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CHAPITRE PREMIER
Je suis en train de dérailler dans un train fou - Ozzy Osbourne, in Crazy Train
Rares sont les situations exigeant un contrôle de soi-même plus important que celui que requiert l'abstention de rire en voyant un Professeur Slughorn tourner au rouge en s'étouffant avec un bézoar. Mais celle-ci en faisait partie. C'est ce que ne tarda pas à découvrir Ann dans le couloir du wagon, alors qu'elle ne faisait que chercher innocemment un compartiment. Sir Charles-Edouard de la Motte venait de faire ses besoins sur ce que tout indiquait comme étant le nouveau Préfet-en-Chef, Serpentard qui plus est. Voir le hibou en dehors de sa cage n'était pas étonnant en soi, l'intelligence de l'oiseau lui ayant permis d'apprendre comment en entrer et en sortir. Mais tant de matière fécale signifiait sans doute qu'il couvait quelque chose. Cependant, son plumage chatoyant de Grand-Duc soigné qui se respecte était toujours aussi vif, ses yeux fiers et orgueilleux conservaient leur dignité, ses ailes ne formaient aucun angle bizarre avec son corps, toujours de même corpulence que la veille. Tout ceci ne correspondait à aucun véritable symptôme connu de maladie aviaire.
Forte de sa conclusion, la jeune fille fixait le Serpentard, angoissée de savoir quelle allait être sa réaction. Sauf qu'il continuait à se taire, comme n'ayant toujours pas réalisé ce qui était en train de se passer.
-Il devait expulser ses matières fécales hors de son corps, commença-t-elle. C'est un acte essentiel pour tout être vivant, même s'il est tabou dans de nombreuses cultures et tout au moins très intime.
Le Serpentard ne donnait pas vraiment l'impression de capter quoi que ce soit. Bouche béante et sourcils tressautants : Toujours et encore sous le choc.
-Certes, en temps normal, se sentit-elle obligée d'ajouter, la défécation est volontaire et nécessite une action consciente, cependant, une défécation involontaire peut se produire, par exemple en cas d'émotion forte, de troubles psychomoteurs ou de maladie. Tout comme différentes affections peuvent perturber ou stopper le mécanisme de défécation. Les causes peuvent être d'origine organique, psychogène ou socio-culturelle.
Elle pensait l'avoir définitivement perdu, là. Ses yeux se rétrécissaient, expression de dégoût.
-Sir Charles-Edouard n'étant ni malade ni atteint d'un quelconque trouble psychomoteur, j'en déduis que son acte était motivé par une émotion forte. Probablement le mépris. Il ressentait certainement le besoin de t'humilier en public.
Là, le Préfet semblait céder le pas à la haine froide qu'elle pouvait lire dans l'angle dur que formait sa bouche et dans ses sourcils maintenant froncés.
-Tu as l'air en colère. Pourquoi? Oh, répondit-elle à sa question rhétorique sans même lui avoir laissé le temps de caser un mot, ne t'inquiète pas, je doute que quiconque puisse le découvrir. Je veux dire, vous les Serpentards, avez un don pour dissimuler vos pensées, votre ressenti... Mais j'ai bien vu tes émotions. Tu dois te demander comment, au vu de ta surprise. C'est en tous cas ce qu'indiquent tes yeux légèrement écarquillés, tes sourcils qui se sont levés durant un très court instant et ta bouche qui s'est entrouverte. En fait, je suis capable de repérer les micro-expressions, tint-elle à préciser pour bien expliquer son argumentation. Ce sont des expressions faciales brèves et involontaires exprimées en fonction des émotions vécues. Et il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de simuler une micro-expression. Mais ça ne porte pas vraiment à préjudice puisque la plupart des gens sont incapables de les détecter - elles peuvent se produire dans un temps très court, de l'ordre d'un quinzième ou d'un vingt-cinquième de seconde.
Elle avait débité tout son explication d'une traite, ce qui lui permit de réfléchir à autre chose, entre autres pourquoi ce garçon ne s'était pas vu répartir à Serdaigle : Leur maison ne pouvait accepter quelqu'un ne sachant pas aligner deux mots dans une discussion pourtant largement à la portée de tout le monde. Pauvre de lui, condamné à errer dans l'ignorance de tout, même ce qui peut se passer sous son nez. Ses lèvres se plissèrent et ses sourcils se contractèrent de plus en plus. La colère ne l'avait toujours pas quitté. Peut-être allait-elle devoir lui expliquer que la haine ne résolvait rien, qu'il ne s'agissait que d'un phénomène facilement maîtrisable auquel on pouvait remédier avec une simple méditation relaxante, même brève, permettant en outre d'ouvrir ses chakras. Elle avait lu un essai sur la définitions des chakras quelques mois auparavant, concept d'origine indo-népalaise signifiant roue, ou encore disque, en sanskrit, et désignant des « centres spirituels » ou « points de jonction de canaux d'énergie ». Elle avait trouvé fascinant la corrélation possible entre cette vision du corps et la théorie de Draconicus Mirabilis le Jeune qui donnait pour origine de la magie certains points précis de l'anatomie humaine, un peu comme des catalyseurs.
D'ailleurs, la focalisation de la concentration sur ces points permettrait peut-être de faire évoluer l'utilisation de la magie innée, à savoir sans baguette, mais ces considérations étaient bien trop inatteignables pour le pauvre interlocuteur qui lui faisait face. Il lui fallait en parler à Poppy, qu'elle voyait agiter le bras avec un pull bleu électrique qui ne pouvait appartenir qu'à elle.
-Oh, excuse-moi, une amie me fait signe. Cela doit vouloir dire qu'elle souhaite ma présence. A moins que ce ne soit une convention sociale?
Toujours aussi nigaud, le Serpentard commença à dégainer sa baguette. Elle le coupa dans son élan en continuant son speech, certaine qu'un flux trop important de paroles sensées était capable de brouiller ses commandes cérébrales.
-Quoi qu'il en soit, je souhaite lui tenir compagnie, acheva-t-elle d'un ton guilleret, je vais donc prendre congé. J'ai apprécié notre petite conversation, bien que le terme monologue soit plus approprié étant donné que je n'ai pas entendu le son de ta voix une seule fois. Il faudra remettre ça à une prochaine fois.
De toute évidence, le Préfet n'était pas du même avis que la jeune fille, et l'impatience de se défaire définitivement de sa compagnie commençait à suinter par tous les pores de sa peau.
- Au revoir. Nous nous retrouvons à Poudlard, Sir Charles-Edouard.
Elle alla ouvrir une des fenêtres du train, permettant ainsi à l'oiseau de prendre majestueusement son envol vers le château. Il était magnifique, avec ses plumes brunes à nuances rousses et mordorées qu'il faisait luire dans la lumière blafarde de la gare. Bon. Maintenant, il lui fallait retrouver Oprah.
Le mouvement frénétique du bras au pull bleu faisait de moins en moins de doute quant à l'identité de sa propriétaire. Et il ne lui fallut qu'une petite minute pour la rejoindre, après s'être bien fait bousculer par la horde de troisième années qui se répandaient dans le train en bande organisée. Peut-être qu'Aloïs Lawford était parmi eux. Mais c'est avec soulagement qu'elle ne tomba sur aucune rousse un peu boulotte lors de sa traversée de la horde. Elle n'aimait pas la foule, et encore moins devoir y être bloquée par une quelconque conversation.
-Que les étoiles veillent sur toi ! l'apostropha Oprah en levant son traité de runes en son honneur une fois qu'elle se fut insérée dans le compartiment.
Traité qu'elle tenait encore une fois à l'envers, mais Ann avait renoncé à comprendre le pourquoi du comment. C'était Poppy, ça lui suffisait maintenant, aussi étonnant que cela puisse paraître. Sa soif d'explications avait peut-être trouvé sa limite, mais elle adorait tellement son amie que cela ne lui causait aucun problème.
-Que le Soleil éclaire tes pensés, répondit-elle avec jovialité.
Elle posa ses affaires dans le porte-bagages d'un petit coup de Wingardium Leviosa, avant de s'asseoir sur le siège qui faisait face à Oprah, raide comme un piquet, et surtout impatiente de soumettre sa problématique.
-Poppy, il me faut absolument ton avis, commença-t-elle d'un ton dramatique. Penses-tu que l'accumulation d'énergie dans les chakras par la méditation permettrait, comme le disait Draconicus Mirabilis le Jeune, de l'amalgamer dans les sources corporelles de la magie et ainsi de se passer de baguette ?
Le train siffla pour annoncer à tous les élèves de se dépêcher, ce qui n'eut pour résultat que d'augmenter le brouhaha ambiant. Paradoxalement, elle aimait bien les rentrées scolaires. L'odeur du parchemin et des robes neuves l'avaient peut-être toujours réconfortée dans son idée qu'elle rentrait enfin chez elle.
-La magie nous relie intimement au champs cosmique des infinies possibles, répondit Oprah, visiblement emballée par la réflexion qui lui était soumise.
Alors si tout était effectivement possible, y aurait-il un lien entre naissance de la magie et sensibilité au monde extérieur ?
-Donc tu penses que c'est faisable, vraiment ? Parce que j'ai lu dans un essai d'Adinath Hirapati sur la définition des chakras qu'il existait un état de méditation suffisamment profond pour te mettre en transe. Les essais n'ayant été pratiqués que sur des moldus, je me suis dit que c'était peut-être une façon pour eux d'approcher la magie, mais comme ils n'y ont jamais été habitués, c'est ce qui les déconnecte de leur corps.
-Quand la matérialité et l'attachement terrestre disparaissent, se crée une place qui laisse s'exprimer le soi intrinsèque, et la vie devient véritablement magique. La méditation propose un système de communication qui établit une correspondance entre le corps matériel et le corps psychique, ce qui libère ce que nous appelons communément « magie » et que les moldus préfèrent nommer « extase ». C'est la clef pour comprendre le fonctionnement primitif de la magie.
Ah. C'était entièrement pertinent dès lors que l'on admettait l'existence d'une dimension éthérée au corps humain. Mais Ann n'avait jamais été très douée pour s'avancer dans les sciences qui ne répondaient pas bien à son esprit bien trop cartésien. Elle n'arrivait pas à asseoir ce genre de choses sur des fondements solides, mais c'était ce qui les rendait tout simplement fascinantes à ses yeux. Même si l'impossibilité de les prouver leur ôtait quelque part un peu de plausibilité.
-Donc en vrai, ils pourraient devenir sorciers.
C'était tout bête. En fait, peut-être que ce que les moldus appelaient télékinésie ou lévitation pourrait être une manifestation de la magie. Peut-être même que le mentalisme était une dérivation de l'Impero. Et les nés-moldus, comme elle, deviendraient de simples moldus plus enclins à la concentration sur eux-mêmes. Peut-être était-ce une mutation génétique. La science moldue l'avait toujours un peu émoustillée, il fallait qu'elle fasse des recherches sur le sujet.
-... Une expansion de conscience. C'est ce qui permettrait le développement évolutif des flux d'énergies à travers les divers canaux. S'ils ne se rendent pas clairement compte des possibilités infinies qu'ils peuvent acquérir grâce à leurs propres efforts et à l'aide de la Magie... Les moldus sont comme des élèves qui n'ont pas assimilé la leçon. Ils n'ont pas écouté, ou n'ont pas compris le raisonnement. Ils ne peuvent donc pas progresser intelligemment...
Et la sagesse des mots d'Oprah avait été écoutée religieusement par une Ann toute concentrée sur ses pensées, tant et si bien que ses mains oisives étaient retournées se venger sur ses mèches en bataille. Mais le nid d'oiseau auquel allait ressembler sa tignasse était bien loin de ses préoccupations actuelles. Comme toujours, d'ailleurs.
-Peut-être que c'est parce qu'on est les plus attentifs. Mais du coups les nés-moldus seraient les plus méritants de tous. Je ne pense pas que ça serait facilement accepté, par contre, conclut-elle pensivement en réprimant un bâillement.
La communauté étant ce qu'elle était, ce n'était qu'un euphémisme guère aventureux. Mais de toute façon elle n'était pas encore assez quelqu'un pour pouvoir y changer quoi que ce soit. Malheureusement. Elle aurait adoré voir les préjugés disparaître, non pas pour eux nés-moldus, mais plutôt pour pouvoir admirer les mines défraîchies des grands défenseurs de la cause des Sang-Purs. Mais elle n'était pas vraiment Wonder Woman non plus. Dommage.
Quelque part, Wonder Woman avait toujours été sa préférée, et ce depuis ses premières apparitions dans les comics DC des années quarante, qu'elle avait tout simplement dévorés après avoir mis la main dessus par hasard, dans un petit magasin de son quartier qui les vendait par lots. Et sa collection allait en s'empirant, année après année, pack après pack.
C'est en se remémorant toute la jeunesse d'amazone de son héroïne favorite sans en omettre la moindre minute qu'elle sortit un paquet de dragées surprises, bientôt posé sur le rebord de la fenêtre pour permettre à son amie de se servir si elle le voulait. Mh. Abricot. Pourquoi pas, après tout, probablement que la rentrée lui portait chance. De toute façon, elle était tellement heureuse et excitée à l'idée de rentrer au château que rien n'aurait pu lui gâcher ces quelques instants de bonheur.
-Oeuf pourri, décréta son amie, très pragmatique malgré l'horreur qu'elle venait d'ingérer. Tu penses que Jupiter m'en veut ?
Elle ne l'avait pas vraiment vue piocher dans le sachet, toute occupée qu'elle était à essayer de deviner si le bruit qu'elle entendait dans le couloir était celui du train, celui du chariot de friandises ou encore des élèves lambda qui se promenaient sans autorisation. Aussi cela lui arracha un petit rire amusé alors qu'elle regardait Oprah mastiquer le bonbon ignoble avec componction, presque délicatement. Paradoxe tout à fait normal.
-Je ne crois pas que ce soit Jupiter qui décide de la couleur des colorants utilisés dans ces dragées ou bien de l'arôme qu'elles diffusent, même si il me semble de plus en plus certain qu'il pourrait exister une corrélation entre la couleur et le goût en ce qui concerne ces bonbons. En fait, même si elles ne reflètent pas vraiment leur parfum visuellement, le bleuet ayant par exemple déjà eu une teinte rose nacrée pour ma part, il ne me paraît pas totalement incohérent qu'ils puissent suivre une certaine logique.
Et, pour étayer sa théorie, elle piocha une petite poignée de dragées qu'elle posa entre ses cuisses, prête à noter scrupuleusement tout ce qu'elle allait découvrir entre ses neurones déjà bien pleins. Mais c'était comme l'estomac d'un troll, personne n'en avait jamais vu la limite. Elle coupa des petits morceaux de chacun des bonbons pour les mettre sur ses genoux, essayant de deviner par avance sur quoi elle allait tomber.
-Alors. Bleu-électrique-presque-bleu-roi... Chaussettes sales. Mon Dieu, c'est dégoûtant. Est-ce que tu crois qu'ils ont utilisé de vraies chaussettes pour en reproduire l'odeur ? Personnellement, je pense que ça serait plus barbare qu'autre chose.
Elle aurait plutôt parié sur quelque chose comme barbe à papa ou sang de poulet, laissant le vert pomme aux vieilles chaussettes, mais les exceptions pouvaient exister, n'est-ce pas ? Dommage pour elle que ça tombe sur son premier sujet d'études. Ensuite, elle en choisit un blanc immaculé, qui n'avait pas d'odeur spécifique non plus. Jus de poubelle. Elle le recracha de dépit, et en prit un rose. Banane. Déjà un peu mieux, mais elle n'en aurait pas non plus prédit un tel goût. Est-ce que c'était purement le hasard qui régissait les parfums des Dragées Surprises de Bertie Crochue ?
Navrant.
-Je ne comprends pas pourquoi le rose conviendrait à la banane alors que l'on aurait pu lui trouver un goût plus approprié, comme celui de la pelouse, car on a déjà pu voir que le cramoisi avait souvent un parfum terreux alors que le rouge sentait plutôt des choses fraîches, comme la rosée sur les nénuphars ou le sirop de menthe de la dernière fois. Pourquoi la banane ? Ça n'est ni vraiment terreux, ni vraiment frais non plus. Ça ne veut rien dire.
Elle ne redressa la tête au même moment où Oprah recommença à parler planètes, l'interrompant dans son compte-rendu décevant. Peut-être n'en valait-il pas la peine, finalement. Au diable les bonbons, ça n'avait aucun sens, et donc aucun intérêt d'étude.
-J'ai regardé Mercure et une lune y brille drôlement, déclara tranquillement Oprah qui continuait de s'examiner les doigts avec concentration.
Il ne fallut pas plus de quelques secondes pour que la porte s'ouvre sur quelqu'un qu'Ann ne reconnut que trop vite, la faisant tourner au rouge tomate puis au blanc navet en quelques instants bien trop brefs pour n'importe qui d'autre.
Ses chakras n'étaient peut-être pas assez ouverts, ou alors c'était juste son karma.
Saleté de karma.
