Salut à tous !
J'espère que vous allez bien en ces temps chauds-froids permanent ! Les écharpes c'est la vie !... Sérieux... j'en ai beaucoup trop, de toutes les couleurs, toutes les formes, toutes les textures... Il va bientôt me falloir un dressing rien que pour mes écharpes...
Voici le nouveau chapitre de SLL qui pourrait être un ENORME spoiler pour ceux qui sont en train de faire le jeu et qui ne l'ont pas terminé. (je ne parle pas du préquel "Before the Storm" mais bien de "Life is Strange"). En tout cas, j'espère que ce chapitre vous plaira.
Bonne lecture,
Kiwi
Chapitre 5
Changing the Past
"The best thing about a picture is that it never changes, even when the people in it do."
— Andy Warhol
Sans même être réellement réveillée, Victoria sentit du mouvement sur le matelas à ses côtés. Les draps bougèrent et la pression sur l'édredon changea de manière lente et partiellement maîtrisée. Elle entrouvrit un œil fatigué et poussa un grognement :
- Hn. Où tu vas ?...
Le corps qui était en train de se redresser se figea. Tout mouvement s'arrêta.
- Je n'arrivais plus à dormir et je ne voulais pas te réveiller… s'excusa Max, un petit sourire contrit dessiné sur les lèvres. Sorry…
Victoria roula dans les draps dans un râle qui ressemblait à un « hmm… tu fais pas du bon boulot dans ce cas » pour récupérer la place que la petite hipster venait de quitter. Elle était encore chaude. Max ne put s'empêcher de rire doucement, tirant un petit sourire à son opposante. Il n'y avait plus aucune tension, rappel de la nuit dernière. L'atmosphère était douce et calme, comme dans un cocon moelleux que l'on n'aurait jamais aimé quitter. Tendant la main, elle replaça une mèche blonde sur le front de la photographe qui se remit à respirer lentement.
- Sers-toi ce que tu veux dans la cuisine.
- Okay.
- Je te rejoins dans quelques minutes…
- Très bien.
Dans un dernier effleurement de ses cheveux, Max se redressa en veillant à ne pas la déranger plus. Elle prit une petite seconde pour replacer le drap sur Victoria, puis s'éloigna sur la pointe des pieds pour sortir de la chambre.
Le claquement de la porte fut le signal que la blonde, dans son demi-sommeil, attendait. A peine celle-ci se fut-elle refermée que Victoria changeait de coussin pour récupérer celui dont le parfum avait un étrange effet apaisant et soporifique sur elle. L'odeur de Maxine. Elle l'inspira profondément, laissant sa fragrance faire effet sur son corps. Ses muscles se détendirent, la rendant consciente de la chance qu'elle avait de traîner au lit. Elle sourit doucement, retrouvant une quiétude parfaite. De nouveau bien installée, elle se rendit à peine compte se rendormir en l'espace de quelques minutes.
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Victoria fut tirée de son sommeil profond par le vibreur insistant de son téléphone portable. Elle l'entendit d'abord au milieu de ses songes; bruit étrange au cœur de son univers fantasmagorique avant que son esprit comprenne ce qu'il était réellement. Tendant le bras à sa recherche, elle faillit le faire tomber en tâtant sa table de chevet dans une absence totale de délicatesse – il y avait des heures pour être une princesse et le réveil n'en était pas une –. Elle finit par le trouver et le ramena à hauteur de ses yeux avant de les refermer brutalement sous l'excès de luminosité. Un appel entrant de Nathan. L'esprit engourdi, Victoria décrocha et porta le smartphone à son oreille.
- Allo ? ronchonna-t-elle d'une voix endormie.
- Vic ?! Ca va ? Putain ça fait dix fois que je t'appelle !
- Hm ?... mais de quoi tu me parles… ?... je dormais, Nate. Qu'est-ce qui se passe ?
- Ce qui se passe ? s'exclama-t-il, une note de panique dans la voix. C'est à moi que tu poses la question ? Les flics m'ont appelés en me demandant où tu étais la nuit dernière ! Victoria, c'est grave ! Un suspect a été arrêté hier soir pour kidnapping et ils disent que tu es impliquée ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu es où ? Je peux venir ?
Ses cris accompagnés de cette révélation finirent de réveiller complètement l'héritière Chase.
- Il a été arrêté tu dis ?
- Oui, mais… de qui on parle ? Et Vic, répond à mes questions, reprit-il.
Victoria pouvait sentir l'inquiétude presque angoissée dans sa voix. Tout se bousculait dans sa tête; mais elle se décida à le rassurer en lui disant qu'elle allait bien, qu'elle était chez elle et qu'elle n'était pas seule. Il n'avait donc pas de souci à se faire. Pour le moment elle ne risquait rien et cette histoire était un peu trop compliquée pour être dévoilée tout de suite. Elle le rappellerait dès qu'elle en saurait plus et promettait de tout lui raconter à ce moment-là.
- Victoria… Je sais que te forcer la main ne servira à rien, mais je garde mon téléphone sur moi. S'il y a quoique ce soit, appelle-moi. Tu me le promets, hein.
- Merci, Nate. Je te tiens au courant, et…
- hm ?
- Tu sais que je tiens à toi ? sourit-elle du bout des lèvres devant son côté surprotecteur.
- N'essaies pas de m'attendrir pour que je laisse couler tes cachoteries. On se rappelle tout à l'heure. N'oublie pas, je garde mon portable.
Après un ultime remerciement, Victoria raccrocha pour fixer son téléphone durant quelques secondes. Effectivement, en dehors des neuf appels en absence de Nathan, elle avait deux appels d'un numéro inconnu qui devait provenir du commissariat. Son portable sous le nez, elle réalisa par la même occasion qu'il était près de 11h30 du matin. Elle avait dormi tant que ça ?! Elle qui avait pensé ne pas pouvoir trouver le repos après ce qu'elle avait vécu… l'épuisement moral et physique combiné à l'odeur de Maxine avait été radical. Il fallait croire que son parfum était une drogue encore plus dure que les substances que Mark lui avait injectées.
Ironie quand tu nous tiens.
Victoria tira le drap d'une main et se décida à se lever – sans ressentir de nausées comme elle s'y attendait – pour rejoindre son salon et sa cuisine ouverte. Elle cligna des yeux plusieurs fois en baillant. Les souvenirs de la veille ressurgissaient par vagues dans son esprit encore embrumé, laissant un sentiment fantôme de bien-être mélangé à du stress. Avait-elle vraiment ressenti cette connexion avec la petite hipster ?... S'étaient-elles vraiment comprises alors qu'elles ne s'étaient jamais vraiment approchées auparavant ?... Victoria n'arrivait pas à comprendre cette chaleur bienfaisante qu'elle avait ressentie en sa présence. Sans oublier toutes ces choses que Maxine avait semblé connaître pour l'apaiser physiquement et l'aider à faire sortir ce qui l'effrayait…
Impensable.
Victoria émergea dans la pièce principale de son appartement, le cœur battant d'y trouver une personne qui, à cet instant précis, refusait de quitter ses pensées. Elle fut pourtant presque surprise quand elle avisa sa silhouette assise au soleil sur sa terrasse, le nez dans un bouquin. Quelque part, elle s'était attendue à ce que l'écrivaine se soit volatilisée, renforçant l'idée que cette soirée n'avait été qu'un songe éphémère ou un délire de son esprit à cause de la drogue. Mais Max était là, en chair et en os. Ses cheveux châtains étaient lâchés et descendaient légèrement en dessous de ses épaules. Ces dernières étaient, au goût de Victoria, à la limite d'être trop fines malgré son affection pour les modèles minces. Elle en devinait les os sous le peu de peau qui les recouvraient, mais elle ne s'attarda pas dessus pour revenir vers ses cheveux qui paraissaient beaucoup plus clair avec la luminosité. Ils bataillaient, indomptés après une nuit trop courte, revenant sur son visage qui s'exposait à la lumière ascendante. Un mug vide posé à côté d'elle, Max semblait détendue et perdue dans la bulle de concentration de sa lecture. Ses yeux braqués sur les lignes qui couraient entre ses mains, elle caressait les feuilles du regard avec un respect que seuls les amateurs des belles lettres savaient exprimer. Victoria se sentit, à la fois gênée d'assister à cette scène de quotidien intime, et en même temps, émue par un sentiment de normalité absolue… comme si cette scène inédite avait tous les droits de se jouer dans son appartement. C'était stupéfiant.
- Tu as trouvé un livre à ton goût ? demanda la riche héritière en apparaissant à l'embrasure de la baie vitrée.
Max releva la tête doucement en entendant sa voix. Leurs regards respectivement curieux et surprit s'accrochèrent durant une seconde où Victoria se sentit revigorée par sa force de caractère et le privilège de partager cet instant seule avec elle.
- Désolée, je n'ai pas pu m'empêcher de jeter un œil à ta bibliothèque, s'excusa-t-elle en montrant la couverture d'un livre qui semblait avoir été beaucoup manipulé par le passé. Je cherchais à m'occuper.
- Paul Ekman, « Je sais que vous mentez », récita Victoria sans même avoir besoin de lire le titre.
Max acquiesça d'un mouvement du menton.
- Un choix intéressant, reprit Victoria avec une note impressionnée. Je me serais plus attendue à ce que tu choisisses des livres de photographie te connaissant, il y en a plein ici. Ce bouquin a été mon livre de chevet pendant des années. Certainement mon livre préféré d'ailleurs – elle marqua une pause - Je suis surprise que tu connaisses.
- Aussi étonnant que ça puisse paraître, c'est toi qui m'en as parlé, avoua la brune en tournant les pages qui comportaient un nombre incalculable d'annotations, d'ajouts textuels et de traces au surligneur jaune. Mais qui n'aimerait pas être capable de déceler le mensonge chez tous ses interlocuteurs ? termina-t-elle dans un petit sourire pour accompagner sa question rhétorique. Bien dormi ?
Hein ? La riche photographe fronça les sourcils d'incompréhension face à sa réplique. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle était sûre de n'avoir jamais parlé de Paul Ekman à Max. Sûre et certaine, même. Pour preuve, elle se rappelait avoir découvert ses œuvres lors de ses recherches sur les manifestations physiques des émotions humaines après son temps à Blackwell. A ce moment-là, elle voulait comprendre comment les sentiments apparaissaient sur le visage d'autrui; qu'est-ce qui provoquait une émotion forte afin de pouvoir les immortaliser avec sa caméra.
- Mieux que je ne l'aurais espéré, répondit-elle sans cesser de la dévisager, sceptique.
- Tant mieux. Tu en avais besoin.
- Et toi ?
- Ca a été.
Etait-ce un retour à la case départ ?... Max allait-elle juste faire comme si de rien n'était ? N'allait-elle pas poursuivre sa pensée ou lui parler de la veille ? Victoria avait encore des centaines de questions à lui poser, surtout à tête reposée.
- Nathan m'a appelé, lâcha-t-elle en espérant relancer la conversation sur ce qui s'était passé. Il voulait m'avertir qu'un inspecteur l'a questionné sur ce que j'avais fait de ma nuit.
Max sembla afficher une petite mine désolée.
- Je ne pensais pas qu'ils réagiraient aussi vite, je voulais t'en parler avant…
- De ?
- Du fait que tu vas devoir faire une déposition sur ce qui t'es arrivé. J'ai sciemment laissé les photos de toi sur l'appareil de Jefferson afin d'avoir des preuves tangibles contre lui. Je sais que faire cette démarche va énormément te coûter… mais ton témoignage pourrait le faire enfermer pour le restant de ses jours. Drogue, kidnapping, tentative de meurtre… tu as toutes les clés en main pour te défendre et le faire plonger.
Victoria resta muette suite à la tirade de la jeune auteure châtain. Chaque mot la frappa avec la force d'un coup de poing dans l'estomac. Kidnapping… tentative de meurtre… Ils se mirent à résonner dans son esprit; à tourner à lui donner la nausée. Ils aliénaient une idée qu'elle avait essayé de laisser dans l'ombre au fin fond de sa tête… et, à les entendre faire écho à ce qu'elle ressentait, elle réalisait peu à peu à quoi elle avait réchappé, ce qu'elle avait traversé et la chance qu'elle avait eu que Max vienne à son secours. Sa respiration accéléra sensiblement.
Elle avait survécu…
Elle réalisait que quoiqu'elle fasse, elle ne remercierait jamais assez la petite hipster pour lui avoir sauvé la vie. Et, même si elle ne se sentait pas vraiment prête à ressasser tout ça, Max avait raison… elle devait faire quelque chose pour empêcher ce fou furieux de recommencer avec une autre fille. Peut-être l'avait-il déjà fait avec beaucoup d'autres… d'autres qui n'avaient pas eu la chance d'avoir une – Super – Max Caulfield pour les tirer de ce mauvais pas. Victoria en frissonnait d'horreur.
Elle devait faire une déposition. Aussi dur que cela se profilait, elle devait le faire.
- Ai-je le choix ?...
- On a toujours le choix, répondit calmement Max avec une esquisse de sourire mélancolique. Il faut juste savoir en assumer les conséquences par la suite. Et… ne pas regretter car on ne peut pas tout changer.
Victoria se figea devant la tristesse, voire la culpabilité qui traversa le regard de la petite hipster. Elle fut certaine à cet instant précis qu'elle n'était plus en train de parler de son témoignage. Mais la blonde était bien incapable de savoir ce qui pouvait provoquer un tel accablement chez l'écrivaine. On aurait dit que, d'un seul coup, le poids du monde venait de retomber sur ses frêles épaules, et cela lui fit un pincement au cœur. A chaque fois qu'elles échangeaient leurs pensées, voir Max si profondément affligée sur quelque chose qu'elle n'arrivait pas à dévoiler, la révoltait. Sans comprendre d'où lui venaient de telles pensées, Victoria sentait le besoin viscéral de la prendre dans ses bras pour la protéger du reste de la société, du reste du monde et de la tristesse qui semblait revenir par vagues régulières. Mais avant qu'elle ne dise quoique ce soit, la châtaine avait retrouvé son petit sourire poli.
- J'ai préféré attendre que tu te réveilles pour ne pas que tu te sentes abandonnée, mais il va falloir que je parte. J'avais déjà des rendez-vous ce matin que j'ai dû annuler.
- Des rendez-vous importants ?
- Assez, oui. Célébrité oblige, plaisanta-t-elle.
Victoria réalisa qu'elle avait abusé de sa présence et acquiesça malgré son envie de la retenir encore un peu.
- Je comprends. Est-ce que tu veux quand même boire quelque chose pendant que je prépare mon petit déjeuner ?
- Un café, avec plaisir. Deux sucres. Merci.
- Okay, je te prépare ça.
Nathan attendait bras croisés, appuyé contre sa voiture de collection, que Victoria sorte du commissariat. Au final, la fille Chase l'avait appelé depuis la salle d'attente du poste d'Arcadia Bay, pour lui raconter ce qui s'était passé et lui demander de la rejoindre en ville. Elle avait besoin de parler et de son soutien. Il avait accouru, mettant fin à son meeting avec les actionnaires de son projet de rénovation du port. Et cela faisait pratiquement deux heures et demie qu'elle se trouvait là-dedans, pratiquement quarante-cinq minutes qu'il l'attendait.
Lorsqu'elle finit par émerger par les battantes en verre, il failli la manquer plongé dans ses pensées, mais, lorsqu'il l'aperçut finalement, elle lui apparut égale à elle-même. Le choc psychologique qu'elle venait de traverser semblait absent de ses traits fins et délicats. Toujours parfaite en tout point, Victoria portait un slim beige sur talons hauts en dessous d'une chemise noire à manche trois-quarts qui épousait son buste. Ses cheveux blonds étaient domptés avec une laque tellement naturelle qu'ils conservaient leur aspect soyeux sans pour autant subir les aléas des courants d'air.
Nathan se redressa en lui faisant un signe de la main pour signaler sa présence. A son pas décidé qui avait mis l'ensemble de son corps en mouvement, il se rendit compte qu'elle l'avait déjà repéré et se dirigeait depuis le début dans sa direction. Il patienta jusqu'à ce qu'elle arrive à portée de sa voix pour la saluer et encore plus pour l'enlacer à lui couper la respiration.
- Comment tu te sens ? Demanda-t-il simplement, collé contre elle.
- Honnêtement ? répliqua-t-elle sans le relâcher. Comme si je ne pourrai plus jamais manger quoique ce soit sans vomir mes tripes.
- Putain. Si tu savais à quel point j'ai envie de le tuer… souffla-t-il, les poings serrés.
Victoria put voir l'ombre de colère profonde qui traversa le regard de son meilleur ami en se retirant pour le regarder dans les yeux. Le jeune entrepreneur fulminait, la mâchoire serrée et les sourcils froncés comme s'il s'apprêtait à frapper quelqu'un. A vraiment lui faire mal.
- Il va passer le reste de sa vie en prison à la merci de salauds de la pire espèce qui ne laisseront pas passer son joli minois… je pense que c'est pire que la mort.
- Il a osé te toucher, Vic ! Il a… Il a failli… je… je ne me le serais jamais pardonné.
Nathan déglutit, soudainement très pâle. Victoria sentit la chaleur quitter la main qui se trouvait encore au creux de la sienne. Elle serra son ami de nouveau contre elle, oubliant qu'elle était celle qui avait besoin de réconfort. Le fils Prescott paraissait vraiment secoué. La frayeur mêlée à sa colère stagnait dans son regard comme s'il avait pu réellement assister à cette mise en scène morbide.
- Tout va bien. Je suis en un seul morceau.
- Encore heureux… et tu dis que c'est Caulfield qui est venue te tirer de là ? demanda-t-il, la voix toujours blanche en la serrant un peu plus contre lui.
- Oui. Je suis la première surprise, murmura-t-elle en retour près de son oreille, ses yeux se perdant dans le lointain. Vraiment…
Le faciès de Max se reforma dans son esprit pour la centième fois aujourd'hui. Elle ne comprenait toujours pas ce qui l'avait poussée à voler à son secours. Elle n'en avait pas reparlé le matin même, et la question restait entière. Qu'est-ce qui avait bien pu la décider à aller au-delà de leur ressentiment de jeunesse et leur double rencontre qui s'était plus ou moins bien passée ?... Max lui avait bien dit ne pas la détester hier soir, mais ça n'expliquait pas une multitude de choses. Des choses que Victoria était bien décidée à éclaircir. Et elle avait une idée par où commencer.
Se reculant pour retrouver son espace, l'héritière Chase dévisagea son opposant pour lui demander :
- Nate. Je peux t'embêter encore ? J'ai besoin que tu me rendes un service.
- Dis-moi.
- Tu pourrais me déposer quelque part ? J'ai une course à faire.
Victoria sortit de la librairie du centre-ville en serrant le sac en papier-carton qui contenait son dernier achat : l'actuel blockbuster à Arcadia Bay, Life is Strange par Rachel Price. Après que son ultime exemplaire – dédicacé – ait fini dans une poubelle publique suite à son éclat de colère, elle s'était décidée à le racheter afin de comprendre un peu mieux la petite châtain. Elle avait beau savoir qu'il s'agissait d'une fiction fantastique, elle espérait trouver quelque chose entre ses pages. Quelque chose qui lui permette de se rapprocher de Maxine. A ses yeux, un auteur au même niveau qu'un photographe ne pouvait s'empêcher de mettre du sien dans ses œuvres, de se dévoiler à travers ses personnages et les situations qu'il exposait. La seule différence c'est que l'un mettait des mots sur les émotions alors que l'autre mettait des images. Victoria escomptait y dénicher des indices qui puissent expliquer son étrange comportement qui tranchait avec la fille de son passé. Peut-être pourrait-elle y comprendre sa fuite de Blackwell quand elle avait à peine dix-huit puis sa disparition totale de la surface de la Terre jusqu'à présent. Depuis leurs retrouvailles, Max lui apparaissait si mystérieuse… si éloignée de la personne qu'elle avait connue sur les bancs de l'école. Elle l'intriguait. Quelque part, elle l'avait toujours intriguée, même lorsqu'elle s'effaçait, laissant parler son talent pour combler sa timidité…
Prestement, Victoria revint vers la Maserati GranCabrio du fils Prescott dont elle ouvrit la portière côté passager pour se glisser sur le siège en cuir. Elle continuer de garder son achat collé contre sa poitrine. Quiconque l'aurait croisé en cet instant aurait pu croire qu'elle ne tenait pas un livre mais un artefact unique au monde. Une babiole – certainement en or massif vieux de 2000 ans – qu'elle aurait obtenue après avoir échappé à des pièges mortels dans un temple inca peuplé de créatures surnaturelles. Cette possessivité attira le regard de son meilleur ami qui jeta un regard en coin à ce qu'elle avait acheté. Malheureusement, il ne put voir que le nom et le sigle de la librairie sur le sac en papier, le reste était hors de portée.
- Je peux savoir ce que tu trafiques ? Fit-il en arquant un sourcil.
- J'ai juste besoin de me détendre… se défendit-elle. Tu me connais, je fais des achats compulsifs quand je suis énervée.
- Ca je sais, reconnu le fils Prescott. Mais dans ces moments de dépensite aigüe, je suis plus habitué à t'accompagner dans des boutiques de vêtements de luxe que dans une librairie de quartier qui ne paye pas de mine. Si je me rappelle bien, la dernière fois tu as dévalisé le rayon chapea….
- Il faut croire que tu ne comprendras jamais les hormones féminines, le coupa la blonde avec un air moqueur.
- Effectivement, fit-il en rendant les armes.
Nathan sentit qu'ils entraient sur un terrain glissant là. Il valait mieux battre en retraite.
- Autre chose tant qu'on est en ville ?
- Juste me ramener chez moi, je vais appeler le Metropolitan pour leur dire que je ne viendrai pas aujourd'hui.
Le jeune homme approuva sa décision d'un léger mouvement de tête. Pour une fois que Victoria se montrait sage.
- Je pense aussi qu'il vaut mieux que tu te reposes un peu. Si j'étais toi, je me prendrais même une bonne semaine de congés. (il capta ses beaux yeux verts) Tu veux pas qu'on parte en croisière ? Je pose quelques jours et on part sans rien dire à personne. Mon vieux sera furieux mais j'en ai rien à battre.
Victoria esquissa un petit sourire en coin accompagné d'un rire amusé. Elle lança un regard attendri à son voyou de meilleur ami. Il savait toujours se rattraper et lui remonter le moral.
- Fuir la réalité ne servira à rien. Je préfère travailler, savoir que je fais quelque chose d'utile… quelque chose qui me ressemble.
- Comme tu veux, soupira-t-il d'un air peu convaincu en remettant le moteur en marche. Ma proposition tient jusqu'à ce soir si tu changes d'avis. Le yacht pourra être prêt à partir demain matin si je passe un coup de fil aujourd'hui.
Victoria secoua la tête sans se départir de son rictus. Nathan n'avait pas changé avec les années. Leur amitié était la ligne rouge de sa vie. Elle lui serait éternellement reconnaissante de tout ce qu'il avait toujours fait pour elle.
Une fois arrivée chez elle, Victoria se déchaussa rapidement, alluma sa Nespresso pour se faire un cappuccino, puis s'empressa de s'installer dans son canapé en cuir. Un fois posée, sa tasse fumante à ses côtés, elle sortit le livre de Maxine de sa protection de papier. La couverture lui apparut aussi intrigante que la première fois. Peut-être même plus encore. La blonde avait dû se faire violence pour ne pas commencer sa lecture dans la voiture de Nathan et attendre d'être seule.
- Okay… fit-elle en prenant une grande inspiration. Allons-y.
Elle ouvrit les premières pages, savourant l'odeur particulière du papier et le toucher à la fois rugueux et délicat de l'ouvrage. Elle fit défiler deux pages blanches qui précédaient une autre seulement agrémentée d'une dédicace en italique, qu'elle déchiffra :
To my partner in time and in crime.
Victoria s'arrêta une petite seconde dessus, essayant de comprendre cette référence dont elle ne connaissait pas la provenance. Il n'y avait pas de citation d'auteur, pas de guillemets, donc cela signifiait que c'était une phrase importante dans la vie de Max. Une phrase qu'elle avait elle-même inventée… ?
Peut-être qu'en lisant, elle comprenait à quoi, ou plutôt à qui, elle se référait. Elle commença donc sa lecture : Chapitre 1, Goodbye old life, Hello Arcadia Bay.
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Relevant le nez, beaucoup plus tard, Victoria se rendit compte que le soleil avait déjà bien décliné par la fenêtre. Elle tourna la tête pour chercher son téléphone portable qui reposait un peu plus loin. Il était hors de portée depuis sa position. Il fallait qu'elle trouve quelque chose pour marquer sa page. Elle se saisi de l'enveloppe d'une facture non ouverte posée sur sa table basse qui ferait parfaitement l'affaire, puis se redressa pour attraper son mobile. 18h45. Déjà ? songea-t-elle. Elle n'avait pas vu les heures défiler. A dire vrai, chaque page qu'elle avait parcourue depuis ce midi l'avait plongée plus profondément encore dans l'oubli du monde extérieur. Elle s'était enfoncée et enfoncée jusqu'à ne plus vivre qu'au travers des mots gorgés d'images vivides et d'émotions vibrantes tirées de la tête de Max. Pourtant, cette fascination ne s'était pas éveillée pour les raisons qu'elle aurait crues au premier abord.
Toutes les critiques qu'elle avait entendues lors de la séance de dédicaces parlaient d'un roman fantastique qui vous plongeait dans le mystère, les tourments de la vie quotidienne et de l'adolescence. Victoria le reconnaissait, il y avait cette dose d'ingrédients, c'était un fait. Cependant, l'héritière Chase était loin d'être stupide. En quelques chapitres, elle avait parfaitement compris que cet ouvrage était en réalité une autobiographie de la vie de Maxine et non pas une œuvre de fiction. Chaque personnage revêtait un nom différent, mais elle avait reconnu Rachel Amber dans la personne disparue depuis plusieurs semaines; Chloé Price dans la meilleure amie droguée et possessive, Kate March dans la camarade gentille et à l'écoute; sans parler d'elle-même, Diana Westwood, riche rivale toujours flanquées de deux minions qui hésitait entre amitié et mépris à son égard. Toutes les personnes qu'elle avait un jour connues à Blackwell avaient eu leur place dans son récit. Toutes avaient joué un rôle plus ou moins important dans le développement de l'héroïne qui semblait grandir en fonction de leurs interactions. Mais ce qui glaça le sang de Victoria, fut lorsqu'elle reconnut Mark Jefferson dans le rôle de leur professeur principal. Dans son histoire, il apparaissait gentil au départ, un modèle pour l'héroïne qui la poussait à aller de l'avant, l'encourageait, lui donnait des conseils – comme il l'avait un jour fait dans la vraie vie –… mais vers le milieu du livre, on découvrait qu'il était bel et bien le tordu que l'on cherchait depuis le début. Il kidnappait des élèves, les droguait, les enfermait et les photographiait pour assouvir ses sombres pulsions artistiques. Apparemment, il en avait tué un certain nombre après avoir laissé au lecteur le soin de soupçonner un des étudiants d'être derrière tout ça et avoir fait porter le chapeau au gardien de l'école qui se faisait licencier et voyait sa vie personnelle partir en cendres. Les descriptions, la folie de l'homme la laissèrent sans voix. Victoria n'en revenait pas. Si elle avait lu ce livre auparavant, elle n'y aurait pas cru un seul instant… Aujourd'hui, elle était pétrifiée d'horreur. Tout ce qui était écrit coïncidait bien trop avec la personne qu'elle avait découverte à ses dépens la veille au soir. Ce récit transpirait la vérité, un témoignage de choses horribles qui s'étaient vraiment déroulées dissimulées dans un roman pour adolescents… C'était dingue ! Complètement dingue !… Pourtant, Victoria était prête à y croire, prête à montrer à la police qu'ils avaient, ici aussi, un témoignage solide des agissements psychopathiques d'un homme fou à lier !... mais en même temps Max parlait de pouvoir remonter le temps, changer des choses, changer des faits notamment des interactions et des situations qui auraient pu mener à la mort à plusieurs reprises. C'était impossible. La magie n'existait pas. Le pouvoir de modifier le continuum temporel non plus. Pourquoi un tel élément fantasque ?... Etait-ce une manière pour la châtaine de gérer ses regrets d'adolescente ? Une manière de faire une leçon de moral au lecteur en lui montrant que faire le bien produit des bonnes choses en conséquence et inversement pour le mal ?...
L'héritière Chase se pinça l'arête du nez pour s'obliger à ralentir ses pensées qui partaient dans tous les sens. Si elle suivait l'histoire de Maxine, enfin… celle de Jodie vu que c'était son nom dans son roman. Diana – son équivalent romancé – et Jodie auraient été ennemies si cette dernière n'était pas remontée dans le temps pour lui montrait qu'elle la comprenait et que c'était seulement son insécurité qui parlait. Elle l'avait écouté, l'avait rassurée sur son talent de photographe et lui avait montré qu'elle croyait en elle.
Comment Max en savait-elle autant sur sa manière de penser ? Comment savait-elle que cela aurait pu se passer ?... Les mots employés par Diana collaient à 100% avec quelque chose qu'elle-même aurait pu dire dans de telles circonstances. Pire ! Victoria s'entendait le dire quand elle lisait ses mots.
Perturbée, la grande blonde se leva pour aller se servir une nouvelle tasse de café. Il fallait qu'elle s'éloigne de ce livre qui commençait à lui faire remettre en question toute la période qu'elle avait passée à Blackwell en tant qu'étudiante. Tout ce qu'elle avait pu dire ou faire concernant Maxine et son entourage…
Pourtant, alors que sa boisson coulait dans un ronronnement mécanique, ses yeux se reposèrent sur l'ouvrage à quelques mètres comme aimantés par une force supérieure. Si tout était vrai – elle précisait bien « et si » - à quel point cette fiction était-elle le fruit de l'imagination de la petite châtaine ?... Et dans ce cas, même si ça l'énervait d'y penser, quelle avait été sa relation avec Chloé ?... Elles paraissaient tellement proches, tellement inséparables et liées à travers les années. Chaque fois que Max parlait de son personnage, on sentait un attachement qui allait au-delà de la simple fraternité. C'était Chloé par-ci, Chloé par-là. Bien sûr, dans le livre elle ne s'appelait pas Chloé mais Clotilde. Mais ça restait : Clo' la plus cool, Clo' la plus sympa… elle était même allée jusqu'à l'embrasser pour relever un pari stupide !
Une douleur fulgurante l'arracha à ses pensées noires.
- Chié ! Gronda Victoria en relâchant sa tasse fumante qui s'éclata sur son parquet.
Les bouts de céramiques volèrent dans tous les sens. Prise dans son sentiment de frustration, elle s'était brûlée les doigts. Et bien comme il faut en plus. Super. Cet instant ne pouvait pas être plus merdique. Erreur… il pouvait. Le café avait non seulement tâché son sol et ses meubles, mais également son slim Guess. Roulant des yeux, les sourcils froncés de colère, Victoria partit à la recherche de son balai et de sa serpillière.
Elle retournerait à sa lecture en suivant.
Try not to let the burn become a scar…
You take the pretty and color it dark
You cover up the poison with poetry
Des paroles tirées de "Goodbye" par Echosmith qui à mes yeux résument bien l'histoire de LiS vue par Max et réalisée par Victoria qui découvre tout l'envers d'un monde qu'elle croyait tranquille.
En tout cas, j'espère que vous avez aimé et je vous dis à la prochaine~
Kiwi
