Oliver avait passé une longue journée. C'est probablement pourquoi il ne comprit pas tout de suite le fait de croiser des clients costumés au Verdant. Ce n'est qu'en voyant la large affiche qui annonçait la soirée Carnaval qu'il se souvint. Sa sœur, déguisée en Marilyne Monroe, lui tomba dessus sitôt la porte franchie pour ne pas avoir joué le jeu.

Il s'excusa platement et profita qu'une serveuse lui parle pour échapper au courroux de Théa. Décidément, elle devenait une femme d'affaire formidable et le genre de patron à qui on ne veut pas désobéir. A plus d'un titre, Oliver était fier d'elle. A son retour de l'île, il avait trouvé une adolescente perdue et sur une pente dangereuse. Son accident de voiture et son travail d'intérêt général l'avaient remise sur le bon chemin. Tous les autres évènements aussi, ils avaient achevé de la faire grandir en quelques semaines.

En un sens, ils étaient de la même trempe puisqu'elle avait pu rebondir et se reprendre à temps pour ne pas sombrer. En dépit de sa rancœur envers leur mère, elle avait repris le business avait succès, puis elle avait su passer au-delà de sa colère pour retrouver celle dont elle ne pouvait pas se passer. Oui, à sa manière, Théa était aussi une survivante. Mais elle ignorait que tous les secrets étaient loin d'être révélés et que certains étaient plus lourds que d'autres.

« Il faudra que je pense à lui dire combien je suis fier d'elle, se dit Oliver. Elle mérite plus d'encouragements ».

_ Hey !

Sarah était une parfaite petite fée. Sa tenue rappelait celle de Clochette, en bien plus sexy. Le décolleté était plongeant et le maquillage ostentatoire, mais elle semblait plus radieuse que jamais. Oliver dut retenir un accès de jalousie en croisant les regards appuyés de certains hommes présents dans le club. S'il les frappait tous, Théa ne serait vraiment, mais vraiment pas contente…

_ Comment ça va ? Tu n'as pas trouvé plus original que PDG comme déguisement ? Théa va être furieuse !

_ Ne m'en parle pas !

_ Alors, monsieur Queen ? plaisanta Sarah. Que puis-je pour vous ce soir ? Quel souhait voulez-vous que la Fée Clochette réalise pour vous ?

« Si tu pouvais faire que cette histoire avec Alice se règle très vite, ça m'arrangerait… ».

_ Eh bien…

Oliver allait répondre mais d'un coup la musique se coupa, laissant la salle interdite. Après un léger temps de battement pendant lequel on vit le DJ s'affoler sur ses platines, un nouveau son retentit, visiblement trop lent au goût des danseurs qui se laissèrent toutefois prendre à l'ambiance étrange. Le jeune homme allait passer outre ce détail quand il entendit une petite voix parler en français et en rythme.

_ « Debout. Debout créature. Ouvre les yeux. Prends ces crayons devant toi ».

La voix se mit à fredonner, comme une comptine d'enfant.

_ « Dessine-moi… Dessine-moi… Oh oh… Loin d'ici ».

La voix devint plus autoritaire.

_ « Tu ne sortiras plus jamais. Plus jamais ! »

Vint ensuite la voix d'un homme, en détresse.

_ « Laisse-moi, laisse-moi sortir. M'enfuir de ton emprise. Ne me laisse pas te supplier. Ne m'abandonne pas ici… Viens vers moi, viens vers moi j't'en prie. Ne t'ais-je jamais trahi ? Ne me laisse pas piégé ici. Entends-tu ma voix ? »

_ Oliver, est-ce que ça va ? demanda Sarah tandis que les voix continuaient à se répondre partout dans la salle sur la musique. Tu es tout blanc…

_ Je… tenta l'homme, mais il ne parvint pas à parler.

Il fonça droit vers les platines où le DJ tâchait toujours de comprendre ce qui se passait. Il dut lui attraper fermement (un peu trop d'ailleurs) l'épaule pour le faire réagir.

_ Quel est le nom de cette chanson ? Le nom !

_ J'en sais rien ! répondit le pauvre homme. Je ne comprends pas ce qui se passe ! Quelqu'un a hacké ma playlist !

Agacé, Oliver le bouscula sans ménagement pour regarder l'écran. Ces pires craintes se confirmèrent lorsqu'il vit le titre du morceau qui défilait sur le lecteur : « Le venin d'Alice » de Julien Raoux. Il savait bien qu'il connaissait le morceau.

_ « Délivre-moi ! »

Le morceau prit une tournure plus rock qui sembla plaire aux danseurs, pris dans l'ambiance particulière de cette comptine des temps modernes, bien que n'en saisissant pas le moindre mot. Oliver allait se détourner lorsque l'écran de veille se mit en route, ce qui était impossible puisque la playlist tournait. Il put y lire quelques mots qui lui glacèrent le dos « Demande à Clochette ».

Sans plus attendre, il partit en ignorant les protestations indignées du DJ que Théa tentait déjà de calmer. Elle cria son nom mais il ne se retourna pas. Fonçant droit sur Sarah qui l'attendait dans un coin du bar, il avait les dents et les poings serrés.

_ Oliv…

_ Est-ce qu'une femme t'a donné un message pour moi ? demanda-t-il brusquement.

_ Un message ? Euh… Oui. Attends.

Sarah ne comprenait rien mais elle s'exécuta, consciente que ce n'était pas le moment de questionner son amant qui était toujours blanc comme un linge.

_ Voilà.

Le papier était froissé mais l'écriture familière était limpide. Oliver ferma les yeux et soupira. En quelques sortes, son vœu avait été exaucé : tout se prendrait fin ce soir.