14.
Alguérande porta la main à son cœur, pâle, défait, le visage mangé de cernes et de fatigues de journées sans repos suffisant.
- Algie ? fit Albator depuis sa passerelle, n'ayant jamais quitté des scans caméras de l'Arcadia un seul des soupirs de son fils.
- Ça va, j'y suis maintenant, je ne peux plus reculer, jeta rageusement le jeune homme avant de se tourner vers son second. Lieutenant Oxymonth, en orbite de Terra IV ?
- Oui, commandant. Tu peux y aller, je veille sur le Pharaon.
- Je préfèrerais rester à bord, finalement… J'ai tellement peur de ce que je vais trouver, ou plutôt de ce qui ne va pas se passer.
- Non, tu dois t'y rendre !
Gander s'approcha de son ami.
- Vas-y, Alguérande ! Il le faut !
- Je ne peux pas entendre la réponse… gémit le jeune homme à la chevelure méchée de noir.
- Tu ne seras pas seul, glissa Shynovaé en prenant son ami par le bras. Je suis avec toi !
- Oui, et j'ai à voir la mère de mes enfants ! jeta Alguérande en se dégageant de l'étreinte de la jeune femme.
Shynovaé ne se départit pas pour autant, sourit à Alguérande.
- Moi, je serai toujours là. Tu peux revenir, avoir un point fixe, Algie. Je t'aime.
Alguérande secoua négativement la tête.
- Madaryne est mon seul repère.
- Algie, elle pourrait ne jamais revenir ? glissa Shynovaé. Tu pourrais l'attendre des années… Tant de temps perdu.
- Je le refuse ! hurla le jeune homme. Shyno, ne soit pas la mante-religieuse que mes parents m'ont décrite ! ? Ma femme reviendra… N'essaye pas de prendre cette place dans ma famille, et ce en dépit de toute l'amitié que j'ai pour toi… Shynovaé, nous ne pouvons que rester amis ? Si tu m'aimes vraiment, tiens-toi-en là, s'il te plaît.
- Si tu veux… céda Shynovaé. Et Oxymonth a raison : vas sur Terra IV, c'est ton projet depuis des semaines !
- Je n'allais pas m'en priver ! gronda Alguérande en se dématérialisant.
Atterrissant, au sens propre comme au figuré, Alguérande soupira.
« Et je ne comprends toujours rien au comportement de Shyno… Aucune importance ! ».
Debout devant l'Arbre de Vie, Alguérande frémit au plus profond de son être, pris de vertige, faible au possible.
Il s'écroula à genoux.
- Pourquoi j'étais sûr malgré tout que je ne percevrais rien ? Tous ces jours de vol, pour rien… J'espérais malgré tout quelque chose, un signe infime… Je n'en peux plus…
Se matérialisant, Pouchy et Torien entourèrent le jeune homme.
- On t'avait prévenu…
- Je le refuse, obstinément hurla Alguérande en ouvrant ses ailes, projetant toutes son énergie sur l'Arbre de Vie. Je réclame ma femme !
Désolés, ses amis le virent épuiser toute son énergie, en vain.
De façon plus traditionnelle, en spacewolf, Albator avait rejoint le sol de Terra IV.
Terswhine l'avait attendu faisant un frêle et déterminé barrage.
- Il y a trois jours de halte ici. Je suppose qu'Alguérande va les passer ici ? interrogea le grand Pirate balafré qui s'était arrêté devant elle.
- Oui. C'est très court pour qu'il se repose, mais ce sera toujours mieux que rien, et il en a grand besoin.
- Il ne s'est rien passé, je suppose ? reprit-il après un instant.
La Sorcière d'Orishmir inclina positivement la tête.
- L'Arbre de Vie ne se laisse pas influencer, même par le porteur d'un chromosome doré. Et il y a longtemps qu'Algie est au delà d'un raisonnement sensé.
- Il est en colère, commenta Albator.
- C'est peu de le dire. Il a passé les dernières années à plier les événements à sa volonté, même s'il les subissait dans un premier temps. Et là, alors que c'est ce qu'il a de plus cher qui est dans la plus complète incertitude, il perd ses repères les uns après les autres, commenta Terswhine en s'écartant légèrement pour lui céder le passage.
- C'est bien pour ça que je suis là. Je ne peux pas le laisser seul dans des moments pareils. Et je suis surtout le seul à pouvoir le suivre jusqu'ici !
- Alcéllya ?
- La fin de sa grossesse fut aussi pénible que tous les mois passés, mais même si son petit garçon est prématuré et en couveuse pour un mois, il va aussi bien que sa mère. Alcéllya est déjà rentrée chez elle. Au moins, la famille d'Alhannis est sauve ! C'est un bonheur bienvenu et cela fait des mois que nous n'en étions plus coutumiers !
- Maman ne reviendra pas tant que papa n'aura pas fait la paix avec lui-même. Il a un dernier démon à vaincre.
Albator sursauta, découvrant pour sa part pour la première fois Alveyron adulte !
- Tu es un petit garçon merveilleux et je constate que tu seras un adulte magnifique. Tu sais ce qui attend ton papa ?
- Oui, mais je ne peux intervenir, cette fois. C'est son combat le plus personnel.
- L'Unique est juste une monstruosité de plus ! siffla le grand Pirate balafré. Si j'en avais les moyens, je le dégommerais ! Je ne peux que comprendre le sentiment d'impuissance d'Alguérande, pour d'autres raisons je passe par des affres identiques ! Je peux le voir maintenant, Terswhine ?
- Oui. Pouchy le fait dormir. Il le réveillera au moment du départ.
- J'y vais. Et toi, Alveyron, tu rentres chez nous ?
- De suite, papy !
