Hello fellas ! Como estan ? :D
On se retrouve en ce beau matin de septembre pour la suite tant attendue de SLL. Avec le dernier chapitre révélant l'intrigue du roman écrit par Max, on comprenait enfin le titre de "Strange LifeLine" mais vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Ecrire ce chapitre a été... difficile, et j'ai dû aller au delà d'un certain sentiment de dégoût. Mais j'en dis pas plus !
Bonne lecture à tous et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !
Kiwi
Chapitre 2
Chasing after Me
"I don't trust words. I trust pictures."
— Gilles Peress
Arrivée dans un petit espace que la librairie avait libéré pour l'occasion, Victoria s'installa sur l'une des chaises disposées en arc de cercle face à une estrade ridiculeusement petite qui devait faire dix centimètres de haut sur quatre-vingt de large. A cette heure-ci, la salle était encore vide de monde même si la vendeuse à l'entrée lui avait conseillé de se trouver une place rapidement car elles allaient être disputées d'ici une demi-heure. La blonde choisit donc une place stratégique d'où elle pourrait observer l'auteure sans être gênée, puis profita de la tranquillité dont elle bénéficiait encore pour prendre connaissance de son environnement. Sur les côtés de l'estrade, disposée sur plusieurs promontoires et une grande pancarte publicitaire, la couverture du livre qui faisait tant fureur en ce moment était mise en avant. Il y avait même une pile de bouquins montée en pyramide sur une table ronde pour qui désirait acheter un nouvel exemplaire aujourd'hui. Plus sur la droite, un peu à l'écart de la scène, se trouvait une table où l'auteure sera certainement assise pour discuter et dédicacer après la séance de questions avec les lecteurs et journalistes. Victoria sortit son téléphone pour passer le temps, elle avait encore quarante minutes devant elle.
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En avisant le monde qui s'entassait dorénavant dans le fond, la riche photographe se félicita de sa prévoyance. Plus aucun siège n'était disponible. La vendeuse avait vu juste, Victoria la remercia intérieurement. Et, alors que depuis un long moment des voix fusaient de tous les côtés dans un brouhaha insupportable, elles se turent dès que la vedette littéraire sortit d'une porte. Tous les regards se braquèrent instantanément sur elle alors qu'un petit applaudissement un peu timide l'accueillait. Assise au centre gauche de la foule, au deuxième rang, Victoria pouvait parfaitement distinguer l'arrivante. Ce qui, à l'inverse, ne devait pas être son cas. Comme la dernière fois, la jeune femme aux cheveux châtains portait des vêtements décontractés. Quelque chose qui oscillait entre un style un peu punk-rock et pourtant relativement hipster. La chargée de communication qui l'accompagnait monta sur l'estrade pour annoncer l'ordre des événements à venir. Victoria inspira, son souffle légèrement tremblant malgré tout, la séance pouvait enfin débuter. Rachel Price remercia la blonde qui l'accompagnait, avança sur la scène pour se présenter avant de décrire son livre dans les grandes lignes et d'en lire un petit extrait pour donner envie à ceux qui ne l'avaient pas encore lu de se pencher dessus. Il eut des applaudissements chaleureux puis, on annonça le moment que la plupart des lecteurs attendaient : la séquence questions/réponses. Un micro fut passé à l'assemblée pour l'occasion, distribué par la chargée de communication qui avait parlé au début de la séance.
- Bonjour, débuta une adolescente. Je m'appelle Helen.
L'auteure la salua d'un petit mouvement de tête qui l'invitait à poursuivre et à poser sa question.
- Je voulais vous demander si vous étiez native d'Arcadia Bay ?
- Je suis née ici, concéda la brune en hochant la tête. À plusieurs étapes de ma vie, je me suis retrouvée à quitter ma ville natale... mais il faut croire que je finis toujours par y revenir. Certains diront que c'est le destin.
La parole fut ensuite donnée à un garçon.
- Comment une telle histoire vous est-elle venue à l'esprit ? Je ne suis pas un grand lecteur, mais ma sœur a lu votre livre et m'a vraiment conseillé de le lire, ensuite ! J'y croyais pas trop au début, mais dès que j'ai lu les premières lignes, je me suis retrouvé incapable de lâcher votre livre jusqu'à l'avoir terminé.
Il eut un moment de silence où Rachel parut songeuse. Non, ailleurs, remarqua Victoria. Ses yeux bleus océans fixaient toujours le jeune homme mais ne semblaient plus le voir, perdus dans un autre monde, un autre temps.
- Déjà je suis flattée que tu ais aimé mon livre à ce point, et pour répondre à ta question… Disons qu'enfant, je rêvais d'aventure, avoua l'écrivain avec détachement qui fit tiquer Victoria.
- De pirates ? osa le jeune homme, faisant une référence au goût prononcé de l'héroïne pour ces brigands des mers.
- De pirates, acquiesça la brune aux taches de rousseur avec un faible sourire. J'ai toujours eu une imagination fertile, et vu que j'aime Arcadia Bay plus que tout, je me devais de lui rendre hommage en parlant de ses paysages propices aux mésaventures en plein air.
Cette vague réponse parut satisfaire le lecteur. Durant une vingtaine de minutes, le micro passa de mains en mains et les questions s'enchaînèrent. Autant qu'elle le pouvait, l'auteure ajoutait une petite touche d'humour qui amusait son auditoire et renforçait le sentiment de plaisir de s'être déplacé des jeunes gens. Et pourtant, Victoria en restait de marbre. Quelque chose la tracassait. Était-elle la seule à entendre le faux enthousiasme de « Rachel » quand elle parlait ? De remarquer que celle-ci répondait aux questions sans réellement y répondre ? Tout ce qu'elle disait était vague et inutile.
L'heure tournait et le moment des dédicaces approchait. La chargée de communication reprit le micro pour annoncer qu'ils avaient pris plus de temps que prévu pour les questions et qu'une dernière personne aurait le privilège d'avoir une réponse à son interrogation. Une femme dans la trentaine leva la main la première. On lui fit passer le micro alors que Rachel se redressait légèrement derrière son pupitre.
- J'ai une seule question que beaucoup ici se posent… Projetez-vous d'écrire d'autres livres ?
Immédiatement un murmure général approuva ses mots. Des airs curieux et des regards intrigués se braquèrent sur la jeune femme alors qu'un silence religieux s'installait dans l'attente de sa réponse.
- Pas pour le moment, concéda l'auteure avec honnêteté en faisant une petite grimace devant la déception qu'elle vit apparaître chez certains.
- Mais… Pourquoi ? Cette fin apparaît comme un début pour l'héroïne. Personne ne penserait que vous écrivez pour l'argent mais bien pour l'histoire !
- Eh bien... Si j'ai écrit ce livre, c'est parce qu'au fond de moi, je savais que je me devais de raconter cette histoire, de la faire connaître. C'est... une forme d'hommage.
L'organisateur, et certainement propriétaire de la librairie mit fin à la séance en remerciant le public. Il rappela également que les plus patients pouvaient d'ores et déjà se mettre en file afin de recevoir la signature de Rachel Price au niveau de la table sur la droite. Même si Victoria se sentait déjà agacée par le temps d'attente que promettait cet événement, elle resta sagement dans la colonne humaine. Bizarrement, à l'idée de se retrouver à nouveau face à face avec la jeune auteure, elle se sentait terriblement nerveuse. Ses mains tremblaient de manière incontrôlables et son cœur tambourinait à lui donner mal à la poitrine. C'en était presque ridicule ! Elle avait déjà côtoyé de grandes célébrités que ce soit seule ou auprès de ses parents. Elle avait même dîné avec Kanye West et Taylor Swift à une soirée de charité. Qu'est-ce qui, dans le fait de retrouver celle qu'elle supposait être une ancienne camarade de classe, pouvait éveiller autant d'appréhension chez elle ?
Malgré le tumulte de ses émotions insensées, Victoria réussit à conserver son calme une fois face à l'auteure. Un sourire poli sur les lèvres, cette dernière lui jeta un bref regard avant de prendre le livre qu'on lui tendait.
- Je le mets à quel nom ? demanda-t-elle sans relever les yeux de l'ouvrage.
- Tu le sais parfaitement, assura la blonde en croisant les bras. Ne m'oblige pas à révéler ton identité secrète devant tout le monde.
- Serais-tu devenue geek ces dernières années pour faire une telle référence ?
La photographe haussa les sourcils face à l'audace presque désinvolte de son interlocutrice. Si l'écrivain était celle qu'elle croyait – et elle en avait la certitude désormais –, cette dernière avait bien changée. Victoria n'avait plus l'impression de fixer la Max Caulfield timide qui la fuyait toujours à l'académie et qui bégayait quand elle se faisait interroger en classe.
- Pourquoi avoir choisi ce nom de plume ? reprit l'héritière Chase en ignorant la question précédente. Est-ce en rapport avec la disparition de...
- Je préférerais ne pas en parler, coupa la jeune auteure avec douceur, mais fermeté. Surtout pas ici.
- D'accord.
Il eut deux secondes de silence avant que Victoria continue :
- On pourrait en parler autour d'un verre dans ce cas. À quelle heure tu finis ?
La jeune femme aux cheveux bruns eut un petit rire. Un rire bien dénué de la chaleur propre qui lui appartenait par le passé, songea Victoria qui, après coup, comprit qu'inconsciemment, elle l'avait observée durant ce temps commun à Blackwell. Quelque chose avait changé chez son ex-rivale. Quelque chose de fondamental... Et la photographe n'était pas certaine d'apprécier ce changement. Elle paraissait plus détachée, plus froide, plus tranchante aussi. Cependant, cette attitude l'intriguait assez pour la pousser à inviter à sortir une personne dont elle n'avait jamais été proche par le passé.
- Haha. Tu as toujours cette façon si confiante de parler, de te comporter… On ne peut rien refuser à Victoria Chase, n'est-ce pas ? s'amusa Max d'un ton pince-sans-rire. Comme quoi, certaines choses ne changent pas.
- Au contraire, murmura la blonde d'une voix presque inaudible, beaucoup de choses ont changées.
Sa voix avait été à peine forte qu'un murmure mais Max l'entendit clairement. Comme comprenant ce que sous-entendait son ancienne camarade, un voile triste passa dans le regard océan qui sembla se ternir un peu plus. Le sourire factice qu'elle portait une seconde plus tôt se dissipa pour ne laisser transparaître qu'une expression vide d'émotion. Victoria sentit son ventre se tordre malgré elle. Elles s'enfoncèrent dans un petit silence lourd et désagréable… Un silence chargé de souvenirs douloureux partagés. Certaines choses ne méritaient pas d'être ressassées, surtout quand les plaies n'étaient pas entièrement refermées. Et avant même que Victoria ne puisse comprendre ce qui venait de se passer, un regard empli de reproches se posa sur elle.
- Pourquoi est-ce que tu te montres aussi… gentille ? Pourquoi tu tiens tant que ça à me parler ? demanda Max sur un ton froid, les sourcils froncés. Tu es venue, tu m'as reconnue... Mes félicitations ! Maintenant, je préfèrerais qu'on en reste là. Tout ça, c'est du passé. On n'a pas besoin d'en parler. On n'a jamais été amies que je sache.
Cette dernière réplique fit à Victoria l'effet d'une gifle aller-retour. Elle essaya de ne pas chanceler sous le coup, mais son cœur fut moins vaillant que son corps. C'était mérité. Amplement mérité, elle le savait. Pendant toute leur période à l'académie de Blackwell, elle avait fait de la vie de Max un véritable enfer. Elle lui avait fait la misère et ne lui avait rien épargné jour après jour… et elle était loin d'en être fière maintenant que son passé ressurgissait devant elle pour lui faire payer ses dettes avec les intérêts. La blonde pinça ses lèvres. Elle reconnaissait qu'elle avait été une sale garce égoïste et manipulatrice, prête à tout pour réussir et aveuglée par sa crainte de perdre sa popularité. Elle-même se détestait pour ses actes gratuits et cruels envers ceux qu'elle avait eu le pouvoir de piétiner…
Mais, comme disait Max, c'était du passé. Aujourd'hui, même si Victoria le voulait, elle ne pouvait effacer ni la douleur ni la honte qu'elle avait provoquée chez la petite hipster huit ans plus tôt. Pas plus qu'elle ne pouvait se défaire du sentiment infâme qu'elle ressentait dans sa poitrine à cet instant comme une vengeance qui avait mis des années à l'atteindre.
- Il y a un problème, Rachel ? intervint l'une des organisatrices de cette séance de dédicace.
- Tout va bien, merci, rassura la vedette de l'événement en rendant le bouquin à la blonde avec un nouveau sourire. Madame cherche simplement à me soutirer les aveux d'un prochain livre inexistant.
L'héritière Chase aurait voulu rétorquer quelque chose pour ne pas se faire congédier de la sorte, mais le lieu était mal choisi. Elle n'avait pas envie de taper un scandale en pleine librairie alors que des enfants et des adolescents attendaient sagement leur tour. Et surtout pas alors qu'elle essayait de convaincre Max de la revoir afin qu'elle s'explique sur ce qui s'était passé entre elles à l'académie… pour qu'elle accepte de lui parler de sa visite inattendue à son exposition de photos. Mais surtout, elle voulait la revoir pour qu'elles essayent de s'entendre et de rattraper le temps perdu. La blonde serra du bout des doigts le livre que son opposante lui tendait, dont le titre, Life is Strange, n'aurait pas pu être plus approprié. Qu'était-elle en train de faire ? Racheter ses pêchés après des années ? Faire ami-ami avec une hipster ?... Pourquoi cela lui importait-il tant au final ? Victoria avait sa vie, sa famille et ses amis pour la combler. Et pourtant, dans cette librairie, debout face à cette fille, elle se sentait à la croisée d'un chemin important. Un écho au fond d'elle résonnait comme si elle se retrouvait devant un choix qui aurait des conséquences sur son avenir. Et c'était idiot, mais suite aux mots que la châtaine avait prononcés devant son cliché du phare d'Arcadia Bay, elle n'avait cessé de penser à elle. La vraie question était alors : Pourquoi Max Caulfield l'obsédait-elle tant depuis que leurs chemins s'étaient recroisés ?
- Maxine... ne put-elle s'empêcher de souffler d'une voix brisée.
La petite brune se figea imperceptiblement, les muscles tendus. Victoria retint son souffle en réponse. Sans qu'elle ne sache vraiment d'où lui venait ce sentiment, elle savait qu'elle avait touché une corde sensible. Le regard incertain et presque choqué de l'auteure capta le sien, l'emprisonnant dans un océan bleu électrique qui sembla revenir à la vie pour la première fois depuis le début de leur échange. Elle ouvrit la bouche, s'apprêtait à dire quelque chose. À retenir la photographe ? Victoria sentit son cœur se terrer dans sa poitrine en lui provoquant une drôle de sensation. Mais au lieu de quoi, Max détourna brusquement les yeux. Frappée en plein cœur dans sa fierté, la grande blonde quitta les lieux sans un regard en arrière. Une fois hors de la boutique, elle jeta le livre fraîchement dédicacé avec rage dans une poubelle tout en continuant sa route jusqu'au parking. La gorge nouée, le cœur battant à tout rompre, elle s'engouffra dans sa voiture et claqua la portière si fort que le fracas résonna dans l'habitacle. Elle n'était pas dans son état normal et cela l'inquiétait. Elle avait l'impression que cette rencontre, ce rejet, la touchait viscéralement. C'était absurde ! Elle ne s'était jamais attachée à personne en dehors de Nathan afin qu'on ne puisse pas l'atteindre de la sorte, forgeant ainsi ses défenses émotionnelles depuis petite. Comment Max avait-elle réussi à faire tout voler en éclat en une seule rencontre après huit ans de silence ? Comment avait-elle réussi ce tour de force ? Elles n'étaient même pas amies, bordel ! Elles ne l'avaient jamais été.
Furieuse, blessée et nageant en pleine incompréhension, elle donna un coup du plat de la main sur son volant. Puis un deuxième et un troisième. Ce fut le déclencheur. Pour la première depuis des années, Victoria fondit en larmes. Elle porta les mains à son visage, enfouissant sa figure pour laisser libre court à sa peine et à sa frustration.
De retour à son appartement, Victoria n'expliquait toujours pas sa crise de nerfs. Elle glissa la clé dans sa porte, déverrouilla sa porte et s'engouffra chez elle avec l'impression d'avoir traversé les pires épreuves de sa vie. Avec le temps et de longues respirations, elle avait réussi à apaiser les émotions qui l'avaient submergée, comme sorties de nulle part. Des sentiments aussi étrangers et douloureux que familiers. Et malgré tous ses efforts pour retrouver son calme et assécher ses larmes, le pincement qui enserrait son cœur refusait de s'estomper. La jeune femme se laissa tomber sur le canapé, épuisée et sonnée. Qu'est-ce qui lui prenait ?
C'est certainement la fatigue de la semaine, songea-t-elle pour se rassurer. Vu qu'elle dormait peu, elle devait avoir perturbé son métabolisme qui l'avait en retour fragilisée émotionnellement. Après tout, elle n'avait pas arrêté dernièrement avec l'ouverture du Chase Metropolitan, la levée de fond pour les jeunes talents artistiques d'Arcadia Bay et son voyage en Europe.
Victoria tourna la tête vers son sac à main. Afin de se changer les idées, elle aurait été tentée d'appeler Nathan pour qu'il lui raconte sa réunion de chantier aux docks. Mais, son ami ne manquerait pas de sentir dans sa voix que quelque chose n'allait pas. Et Victoria se voyait mal expliquer un fait qu'elle ne comprenait pas elle-même pour le moment. Sans pouvoir échapper à son propre amalgame, la blonde repensa à une certaine auteure piquée de taches de rousseur. En réalité, elle ne l'avait connue que très peu. Une année et demie tout au plus. Car, après un accident où Nathan avait tiré sur Chloé Price, une punk, dans les toilettes de l'école, Max avait commencé à se faire absente. Elle n'était même jamais revenue en classe pour ainsi dire. Et quand Victoria l'avait revue à l'enterrement de la pauvre victime, la brune lui était apparue comme l'ombre d'elle-même. Les yeux vitreux et cernés de noir, preuves de nombreuses nuits sans sommeil, le corps amaigri et le teint blafard. C'est à peine si elle avait réussi à tenir debout durant tout le discours du prêtre au bord du cercueil. Victoria ne se souvenait pourtant pas l'avoir vue pleurer ni montrer la moindre émotion ce jour-là. Mais sa mémoire lui jouait des tours… Elle se rappelait seulement qu'après la cérémonie, Max avait tout bonnement abandonné ses études et quitté Blackwell du jour au lendemain. De son côté, le fils Prescott avait été jugé pour homicide involontaire et s'était retrouvé en maison de correction pour mineurs pendant deux ans. Une clémence qui n'était due que grâce au pouvoir de son père.
- Cela ne sert à rien de ressasser le passé ! pesta Victoria en se redressant brusquement. Sors-la de ta tête !
Et pour cela, il n'y avait rien de mieux qu'un bon bain et un verre de vin rouge français. Victoria se redressa et prit la direction de sa salle de bain. Un petit St Emilion ferait l'affaire.
Les jours se succédèrent à la suite de cette mésaventure. Une semaine, puis deux. La riche héritière se tuait littéralement au travail afin de ne pas repenser à la journée de dédicace. Pour ne pas revoir ce visage qui semblait si triste, ces yeux qui paraissaient avoir traversé des millénaires, comme ayant vu trop d'horreurs pour une seule vie. Victoria secoua la tête. Parfois, elle songeait à prendre des vacances, loin d'Arcadia Bay, loin de tout. L'idée devenait de plus en plus tentante.
- À quoi penses-tu ? demanda Nathan par-dessus l'épaule de sa meilleure amie.
- À quel yacht je vais voler à ton père pour fuir Arcadia Bay, répondit la blonde, l'air le plus sérieux au monde. Le St Anne et Le Marquis sont bien amarrés au port en ce moment, non ? Je pense que j'ai une préférence pour Le Marquis… mon côté français.
- Tu exagères ! Cette soirée n'est pas aussi horrible que ça, rigola-t-il. Et tu es là pour la bonne cause.
Victoria soupira au moment où un homme invita les convives à s'installer autour des tables. Afin de collecter des fonds pour les enfants du Tiers-Monde, des enchères avaient été mises sur pied et tout le gratin de la Côte Ouest invité. Pour faire bonne figure, la fille Chase et le fils Prescott avaient dus offrir leur présence. La jeune photographe choisit une table non loin de la scène. Lorsqu'elle voulut se saisir de son siège, un homme la devança et le tira galamment pour elle. Victoria se tourna afin de dévisager l'individu qui cherchait à attirer son attention. Elle écarquilla les yeux en découvrant l'identité de la personne.
- Monsieur Jefferson ! s'exclama-t-elle avec surprise.
- Ma chère Victoria, répondit chaleureusement l'ancien professeur de Blackwell. Tu es sublime ce soir, comme toujours. Et les années te réussissent.
Pour accentuer ses dires, il jeta un regard appréciateur à la jeune femme sans pour autant perdre de son charisme de dragueur naturel allant de pair avec son sourire. Il fallait dire que pour l'occasion, celle-ci s'était vêtue d'une courte robe bleue qui allait de pair avec ses boucles d'oreilles et la rivière de saphirs qui ornait ses clavicules.
- Et vous, toujours aussi hipster, le taquina Victoria, flattée du compliment.
- Allons, tu peux me tutoyer maintenant, proposa Mark avant de baisser un peu la voix. Après tout, tu n'es plus mon élève.
Ne sachant pas comment interpréter cette dernière déclaration, la blonde choisit de gagner du temps en s'asseyant sur sa chaise. Elle ne savait pas trop quoi dire. Elle se sentait quelque peu mal à l'aise de se retrouver face à son son crush d'adolescence, son idole… surtout que désormais, sa réputation égalait la sienne.
- Puis-je ? demanda Jefferson en désignant le siège voisin.
Sans voix, Victoria ne sut que répondre. Son instinct lui préconisait la méfiance. Pourquoi donc ? Pouvait-elle encore accuser la fatigue pour cette drôle d'impression ?
- Monsieur Jefferson ! déclara Nathan en tapotant l'épaule de son ancien enseignant. Quel plaisir de vous voir ! Mais, je vous en prie, venez nous tenir compagnie, ajouta-t-il avant d'aller s'asseoir à la gauche de la blonde.
Discrètement, la riche canaille fit un clin d'œil complice à sa meilleure amie, signe qu'il avait ses arrières. Perturbée par les sentiments paradoxaux qui l'envahissaient de nouveau, l'héritière Chase ne sut pas dire si elle se sentait soulagée ou outrée de l'intervention de son ancien camarade de classe. Après tout, lui, comme tant d'autres par le passé, avait eu vent de son béguin pour leur professeur de photographie.
- Où étiez-vous passé ? questionna Nathan, réellement curieux de savoir ce qu'il était advenu de lui. Vous avez littéralement disparu de la circulation quand j'ai... quand la police a mis Blackwell sans-dessus, dessous.
- Je me suis rendu compte que l'enseignement n'était pas fait pour moi, concéda Mark d'un hochement humble de la tête. J'ai compris que je ne me sentais vivant qu'avec un appareil entre les mains et de magnifiques sujets à capturer.
Il coula un regard appréciateur à Victoria qui se retint de détourner les yeux. Elle n'était plus une adolescente impressionnable et elle allait le lui prouver. Elle ne manqua pas non plus de remarquer que Jefferson n'avait pas proposé le tutoiement à son meilleur ami.
- Qu'est-ce qui t'a ramené à Arcadia Bay dans ce cas ? interrogea la blonde d'un ton enjôleur, reprenant le contrôle de la situation.
- Il se trouve que l'une de mes œuvres sera aux enchères ce soir, expliqua fièrement l'ex-professeur qui ne semblait pas insensible aux charmes de son interlocutrice. Je me devais d'être présent pour découvrir qui détiendra mon cliché.
- J'aime bien afficher des tableaux de photographes inconnus à mon mur.
Mark rit, loin de s'offusquer de la taquinerie de son opposante. Puis, la salle se tut lorsque les lumières se tamisèrent. Le spectacle allait commencer et les prix allaient flamber.
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- Victoria, je me sens sérieusement gêné par la somme que tu viens de débourser pour ma photographie, déclara Jefferson en grattant l'arrière du crâne, un petit sourire embarrassé sur les lèvres.
- Je te l'ai déjà dit, s'amusa la jeune femme en marchant vers sa voiture, un tableau sous le bras. J'aime afficher des artistes méconnus chez moi. Avec un peu de chance, cela leur fera une promotion gratuite si j'organise une soirée.
De bonne grâce, Mark ne put que rire devant l'obstination de son ancienne élève. Il l'accompagna jusqu'à son véhicule où il la vit ranger sa nouvelle acquisition dans le coffre d'une décapotable grise foncée. Il prit une seconde pour admirer la dernière acquisition automobile de la blonde. A l'académie déjà, Victoria avait détenu une voiture de sport qui dépassait ses envies de grandeur. Pourtant, il devait avouer que sa nouvelle Aston Martin arrivait à faire de l'ombre à celle qu'elle avait un jour possédée.
- Mademoiselle Chase ! Mademoiselle Chase, une photo, s'il vous plaît !
Victoria eut à peine le temps de se tourner vers le journaliste que Mark l'attrapait déjà par l'épaule pour la serrer contre lui. Le flash qui s'ensuivit termina de la dérouter. Elle attendit que le photographe s'éloigne pour s'écarter promptement de son ancienne idole.
- Mes excuses, fit l'ex-professeur en se rendant compte de l'avoir mise mal à l'aise. Je n'avais pas l'intention de...
Il eut un moment de silence où la gêne s'imposa entre eux.
- J'ai entendu dire que ton exposition était un vrai succès, reprit l'homme en tentant de briser la glace. Mes félicitations ! Je savais bien que tu étais la plus talentueuse de mes élèves.
- N'était-ce pas Max ? rétorqua instinctivement la jeune femme, sentant le pincement désagréable d'une vieille jalousie.
- C'est différent… Max était un talent qui ne demandait qu'à germer. C'est pour cette raison que je la poussais sans cesse. Pour qu'elle ose. Mais toi par contre… tu avais déjà surpassé mes attentes.
La blonde ne répondit rien. En cet instant, elle ne voulait surtout pas penser à une certaine auteure de roman châtaine. D'ailleurs rien que le fait de parler d'elle lui faisait un effet bizarre. Il fallait qu'elle arrête pour de bon. Refermant son coffre avec un petit geste nerveux, Victoria s'empressa de faire le tour de sa voiture. Mais lorsqu'elle ouvrit sa portière, Mark y déposa sa main, la piégeant dans une intimité ambiguë.
- J'ai vraiment été très ravi de te revoir, Victoria, avoua-t-il dans un murmure langoureux. Et au risque de me répéter, tu es vraiment sublime ce soir.
Sans même lui laisser le temps de répondre, l'ancien professeur lui tendit sa carte de visite.
- Appelle-moi à l'occasion, ajouta-t-il avant de se retirer en parfait gentleman.
Bouche bée, Victoria le regarda s'éloigner. C'était comme un rêve d'adolescente qui se réalisait, si surprenant qu'elle ne savait que penser. Le cœur battant, la blonde se glissa dans son véhicule et démarra. Son quotidien n'avait jamais été aussi mouvementé que ces deux dernières semaines...
En lisant le journal ce matin-là, Victoria fut à peine surprise de découvrir que sa photo avec Mark Jefferson faisait la Une, surmontée du titre : « Avons-nous perdu la future madame Prescott ? » S'ensuivait de la biographie de son ancien enseignant accompagné d'un « le mentor et l'élève, plus qu'une amitié ? ».
- Quel torchon ! grommela la jeune photographe en jetant le tout dans la corbeille de son bureau. Ils ne savent jamais quoi écrire, ces imbéciles.
Inévitablement, elle pensa à la carte de visite qu'elle avait reçu la veille. À dire vrai, elle ne savait pas vraiment ce qu'elle allait faire et préférait repousser l'échéance de cette question. D'un côté c'était Mark Jefferson… de l'autre… elle n'était pas sûre de ce qu'elle ressentait pour lui. Etait-ce de l'admiration ? Plus ?... La Victoria de 18 ans l'avait considéré comme l'homme de sa vie, mais celle de 26 ans ne ressentait pas le même frisson… Prise dans ses pensées, Victoria secoua la tête et s'obligea à se remettre au travail. Elle se trouvait dans son bureau de directrice adjointe, situé dans l'une des galeries d'art de ses parents. Bien que sa passion fût la photographie, elle n'en avait pas moins des responsabilités administratives. Tout comme Nathan, elle allait devoir, un jour, reprendre les rênes de l'entreprise familiale et se devait de tout connaître à son propos. C'est pourquoi, d'ici là, elle s'occupait de la paperasse de la succursale à Arcadia Bay tout en développant sa propre galerie qui gardait pour le moment son exposition personnelle.
Au bout d'une heure de travail acharné, l'héritière Chase fut heureuse de constater que la pause déjeuner sonnait à l'agitation qu'elle perçut dans le couloir. Essayant de restreindre son empressement, elle attrapa son sac et quitta les lieux en saluant ses collègues au passage. Mais à peine eut-elle fait un pas dans la rue qu'on l'interpella.
- Victoria ?
La concernée se figea, ayant parfaitement reconnu le timbre de la voix qui l'appelait. Perplexe – bien qu'elle réussit à le dissimuler –, elle fit volteface pour de dévisager Max Caulfield droit dans les yeux. Cette dernière, deux mètres plus loin, ne parut pas certaine de vouloir se trouver là.
- Tiens, tu te souviens de mon prénom maintenant ? répondit Victoria avec un rictus mauvais. Comme c'est arrangeant.
- Il faut que je te parle, avoua l'auteure sans reculer face à la froideur de son opposante.
- Ah, parce que maintenant on devrait parler ? Ironisa-t-elle. Bizarrement, moi, je n'en ai plus envie. Comme tu l'as si bien souligné lors de ta dédicace, nous ne sommes pas amies. Nous ne l'avons jamais été.
Sur ces mots cassants, rappel de leur dernière rencontre, la blonde se détourna de son interlocutrice. Elle avait d'autres chats à fouetter que courir après une fille qui jouait les inaccessibles.
- Tu dois m'écouter, insista Max en lui courant après pour lui saisir le poignet et l'obliger à lui faire face de nouveau.
Victoria se figea, stupéfaite. Elle ne l'avait pas entendu parcourir la distance qui les séparait. Et la poigne autour de sa main était bien plus solide que ce petit corps maigre laissait soupçonner.
- Lâche-moi, ordonna-t-elle avec menace.
- Écoute-moi, répéta la châtaine d'un air suppliant. Il faut que tu restes à l'écart de Jefferson.
Un éclair de réalisation frappa la blonde. C'était donc ça ! tonna une voix dans la tête de Victoria. C'était encore lié au fait d'entrer dans les bonnes faveurs de Jefferson. Tout ça pour ça… Sans raison, elle se sentit terriblement déçue. À quoi s'était-elle attendue ?
- C'est de cela dont il s'agit ? rit la photographe, clairement hostile désormais. C'est la jalousie qui te motive...
Elle libéra sèchement sa main en foudroyant la brune de son regard hautain.
- Tu es pathétique ! cracha-t-elle avec son venin d'antan. Depuis le temps, j'aurais pensé que tu serais passée à autre chose, que tu aurais évoluée.
Victoria s'éloigna de son interlocutrice avec mépris, comme on l'aurait fait avec un parasite. Elle se sentait en colère… en colère d'avoir espéré quelque chose de positif venant de cette fille qu'elle avait un jour respectée. Avant de partir, elle ajouta :
- Je dois bien te concéder un fait auquel je ne croyais pas, Loserfield. Les choses ne changent pas. Adieu.
Laissant ses talons claquer sur le béton pour clamer sa rage, la blonde ne jeta pas un regard derrière ni ne se demanda si Max était en train de la regarder s'en aller. Son premier réflexe fut d'ouvrir son sac à main d'où elle sortit la carte de visite de Mark. Elle était simple et sommaire, présentant le strict nécessaire. Sans plus attendre, elle composa son numéro sur son smartphone.
Ooooh Vicky, what are you doing~ ? xD
