Chapitre 2 : Un bain de Gobelin

Plus je m'enfonçais et plus j'avais l'impression que jamais je ne retrouverais la lumière du jour. Les grottes se succédaient, toutes semblables et toutes infestées de rats. Après ma première victoire contre une de ces bêtes, je pris confiance assez pour m'en débarrasser sans trop de mal. Leurs sens étaient affutés mais je parvenais toujours à les voir venir en bondissant et couinant vers moi. Bien sûr, j'avais récolté plusieurs morsures bien douloureuses sur les bras mais un petit sort de guérison m'en débarrassa bien vite. J'inspectai avec précaution chaque pièce, ramassant ce que je pouvais juger d'utile comme quelques potions en plus et des crochets qui semblaient avoir été abandonnés sur place.

Les choses commencèrent à se gâter lorsque j'atteignis la troisième salle. Un souffle rauque résonnait bruyamment dans la grotte, comme un gémissement continu. Je raffermis ma prise sur ma lame et avançai en tachant de faire le moins de bruit possible. Des couinements se rajoutèrent dans la grinçante mélodie du souffle laborieux. Farfouillant les ténèbres je pus enfin distinguer l'origine de cette cacophonie discordante. Un zombie. Un zombie qui se battait férocement contre les rats dont les dents arrachaient sans effort la chaire morte. J'attendis patiemment de savoir qui gagnerait, dans l'espoir que les rats l'emportent. Je connaissais bien les rumeurs sur les affreuses maladies que transportaient ces cadavres ambulants et je voulais limiter le contact un minimum. Dans un ultime râle, la chose morte sembla perdre l'étrange vie qui l'animait et retomba comme une poupée de chiffon au sol. Je m'empressai d'achever les rats pendant qu'ils se gavaient de la chaire morte, en quelques coups d'épée hasardeux. Je priais pour ne plus en recroiser jusqu'à la sortie.

Je progressais lentement, terrifiée à l'idée de me faire dévorer par une horde de bêtes rageuses mais déterminée à trouver la sortie. Un bruit de pas m'avertit d'un nouveau danger. Je m'approchais silencieusement du coin formé par le couloir en angle droit et jetai un coup d'œil. Un gobelin au ventre proéminant se dandinait lourdement dans la pièce, attendant patiemment que le rat qu'il avait mis à griller soit cuit. Je déterminai mes options et me décidai à rengainer ma lame pour ensuite attraper mon arc. Je n'étais pas un excellent archer mais je savais me débrouiller, surtout pour une cible aussi près. Je visai soigneusement et lâchai la corde. La flèche se planta dans le thorax de la créature qui eut à peine le temps de pousser un cri de surprise avant de s'écrouler au sol.

Encore choquée par la dextérité de mon tir, je m'approchai de sa dépouille. De la pointe de mon arc je la tâtai pour vérifier que la créature était bien morte. Je m'apprêtai à me détourner de cette chose quand dans un sursaut elle se redressa et m'agrippa la cheville. Je poussai un cri de surprise et de douleur alors que ses griffes transperçaient mes bottes et se plantaient dans ma peau. D'un coup de mon arc, je la frappai à la tête. Sans doute bien affaibli par la flèche dans ses poumons, le gobelin se décida enfin à rendre son dernier soupir. Je due faire levier avec mon arme pour faire lâcher prise à ses doigts sans vie. Avec une grimace de douleur, je tentai de reprendre le contrôle de mon esprit et d'appliquer un sort de guérison. Mais c'était comme si la peur obstruait mon corps. Je m'assis au sol et inspirai profondément. Après un long moment, mon cœur reprit sa course normal et mon poing s'illumina de la douce couleur bleue salvatrice. La douleur disparue et je pus enfin me remettre en route. Je commençai à lentement perdre espoir d'en sortir vivante…

Je poursuivis ma route et arrivai dans une petite pièce qui descendait en pente et au bout de laquelle se trouvaient deux gobelins. C'était un défi bien trop grand pour moi et je commençai à désespérer. Puis mon regard rencontra un empilement précaire de lourds troncs. L'idée germa instantanément et sans réfléchir je poussai de toutes mes forces. Les bûches dégringolèrent dans un fracas et les gobelins se mirent à courir le long du couloir. Malheureusement pour eux et heureusement pour moi, ils ne parvinrent pas à se mettre à l'abri. Un bruit d'os brisés accompagna la chute des troncs sur les gobelins. J'attendis un court instant alors que le silence retombait lentement et j'entrepris ensuite d'enjamber les troncs, tout en restant à une distance raisonnable des deux gobelins que je supposai mort.

Et je marchai encore et toujours plus loin, avant d'arriver dans une des plus grandes cavernes que j'avais vu jusqu'à présent. Un large creux s'étendait à son centre, entouré par une haute muraille de pierre, sur laquelle cinq gobelins patrouillaient lentement. Cette fois, je pris mon temps pour détailler mon environnement mais le désespoir se fit plus intense. Je ne voyais pas d'issue à ce piège mortel. Un couinement me sortit de ma torpeur et je notai enfin la présence d'un troupeau de rat, maintenu ensemble par un large enclos. Mon regard suivit la corde qui partait de la porte de l'enclos à l'arche de pierre en face de moi. Encore une fois, une idée salvatrice me remit en action. Tout d'abord je m'assurai qu'aucun gobelin n'était à proximité mais la chance était de mon côté puisqu'ils étaient tous attroupé autour du feu à l'opposé de la sortie à laquelle j'étais. Je m'avançai lentement et prudemment, les yeux virevoltant entre les gobelins, la corde et là ou je posai mes pieds. J'atteignis enfin mon but et attrapai la pierre fixée au bout de la corde pour la tenir en place. Je tirai avec force dessus et sentis plus que je ne vis la porte se soulever. Dans un concert de couinement les rats bondirent hors de leur prison et s'élancèrent sur la bande de gobelins. Le chaos qui en résulta me permis de rejoindre la sortie en face, aussi discrètement que je le pouvais, tout en observant les gobelins lutter contre leur repas.

Hors de vu, je piquai un sprint sur plusieurs mètres, pour mettre un minimum de distance entre moi et les créatures. Ce fut avec un soupir de soulagement que j'aperçus un trou qui tombait sur une nouvelle caverne en pierre cette fois, comme celle par laquelle je m'étais enfui. Des voix résonnaient jusqu'à mes oreilles mais lancée par ma course folle je ne pus m'arrêter à temps devant le bord du mur qui descendait à pique. Je chutai de deux mètres et restai un moment au sol à reprendre mes esprits. Je parvins finalement à me remettre sur mes pieds et constatai que je venais de rejoindre l'empereur et ses deux gardes qui s'approchaient maintenant de moi, arme dégainée.

« − Encore le prisonnier, tuez-le !, s'écria le garde qui semblait avoir reprit le commandement depuis la mort de son Capitaine et qui finit enfin par me reconnaître malgré ma nouvelle tenue

− Non ! Laissez-là, s'interposa aussitôt l'empereur à ma plus grande surprise.

Les deux gardes tout aussi choqués que moi abaissèrent lentement leurs armes.

− Mais sir…, tenta de protester l'un d'entre eux

− J'ai dis assez Baurus, je pense que si elle est parvenue à tenir jusqu'à présent, elle pourrait devenir un atout pour la suite, qu'elle nous accompagne, trancha l'empereur calmement

Avec un regard désapprobateur, Baurus reprit la tête de la progression et fit signe à l'autre garde de le suivre. Uriel Septim resta en arrière et attendit que je le rejoigne. Nous marchâmes lentement derrière, toujours sur nos gardes alors que l'empereur entamait la discussion avec moi.

− Ils ne peuvent pas comprendre pourquoi je vous fais confiance, ils n'ont pas vu ce que j'ai vu, expliqua-t-il

Moi-même je ne comprenais pas pourquoi mais j'étais bien trop heureuse qu'il m'ait épargnée pour me méfier de cela. J'allais lui demander pourquoi il m'avait vraiment laissée en vie lorsqu'il reprit la parole.

− Les Neufs Divins me l'ont montré, dans leurs cieux parsemés de feux et d'étincelles. Sous quel signe êtes-vous né ?, m'interrogea-t-il

− L'Ombre

− Ainsi tout est vrai… Je suis près à accepter ma mort, une mort nécessaire, maintenant que je sais que les étoiles ne m'ont pas menti.

Je commençai à me lasser de ses paroles énigmatiques, qui me troublaient et me terrifiaient plus que je ne voulais l'admettre. Finalement, j'osai poser mes questions.

− Et moi dans tout ça ?

− Vos étoiles ne sont pas les miennes mais l'Ombre sera un compagnon quand la chance ne le sera pas.

Le silence s'abattit quelques instants alors que nous progressions toujours plus loin, sans aucun signe de ces hommes en robe rouge.

− Vous n'avez pas peur de mourir ?, demandai-je hésitante en repensant à ses paroles

− J'ai bien vécu et même si je regrette certaines actions, j'affronterai mon destin avec le courage et la force que m'ont donnée les Neufs.

− Où allez-vous ?

− A ma tombe, vous me suivrez sur un bout du chemin et après nous nous séparerons

Je fronçai les sourcils pour marquer mon agacement face à ses remarques évasives mais ne rajoutai rien. Le garde du nom de Baurus ralentit et attendit que j'arrive à sa hauteur. Il me tendit une torche qu'il venait de récupérer sur un mur.

− Taisez-vous donc prisonnier et prenez cette torche, rendez-vous utile

Je décidai de faire profil bas pour l'instant mais ce garde commençait à m'agacer plus que nécessaire. Faisant fi de ce sentiment, je me décidai à l'interroger pour enfin y voir clair dans toute cette suite d'évènements improbables.

− Vous ne faites pas parti de la garde impériale, l'abordai-je de façon neutre

− Nous sommes les Lames, nous sommes les gardes du corps de l'empereur. Nous n'avons rien à voir avec la banale Garde Impériale, répondit-il sèchement, retissant à l'idée de me mettre au parfum

Au moins, il répondait à mes questions.

− Pourquoi faire sortir l'empereur de la Cité ?

− Pour des raisons de sécurité, évasa-t-il, mais je dois avouer que ça ne se passe pas comme prévu, rajouta-il plus pour lui-même que pour moi

Le garde en face de nous leva la main pour nous faire signe de nous arrêter.

− Je n'aime pas ça, je pars en éclaireur, dit-il sans nous regarder

Baurus se plaça près de l'empereur pendant que je fouillais les ténèbres hors de porter de ma torche. Finalement, le garde revint et nous entraina vers une autre salle, plus petite. Nous tournâmes sur la droite et nous arrêtâmes devant une grille rouillée. Le garde tenta de l'ouvrir mais ses efforts furent vains.

− Barrée de l'autre côté, c'est un piège, grogna-t-il à son camarade

− Vite, tentons l'autre sortie, pressa Baurus

Nous nous précipitâmes vers la deuxième grille devant laquelle nous étions passés. Celle-ci s'ouvrit aussitôt mais nos espoirs de fuites retombèrent lorsque nous découvrîmes qu'il s'agissait d'un cul-de-sac. Baurus pris aussitôt les devant.

− Prisonnier, restez avec l'empereur et protégez-le au prix de votre misérable vie, Glenroy avec moi, nous devons empêcher l'ennemi de franchir cette grille !

Les deux gardes se postèrent en dehors et poussèrent un cri de guerre en se lançant à l'assaut des hommes en rouge qui fonçaient sur nous. Je jetai ma torche plus loin et dégainai ma lame, prête à défendre chèrement ma vie. Soudain la main de l'empereur se porta sur mon épaule et je faillis lui planter mon épée dans le corps. Une sorte d'ombre funeste hantait son regard mais celui-ci s'accrocha encore plus à moi. De son autre main, il retira l'amulette autour de son cou et me la tendit.

− Il faut que vous apportiez l'Amulette de Rois à Jauffre, c'est très important vous m'entendez ?, me souffla-t-il en me la mettant de force dans la main, il existe un autre héritier, un héritier que j'ai caché à la vue de tous, tout comme j'ai caché mon pêché. Il faut que vous le retrouviez, il est votre ultime espoir…

Il relâcha son étreinte et se recula d'un pas. J'allais lui demander des précisions lorsque j'aperçus trop tard l'ennemi derrière son dos. Il tenait une dague à la main qui étincela funestement, répondant à l'appel du sang. L'attaque vint au ralenti. Il leva l'arme et agrippa fermement l'empereur par derrière. D'un coup bien ajusté, il lui trancha la gorge. Je restai figé d'effroi alors qu'Uriel Septim s'écroulait au sol, le visage crispé par la surprise. L'ennemi tourna son regard vide vers moi et enjamba le corps de l'empereur. La panique me paralysait et je laissai cet homme approcher sans broncher. L'ultime râle d'Uriel Septim finit cependant par me sortir de ma torpeur. Ramassant mon courage je bondis, lame en avant. Surpris par mon attaque soudaine, l'ennemi n'eut pas le temps d'esquiver et mon arme se planta dans son corps. Je la lâchai, regardai l'homme tomber en arrière et rester inanimé au sol. Dans un état second, je notai la présence du passage secret maintenant ouvert devant moi. Je sentis Baurus me pousser sans ménagement sur le côté alors qu'il s'agenouillait près du corps sans vie de l'empereur. Je jetai un coup d'œil derrière moi et pris connaissance des morts étalés au sol, dont Glenroy l'autre garde. Baurus et moi étions donc les seuls survivants de cette attaque.

− Que Talos nous vienne en aide, marmonna Baurus en se redressant lentement

Soudain, il regarda fébrilement autour.

− Où est l'Amulette des Rois ?, s'écria-t-il

Mon regard tomba sur ma main gauche, qui enserrait toujours fermement le pendentif.

− Elle est là, lui dis-je en lui montrant, l'empereur me l'a donnée avant de…, je fis un vague geste, encore trop choquée pour placer un mot sur ce que je venais de voir, il m'a dit d'aller trouver Jauffre et de l'aider à ramener son dernier héritier.

Le garde me contempla bouche-bée mais ne fit aucun mouvement dans l'intention de me reprendre l'amulette des mains.

− On dit que du sang de dragon coule dans les veines de la lignée des Septim, ils ont une perception différente du commun des mortels. S'il vous l'a donnée et vous a fait confiance alors ainsi soit-il, je respecterais cela. Il existe vraiment un autre héritier ?, me demanda-t-il avec effarement

− C'est ce qu'il m'a dit. Qui est Jauffre ?

− C'est le grand Maitre de mon ordre, même si ça ne ce voit pas. Il est moine dans le prieuré de Weynon près de Chorrol

− Comment puis-je me rendre là-bas ?, m'enquis-je à ma surprise, je n'avais pas encore pris conscience de ce qu'il m'avait été demandé de faire

Baurus m'indiqua le passage secret, en évitant tout contact visuel avec le corps de l'empereur.

− Poursuivez votre chemin par là, vous allez retomber dans les égouts. De là, continuez tout droit et vous aller trouver la sortie sans difficulté. Et prenez cette clé, elle vous sera utile, m'indiqua-t-il en me tendant l'objet, vous ayant vu à l'œuvre je ne doute pas de votre réussite.

Je me fichais bien de ce qu'il pensait de moi, tout ce qui m'importait à présent, c'était de sortir de ce cauchemar sous-terrain. Je me tournai vers l'ennemi que j'avais abattu d'un coup de lame et après un violent effort, parvint à retirer la lame de son corps. Je la tendis à Baurus qui me fixa avec des yeux ronds.

− Vous avez rapporté la lame du Capitaine Renaud ! Je veillerai personnellement à ce qu'elle trouve sa place sur le tableau d'honneur

Bien que reconnaissante à cette lame de m'avoir sauvée la vie, je ne me sentais pas encore digne de la porter.

− Qu'allez-vous faire à présent ?, demandai-je curieusement au garde

− Je vais surveiller la dépouille de l'empereur jusqu'à l'arrivée des renforts, ne vous en faites pas. Retrouvez l'héritier, m'ordonna-t-il »

Il me lança un étrange regard teinté de respect et de certitude avant de me faire un signe de tête pour que je m'en aille. Je contemplai une dernière fois la dépouille de l'empereur qui avait vu sa mort arriver et m'enfonçai dans le trou.

Comme prévu, je rejoignis rapidement les égouts. L'odeur y était à peine supportable mais je poursuivis mon chemin tout droit, comme Baurus me l'avait dit. La lumière du jour diffusa une chaleur salvatrice dans mon corps et ce fut en courant que je parcourus les derniers mètres. Je fus aveuglée pendant un moment par le soleil lumineux mais j'inspirais à plein poumon l'air frais et la liberté que je venais de retrouver.

Je finis par discerner l'étendue d'eau qui entourait la Cité Impériale et la terre verdoyante au loin. Je me retournai et observai la haute muraille blanche qui délimitait la ville. Puis je restai planter sur place, indécise.

Maintenant que j'étais enfin libre, je me demandai ce que j'allais faire. J'aurais aussi bien pu balancer l'amulette dans l'eau en face de moi et partir chercher fortune ailleurs. Mais mon instinct, mon seul compagnon depuis toujours, m'ordonnait de ne pas le faire. Je devais retrouver cet héritier car même si je ne savais pas dans quoi je m'embarquais, il en allait de la sécurité de l'empire, comme je commençai à m'en douter. Je fixai l'amulette, toujours dans ma main, puis la serrai brièvement avant de la cacher dans ma bourse. J'avais pris ma décision et j'allai la suivre jusqu'au bout, parole d'Ash l'elfe des bois.