13.
Arrivé le premier, le second du Pharaon avait passé une journée à vérifier le listing des révisions et des mises à jour du cuirassé. Et, au matin suivant, il avait accueilli son commandant.
- Bienvenue, fit-il après la traditionnelle autorisation de monter à bord. Des nouvelles ?
- Non… Pouchy a essayé, mais même lui…
- Les enfants ?
- Les jumelles sont en pleine forme. Alveyron et Oralys poussent comme des champignons. Mais je les soupçonne de pleurer plus qu'ils ne rient. Alveyron a eu beau faire preuve de ses talents à plus d'une reprise, là c'est un garçonnet qui souffre de l'absence de sa mère sans arriver à comprendre le pourquoi.
- Et toi ?
- Je crois que les miens ont été à deux doigts de me faire hospitaliser pour une crise d'hystérie ou de panique, je ne sais pas trop. Mais ils se sont contentés de soins à domicile. J'ai plané une bonne semaine durant, après j'ai atterri et j'ai continué à être auprès de mes poussins. J'ai à les couver, comme mon père l'a fait avant avec nous !
- Ça ne me dit pas comment tu vas ? insista Gander.
- Je vais mal ! Comment pourrait-il en être autrement ? ! glapit Alguérande. L'Arbre de Vie retient l'amour de ma vie depuis trois mois, je ne sais pas si elle va mieux ou si son étincelle s'éteint inexorablement ! ? J'ai souri à mes enfants, mais j'ai passé le reste du temps dans les tourments.
- Je m'en doutais. Je suis désolé. J'avais projeté d'aller te rendre visite, mais mes concepteurs m'ont programmé trois mois de mises à jour et de rêves. Je m'en excuse également ! Je n'ai même pas pu te prévenir, j'étais en mode de veille !
- Je me doutais d'une affaire de ce genre. Je ne t'en veux pas. Je te retrouve, c'est tout ce qui importe !
- J'en suis heureux aussi. Je n'espérais pas… J'aurais compris ton congé parental exceptionnel !
- J'ai été tenté. Mais là c'est moi qui aurais grimpé aux murs à force de tourner en rond sans aucune nouvelle. A présent, au moins, c'est mon programme officiel qui me conduit près de Terra IV et je pourrai m'y rendre !
Gander étreignit amicalement le jeune homme.
- Mais, si ton petit frère n'a pu… ?
- Pouchy est puissant. Mais Madaryne est ma femme, il y a entre elle et moi un lien inaltérable. Comme lorsque mes enfants ont retrouvé le Monarque que j'étais ! Peut-être que ça marchera, cette fois…
- J'espère, murmura le lhorois sans s'avancer plus, redoutant les effets d'un nouvel échec sur son jeune ami à la chevelure fauve méchée de noir.
- Ainsi, ton père nous suit ? reprit le Mécanoïde en accompagnant Alguérande à son appartement.
- Il volera bord à bord, sans bouclier d'invisibilité.
Gander manqua s'étrangler en dépit de son absence de langue.
- Le Général Joal Hurmonde a accepté ? Lui qui avait mandaté son propre demi-frère pour t'arracher ton commandement ! ?
- Je n'ai pas compris non plus. Sans doute qu'il songe que si je perds tout espoir de revoir un jour ma femme je m'effondrerai complètement et là il n'aura pas à me virer vu que la raison médicale sera de son côté… Ou alors, il y a quelque chose que j'ignore !
- Quoi, tu n'as fait aucune recherche sur notre général ?
Alguérande ouvrit des yeux ronds.
- Mais pourquoi aurais-je eu une telle conduite ? C'est mon général ! Toi, tu… ?
- Je suis un Mécanoïde, je suis connecté aux archives de la Flotte terrestre. Je sais donc, sans trahir aucun secret, que le général Hurmonde – alors jeune capitaine – a perdu sa première épouse lors de la naissance de leur fils. Alors, on pourrait espérer qu'il compatit à la situation dans laquelle tu te trouves, et te laisse encore une chance ?
- Gander, bien que tu sois un Mécanoïde, j'ai l'impression que tu vis dans un monde d'éléphants roses !
- Pardon ? Je ne comprends pas cette allusion-là ?
- Tu es naïf. Je suis dans le collimateur de mon chef direct. Que j'aie la chance d'une mission de plus ou non, il ne songera jamais qu'à se débarrasser de moi. Ça viendra, un jour. J'ai passé le temps de m'illusionner sur des avenirs radieux !
- Comme le retour de Madaryne ?
Revenu dans son salon, Alguérande se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche, la tête dans les mains, sachant pouvoir montrer ses faiblesses émotionnelles devant son ami.
- Cela fait, en tout, presque six mois : la fin de ma mission, et les congés… C'est long !
- A toi, il a fallu deux ans, remarqua le capitaine de l'Arcadia en entrant dans l'appartement. Tu as reçu cette balle dans le cœur, Aldéran t'a emporté. Et tu es revenu deux années plus tard, le château occupé et notre monde sous la coupe des Carsinoés. Tu disposais d'un chromosome doré.
- Cela n'a rien à voir, protesta Alguérande dans un rugissement. Je suivais l'enseignement d'Aldéran, pas uniquement la régénérescence de l'Arbre de Vie pour ma blessure. Aldéran a déjà été ramené à la vie par l'Arbre de Terra IV, ça n'avait pris que quelques jours ! Et là, Madaryne est partie depuis si longtemps… Peut-être que l'Arbre refuse de me rendre une dépouille parce qu'il n'ignore pas que je ne pourrais pas le supporter ! ?
- Nous ne savons pas, s'excusèrent avec une infinie tristesse Albator et Gander.
Albator se racla la gorge.
- Tu ne dois jamais cesser de perdre espoir, Alguérande, intima-t-il. Madaryne est l'amour de ta vie, la seule qui comptera jamais, irremplaçable ! Il ne peut y avoir personne d'autre pour toi !
Alguérande fronça les sourcils.
- Pourquoi as-tu ces propos ? Bien sûr que Mady est la seule que j'aimerai !
- Ca me rassure. Tu es si vulnérable, il suffirait de venir à un moment où tu es perdu, en manque…
- N'importe quoi ! décréta sèchement Alguérande à l'adresse de son père, le fusillant du regard. Personne ne se mettra entre Madaryne et moi, je ne le permettrai pas ! D'ailleurs, qui donc pourrait s'immiscer ?
Ark, l'Ordinatrice Centrale du Pharaon émit son bip habituel pour prévenir de son intervention.
- Commandant Waldenheim, j'ai la colonel Kordenbach en ligne. Elle attend que vous synchronisiez vos envols !
- Je vais sur la passerelle.
Gander jeta un regard interrogatif au grand Pirate balafré tout de noir vêtu, mais ce dernier demeura silencieux avant de tourner les talons pour rejoindre son bord, pour le triple envol.
