Trois ans auparavant.

_ Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? Voulez-vous…

La musique était forte mais la voix d'Alice la couvrit quelques instants pour s'amuser de l'effet provoqué sur son comparse. Remuant des hanches, qu'elle avait de plus en plus larges, la jeune femme se trémoussait frénétiquement et hurlait plus qu'elle ne chantait sous les yeux amusés du jeune homme qui riait aux éclats.

Assis sur une chaise, à demi affalé à une table, Olovian avait depuis longtemps dépassé les limites de la sobriété. Il n'avait pourtant bu que deux verres, mais il était trop enflammé pour en prendre conscience pour le moment. De ses mains, il battait le rythme et agrémentait le tous de sifflements suggestifs.

La musique mourut sur un éclat de voix si faux qu'il aurait presque pu briser les carreaux glacés de la petite maisonnette où ils se trouvaient. Conservant son rôle, Alice s'inclina pour saluer son public, composé uniquement du jeune homme, puis vint le rejoindre tandis qu'un autre morceau démarrait. Avec la télécommande, elle baissa le son de la chaîne hi-fi et réclama un verre que l'homme s'empressa de lui servir.

_ Slaìnte ! clama-t-elle avant de boire cul-sec et de faire claquer sa langue, non sans une grimace qui en disait long sur le degré d'alcool contenu dans le shooter. Ah… Y'a rien à y faire, je déteste la vodka !

_ C'est dommage que tu te sois engagée dans la mafia russe, philosopha son comparse. T'aurais dû tabler sur la mafia irlandaise… Puisque tu aimes trinquer en gaélique.

Elle le gratifia d'une grande tape sur l'épaule, un peu plus forte qu'elle l'aurait voulu. Si forte qu'elle en secoua la main, bien impuissante face aux muscles puissants.

_ Aïe ! C'est bien, tu commences à retenir des tas de choses ! Je vais peut-être réussir à faire quelque chose de toi après tout…

_ What ? s'écria l'homme, se relevant avec un air indigné. Je te rappelle qu'on m'a envoyé m'occuper de toi… C'est donc pas trois la plus qualifiée de nous… Toi. Toi la plus qualifiée. Non ! Justement, pas la plus qualifiée ! Oh la vache, mais qu'est-ce que tu as mis dans mon verre ? !

Cela faisait des années qu'Olovian n'avait pas bu la moindre goutte d'alcool. Difficile de s'en procurer sur l'île… Ceci expliquait en partie cela. Mais tout de même, à présent qu'il y songeait (très péniblement), il se dit que quelque chose clochait.

_ Je nous ai concocté un petit cocktail histoire de fêter ton premier mois dans la Bratva ! Visiblement, il ne fonctionne pas trop mal !

L'homme n'aimait pas ça et décida qu'il ne boirait plus rien. Il ne fallait pas qu'il perdre totalement de vue le fait que la jeune femme, si amicale soit-elle, pouvait tenter de lui arracher des secrets pour les révéler à leurs supérieurs. Ce qui le conduirait à une mort certaine… La sienne, ou celle de la jeune femme, s'il devait l'empêcher de parler. Et il ne pouvait se résoudre à aucune des deux possibilités.

_ Hey oui… Hey oui ! poursuivit-elle comme si de rien n'était. Il y a un mois, tu ressemblais à une bête trempée qu'on sortait de l'eau.

Un mois… Le temps filait à la fois si vite et si lentement.

_ Excuses-moi, coupa-t-il en pointant son index avec imprécision dans un semblant de leçon. Mais premièrement j'avais rien demandé et secondement j'ai bien remarqué que tu me matais sans discontinuer. D'ailleurs ça en devient gênant, permets-moi de te le dire ! Je vais devoir en parler ! On ne traite pas un capitaine de la sorte, mademoiselle, non non non !

Elle éclata de rire devant le phrasé approximatif. Son côté non russe ressortait très clairement.

_ D'ailleurs, reprit l'homme en feignant d'être sérieux. Tu ne m'as jamais dit comment, toi, tu étais entrée dans la Bratva… Je ne savais pas qu'ils recrutaient en France les Russes !

Alice tiqua et, l'espace d'un instant, elle douta de l'état réel d'ébriété de son compagnon. Le manque de coordination qu'elle vit sur son visage, passant de la surprise au doute puis au regret, la convainquit qu'il ne jouait pas la comédie, pas totalement en tous cas. Elle n'était donc pas en danger, ce qui la changeait nettement de d'habitude.

Depuis près d'un an maintenant, sa vie avait été totalement bouleversée, et il n'y avait personne avec qui elle pouvait en parler. Personne à qui ouvrir son cœur meurtri. Il y avait bien son agent coordinateur, mais l'homme se contentait de rencontres protocolaires, aussi strictes que sérieuses. Et rare…

Non, vraiment, Olovian était le seul qui s'approchait de son ancienne définition d'un ami. Si cette amitié devait lui coûter la vie, elle n'aurait pas franchement de regrets. Elle n'avait plus grand-chose à perdre de toute façon et elle avait trop besoin de lui…

Alice avait parfaitement conscience que c'était idiot de s'attacher au jeune homme ainsi, mais c'était plus fort qu'elle. C'était probablement le seul à la regarder encore comme une femme et à la considérer comme une personne. C'était le cadeau le plus précieux que la vie lui avait fait ces derniers temps. Aussi pitoyable que cela semble… Mais elle ne pouvait pas dire la vérité. Même pas à lui.

Alice servit donc ce mensonge habituel qu'elle avait répété tant de fois qu'il lui semblait presque vrai. Avec le temps, elle commençait à oublier qui elle était vraiment.

_ Je bossais pour une banque en Suisse quand j'ai été approchée par l'organisation. Disons que, quand ils le veulent, les Russes peuvent se montrer persuasifs. Et puis, ce n'est pas le pire job au monde après tout. Je suis gracieusement payée pour mes services dans la finance et, disons, dans les relations publiques. Je sers d'agent de liaison entre les différentes branches de la Bratva, mais je t'avoue que jamais je n'aurais pensé me retrouver du côté de la Sibérie pour gérer des soucis avec la Chine ! Je suis très loin de mon domaine de compétences…

Le jeune homme la considéra un moment. Il sentit qu'elle avait un peu peur. Il avait eu vent de récents échecs qu'on pouvait imputer à une défaillance de sa comparse. Bien que la réalité soit plus complexe que cela. Et il n'est pas grand-chose qui soit toléré dans la Bratva, l'incompétence comme le reste. Il hésita sur la marche à suivre, mais elle se reprit aussitôt.

_ Enfin, bref, peu importe ! Nous avons deux jours à tuer dans ce trou pourri, il va falloir trouver comment nous occuper…

Le ton ne se voulait pas particulièrement suggestif mais les paroles l'étaient. L'homme se lança dans un peu d'humour.

_ Tu peux chanter autant que tu veux, dit-il. Mais laisse moi me trouver des boules quies d'abord… Je ne supporterais pas plus longtemps la torture !

_ Oh le méchant ! protesta-t-elle, lui cognant, à nouveau, l'épaule et se faisant, à nouveau, mal à la main. Aïe ! Arrête de contracter quand je te frappe, c'est pas juste !

Il pouffa de rire. Ca faisait du bien de lâcher un peu prise, même si c'était un lâcher totalement maîtrisé…

_ Sache que je peux chanter juste, si je le veux. Toutes les fausses notes sont faites exprès !

_ Eh ben dis donc tu es sacrément douée alors !

La jeune femme voulut s'appuyer sur son coude pour le regarder et lui répondre.

_ Olo…

Sa joue manqua de peu sa main et elle se cogna contre la table, éclatant à nouveau d'un rire aussitôt rejoint par celui de son compagnon. Heureusement pour eux deux, il n'y avait personne à des kilomètres à la ronde pour les voir. Ils étaient dans un triste état

_ Ah je vais mourir, gémit-elle en se tenant les côtes. J'ai mal ! J'ai trop mal au ventre et aux zygomatiques !

_ Aux quoi ?

Elle avait prononcé le dernier mot en français, ne se souvenant pas de son équivalent russe.

_ Ca, dit-elle en désignant ses muscles faciaux à lui.

Son doigt se posa sur la peau et entreprit de parcourir les contours de la zone pour qu'il saisisse. Le doigt, ce traître, ne s'arrêta pas une fois que cela fut fait. Elle allait reprendre, répondre quelque chose, mais le regard de l'homme avait changé. Brusquement, elle y lisait une flamme jusque là totalement absente. Elle n'eut pas le temps de réaliser qu'il s'agissait de désir que déjà il l'embrassait, sans tendresse ni douceur, suivant juste une impulsion primaire et bestiale. Elle le laissa pourtant faire sans résister. Ils en avaient tous les deux besoin…