Hola qué tal ?!

Oui... je débarque à l'improviste, sortie des méandres obscures nommées ténèbres du retard de post. Mais j'ai un alibi ! Life happened ! Des fois, on se dit "Purée, faut que je post aujourd'hui" mais trois secondes plus tard, trente-six milles choses arrivent et quand on reprend sa respiration, une semaine (ou deux) s'est écoulée (se sont écoulées). Et là je regarde mon ordinateur pas allumé depuis trois jours et je me dis "Merda..."

Je promets de mettre moins de temps pour la suite si j'ai de vrais week-end, haha !

Je suis par contre désolée si j'ai oublié de répondre à certaines reviews, ou si les messages venaient de "guests" m'empêchant donc d'envoyer un petit merci. Je le dis donc ici, gracias ! Et je vous laisse lire la suite de SLL tranquillement sur mon éternelle citation photographique sur laquelle je vous invite à réfléchir ;)

Kiwi


Chapitre 6

Open a door into the Past

"The picture that you took with your camera is the imagination you want to create with reality."
— Scott Lorenzo


Après s'être couchée à une heure trente du matin pour terminer le roman écrit par Max, Victoria avait passé une nuit agitée. Le sommeil avait été difficile à trouver et ses rêves cauchemardesques emplis de pouvoirs surnaturels. Comme prise de manière inconsciente par le récit de la châtaine, elle s'était de nouveau retrouvée à Blackwell pour se découvrir la capacité de se téléporter. C'était incroyable ! Au départ, elle s'était sentie surpuissante, se déplaçant où elle voulait quand elle le voulait. Victoria avait même fait un crochet par Paris pour aller voir un défilé de mode. Mais très vite, une ambiance plus stressante avait commencé à l'atteindre. Elle s'était mise à utiliser son don pour trouver Max et la prévenir d'un danger si elles se faisaient repérer se servant de leurs pouvoirs. La petite hipster – fidèle au souvenir qu'elle avait d'elle dans sa mémoire – avait eu l'air de la croire et de lui faire confiance. Leur relation avait semblé tellement simple dans ce rêve… Elles ne se disputaient pas, se faisaient confiance. C'est pour cela qu'ensemble, elles avaient essayé d'échapper aux hommes qui chassaient les jeunes pourvus de capacités hors du commun pour les étudier dans des laboratoires. Apparemment, les capacités se développaient pendant l'adolescence et plusieurs personnes à Blackwell étaient dans le même cas qu'elles deux. C'était là que tout avait commencé à s'assombrir. Elles avaient été séparées en découvrant le lieu où les sujets extraordinaires étaient étudiés et utilisés pour trouver un vaccin. Rien que de voir les engins de tortures qu'ils utilisaient pour les pousser à dépasser leurs limites, l'héritière Chase s'était sentie mal. Son estomac avait manqué de rendre quelque chose qu'elle avait hypothétiquement avalé. Pouvait-on être plus ignoble et inhumain ?...Elle en doutait… Pourtant, malgré tout le sang et l'horreur auquel elle avait assisté, son plus gros choc fut lorsque Victoria se rendit compte que Taylor et Nathan s'étaient fait capturer en découvrant leurs pouvoirs par hasard. Elle fit tout ce qu'elle put pour les sauver jusqu'à se faire avoir à son tour dans un combat épique duquel elle ne put réchapper. Le rêve avait peu à peu tourné au cauchemar, de plus en plus angoissant, de plus en plus dangereux. Après des heures dans une cage anti-téléportation, elle s'était faite jeter dans une espèce d'arène aux murs blancs où les élus devaient s'affronter les uns les autres sous le regard d'hommes puissants et de scientifiques. Cela aurait pu bien se passer, elle aurait pu essayer de s'enfuir… mais son adversaire n'avait été personne d'autre que Maxine… Victoria s'était glacée en la voyant entrer le regard déterminé. Pire… son regard hurlait la haine à son encontre et son désir de la tuer. La blonde avait essayé de lui parler, essayer de la raisonner mais Maxine n'avait pas semblé la reconnaître et avait arrêté le temps pour l'attaquer de côté, l'envoyant au tapis.

A l'agonie, Victoria s'était réveillée en sursaut, le cœur battant à tout rompre et le corps couvert de sueur. Pendant un instant, elle ne sut plus où elle se trouvait. Elle paniqua, la respiration saccadée. Ses yeux se posaient sur tout ce qui l'entourait sans rien reconnaître. Il lui fallut cinq bonnes secondes pour se rendre compte qu'elle était dans sa chambre, loin de cet enfer. Le souffle sifflant, les yeux écarquillés, elle prit de longues inspirations pour se calmer. Mais son cœur avait du mal à ralentir la cadence. Elle revoyait, revivait, l'animosité dans le regard bleu océan de son ancienne camarade. Toute cette colère. Toute cette rage.

- Respire, s'encouragea-t-elle à haute voix.

Il fallait qu'elle se détache de ces images, qu'elle prenne du recul. Ce n'était qu'un rêve. Un mauvais rêve. Pourtant quelque part au fond d'elle, une petite voix lui soufflait que cette hostilité était justifiée. Max n'avait fait que lui faire payer ce qu'elle lui avait fait subir dans leur jeunesse… bien que ce fut d'une manière un peu extrême. Victoria déglutit, la poitrine se soulevant encore rapidement. La crainte de se rendormir pour replonger dans ce cauchemar l'obligea à allumer la lumière de sa table de chevet. Elle ne voulait pas fermer les yeux. Elle ne pouvait pas fermer les yeux.

La blonde resta allongée un bon moment sur le dos essayant de se changer les idées en pensant à sa prochaine exposition photos. Mais peine perdue. Ses pensées revenaient sans arrêt sur le livre qu'elle avait lu dans son intégralité la veille et sur les restes de son cauchemar.

Elle allait devenir dingue.

La riche héritière se leva donc pour aller se chercher un verre d'eau et retrouver la chaleur bienveillante de son salon. La lumière tamisée de ses lampes sur pieds serait plus agréable que celle de sa lampe de chevet… et elle pourrait respirer un peu plus aisément.

Quand elle pénétra dans son salon, son verre à la main, elle se sentit rassénérée par les grandes baies vitrées qui donnaient sur son balcon. L'espace éloignait les relents étouffants de son rêve. Victoria se posa sur l'un de ses fauteuils en croisant ses longues jambes sur l'accoudoir dans une position qui la détendait. La tête en arrière sur le rebord arrondi qui épousait sa nuque, elle se laissa aller à fermer ses yeux pour faire le vide. Là, elle se sentait mieux. Sortir de son lit l'avait toujours aidée à mettre un terme à ses cauchemars.

La blonde soupira longuement, plus à l'aise que précédemment.

Malheureusement, cet instant de quiétude ne dura pas assez longtemps à son goût. Les questions qu'elle tentait de refouler depuis la veille repercèrent la surface de sa conscience, s'insinuant jusqu'au cœur de sa pensée. L'histoire de Max se terminait sur une forme de cliffhunger frustrant qu'elle avait du mal à digérer. Elle ne savait pas si c'était voulu ou non, mais Jodie vivait des aventures extraordinaires, développait des amitiés fortes, notamment avec Diana dans deux réalités alternatives. Son personnage essayait toujours de faire les bons choix, d'avancer, d'apprendre malgré tout de ses erreurs… tout ça pour finalement tout effacer et revenir au point de départ ?... En une photo polaroid qui avait été prise juste avant le déclenchement de l'effet papillon, elle tirait un trait sur tout ce qu'elle avait vécu et laissait Clotilde, enfin, Chloé mourir. Victoria comprenait dorénavant l'insistance de ses lecteurs pour obtenir une suite. Ils avaient espéré une « happy end » qui leur avait été volée. Ils devaient se sentir frustrés et dupés d'avoir vécu tout cela pour rien. Elle se sentait frustrée et dupée.

Mais… était-ce la vérité ?...

Victoria se passa une main sur le visage, replaçant ses courts cheveux en arrière. Elle ne comprenait pas tout. Trop d'éléments correspondaient trait pour trait à ce qui s'était passé avec le meurtre involontaire de Nathan, l'histoire de drogue de Kate et Mark Jefferson… Mais dans ce cas, était-ce vrai ce qu'elle racontait à propos d'elle… sur la Victoria de son histoire ? Une histoire d'amitié qui aurait commencée par un pot de peinture sciemment renversé sur elle qui avait ruiné son pull en cachemire ?... L'héritière Chase n'avait aucun souvenir d'un élément pareil. Pas plus qu'elle se souvenait l'avoir rencontrée à une soirée du Vortex Club où elles s'étaient mutuellement avoué leur désir de se côtoyer pour de vrai en dehors des cours, de faire des projets ensemble. Cette Victoria ressemblait étrangement à la personne qu'elle avait toujours essayé de dissimuler à la vue de tous pour se cacher derrière son masque de société. Comment Max connaissait-elle cette part de sa personnalité en ayant quitté Blackwell aussi rapidement ?... Dans la réalité des faits, la moindre de leur interaction avait été hostile et expéditive. Rien de constructif qui aurait pu mener à cette… amitié ? La blonde ne comprenait pas. Il était vrai qu'elle avait toujours mal parlé à Maxine à cause d'une espèce de jalousie à l'encontre de son talent et pour la personne entière et je-m'en-foutiste qu'elle était. Ca avait toujours été plus fort qu'elle. Max avait réveillé son hostilité parce qu'elle était simplement elle, qu'elle s'assumait en public sans craindre les jugements d'autrui. Victoria n'avait jamais eu cette force. Et âgée de 17 – 18 ans, elle avait été bête. Elle l'avait repoussée pour ne pas avoir à affronter ses démons en face. Pour oublier ses défauts. Il lui avait fallu s'éloigner, voyager et grandir pour finalement s'accepter et comprendre le mal qu'elle avait fait en voulant renier cette part d'elle. Mal qu'elle avait pensé enterré à jamais et auquel elle avait tourné le dos jusqu'à ce que Max entre de nouveau dans sa vie avec la force d'une tornade.

Coïncidence avec son bouquin ?... Peut-être. Ironie du sort en tout cas.

Victoria porta une main à sa tête. A force de réfléchir, elle était en train d'attraper une migraine lancinante et peu agréable. Elle savait qu'elle n'arriverait pas à tirer tout ça au clair sans réussir à faire parler la concernée. Il fallait qu'elle arrive à coincer Max dans le courant de la semaine… et le plus vite possible serait le mieux, avant que son cerveau n'implose pour de bon.

Forte de cette pensée, la célèbre photographe se dirigea vers sa salle de bain. Autant qu'elle se douche et se prépare pour aller travailler. Il n'était pas loin de 6h du matin et le sommeil l'avait définitivement quitté.


Assise derrière son écran d'ordinateur dans son bureau au Chase Metropolitan, Victoria, une paire de lunettes sur le nez écrivait un email important à l'un de ses homologues photographes. Elle voulait organiser une exposition sur le street art dit « raffiné » – selon ses propres critères – et connaissait un expert en la matière qui serait parfait pour illustrer le cœur de son idée. L'homme en question, Mark Jonson, était photographe spécialisé dans les graffitis urbains et voyageait souvent en Amérique du Sud pour rencontrer des artistes de rue et les prendre en photo pendant la réalisation de leurs œuvres. Victoria l'avait rencontré lors d'un vernissage et ils avaient tout de suite accroché au style de l'autre, se respectant malgré leurs différences et leur vision des choses. Mark lui devait un petit service et la blonde savait qu'elle pouvait réussir à le convaincre à participer à son projet si elle y mettait les formes.

Victoria soupira longuement en réajustant ses lunettes. Première arrivée à la galerie après une nuit des plus courtes, elle n'avait pas chômé depuis 7h30. Si elle pouvait se permettre cette comparaison, le travail administratif était une plaie qui s'entassait à la vitesse de la lumière. Elle avait donc essayé d'en abattre la moitié, shootée au café latte du coffee shop en bas de la rue. Ce n'était pas chose aisée, et elle songea à prendre une seconde stagiaire à chaque nouveau parafeur empli de feuilles qu'elle toucha. Mais alors que Victoria s'apprêtait à envoyer son courriel, une jeune femme toqua à la porte en verre de son office. Relevant la tête, elle fit signe à sa visiteuse d'entrer.

- Madame ? Demanda poliment la brune affublée de lunettes Prada. Vous m'avez faite demander ?

Quand on parle de stagiaire.

- Entre, Kristen, l'invita Victoria en désignant l'une des deux chaises en face de son bureau en bois sombre. Assis toi.

La jeune femme de taille moyenne et dont les cheveux longs avaient été domptés dans un chignon serré s'assit de manière nerveuse sur le fauteuil, à distance respectable de son interlocutrice et supérieure. Victoria Chase n'était pas connue pour son empathie envers ses employés même si elle les traitait toujours avec respect et écoutait leurs réclamations pour y répondre au mieux. Il n'y avait donc pas grand-chose à craindre en général. Seulement, Kristen n'était que stagiaire, et dans sa position actuelle, se faire appeler dès le matin dans le bureau de la Directrice et Présidente de la galerie ne sentait pas bon.

- Une petite seconde…

Victoria appuya sur la touche « Entrée » de son ordinateur avant de se tourner vers la nouvelle arrivante. Prenant son temps, elle joignit ses mains devant elle sur la surface en bois. Elle remarqua que Kristen faisait un effort pour ne pas regarder ce qu'elle faisait de ses mains et rester focalisée sur son visage. Elle retint le sourire qui manqua de poindre.

- Kristen, commença-t-elle en guettant ses réactions, j'ai entendu dire que tu avais rencontré une auteure l'autre jour.

- Euh oui, c'est exact. Madame Rachel Price.

- Que t'a-t-elle dit exactement ?

- Elle voulait organiser un shooting photo pour la présentation de son prochain livre. Je lui ai dit au départ que vous ne couvriez pas ce genre d'événements mais elle ne jurait que par vous et insistait. Je sais qu'elle est relativement célèbre… pour tout dire, mon copain est fan de son roman, essaya-t-elle de se justifier, la voix incertaine. J'ai donc essayé de négocier un rendez-vous avec elle, mais elle n'a pas eu l'air satisfaite et a dit qu'elle reviendrait un jour où vous seriez là pour en parler avec vous.

Sa voix avait accéléré au fur et à mesure de son récit, comme si elle avait craint d'avoir fait une énormité qui allait lui coûter sa place – durement gagnée – au sein de cette galerie. Mais à sa grande surprise, son employeuse acquiesça d'un hochement de tête qui précisait qu'elle avait compris. Elle ne semblait pas lui tenir rigueur de sa prise de risque ou de son échec avec Mme Price. A cette vision, la stagiaire se détendit, ce qui laissa le champ libre à la blonde pour reprendre :

Tu as bien fait, la félicita-t-elle à la stupéfaction renouvelée de la jeune femme. C'était un contrat intéressant… et difficile à obtenir qui plus est. Je vais reprendre ça et m'en occuper personnellement. Mais c'est déjà bien d'avoir essayé.

Bien évidemment, la dirigeante du Chase Metropolitan ne lui précisa pas qu'en négociant avec Max et en lui fournissant – par inadvertance – son emploi du temps, Kristen lui avait sauvé la vie. Certaines choses n'avaient pas besoin de se faire savoir.

- Pour te remercier pour ton travail, je pensais te laisser vendredi de libre pour que tu profites de ton week-end si ça te va. Tu t'es pas mal investie ces derniers temps.

Les yeux de la brune s'écarquillèrent comme des soucoupes.

- Je… Ca me va parfaitement ! Oui !... C-ce serait génial ! Merci, balbutia-t-elle.

Apparemment, Kristen n'avait pas envisagé une seule seconde les félicitations comme quelque chose de probable en se faisant convoquer. A la place, elle avait dû passer en revu en un éclair toutes les choses qu'elle avait mal faites durant la semaine. Victoria ne put entièrement dissimuler le sourire malicieux qui se dessina sur le bout de ses lèvres.

- Mais avant que tu partes en week-end, j'aimerais que tu contactes l'agent de Mlle Price et que tu me trouves son numéro de téléphone personnel en mettant en avant l'idée qu'on doit négocier un vrai shoot professionnel avec elle pour connaître ses préférences. Je la recontacterai par moi-même une fois que tu auras obtenu son numéro.

- Tout de suite, Madame ! S'enthousiasma-t-elle. Je vous fais ça immédiatement ! Et… (elle marqua une petite pause, l'air profondément reconnaissante, puis reprit) encore merci.

Accompagnant ses paroles, Kristen ne put s'empêcher de la saluer d'un léger mouvement d'inclinaison de la tête. Victoria, habituée à ce genre de mondanités, répondit par un clignement des deux yeux très félin qui signifiait qu'il n'y a avait pas de problème.

- J'aime le travail bien fait, c'est tout, répondit l'héritière Chase en se laissant aller contre le dossier de son fauteuil tout confort. Mais je veux ce numéro avant midi.

- Vous l'aurez, lui promit sa stagiaire.

Sur ces mots, elle sortit du bureau le pas bien plus léger que lorsqu'elle était entrée. Victoria quant à elle eut la satisfaction d'être bientôt à même de pouvoir contacter Max. Elle aimait quand les choses se goupillaient selon ses plans.

.

Deux longues heures plus tard, Victoria regarda sa montre, se rendant compte qu'elle était en retard pour déjeuner. Obnubilée par les procédures de transport d'œuvres d'art entre Seattle et Arcadia Bay, elle avait complètement oublié son estomac qui la rappelait dorénavant à l'ordre avec sévérité. Elle rassembla rapidement son sac à main et ses lunettes de soleil, mit son ordinateur en veille et s'apprêta à passer la porte de son bureau quand elle tomba nez à nez avec sa stagiaire. Cette dernière parut plus surprise qu'elle de la voir apparaître sous ses yeux au moment où elle débouchait du couloir. Elles se dévisagèrent mutuellement pendant un temps qui parut à la fois durer une seconde et une éternité. Puis la brune à lunettes se répandit en excuses devant le « oui ? » interrogateur de sa supérieure.

- Eu-Excusez-moi de vous déranger, fit-elle précipitamment, comme craignant d'être prise pour une stalkeuse. Je venais vous voir, si vous avez une seconde ?

- Je t'écoute, j'ai deux secondes mais je suis pressée.

Kristen comprit le message et lui tendit une feuille avec un numéro de téléphone et un nom avant d'enchaîner :

- J'ai contacté la maison d'édition de Mme Price qui m'a donné le numéro de son agent que voici. Il s'appelle Fernando Rodriguez.

Victoria acquiesça d'un petit « hum » approbateur, attendant qu'elle termine.

- Comme vous l'aviez suggéré, j'ai tenté de remettre l'idée du photoshoot en avant et j'ai demandé le numéro de Mme Price pour négocier directement avec elle. Il n'a pas voulu me le passer en disant que c'était une information confidentielle.

- Donc ? fit la blonde en arquant un sourcil.

Kristen sembla se faire plus petite, sa bouche se tordant dans une expression désolée.

- J'ai insisté mais M. Rodriguez a été catégorique. Il a dit qu'il lui en parlerait lui-même et qu'il vous recontacterait par la suite. Je lui ai donné votre numéro de téléphone du bureau ainsi que personnel en cas d'appel hors des heures de l'office.

- Je me doutais que ce ne serait pas évident, songea la galeriste d'un air absent, preuve qu'elle réfléchissait à une solution en même temps qu'elle prononçait ces mots.

Après quelques secondes, elle reprit dans un petit sourire rassurant :

- Dans tous les cas, tu as bien fait de lui donner mon numéro de portable. J'attendrai que M. Rodriguez m'appelle pour voir ce que l'on peut faire ensemble, termina-t-elle d'un léger mouvement de la tête qui indiqua à sa stagiaire qu'elle pouvait se retirer.

Kristen lui souhaita un bon appétit et elles se quittèrent sur un échange de politesses rapides. Victoria regarda sa montre. Elle était encore plus en retard. Nathan allait certainement l'incendier en lui disant qu'il attendait seul dans un restaurant depuis vingt minutes. Et, comme entendant ses pensées, son téléphone portable se mit à sonner avec le visage du châtain en plein écran. Elle appuya sur la touche d'appel.

- Nate, décrocha-t-elle avec un sourire dans la voix. Tu vas rire !

Un petit soupir qu'elle imagina accompagné d'un roulement d'yeux lui répondit.

- Laisse-moi deviner, tu es en chemin ? demanda-t-il.

Elle rit doucement.

- Je suis là dans cinq minutes. Cinq minutes !

- Ca veut dire au moins dix.

- Oh, tu es mauvais. Commande-moi un verre de Tariquet Première Grives, au lieu de râler et de médire sur mon compte.

- Je ne médis pas, je me base sur des faits. D'ailleurs je lance le chrono sur ma montre. On se dit quinze minutes ?

Victoria secoua la tête en raccrochant. Il jouait les maris exaspérés devant les habitudes de sa femme et s'étonnait quand on prédisait dans les journaux qu'ils finiraient ensemble. Nathan, Nathan, Nathan… il n'était pas l'homme de sa vie pour rien.


Le reste de la journée se déroula sans que la blonde n'ait le temps de souffler et la soirée arriva comme sortie de nulle part. Son collègue photographe spécialisé dans le street art lui avait répondu dans l'après-midi, enchanté de participer à un événement du genre et être au centre de sa promotion sur la reconnaissance de l'art « délinquant ». Il la remerciait d'ailleurs chaleureusement et lui proposait une série d'œuvres et d'autres artistes qui pourraient l'intéresser si elle voulait faire un tour d'horizon des différents styles de graffitis. Victoria avait alors fait un point sur ces nouvelles données et contacté de nouvelles personnes, enchaînant les coups de téléphone. Cela lui avait pris l'après-midi toute entière. Du coup, quand Victoria finit par regarder sa montre, il était déjà près de 19h. Encore une journée en voyant à peine la lumière du jour, se dit-elle, presque nostalgique du temps où elle pouvait vagabonder selon ses envies, un appareil à la main. La célèbre photographe soupira longuement en se laissant aller contre son dossier de chaise de bureau pour étirer ses muscles endoloris. Depuis qu'elle avait pris la tête de sa propre entreprise, les moments de décontraction s'étaient fait rares, presque inexistants. De temps en temps, elle rêvait de tout laisser de côté l'espace d'un moment, arpenter les rues avec son seul appareil photo comme fardeau. Victoria vivait pour ces moments. Elle vivait pour paradoxalement arrêter le temps figer le mouvement, quand son œil fasciné par la beauté du monde, la faisait capturer un instant de vie.

La blonde ferma les yeux.

Quand Victoria photographiait une personne, elle avait l'impression de lier toute son existence avec celle de son sujet… de partager ses sentiments, ses pensées, de le comprendre. A chaque fois qu'elle pressait le détenteur, elle entrait dans un univers qui ne lui appartenait plus. Sa vie se mettait en stop pour qu'elle revête entièrement le masque d'une spectatrice silencieuse à la vie de la personne au cœur de son focus. Plus rien d'autres n'existait. Plus rien d'autre n'avait d'importance. Elle entrait dans un monde interdit où les émotions d'autrui la transperçaient comme une lame jusqu'à son âme. La transcendaient. Et ce, sans rencontrer la moindre résistance ou la moindre protection. La blonde laissait tomber toutes ses murailles une à une et cette sensation la faisait frissonner autant qu'elle l'enivrait. Une exaltation des sens et des émotions comme une piqure d'héroïne dont elle ne pouvait plus se passer. Sa passion.

Victoria ne put s'empêcher de sourire. Calme. Apaisée. Confiante. La photographie était sa vie. Elle se sentait privilégiée de pouvoir en vivre chaque jour.

Rassérénée à cette réalisation, l'héritière Chase se dit qu'il était temps de rentrer chez elle. Se redressant sur sa chaise, elle éteignit son ordinateur, ordonna les classeurs sur son bureau et récupéra ses clés de voiture avant de quitter son poste de travail. Un petit sourire persistant sur les lèvres, elle veilla à bien fermer la porte à clés en sortant, puis traversa le hall de la galerie portant son nom. A cette heure-ci, le bruit de ses talons était l'unique trouble à la quiétude des lieux. Tous ses employés avaient déserté depuis plus d'une heure et la partie de la galerie accessible au public était plongée dans la pénombre. Victoria se dépêcha donc de mettre l'alarme et de fermer la double porte d'entrée avant de rejoindre sa voiture garée en première position.

De retour chez elle, en quête de décontraction, elle mit de la musique sur ses haut-parleurs directement reliés par Bluetooth à son téléphone. Ses listes de lecture défilèrent devant ses yeux triées par catégories jusqu'à ce qu'une playlist nommée « détente » n'apparaisse.

Parfait.

Victoria cliqua dessus. Il y eut un petit silence de quelques secondes qui s'effaça dès que les premières notes de If I ever feel better en version acoustique résonnèrent. Appréciant les yeux fermés, les basses lancinantes de The Phoenix envahir son appartement, la blonde prit son temps pour inspirer calmement. Là, elle se sentait chez elle. Il ne manquait qu'une chose pour que cet instant ne soit encore plus parfait que ce qu'il n'était déjà. Faisant un tour sur elle-même, Victoria avisa sa cave à vin vitrée qui prenait tout un pan de mur fait de pierres apparentes. Les pieds libérés de ses talons, elle la rejoignit en quelques pas pour s'offrir le luxe d'ouvrir une bouteille de Mouton-Cadet de 1989. C'était, à sa connaissance, le meilleur moyen pour relâcher la pression et finir une longue journée.

Elle attrapa à sa droite un verre à pied dans lequel elle versa avec délicatesse le vin français comme s'il s'était agi d'or liquide. Emporté par sa libération, le liquide rouge dansa sensuellement contre sa prison de verre, dévoilant ses nuances vermeille qui lui arrachèrent un sourire de contentement. Victoria le goûta du bout des lèvres après s'être enivré olfactivement de son parfum. Divin. Parfumé à souhait.

Son poison hors de prix en main, la blonde s'installa dans son canapé, étirant ses jambes qu'elle reposa sur le bord de sa table basse… devant le livre de Max. Ses yeux verts lagon parcoururent le titre qu'elle connaissait par cœur, Life is Strange. Il résonna dans son esprit et ses sourcils se froncèrent sans qu'elle ne s'en rende compte.

Life is Strange. Life is Strange. Life is Strange.

Elle était certaine que la petite châtaine n'avait pas choisi ce titre au hasard. Quelque chose lui murmurait à l'oreille qu'il y avait une signification qui lui échappait. Max voulait-elle seulement parler du pouvoir de remonter le temps ? Ou était-ce une allusion au fait que la vie quotidienne pouvait paraître monotone alors qu'en vérité elle était pleine de rebondissements ?...

Victoria avait assez de recul avec les années pour se dire qu'il y avait forcément un élément plus profond derrière cette expression anodine. D'ailleurs, maintenant qu'elle y songeait cela représentait parfaitement la petite hipster. Elle pouvait paraître quelconque au premier abord, banale dirait-on… et pourtant, elle dissimulait une facette mystérieuse et fascinante derrière ses taches de rousseur et son regard azur qui semblait si souvent s'ouvrir sur un univers en marge de la réalité. C'était comme si… elle vivait plusieurs moments présents à la fois. C'était étrange. Max était étrange. Sa vie était étrange…

Et comme si le ciel l'avait entendue, son téléphone s'illumina brusquement en se mettant à sonner. Victoria se pencha pour le regarder alors que sa playlist musicale dans son appartement s'arrêtait. Elle s'attendait à ce que ce soit Nathan qui l'appelle pour lui raconter son meeting avec son père l'après-midi même, mais à sa surprise, ce fut un numéro inconnu. De manière insensée, son cœur s'emballa, rebondissant avec une rage destructrice contre sa poitrine. Elle sentit le sang pulser dans ses oreilles, battre de manière physique.

Etait-ce l'agent de Max ? Rodriguez ? se demanda-t-elle avec l'ombre d'un espoir. Après tout, elle ne donnait pas son numéro personnel à n'importe qui. Putain Vic, qu'est-ce que tu fous ?...

Le téléphone sonnait encore. Quatrième. Cinquième sonnerie. Elle qui était habituée à ce genre de négociations sentit le stress l'envahir sans raison. Et, pendant une longue seconde qui lui parut décisive avant que l'appel entrant ne raccroche, Victoria ne sut pas quoi faire. Elle fixa son téléphone comme si le nom de son interlocuteur allait soudainement apparaître.

Réagis ! Hurla une voix au fond d'elle. Ca va se terminer !

Elle réussit à se sortir de sa torpeur en se mettant une gifle mentale. Décontenancée par sa propre réaction, elle finit par appuyer sur le bouton vert :

- Allo ?

- Hey ! J'allais raccrocher, je pensais que tu n'allais plus répondre.

Victoria sentit son cœur chuter dans sa poitrine avec la force d'un bloc de béton jeté depuis le trentième étage d'un gratte-ciel lorsqu'elle reconnut la voix. Maxine. Elle voulut se reprendre, dire quelque chose mais son cerveau semblait soudainement vide du moindre mot. Elle avait beau chercher la moindre réplique, elle ne trouvait rien et sa bouche articulait des sons inaudibles. Le choc l'avait désarçonnée. Mais comme devinant son trouble, l'écrivaine combla immédiatement le silence qui menaçait de poindre.

- Fernando m'a tanné toute la journée… Il parait que tu cherchais à me joindre pour organiser un photoshoot ? poursuivit-elle avec un ton qui semblait masquer une pointe de taquinerie.

Ou alors était-ce de l'ironie ? La blonde n'en était pas certaine. Peut-être même une sorte de fatigue frôlant l'exaspération ? C'était difficile à dire. La voix de son ancienne camarade avait perdu de son panel d'intonation depuis leurs retrouvailles. Elle avait parfois du mal à l'analyser.

- Ne fais pas l'étonnée. Tu es la première à être venu me quémander des photos dans ma galerie. Ma stagiaire pourra en témoigner, répondit Victoria sans se démonter.

Du moins en apparence. Dans sa tête c'était une toute autre histoire. Son esprit chamboulé partait dans tous les sens. Entre la centaine de questions qui la taraudait et l'appel inattendu de la châtain, elle ne se sentait pas le moins du monde maître de ses émotions.

- Haha, devant de telles preuves, je vais devoir me rendre, fit-elle, cette fois clairement amusée.

Entendre une réelle chaleur dans sa voix tira un sourire à la photographe.

- Mais je suppose que tu ne m'appelles pas par pure courtoisie… ou pour me prendre en photo en l'occurrence.

- Oui et non… commença la blonde, réfléchissant à toute allure. Je voulais surtout te remercier pour… l'autre jour.

Elle refusait de mettre des mots sur ce souvenir qui lui tordait l'estomac à chaque fois qu'elle y pensait.

- Victoria... Je t'ai dit que c'était normal. Pas besoin de…

- Oui, je sais, la coupa-t-elle gentiment mais avec fermeté, j'aimerais quand même faire quelque chose… Juste une manière de te montrer que je te suis reconnaissante… et de se revoir dans des circonstances moins dramatiques.

Un léger soupir mi-amusé, mi-fatigué lui répondit. Elle put presque sentir les mots « Victoria Chase n'accepte aucun refus comme toujours » planer dans l'air.

- Okay, va. Qu'est-ce que tu as en tête ? céda la châtaine, dans ce que Victoria sentit être un roulement d'yeux entendu.

- Ca dépend. Demain soir, tu es libre ? Ce ne serait rien d'officiel ou de mondain. Juste un petit verre chez moi.

- Normalement, oui. Je finis à 18h.

- Parfait ! Dans ce cas, on se dit 19h chez moi. Ne te préoccupes de rien, je m'occupe de tout.


A suivre prochainement !