L'autre version : [fanfiction . net]/s/11977842/1/Les-Tribulations-d-une-Terroriste


CHAPITRE QUATRIEME

La catastrophe qui finit par arriver n'est jamais celle à laquelle on s'est préparé - Mark Twain.


Un crissement ignoble inonda le compartiment sous les yeux stoïques d'Ann qui admirait pensivement les Maraudeurs se lamenter, les mains sur les oreilles, en hurlant à tout va la question de la provenance du bruit honni. Avec le temps, elle avait fini par s'y habituer. Sans trop de mal, d'ailleurs, il avait suffit d'une fois ou deux pour qu'elle soit vaccinée. C'était aussi parce que Sir Charles-Edouard affectionnait particulièrement de se limer les serres contre les fenêtres du château dès qu'elle avait le malheur de se poser près de l'une d'elle. Et ça les polissait diablement bien, d'ailleurs, leur donnant un brillant qui conférait à leur teinte noire une profondeur hors du commun.

Peut-être que c'était vraiment insupportable pour des oreilles non-aguerries.

C'est en y réfléchissant qu'Ann se rendit compte qu'en réalité, ailes déployées, son hibou pourrait remplir le compartiment. Or, étant donné la présence d'individus indésirables, ce genre de mouvement d'intimidation avait de grandes chances d'arriver, tout comme l'ébouriffement des plumes ou le hululement lugubre propre aux hiboux Grand-Ducs.

Elle en profita pour caresser un peu plus un Prince-Charmant qui voulait probablement rendre le Sir jaloux en se frottant à elle, consciente que dès que l'oiseau serait à l'intérieur de l'habitacle, les sièges allaient se transformer en ring de catch. Alors, tandis qu'Oprah se rapprochait de la fenêtre, elle posa précautionneusement le chat par terre. Il sentait la chose arriver, ses griffes étaient déjà sorties, son museau se rétractait et ses babines se retroussaient pour laisser entr'apercevoir ses petites dents acérées de chasseur expérimenté. Mieux valait ne pas tenter le diable.

-Bonjour, Sir, fit une Oprah laconique en laissant la tornade de plumes entrer dans le compartiment.

Le hibou répondit dans un cri joyeux qui fit sursauter Peter à côté d'elle. Il le connaissait vite fait, surtout parce qu'il l'avait déjà vu rôder autour des filles ou se poser sur la tête de sa propriétaire, mais le côtoyer de plus près n'avait probablement jamais été en première place de son ordre de priorités.

Elle sentit les sempiternelles serres de son animal de compagnie lui labourer les cuisses en cherchant à se mettre de travers pour minimiser les dégâts. Mais toute à son étude du plumage de Sir Charles-Edouard de la Motte, ça lui passait bien au-dessus de la tête. Le hibou, tout fier de les avoir rattrapés depuis Poudlard – elle était certaine qu'il avait déjà effectué plusieurs fois l'aller-retour depuis qu'elle l'avait lâché – se gonflait d'orgueil en toisant les autres élèves tel un gyrophare.

Il lui mordilla le nez alors qu'elle trifouillait dans le duvet de son poitrail, histoire de voir s'il n'avait pas plus de problèmes que la dernière fois qu'elle avait vérifié, quelques jours auparavant. Vexé d'avoir ainsi été ignoré, il lui tira quelques mèches au hasard, les ôtant du fouillis qui régnait sur son crâne avant de jeter son dévolu sur Oprah, lui offrant le bisou qu'elle lui quémandait à chaque fois.

Un peu perroquet, son hibou.

-Ah mais attends, c'est pas le hibou qui vient faire chier Dumbledore à chaque fois à la rentrée ?

Malheureux Sirius Blackus qui était génétiquement incapable de se taire. Il essuya un regard noir du hibou qui continua de le toiser alors qu'il écrasait les cuisses de James Potter ainsi que ses bijoux familiaux de ses pattes aux serres acérées. Son dévolu fut finalement jeté sur Remus Lupin. Il s'assit sur lui, ne ménageant cependant pas non plus ses jambes.

Il ne quittait pas Sirius Black des yeux.

L'humeur générale oscillait entre angoisse et douleur. Peter se resserrait contre Ann en la prenant comme un totem protecteur, Sirius Black se taisait sous le regard lourd et réprobateur d'une bestiole capable de lui refaire une coupe courte en scalpant son cuir chevelu au passage. Et Lupin ? Il restait stoïque malgré les serres qui lui labouraient probablement les jambes. Il n'y avait vraiment que les filles pour être calmes et confiantes.

Enfin, la tranquillité apparente d'Ann, qui était d'ailleurs sereine maintenant qu'elle avait fait un rapide check-up à son animal, se mua en petit rire alors que le thorax du hibou commençait à ondoyer. Quatre paires d'yeux se rivèrent instantanément à elle, faisant cesser sur-le-champ son hilarité étouffée, la dernière étant absorbée à nouveau par son bouquin depuis l'arrivée du Sir.

Et la boulette régurgitée percuta Sirius Black en plein visage, expulsée avec toute la fourberie et la mesquinerie d'un être passé maître en la matière.

-A-Attends, là... Il m'a craché dessus ?

-En réalité, ce n'était pas un crachat, rectifia une Ann qui se sentait investie de la mission primordiale de lui remplir le cerveau, au moins un peu. C'est une pelote de réjection, qu'on peut aussi appeler boulette de régurgitation. Beaucoup d'oiseaux en produisent, mais c'est surtout connu pour les oiseaux de proie. Elles contiennent tous les éléments durs que les animaux ne peuvent digérer comme les poils, les os. C'est environ deux heures après leur ingestion qu'elles sont produites et recrachées. C'est en les analysant que l'on peut reconstituer le passé alimentaire de l'oiseau, ce qui peut être extrêmement important en cas de maladie ou d'indigestion. Pourrais-tu me la faire passer, s'il te plaît ?

Ça se sentait très clairement qu'il lui aurait envoyé la pelote dessus comme un Poursuiveur devant les cages, mais il y avait le hibou. Il le fixait. Alors il s'apprêta à la lancer cordialement, comme un gentleman. Il s'y raccrochait. Il ne faisait pas ça ni sous l'emprise de la peur, ni sous celle de la gentillesse. Surtout pas de la peur, dans tous les cas.

Mais c'était sans compter sur l'autre animal du compartiment. Prince-Charmant sauta sur la pelote comme si sa vie en dépendait. À défaut d'une autre pelote, songeait Ann en examinant stoïquement comment le Sirius Blackus se débrouillait face à l'agression. Comme une fillette, finalement, sans surprise aucune. Il avait crié de stupeur, au vu du petit démon blanc qui l'avait attaqué. Heureusement que son kit de tricot était planqué bien au fond de sa valise, pour éviter une catastrophe dès le début de l'année. Ça avait été une riche idée, presque une intuition, finalement. Le chat les aurait tous ligotés avec la laine sans même qu'ils s'en rendent compte.

-Bouge pas, je-

Le Remus Lupinus dans toute sa splendeur, preux chevalier au secours de ses dames. Il avait essayé de porter Sir Charles-Edouard, probablement pour le poser à côté et pouvoir aider son ami.

Mauvaise pioche.

La vision de film d'horreur se produisit. Enfin, elle n'était pas certaine que c'en fut réellement une. Peut-être était-elle tout simplement juste un peu trop sensible à tout ce qui pouvait être un tantinet effrayant. La première fois, ça l'avait relativement déboussolée. Donc c'était probablement elle.

Ah. Non. Pas vraiment, en fait.

Le Remus Lupinus ne semblait pas faire preuve d'une très grande résistance face à l'effroi. Il avait couiné en se rasseyant dans son siège immédiatement, sous le regard inquisiteur d'une tête de hibou montée à l'envers sur son corps.

-Bon. Vous devriez partir maintenant.

Elle sentait l'heure tourner. Et puis tout simplement elle voulait se reposer un peu les neurones, aussi.

-Écoute, euh...

-Ann. Je m'appelle Anastasia Dorothea Sophia Wattel de Pouzy de la Roche. Mais tout le monde m'appelle Ann. Et vous devriez partir.

James Potter, qui devait voulait probablement lui demander quelque chose pour ôter son hibou de Remus Lupin, resta muet sous le coup de l'assommoir qu'avait toujours constitué son identité complète. Mais elle n'avait pas l'argent qui allait avec les titres. Malheureusement.

-Sir ?

Ledit Sir continua sa rotation improbable pour voir Oprah qui l'interpellait, mettant Remus Lupin encore plus mal à l'aise. Un petit hululement en guise de réponse. Mais Ann savait déjà ce qui se tramait. Elle avait été témoin de la tentative de dressage de son amie sur le hibou. Ceci dit, ça avait plutôt bien marché pour ce coup-là.

-Attaque.

Ann ferma les yeux. Les hurlements qui suivirent avaient l'air bien plus épiques de cette façon. On pouvait presque se croire sur un champ de bataille sparte, au cœur d'une bataille sanglante et acharnée. Bien loin de cette troupe de garçons chassée par un pauvre hibou mal luné. Qui faisait le double de leur taille en envergure, certes. Mais ce n'était qu'un détail, finalement. Il ne pouvait de toute façon pas déplier ses ailes dans le compartiment, ou du moins pas en entier.

Une fois sa besogne terminée, Ann sentit le hibou s'installer à côté d'elle sur la banquette. En fait, elle aurait mieux fait de dormir pendant le trajet, ça aurait été bien plus productif que d'admirer des Homo Stupere dans toute leur splendeur.

-L'heure est venue de se changer pour purifier notre énergie corporelle de toutes ces ondes étrangères.

Oui, se changer. Il était grand temps, elle reconnaissait les campagnes environnant le château, à une bonne dizaine de minutes près.

Elle fouilla un peu dans son sac de voyage pour trouver sa vieille robe de sorcier qu'elle traînait depuis la troisième année, la première ayant été dissoute dans une potion concoctée par Oprah et qui était censée éloigner les Joncheruines la veille d'un examen de Sortilèges. Sa jupe était mal pliée. Tant pis. Et sa chemise blanche avait été froissée par le voyage. Bon, ça allait faire l'affaire quand même. Alors, son pull... Ah, bien au fond, il avait servi à amortir l'étui du Fléau. Sa cravate bleue et bronze l'accompagnait. Parfait, avec ses chaussures déjà aux pieds, l'attirail de la parfaite petite étudiante fauchée était au complet.

Ça allait faire l'affaire quand même. Comme tous les ans.

-Tu peux me faire ma cravate ?

-Noeud simple ? Double ? Windsor ? Papillon ?

Elle réfléchit rapidement. Un nœud papillon aurait été vraiment sympathique mais les cravates n'étaient pas adaptées à ce genre de choses. Il fallait rester classique et classe, histoire de rattraper le reste de ses vêtements élimés.

-Un Windsor. Après tout, la rentrée scolaire est une grande occasion et puis, avec la Répartition, ne pas en porter un aurait été comme un manque de respect aux Premières Années répartis dans notre Maison. Il ne faut pas oublier que le nœud Windsor, de conception relativement compliquée, est réputé pour être porté par les personnes influentes lors d'événements importants. Et puis mon dernier bouton est parti, du coup, ce nœud étant le plus imposant, il le cachera bien.

Son amie avait commencé à la nouée dès qu'elle avait entendue son choix. Comme chaque année.

-Un petit lapin, deux petits lapins, trois petits lapins, rentraient au terrier..

La chanson, par contre, était une première.

-Un grand lapin, un petit lapin, se font un câlin, et ils rentrent tous les deux...

Était-elle en train de faire copuler sa cravate avec elle-même ? Enfin, même si c'était juste les différents pans entre eux, ça n'enlevait pas le cœur du problème.

-Tous les deux...

Encore heureux qu'ils n'étaient pas plus que ça, sinon ça aurait terminé bizarrement, songeait-elle.

-Au terrier, tout en haut et au milieu du col de la montagne.

Ça n'empêchait pas qu'elle les avait faits copuler. Ça aurait été drôle que les vêtements puissent porter de petits vêtements. Peut-être qu'elle aurait eu des souliers neufs, comme ça.

-Sois sage, ne bouge pas.

-Oui, maman, répondit-elle pour sa cravate, qu'Oprah fixait avec intensité.

De toute façon, personne sous un tel regard n'aurait osé bouger. Et donc certainement pas une cravate.

Le compartiment qu'elles occupait ressemblait enfin à ceux qu'elles avaient eus toutes ces années précédentes. Elles se faisaient face à côté de la fenêtre, et Prince-Charmant et Sir Charles-Edouard se faisaient face avec un objet quelconque à se disputer, ici une pelote et le lézard-cadeau du hibou qu'elle avait discrètement jeté avec. Elle n'en faisait plus de cas maintenant, elle en avait toujours plein dès que le Sir la voyait.

Dommage, elle aurait bien jeté un coup d'œil à la boulette. Trop tard. Maintenant, elle était en no man's land.

-Blacky est définitivement très con.

Cette simple remarque lui arracha un long, long, très long et très profond soupir. Elle s'en serait très bien passé, de ces Maraudeurs. Ils lui avaient gâché du temps de repos. Et puis elle avait un livre sur la théorisation de la conception du son par Heirich Schenker à terminer, aussi. En plus de ses recherches sur les chakras. Autrement dit, des choses bien plus intéressantes que de parler avec des Homo Stupere bien, bien Stupere.

-Cette année va être fatigante, fit-elle en levant les yeux au ciel.

Un euphémisme sans nom, elle le sentait.