec Sirius dans le château la nuit, et arriva essoufflé aux portes de la bibliothèque.

— Monsieur Potter, on ne court pas dans la bibliothèque, le surprit la voix tranquille de Monsieur Dust, le vieux bibliothécaire qui régnait sur les lieux depuis des temps immémoriaux.

Le jeune homme pouffa en croisant le regard amusé du vieux sorcier et s'excusa poliment ;

— Désolé Monsieur, fit-il en ralentissant l'allure.

Il vit le vieil homme secouer la tête avec bienveillance et attendit qu'il lui ait tourné le dos pour filer vers la section Métamorphose. Il balaya du regard les tables d'études disposées un peu partout dans la pièce avant de s'arrêter sur celle occupée par Eloi Morris, un élève chétif de deuxième année qui se cachait derrière de longues mèches blondes et un ouvrage de Métamorphose presque plus grand que lui. James se dirigea vers lui en inspirant profondément et en plaquant un sourire poli sur ses lèvres ;

— Eloi ?

Le jeune garçon sursauta et James le vit pâlir lorsqu'il leva un regard bleu effrayé vers lui. Déconcerté, James fronça les sourcils et tira la chaise en face de lui.

— Je suis James, se présenta-t-il en s'installant, sans se départir de son sourire qu'il voulait rassurant. Je m'excuse pour le retard, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil à sa montre et en constatant avec soulagement qu'il n'était que seize heures cinq.

Le jeune Serpentard se contenta de hocher lentement la tête et regarda James sortir ses affaires sans desceller ses lèvres. James s'éclaircit la gorge et noua ses mains devant lui avec embarras lorsqu'il se rendit compte qu'il n'avait aucune idée sur la manière de procéder.

— Tu es en deuxième année, c'est ça ? Demanda-t-il au jeune homme avec un sourire, en cherchant à lui décrocher quelques mots.

Mais sa tentative pour le mettre à l'aise échoua lorsqu'il se confronta à un second hochement tête résolument silencieux.

— Bien… Par quoi… par quoi aimerais-tu commencer ?

Le jeune garçon haussa les épaules et baissa les yeux sur son ouvrage de métamorphose posé devant lui. James retint un soupir.

— D'accord… Est-ce que je peux voir ton agenda ?

La petite tête blonde plongea aussitôt dans son sac avec un soulagement qui éclaira tout son visage et en sortit un petit carnet en cuir soigneusement tenu qu'il tendit à James en évitant soigneusement de croiser son regard. James le prit en lui adressant un sourire encourageant mais Eloi Morris se tassa davantage encore dans sa chaise, ses yeux bleus fuyant vers la fenêtre près de laquelle ils étaient installés.

James parcourut rapidement l'agenda avant de le redonner à son jeune propriétaire.

— Tu as commencé le devoir sur les objets inanimés asymétriques que vous a donné McGonagall ? Demanda James en rajustant ses lunettes sur son nez.

Eloi hocha la tête et James fut surprit d'entendre un son s'échapper de ses lèvres jusque-là résolument serrées l'une contre l'autre ;

— Oui.

James fut soulagé de voir que le jeune Serpentard n'était pas muet.

— Est-ce que je peux le voir ? On va commencer par ça, si tu veux bien ?

Eloi plongea à nouveau dans son sac et en sortit un rouleau de parchemin recouvert d'une écriture étonnamment soigneuse pour un garçon de son âge. Une écriture qui lui rappelait celle, propre et élégante, de Sirius. Rien à voir avec les gribouillages de James.

Ce dernier s'empara du devoir et le parcourut des yeux, ses sourcils se fronçant avec surprise au fur et à mesure de sa lecture. Lorsqu'il eut fini de lire le devoir, il reporta son attention sur le jeune garçon assis en face de lui, perplexe. Lily lui avait dit qu'Eloi avait des difficultés en Métamorphose et en Sortilèges, mais le devoir qu'il venait de lire témoignait d'une réflexion brillante et d'une étude poussée du sujet.

— Tu as rédigé ce devoir tout seul ? Lui demanda James sans pouvoir dissimuler sa surprise. Personne ne t'a aidé ?

— Non.

James fronça les sourcils et à sa grande surprise, il vit Eloi ouvrir la bouche, les yeux rivés sur ses mains croisés soigneusement devant lui ;

— C'est la pratique, mon problème, avoua-t-il d'une voix penaude.

L'espace d'un instant, James jura voir un éclair noir déchirer son regard, mais très vite, Eloi s'empourpra, ses sourcils froncés, une résignation que le Préfet-en-Chef refusa d'accepter.

— Très bien… tu veux me montrer ce que tu peux faire ? Tu as choisis de parler des ciseaux pour illustrer ton sujet, alors on pourrait commencer par ça, fit James en sortant une plume de son sac et sa baguette de sa poche.

Il pointa cette dernière sur la plume qui se transforma aussitôt en une paire de ciseaux dangereusement pointue.

— Je te laisse essayer de les retransformer ? Proposa James en désignant la paire de ciseaux d'un geste encourageant de la main.

Eloi haussa les épaules avec un défaitisme qui choqua le jeune homme, mais sortit tout de même sa baguette avant de la pointer sur la paire de ciseaux posée entre eux en prononçant la formule d'une voix claire qui tremblait légèrement. Lorsque les ciseaux trépidèrent légèrement mais n'abandonnèrent pas leur peau métallique pour se changer en plume, James adressa un sourire tranquille au jeune garçon qui se mordait la lèvre avec frustration.

— Eh, Eloi, fit James avec une douceur dont il usait très rarement ; c'est rien, on a tout notre temps. Tu veux réessayer ?

— Ça ne sert à rien… Je… j'ai essayé des centaines de fois. À chaque fois c'est la même chose.

James étudia le jeune garçon du regard un long moment et son cœur se serra devant l'expression abattue et l'attitude pessimiste qu'il adoptait ; de toute sa vie il n'avait rencontré qu'une seule personne manifestant un tel manque de confiance en soi - Remus. Mais les démons de Remus avaient un pouvoir sur son ami qui dépassait ce que la plupart des gens pouvaient imaginer, et James refusait de croire qu'un garçon de douze ans puisse être hanté par des démons plus terribles encore.

Mais James, parce qu'il était James, afficha un sourire confiant et pointa sa baguette sur la paire de ciseaux qui prit aussitôt la forme d'une petite allumette parfaitement taillée, déterminé à aider le jeune garçon à vaincre ses démons, quels qu'ils soient, et prendre confiance en lui.

— Je suis là pour t'aider, d'accord ? On y passera le temps qu'il faudra. Et si on doit se voir tous les jours, alors on se verra tous les jours, ajouta-t-il avec un haussement d'épaules nonchalant.

Eloi leva les yeux vers James avec un mélange d'espoir vite teinté de désillusion, et d'incrédulité.

— On reprend depuis le début, d'accord ? J'imagine que tu te souviens de ton premier cours de Métamorphose ? McGonagall a tendance à laisser une première impression plutôt…

— Effrayante ? Proposa timidement le jeune garçon avec un sourire en coin.

James ne put s'empêcher d'éclater de rire, sa voix grave rompant le calme dans lequel était plongée la section Métamorphose.

— Ouais, elle fout la frousse, tu peux le dire, plaisanta le jeune Préfet-en-Chef.

Cette fois, Eloi pouffa légèrement avant de reprendre son sérieux avec une rapidité qui déstabilisa légèrement James.

— Tout ça pour dire, reprit-il alors, qu'on va reprendre depuis le début. Et je te promets que quand j'en aurai fini avec toi, la métamorphose n'aura plus aucun secret pour toi.

Eloi hocha la tête, un sourire timide défroissant lentement ses lèvres.

— D'accord.

— Bien, fit James, soulagé de voir que le jeune garçon commençait à s'ouvrir un peu. Est-ce que tu sais quelle est la chose la plus importante en métamorphose ?

— La concentration ? Proposa-t-il. Le professeur McGonagall dit toujours que c'est la concentration.

James laissa échapper un rire amusé et secoua la tête

— L'imagination. C'est ton arme la plus redoutable. Pas seulement en métamorphose. La magie, ce n'est pas seulement être né sorcier. C'est aussi comprendre que rien — ou presque — n'est impossible tant que tu es capable de l'imaginer. Quand tu veux transformer un caillou en souris, par exemple…

James se réjouit de voir qu'il avait désormais toute l'attention de son jeune élève et poursuivit ;

— Ne te contente pas d'imaginer une souris.

Eloi fronça les sourcils sans comprendre, son intérêt évident, et James sourit davantage encore, une main venant machinalement ébouriffer ses cheveux.

— Imagine la couleur de sa peau, la longueur de sa moustache, la vitesse à laquelle elle s'enfuirait devant un gros chat de gouttière… Imagine. Tu ne pourras donner vie qu'à ce que tu peux imaginer, qu'à ce que tu peux visualiser dans les détails.

Eloi cligna des yeux, comme s'il cherchait à emmagasiner les informations que James venait de lui donner, puis son regard glissa vers la petite allumette posée entre eux.

— Mais… une aiguille… c'est juste une aiguille, non ?

— Pointue ? Arrondie ? Quelle taille ? Quelle couleur ? Demanda-t-il. Rien n'est jamais suffisamment simple pour être réduite à « juste » quelque chose. Ne prive jamais ton imagination de sa liberté si tu veux pouvoir utiliser la magie comme tu l'entends.

— Dit comme ça, ça paraît facile, marmonna le jeune garçon en baissant les yeux.

— Ça l'est si tu acceptes d'y croire.

— Mais…

— Fais-toi un peu confiance, d'accord ?

Une moue gênée étira les traits d'Eloi, mais il hocha la tête.

— Super. On essaye, si tu veux bien ?

Il obtint un nouveau hochement de tête et sourit ;

— Très bien. Ferme les yeux, concentre-toi, et imagine cette aiguille avec autant de précision que tu le peux…

Hésitant, le jeune Serpentard ferma un œil après l'autre en inspirant lentement, les sourcils froncés avec concentration.

— Et maintenant ? Demanda-il après un moment.

— Maintenant ? Maintenant tu respires et tu pointes ta baguette sur cette allumette sans cesser d'imaginer ton aiguille… Non, détends-toi, plus souple, tes doigts… Ta baguette ne t'a rien fait, pas la peine de l'étrangler ! Voilà, fit James en adressant un sourire encourageant à son jeune élève. Maintenant c'est quand tu veux. Dès que tu te sens prêt.

D'une voix claire mais légèrement chevrotante, Eloi prononça la formule, et James vit l'allumette rouler sur elle-même sans pour autant se changer en aiguille. Il vit la poitrine d'Eloi se dégonfler de tout l'espoir qu'il y avait accumulé et son regard s'assombrir une fois encore avec défaitisme.

— Hé, on a tout notre temps, d'accord ? Fit James d'une voix tranquille en posant une main sur l'épaule du jeune garçon.

Un sourire forcé étira les lèvres d'Eloi mais il hocha la tête et reporta son attention sur l'allumette en face de lui.

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Il fallut à Eloi de nombreuses tentatives pour obtenir une aiguille parfaite et lorsqu'il parvint pour la troisième fois consécutive à transformer son allumette, le sourire qu'il adressa à James emplit la poitrine du jeune homme d'un sentiment semblable à celui qui faisait battre son cœur lorsqu'il remportait un match de Quidditch avec son équipe.

Après avoir passé deux heures supplémentaires à revoir quelques exercices de base, James, en voyant la bibliothèque se vider peu à peu et le ciel s'assombrir dangereusement, jeta un coup d'œil à sa montre, qui affichait dix-neuf heures et sept minutes.

— On s'arrête là pour aujourd'hui ? Proposa-t-il. C'est l'heure du dîner et j'ai pas eu le temps de déjeuner ce midi alors… Je suis affamé, conclut-il en grimaçant.

Eloi laissa échapper un léger rire et referma son livre en levant un regard timide vers le jeune homme.

— Non, c'est bon. Je voulais relire mon devoir de toute façon…

— Tu n'as vraiment pas à t'en faire pour ça, il est excellent.

Le jeune garçon haussa les épaules avec une moue embarrassée et James ne put s'empêcher de sourire en rassemblant ses affaires, qu'il jeta sans grand ménagement dans son sac. Lorsqu'il se leva, la voix d'Eloi le prit au dépourvu

— J-James ? Euh… est-ce que tu continueras de me… d'être mon tuteur ?

Le jeune homme cligna des yeux, les sourcils légèrement froncés.

— Bien sûr, pourquoi ?

Lorsque le jeune Serpentard ne répondit rien et se contenta de détourner le regard avec un mouvement d'épaules qui se voulait désinvolte, James reprit ;

— Hé, Eloi ?

— Oui ?

— Je suis libre les lundis et mardis soirs aussi, si tu veux ou que tu penses en avoir besoin. Et si tu as besoin de quoi que ce soit d'une manière générale, je suis là, d'accord ?

Un sourire timide auquel James commençait à se familiariser étira les lèvres du jeune Serpentard et il hocha la tête ;

— D'accord.

— Bien. Bonne soirée, Eloi, fit James en lui adressant un clin d'œil, avant de s'éloigner et de quitter la bibliothèque pour gagner la Grande Salle.

Lorsqu'il arriva dans le hall d'entrée, il aperçut Severus Rogue, entouré de Brutus Urquhart et Theodore Nott, qui s'apprêtait à entrer dans l'immense salle des banquets et comme toujours, un sentiment de mépris, de haine et de jalousie envahit sa poitrine. Instinctivement, il plongea sa main gauche dans sa poche, ses doigts se resserrant autour de sa baguette qu'il sortit pour pointer dans la direction du Serpentard qu'il avait passé le plus clair de sa scolarité à détester. L'envie de le suspendre par les pieds aux portes de la Grande Salle devant tous ses occupants lui démangea le bout des doigts, mais l'insigne accroché sur son pull rouge et or pesa tout à coup très lourd et il grimaça. Son emprise sur sa baguette se relâcha, mais au dernier moment, lorsqu'il vit Servilus glisser un regard vers la table de Gryffondor où était assise Lily avec Mary, toute raison le déserta. Et parce qu'il « ne pouvait pas s'en empêcher », il fit éclater la boucle de ceinture qui retenait le pantalon du Serpentard, qui se retrouva aussitôt les jambes à l'air en plein milieu de la Grande Salle.

James poussa un juron, regrettant déjà son geste qui avait pourtant soulagé momentanément ses sentiments ombrageux à l'égard du Serpentard, et se dissimula derrière une statue. Impossible d'entrer dans la Grande Salle et d'aller s'asseoir à la table de Gryffondor maintenant, où Lily comprendrait exactement ce qu'il s'était passé. De là où il était, James pouvait entendre les rires éclater dans la Grande Salle et imaginait le regard de Lily chercher le coupable. Il laissa retomber sa tête contre le mur en pierre et ferma les yeux en poussant un soupir de frustration. Peut-être que Lily avait raison. Peut-être qu'il se laissait trop facilement guider par ses émotions sans réfléchir aux conséquences de ses actes. Qu'il n'avait pas l'étoffe d'un Préfet-en-Chef mais d'un gamin arrogant. Comment expliquer, sinon par son immaturité, le sentiment de jouissance qui l'enveloppait en imaginant l'humiliation de Rogue en train de remonter maladroitement son pantalon ?

Il avait pensé que venir à l'heure aux réunions de préfets, s'impliquer et donner de son temps, et montrer qu'il pouvait gérer les responsabilités que tout cela impliquait suffiraient, mais c'était loin d'être le cas. La fourrure ne faisait pas de vous un monstre, mais le plus blanc des hommes pouvait dissimuler le plus noir des cœurs.

Un imposteur.

C'est ce qu'il était. Un gamin pourri gâté et arrogant qui prétendait être un modèle mais qui laisserait toujours ses sentiments prendre le dessus sur sa raison. Il n'était pas parfait. Il était très loin d'être parfait.

Et peut-être qu'il fallait justement qu'il l'accepte.

Il inspira profondément, gonflant ses poumons de tout l'air qu'il pouvait y séquestrer, et sortit de sa cachette. Il était temps qu'il assume ses responsabilités sans se défiler. Ce n'était sûrement pas la dernière erreur qu'il commettait, malgré ses efforts, mais ça ne signifiait pas pour autant qu'il ne continuerait pas de faire de son mieux.

D'un pas décidé, il marcha droit vers les portes de la Grande Salle et y pénétra en attirant tous les regards. Un seul glissa sur lui comme du papier de verre et il serra les poings dans les poches de son sweat-shirt. Il se dirigea vers la table de Gryffondor en ignorant les commentaires joyeux de ses condisciples ayant apprécié la blague et se laissa tomber à côté de Sirius. Assis en face de lui, Remus lui adressa un regard inquiet.

— Tu n'aurais pas du faire ça, grimaça-t-il en jetant un coup d'œil vers Lily, installée un peu plus loin.

— Je sais, oui, répondit simplement James en tournant la tête à son tour.

Mais lorsqu'il croisa le regard de Lily, il fut surpris de voir qu'il n'était pas seulement teinté de déception.


N/A : Bonjour ! J'espère que vous allez tous bien en ce superbe vendredi ! :D (J'aime le vendredi.)
Bon. James est un petit peu... perdu. (Et en manque de ce sommeil, mais ça c'est un autre problème.) Il ne sait pas encore ce que signifie être Préfet-en-Chef, mais il apprend. Lentement mais sûrement. Et il a encore du chemin à faire, mais comme il finit par le comprendre, on ne lui demande pas d'être parfait ou irréprochable.
Quant à Lily... Elle n'est pas au mieux de sa forme. Et évidemment, ça ne plait pas à James, frustré d'être confronté à son silence. Mais bon, ils ont pas échanger des bracelets d'amitié, encore, hein.

On parle d'Eloi ?
Je propose qu'on fasse deux équipes. Team Elizabeth (petite batteuse extraordinaire de Gryffondor) et Team Eloi (petit serpentard trop poli et coincé pour son propre bien).
(Ou alors, carrément une Team Eloibeth. Naaaaan ? :D)

Sur ce, j'arrête de divaguer, je vous souhaite un excellent week-end, et je remercie DelfineNotPadfoot, super bêta lectrice que j'adore.

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RàR : à Mea95Gryffondor ; Ha ha ! Non, certes, je ne connais pas beaucoup de garçon comme James. (À mon grand désespoir, à vrai dire. Mais bon, je suis juste née dans le mauvais pays.) Désolée d'avoir coupé la conversation de James et Lily au moment où elle allait parler de son père... mais c'était fait exprès :/ On en saura plus plus tard ;) À vrai dire, dans le premier chapitre, c'est mentionné que son père est professeur à l'Université.
Comme toujours, un grand, grand, grand merci à toi :) Bon week-end !