Chapitre 16 : De feu et de sang

Je repris lentement conscience de mes sens. Tout mon corps me faisait mal, mon crâne était douloureux et un goût désagréable me collait au palais. J'eus toutes les peines du monde à ouvrir les yeux. Je grommelai alors que la lumière agressait mes yeux sensibles.

« − Ash ?

L'appel soudain de mon nom me fit sursauter et mon cœur s'emballa dans une course endiablée. J'haletai sous le coup de l'émotion et me redressai d'un bond, pour ensuite retomber lourdement sur la surface moelleuse sur laquelle j'étais.

− Calmez-vous !, ordonna la voix.

Une main se posa sur mon épaule et je poussai un cri de surprise puis m'éloignai de se contact aussitôt, comme s'il m'avait brûlé la peau. La nausée me prit brusquement et je dus ramener mes jambes à ma poitrine pour m'empêcher de rendre le contenu de mon estomac sur le sol. Je me pris la tête dans les mains et respirai profondément pour retrouver le contrôle de mon esprit apeuré. Finalement, mes sens m'informèrent qu'il n'y avait pas de danger immédiat. Je sentais un feu de cheminé et le contact de drap sur mes jambes. Mon armure n'était plus sur moi, j'étais vêtu simplement d'une chemise et d'un pantalon léger.

Après une dernière respiration profonde, je levai la tête. Le regard perplexe et teinté d'une légère inquiétude d'Oreyn croisa le mien. Il se tenait devant moi, une main à demi levée. Il m'observa un instant puis se redressa, son habituel masque de mépris et de froideur en place.

− Vous êtes enfin réveillée, je commençai à m'inquiéter.

− Que c'est-il passé ?, fis-je d'une voix enrouée

− C'est ce que j'allais vous demander. On vous a trouvé inconsciente et couverte de sang dans les rues de Bravil. Certains de vos confrères de la Guilde vous ont trouvé et amenez ici. Ils ont ensuite contacté Azzan qui m'a aussitôt transmis le message. Je suis venu aussi vite que possible. C'est bon de savoir que certains d'entre eux pensent comme nous. Alors que s'est-il passé là-bas ?

Au lieu de répondre à sa question, je pris le temps de détailler la pièce dans laquelle nous étions. Une chambre d'auberge, non luxueuse mais confortable. La petite fenêtre donnant sur l'extérieur m'apprit qu'il faisait jour.

− Ca fait combien de temps que je suis inconsciente ?, lui demandai-je faiblement

− Un jour et demi à peu près.

− Et où sommes-nous ?

− Dans une auberge de Bravil. Répondez à ma question, grommela Oreyn pressant

En vérité je ne voulais pas me souvenir car je sentais qu'il s'était passé quelque chose de terrible. Finalement j'inspirai profondément et lui comptai tout ce dont je me souvenais précisément, sur la sève d'hist et mon voyage jusqu'au village. Après cela, je me souvenais vaguement de liquide rouge, de gobelins et de cette incroyable sensation de force.

Oreyn me contempla avec un air de surprise. Il s'assit sur la chaise qu'il avait du occuper en attendant que je me réveille.

− Ils utilisent de la sève d'hist ? Et ils affirment avoir amené un arbre à Cyrodiil ? Stupéfiant !

Il se remit debout et se mit à faire les cents pas.

− Je n'ose imaginer ce que cette saloperie risque de faire aux non-argoniens. Je ne suis pas étonné qu'on vous ait trouvé de cette façon. J'imagine que ces hommes sont maintenant immunisés.

Soudain, il arrêta sa déambulation et me contempla l'air pensif.

− Je m'inquiète pour le Bord de l'eau. Nous devrions aller voir ce qu'il s'est passé.

J'acquiesçai faiblement et tentai de me lever, malgré mon corps tremblant et la faiblesse que je ressentais. Oreyn m'aida à me remettre debout et trépigna d'impatience le temps que j'enfile mon armure. Quelqu'un avait eut la présence de nettoyer grossièrement le sang qui la recouvrait et je l'en remerciais silencieusement. Je fis discrètement état de mon corps, parcourant avec des yeux effarés les nombreux bleus et blessures qui teintaient ma peau blanche. J'étais dans un état lamentable.

L'elfe noir me conduisit à l'extérieur et l'air frais me revigora un peu. Je marchai lentement derrière lui, me concentrant pour mettre un pas devant l'autre. Les gens présent dans la rue me lançaient de drôles de regards et je sentis un frisson me parcourir la colonne vertébrale. Je gardais la tête baissée et suivis l'ombre de mon compagnon. Des flashes horribles perçaient les limbes de brume qui engluait ma mémoire. Je priais de toute mon âme que ce n'était pas ce qu'il s'était passé, que ce n'était que de simples hallucinations.

Nous rejoignîmes l'écurie et je me stoppai aussitôt. Je venais de me rappeler Dust. J'avais complètement oublié mon cheval. Je savais que je l'avais monté pour rejoindre le Bord de l'eau mais je n'avais pas le souvenir de l'avoir récupéré après ça. Oreyn se dirigea vers son propre étalon et bondit souplement dessus.

− Est ce que vous savez si quelqu'un a pu récupérer mon cheval ?, fis-je honteusement en évitent le regard de l'elfe

− Vous avez un animal vraiment intelligent, il m'a suivit jusqu'à vous lorsque je l'ai croisé sur la route jusqu'à Bravil. Personne n'a pu l'approcher assez cependant pour le mettre à l'écurie, il vous attend sur le bord de la route.

Je lui lançai un regard perplexe et m'élançai hors de l'écurie. Mon étalon cendré leva la tête à mon approche et ses oreilles pointèrent curieusement vers moi, à l'écoute. Je poussai un soupir de soulagement. Je m'approchai lentement de lui mais alors que j'allais poser une main sur son encolure, il se déroba et s'éloigna en trottinant. Puis il reprit sa position initiale, la tête levée vers moi, les oreilles pointées en avant et les naseaux frémissant.

− Je vois, tu me fais la tête c'est ça ?, soufflai-je avec un petit sourire

Je me rapprochai encore et cette fois je lui murmurai que j'étais désolé en langue elfique, tout en m'inclinant légèrement. Il ne bougea pas lorsque j'approchai ma main et me laissa enfin le toucher. Je le caressai un moment, savourant la chaleur de son corps.

− Bon vous avez terminé ?, grommela soudainement une voix qui me fit sursauter »

Je n'avais pas entendu Oreyn s'approcher dans mon dos. Je ne dis rien et préférai enfourcher Dust. Sans un regard, je partis au petit galop. Je n'étais pas prête à ce sur quoi j'allais tomber sur le Bord de l'eau aussi me retirai-je en moi-même pour rassembler mes esprits. Mais même ça ne permit pas d'atténuer toute l'horreur que j'avais faite comme je le découvris plus tard.

Même dans mes plus violents cauchemars, je n'aurais pu imaginer une telle chose. Je restai figé d'effroi, mes yeux absorbant toute la désolation que j'avais semée. Dust me ramena à la réalité en s'agitant nerveusement. Je me laissai glisser sur le sol, sans quitter du regard les corps.

La première chose qui nous avait marqué fut l'odeur, d'abord acre comme celle du sang puis de plus en plus prononcé au fur et à mesure que nous approchions. De légère elle devint insupportable. Pas un bruit ne perçait le silence morbide installé dans le village. Puis un sanglot se répercuta entre les murs. Je me dirigeai machinalement vers lui, Oreyn sur mes talons.

Des corps, il y avait des corps partout. Il y en avait tellement que la terre n'était plus ocre mais d'un profond rouge, imbibée qu'elle était du sang des victimes. Les portes des maisons avaient été toutes enfoncées, les cadavres emportés sur la place ou ils avaient été découpé et dépecé implacablement. Je déambulai parmi eux, comme si j'étais devenu moi aussi sans vie. Je reconnus parmi les visages déformés par la douleur et la terreur les agréables personnes qui m'avaient accueillie chez eux lors de mon bref passage. J'aperçus aussi deux malheureux gobelins au sein de l'empilement des corps.

Et puis au milieu de toute cette macabre scène, un survivant pleurait devant le cadavre d'une femme qui avait du être blonde mais dont la teinte était à présent écarlate. Il leva un regard si désespéré et éteins que j'eus du mal à ne pas reculer, assaillie par sa peine.

« − Ma pauvre Biene. Pauvre chérie. Quels monstres ont pu faire ça ? Comment est-ce possible ?

Je restai sans voix, plantée en plein milieu du carnage que j'avais provoqué. Les mots me fuyaient.

− Que c'est-il passé ici ?, déclara Oreyn

Sa voix était plus tendue que d'habitude et je ne voyais pas son visage mais j'étais sur que l'horreur se lisait aussi dans son regard. Le survivant, un homme d'une cinquantaine d'année reporta son regard sur l'être cher mort à ses pieds.

− J'aimerai bien le savoir, dit-il d'une voix douloureuse à entendre, tous. Même ma pauvre Biene chérie. Elle n'a jamais fait de mal à personne ! Qui a bien pu faire ça ? Quel monstre a bien pu faire ceci ? Pas les gobelins. Sans doute des bandits. Mais pourquoi ? Nous n'avons rien !

Nous le laissâmes divaguer. Ce fut d'autant plus terrible que le responsable de ce carnage se trouvait juste devant lui.

− Partez s'il vous plaît ! Je dois enterrer nos morts, reprit-il en enserrant le cadavre désarticulé de sa Biene

Je sentis Oreyn me prendre le bras et m'entrainer vers nos chevaux. Je le laissai faire sans résister, je n'avais pas la force de bouger par moi-même. Il me guida à travers tous ces morts et toute cette dévastation, d'un pas lent mais déterminé. Je n'eus pas non plus la force de remonter sur Dust, aussi me mis-je à marcher sur la route alors qu'il me suivit lentement.

Soudain, la nausée que j'avais contenu jusque là devint trop forte et je me précipitai dans les fourrée pour rendre le contenu de mon estomac. J'essuyai la bile du coin de mes lèvres, une main sur l'arbre le plus proche pour me soutenir. Ma vue se brouilla. Jamais je n'avais ressenti une pareille douleur au fond de moi alors je laissai mes larmes tomber dans l'espoir que le poids qui m'emprisonnait ne s'allège.

− Le village entier… Je sais que vous devez vous dégouter. J'en suis désolé, intervint Oreyn dans mon dos d'une voix faible, c'était la sève d'hist pas vous.

Il ne savait rien de ce que je ressentais. La colère fit lentement son chemin jusqu'à mon esprit engourdi et je serrais les poings pour la contenir tellement elle me parut brulante. J'essuyai mon visage et me retournai vers lui. La hargne qu'il lut dans mes yeux le déstabilisa et il se retint de reculer.

− Vous ne savez rien de ce que je peux ressentir !, m'écriai furieusement, je les ai tous tué ! Tous ! Et si facilement… Alors même que je me suis juré de les protéger ! Je suis entrée dans la Guilde dans ce but ! Pas pour anéantir la moindre vie que je croise !

− Je comprends…

− Non vous ne comprenez pas ! Vous ne savez pas la puissance que j'ai ressentie à ce moment, alors que je tranchai la chaire si facilement, alors que je les dominai de toutes mes forces ! Vous ne savez pas !

J'avais hurlé ces derniers mots et je les entendis faire écho autour de moi.

− Mon devoir est de mettre à profit ma force pour les protéger, non pour les anéantir comme du vulgaire bétail, marmonnai-je alors que mes forces me quittaient une fois de plus.

Je m'assis au sol, le dos contre l'arbre et fermai les yeux de désespoir. J'entendis les pas hésitants de l'elfe noir alors qu'il s'approchait.

− Nous comprenons maintenant la menace que représente ce groupe. Peut être qu'il ne le sait pas lui-même. Nous devons prendre des mesures. Décisives et dès maintenant, reprit-il froidement, l'arbre a hist doit être détruit. C'est une abomination de la nature. Tant que la Compagnie Boinoir a accès à la sève, nous sommes tous en danger. Je crains qu'ils ne sachent plus ce qu'ils font…

J'inspirai profondément. Il avait raison, tout ça était du à cette sève et ses effets dévastateurs. Je sentis la colère remonter et une froide détermination s'emparer de moi. J'enfermai la douleur et la tristesse dans un coin de mon esprit et me redressai. Oreyn m'observa faire sans rien dire, ses yeux rouges flamboyants.

− Allons mettre le feu à cet arbre !, m'exclamai-je avec fureur »

Sans attendre, je bondis sur Dust et m'élança vers Leyawiin. J'avais un compte à régler avec la Compagnie Boinoir.

Je me retins avec peine, alors que je bouillonnai, d'aller exterminer ces êtres sans honneur. Oreyn parlait avec la garde mais je n'écoutai pas son discours, mon attention focalisée sur le manoir que j'apercevais au loin. Finalement, Oreyn me toucha l'épaule et je compris qu'il était temps.

Je bondis en avant en dégainant mon épée vengeresse, qui réclamait le sang des responsables de la mort de tant de personnes innocentes. Même Oreyn eut du mal à se maintenir à ma hauteur alors que nous nous dirigions vers la Compagnie Boinoir. Il eut toutes les peines du monde à me retenir, le temps que les gardes ne se regroupent dans notre dos. L'un d'entre eux frappa brutalement contre le bois.

− Au nom de la garde de Leyawiin, je vous ordonne d'ouvrir cette porte et de poser vos armes !, gronda-t-il fortement en se reculant

Il s'écoula un long moment avant que quelque chose ne se passe. Un bruissement effervescent agita le manoir puis un énorme Khajiit ouvrit la porte. Je n'avais jamais vu l'un d'eux aussi imposant. Il respirait la force, le contrôle et le pouvoir. Ses yeux verts étincelants me glacèrent le sang tellement une étrange folie en irradiait. Il portait une splendide armure de la Compagnie Boinoir, une des plus finement forgée que j'eusse vu jusqu'à présent. Je sus aussitôt à qui j'avais à faire : Ri'zakar, le chef. Je faillis me laisser emporter par la fureur et lui bondir dessus mais Oreyn, averti par mes frémissements, m'emprisonna le bras dans sa poigne de fer.

− Que ce passe-t-il ?, grogna le félin

Sa voix s'embla amplifiée par son heaume et son écho résonna comme une seconde voix à mon oreille.

− Nous avons un témoignage comme quoi votre Compagnie utiliserait de la sève d'hist. Nous avons l'autorisation de faire une fouille dans votre manoir sur ordre du Comte de Leyawiin.

Ri'zakar toisa le garde de toute son imposante taille puis porta son regarde sur Oreyn et finalement sur moi.

− Ah… La Guilde des Guerriers… Vous n'avez rien trouvé de mieux que de porter de fausses accusations pour tenter de parer à notre supériorité. Pitoyable…, se moqua méchamment le chef de la Compagnie

Oreyn grogna sourdement, ses yeux lançant des éclairs de rage mais de dit rien.

− Mais puisqu'il en est ainsi…

Le félin se recula lentement pour nous laisser le passage. Nous pénétrâmes dans le hall et nous retrouvâmes encerclés par les membres de la Compagnie, tous nous fixant de leurs regards absents, aussi silencieux que des morts.

Un frisson d'appréhension me parcourut l'échine. La tension était palpable, à couper au couteau et je sentis Oreyn suivre en écho le mouvement que je fis en posant ma main sur le manche de mon épée. Ri'zakar se positionna devant nous, toujours aussi impressionnant.

− J'ai bien peur que nous n'ayons pas le besoin ni l'envie de vous laisser fouiner, parla lentement le chef, vous n'auriez jamais du vous mêler de ça.

Cette menace, il nous l'avait directement adressé. Nous restâmes encore un moment à nous regarder dans les yeux puis le chaos explosa. D'un même mouvement, toutes les personnes présentes dégainèrent leurs armes et un cri de guerre résonna dans l'immense bâtisse. Dans une vague désordonnée, les membres de la Compagnie Boinoir se jetèrent sur les gardes. Oreyn, plus rapide que moi, bondit à la rencontre de Ri'zakar, près à en découdre avec le responsable. Mon regard fut attiré par une silhouette que je reconnus aussitôt comme étant le recruteur argonien qui m'avait fait boire la boisson du diable. Je voulus me lancer à sa poursuite alors qu'il disparaissait derrière une petite porte au fond de la pièce mais une masse me percuta de plein fouet, m'envoyant voler sur le sol dur. Je repris difficilement ma respiration, mon attention aussitôt focalisé sur ce nouvel ennemi.

Je ne le reconnu pas immédiatement à cause de son casque qui lui masquait la moitié du visage puis j'éprouvai un choc en me remémorant cette petite taille et cet air dédaigneux.

− Vous ! Vous avez tous gâché ! Pourquoi ? J'avais un travail, une maison ! Vous m'avez tout pris ! Je vais vous tuer, s'écria Maglir furieusement

Je bondis aussitôt sur mes jambes. Ce rat était toujours en vie, je n'aurais pas cru ça possible vue sa lâcheté. Son visage avait changé depuis ma dernière rencontre avec lui, il semblait vieilli et son regard brillait trop fortement, comme s'il avait la fièvre. Ses traits étaient creusés, maladifs. Mais je n'avais pas pitié de lui, au contraire. J'allais lui régler son compte une bonne fois pour toute.

J'esquivai aisément son premier coup d'épée. Emporté par son élan, il n'eut pas le temps d'éviter le poing que je lançai de toutes mes forces sur son visage. J'entendis avec satisfaction un écœurant bruit de craquement et je sentis son sang éclabousser mes phalanges. Sans lui laisser le temps de récupérer, je fauchai ses jambes d'un coup ajusté et le regardai tomber lourdement sur le sol. Je tentai encore une fois de m'élancer à la suite de l'argonien lorsque je sentis une main se refermer sur ma cheville. Surprise et déséquilibrée, je m'étalai au sol. La main me serra jusqu'à ce que je cris de douleur et je me retournai sur le dos pour tenter de lui faire lâcher prise. Son visage était bien plus proche que je ne pensai. Son sourire fou, les dents recouvertes du liquide rouge qui s'écoulait de son nez me perturba au point de me figer l'espace d'une seconde, ce qui lui fut suffisant pour me dominer de sa petite taille, en me plaquant durement sur le sol. Je luttai férocement mais il ne bougea pas. Je savais qu'il était sous l'emprise de la sève. Il avait vite du devenir accro, faible d'esprit qu'il était. Mon cœur battait douloureusement dans ma poitrine alors que les flashs des cadavres recouvrant le sol du village du Bord de l'eau me passaient inlassablement à l'esprit. Je grondai furieusement, prise d'une énergie coléreuse, je repoussai de toutes mes forces l'elfe des bois et l'éjectai plus loin. Mon champ de vision se rétrécit alors que la colère prenait le dessus. Je dégainai mon poignard et bondit sur mon ennemi. Celui-ci venait à peine de se relever que je lui plongeai la lame dans le corps. Il poussa un glapissement de douleur et de surprise. J'enfonçai encore mon arme, sentant avec satisfaction le sang couler de son corps poussé à bout. Mon regard rencontra le sien et j'observai la vie s'en échapper. Je retirai ensuite sèchement mon arme, haletant furieusement alors que mon ennemi chutait au sol, emporté par la mort.

Je ne m'attardai pas sur la vision du corps désarticulé et m'élançai en boitant vers la mystérieuse porte. Je me faufilai parmi les combattants, sans faire attention à l'incroyable échange entre Oreyn et le chef de la Compagnie Boinoir. Le silence qui m'accueillit lorsque je franchis la porte me figea le temps de m'habituer à ce retournement brusque de situation. Je finis par me remettre en route, descendant avec empressement les marches qui m'emmenaient plus profondément dans les sous sol du manoir. Un étrange son métallique finit par percer le silence. Il devint plus prononcer alors que je m'approchais de la source, rythmant mes pas pressés.

Je débouchai brusquement dans une salle circulaire. L'odeur acre et sucrée qui flottaient dans les airs m'enivra aussitôt et je sentis mon cœur battre encore plus vigoureusement. Je reconnaissais cette senteur, celle-ci était cependant mélangée à celle de la forêt, du bois et de la terre. L'espace d'un instant, je me perdis dans la mémoire de mon pays mais revins bien vite à la réalité en posant mon regard sur l'arbre à sève d'hist. Il était magnifique. Grand, tout en puissance, ses longues feuilles rouges et or frissonnaient sous la brise d'un vent inexistant. En tendant l'oreille, malgré les bruits des machines qui lui pompait son essence vital, on pouvait presque l'entendre marmonner des paroles perfides et envoutantes aux alentours. Je détournai le regard de son tronc majestueux à l'étrange couleur bleutée et inspectai le reste de la salle.

Un argonien, en robe sombre décorée avec l'emblème de la Compagnie, apparut de l'autre côté de l'arbre, un parchemin à la main. Il se figea en m'apercevant. Mon air rageur, l'épée rougie à la main et le sang qui recouvrait mon armure lui indiqua rapidement qu'il était en mauvaise posture. Il poussa un petit glapissement de peur et lâcha le papier. Je fis mine de m'élancer sur lui et le regardai fuir avec l'énergie de sa terreur. Sans m'occuper davantage de sa silhouette disparaissant derrière la porte la plus proche, je fis le tour de la menace qui planait sur nos têtes. Quatre pompes ingénieuses vidaient lentement la sève de l'arbre, tournant inlassablement. J'attrapai un lourd tuyau, posé sur une table à côté d'une multitude de seaux. Avec un grognement de colère et d'effort, je levai ma nouvelle arme et la coinçait dans l'engrenage de la première pompe.

Le grincement strident et le fumée qui se dégagea de l'appareil m'apprit que l'incroyable mécanisme s'était arrêté. Je fis la même chose pour les deux autres pompes, saccageant la moindre chance d'extraire la sève si précieuse. L'arbre, dont je sentais la vie palpiter à côté de moi, s'agita davantage, comme s'il présageait de sa fin proche. Je m'emparai d'une des torches qui étaient disposées sur le mur et m'approchai du végétal. Il était temps de mettre fin à son existence.

Je ne l'entendis pas bondir derrière mon dos. Tout ce que je ressentis fus un choque violent sur le côté gauche. La surprise fut le premier sentiment qui s'empara de moi puis je baissai les yeux, inspectant avec choc la lame argentée qui m'avait traversée le corps. La douleur frappa sans prévenir. Je laissai échapper un gémissement et portai la main sur la blessure, les jambes flageolantes, sur le point de me laisser tomber. Le souffle dans mon cou était à peine perceptible à travers les élancements de douleur qui me parcouraient le corps.

« − Je ne te laisserai pas toucher à notre arbre sale elfe !, grogna Jeetum-Ze à mon oreille

Je tentai de reprendre mes esprits malgré la douleur et la fatigue. Il était hors de question que je ne laisse cette monstruosité toujours debout.

− Trop tard, parvins-je à grommeler avec un petit sourire teinté de rouge »

Je jetai alors la torche aussi loin que je pus sur les feuilles. Aussitôt, les flammes les dévorèrent et en quelques secondes, l'ensemble de l'arbre devint une boule de feu. Jeetum-Ze hurla d'effroi et me poussa sur le côté. Je chutai douloureusement au sol et l'observai se jeter sur l'arbre, prêt à tout pour le sauver. Seulement il n'y avait déjà plus rien à sauver. Tout ce qu'il réussit à faire fut de s'embraser lui aussi. Son cri d'agonie joignit celui de l'arbre. Longtemps il résonna dans le creux de mes oreilles puis s'évapora dans les airs, emportant la vie avec lui.

La fumée embrouillait mes sens et j'avais du mal à me rattacher à la réalité. Malgré cela, je ne pus m'empêcher de rire. D'un petit ricanement, il devint un véritable fou rire. Je hoquetai à travers mes larmes et la fumée qui m'emplissait les poumons. Je venais enfin de mettre à terre la Compagnie Boinoir, plus jamais personne n'aurait à subir les effets dévastateurs de la sève d'hist.

Le dernier éclat de rire mourut dans ma gorge et je laissai la fatigue me submerger, mes paupières tombant sur mes yeux irrités. J'aurais voulu m'abandonné à l'inconscience ici même, enrobée par la chaleur. Soudain le visage de Martin me traversa l'esprit, puis celui de Baurus et de tous ceux que j'avais rencontré au cours de ma quête. Je devais survivre. Armée de cette nouvelle volonté, je parvins à me redresser. Sans même tenter de retirer le métal qui me traversait le corps, je me mis laborieusement sur mes jambes, prenant appuis sur le mur le plus proche. Je ne sus comment je réussi à remonter jusqu'à la pièce principale mais en un clignement de paupière j'avais passé le cap de l'escalier. Toussant à m'en faire cracher les poumons, le sang dégoulinant de mon menton, je déboulai dans ce qui restait du manoir.

Il ne restait aucun membre vivant de la Compagnie Boinoir. Beaucoup de soldats n'avaient pas non plus survécu à l'attaque. Déambulant parmi les morts, je cherchai Oreyn. Les ténèbres menaçaient à tout instant de m'emporter mais je devais le prévenir.

Je le trouvais dominant de toute sa hauteur son ennemi terrassé, épuisé mais en un seul morceau. Je n'avais plus que la force de me tenir debout, aussi attendis-je qu'il ne pose son regard sur moi. Ce qu'il fit en émergeant de la furie qu'il l'avait amené à se battre férocement. La surprise passa sur son visage.

− L'arbre à hist… n'est… plus, baragouinai-je avant de m'écrouler

Le monde tourbillonna autour de moi, les sons se confondirent bruyamment à mon oreille. Plus aucune pensée n'était cohérente aussi me laissai-je aspiré par l'inconscience, soulagée de ne plus avoir à sentir la douleur.

A pu de Compagnie Boinoir ! Tout fait péter !

Voilà pour l'ultime chapitre de cette fic interminable. Le prologue arrive dans la foulée !