19.
- Un goûter ? Je n'ai pas passé l'âge, papa ?
- Du lait, du gâteau à la crème et aux noix, des crêpes au chocolat, des macarons – ne me dis pas que tu n'aimes plus tout cela ! ? rit Albator en faisant asseoir Alguérande dans un fauteuil de son appartement du château arrière de l'Arcadia.
- Tout ce que j'adore…
- Mais, je sais, mon grand garçon ! Régale-toi !
Alguérande demeura crispé dans son siège, se tordant les mains, le regard perdu au loin.
- Elle est partie, elle aussi…
- Il reste tes enfants. Nous, tes parents, glissa Albator.
- Mais je n'ai toujours pas l'autre part de moi-même ! J'y étais promis depuis mes quatorze ans, et elle ses douze ans ! Madaryne est la seule et unique femme de ma vie, à jamais ! Et je ne l'ai pas trahie, en rien…
- Tu as embrassé Shynovaé, releva le grand Pirate balafré.
Albator eut un petit sourire.
- Un baiser d'adieu, ou d'amitié, pour les années passées et celles à venir. Je me suis tellement trompé !
Alguérande eut une mimique mi-figue mi-raisin.
- Je dirais que tu m'as jugé sans appel, non ?
- J'ai redouté le pire, en effet ! Tous ces mois sans Mady, et cette sculpturale Shynovaé se pointant à si bon escient, tentant tout… Ta mère et moi avons eu très peur !
- Je me doute… J'ai craint de faiblir, elle était mon amie, et je l'ai sentie si proche de moi, j'ai eu envie, à Heiligenstadt ou encore durant les semaines de vol jusqu'à Terra IV… Mais et s'il n'y avait qu'une seule femme pour moi !
- Pardonne-moi d'avoir redouté le pire ? plaida humblement Albator.
- Gander et toi le pouviez… Tout tendait tellement à cette issue entre Shyno et moi. Je la plains, elle ne vit que pour sa carrière. Moi, j'ai mes enfants, et je retrouverai un jour leur mère, j'en ai la certitude !
Alguérande soupira, glissant ses lèvres dans le verre de limonade apporté par son père dans son appartement du Pharaon.
- La certitude, vraiment ? glissa Albator.
- Non, je ne crois plus… Jamais autant de temps n'a passé… gémit Alguérande. Je sais qu'il n'y a plus d'espoir, mais jamais je n'aurais cédé malgré tout à Shynovaé.
Albator tressaillit.
- Tu as abandonné, Algie ? Mady ?
- Non… Mais je ne crois pas pouvoir attendre des années… Nos enfants…
- Je t'ai espéré, deux ans durant, quand Aldéran t'a emporté, une balle dans le cœur ! rappela le grand Pirate balafré.
- Tu avais la promesse de cet aïeul… Moi, je n'ai rien à quoi me raccrocher… Je n'en peux plus, à nouveau ! Je ne sais vraiment pas combien de temps je vais tenir… Et avec cet Unique qui est revenu, c'est trop !
Alguérande soupira.
- Mon garçon, fit tendrement Albator en enlaçant son fils à la chevelure méchée.
- Papa…
Dans son Sanctuaire cristal, L'Unique tournait comme un dragon en cage.
- Tu es plus proche de moi que jamais, Alguérande ! Tu n'imagines pas à que point je t'ai attendu, depuis tant de temps ! Tu commences à comprendre, ça me plaît ! Bientôt notre affrontement, et ça fera tout exploser, tous nos univers, le tien et le mien !
Endormi, Alguérande sourit, un rêve agréable comme il n'en avait plus un depuis des mois.
- Madaryne, chuchota-t-il.
Tendant les bras dans le vide, il crut néanmoins sentir et serrer le corps de sa femme, le ramenant contre lui pour de profonds baisers passionnés.
- Mady…
Retrouvant le bonheur dans ses songes, Alguérande se réjouit de la présence de sa femme contre lui, lui présentant leurs jumelles tout juste nées, partageant ce bonheur comme il l'avait espéré.
- Kya et Pya, elles sont là, Madaryne ! Tu m'as donné des merveilles. Et elles t'attendent, tout comme nos grands garçons ! Reviens, Mady, je ne tiendrai plus longtemps… Reviens, Mady, je t'aime et tu es toute ma vie !
Mais la silhouette de dragon de l'Unique envahit les délires d'Alguérande.
- Je suis là, Alguérande. Et tant que j'existerai, tu auras à me combattre et tu ne seras pas en paix !
Et, sur cette menace, le dragon se retira.
