Note : Je rappelle que je ne suis pas historienne, j'ai pris quelques sources chez Diodore de Sicile et chez Plutarque concernant l'expédition d'Alexandre en Égypte mais ce texte reste une oeuvre de fiction qui n'a pas pour but l'exactitude des faits.

Note Bis : Le Grand Roi désigne Darius III, l'un des adversaires d'Alexandre le Grand. Au moment où ce chapitre commence, les Perses sont postés en Égypte depuis 334 av. J.C, soit près de deux ans.


Chapitre 1 - Où débute l'avenir


332 av. J.C.

Plongé dans les profondeurs de la Douât, Anubis perçoit les mouvements brusques qui s'opèrent dans le monde des mortels. Il devine les guerres qui s'éternisent, ainsi que les combats qui déversent le sang et les âmes jour après jour. L'Égypte est sous la coupe des Perses, le pays ploie la tête et le genou devant des envahisseurs que la population maudit sans pouvoir s'en défaire. Il leur faudrait un sauveur pour les aider à se relever mais le joug de l'ennemi pèse sur eux, effaçant toute trace de courage alors que l'espoir s'amenuise. Seules les prières, prononcées sous couvert de la nuit et des ombres, offrent encore une mince consolation, bien que les cœurs éplorés soient désormais las d'attendre une réponse divine qui ne vient pas. À quoi bon adresser des supplications à des êtres qui regardent mourir leurs fidèles sans intervenir ?

Aucun dieu n'a le droit de prendre part à ce conflit, Horus l'a décrété lors du dernier Conseil de l'Ennéade en brandissant la menace de l'enfermement sous la forme d'un ouchebti. Depuis que Sobek a subi ce sort, d'autres divinités ont suivi le chemin du dieu à tête de crocodile, sans la moindre hésitation. Pour certains, recevoir une punition éternelle n'est rien en comparaison d'une inaction forcée ; quelques rébellions ont été étouffées dans l'œuf mais la suspicion s'est renforcée au sein de leur panthéon. Horus tente de ramener une certaine harmonie, sans grand succès puisque la colère gronde aussi bien dans les esprits des mortels que des immortels. Il a donc institué cet ordre de laisser les humains régler leurs ennuis en considérant que ce n'est pas aux dieux de gérer toutes les issues des combats alors qu'ils en auraient pourtant la capacité avec leurs avatars.

Anubis n'est pas certain que ce soit la meilleure décision, il voit les âmes qui arrivent dans la Douât et n'a pas manqué cette rancœur grandissante. Il craint une piété qui risquerait de s'effondrer et redoute aussi l'avenir des siens si jamais les divinités étrangères venaient à s'établir avec leurs croyants. Il ignore encore beaucoup de détails sur les dieux perses mais il ne tient pas à mettre en danger leur panthéon à cause de l'ego d'Horus et celui, plus grand, d'Osiris. Non pas qu'il soit opposé à des divinités d'une autre culture, il est assez ouvert aux autres peuples, mais il connaît les récits de panthéons détruits par d'autres et il ne tient pas à prendre ce risque, d'autant plus qu'il perçoit les ombres de l'ennemi.

Au-dehors, les cris redoublent et Anubis sent passer autour de lui les âmes éplorées qui ont perdu la vie. Il aimerait pouvoir les rattraper et inverser leur sort, pour leur offrir une seconde chance et leur montrer que leurs dieux sont là. Un tremblement dans le monde des mortels attire son attention vers la surface et, après s'être assuré qu'Ammit a la situation bien en main, il s'élance vers le royaume des humains, perçant avec rapidité le voile qui les sépare. Il aperçoit tout d'abord la poussière qui s'élève puis une vive colère l'étreint lorsqu'il comprend que les soldats perses sont encore en train de détruire l'un des temples, comme ils l'ont fait tant de fois depuis leur arrivée en Égypte. Une lueur dorée vient entourer son sceptre-ouas mais il se résigne à ne pas intervenir, se souvenant des interdits prononcés par Horus, le cœur lourd d'assister à tant de destructions.

« Combien de temps Osiris va-t-il se terrer dans la Douât ? résonne la voix de Khonshu. »

Le dieu de la lune n'est qu'à quelques pas d'Anubis, son bec squelettique pointé vers les ruines qui marquent le paysage, son corps empreint d'une colère que son ami comprend et partage. Les temples, les sanctuaires, les oracles sont des signes adressés aux dieux, des preuves de la piété des mortels, des offrandes censées durer dans le temps pour montrer encore et encore que les humains, malgré leur vie trop courte, respectent ceux qui opèrent dans le monde divin.

« Mon père estime que nous ne devons pas intervenir dans les affaires des mortels, répond le psychopompe.

— Mais tu ne partages pas son avis.

— Comment le pourrais-je ? As-tu vu les troupes des Perses ? Nous sommes voués à l'extinction, leurs dieux ne nous laisseront pas survivre.

— Ahriman est déjà là, annonce Khonshu sur un ton plus sombre. J'imagine que tu t'en es rendu compte ? »

Anubis acquiesce, la gorge nouée par une certaine appréhension. Ahriman est le dieu des morts, lui-aussi, à la différence qu'il n'amène que les ténèbres et la désolation, sans se soucier de l'âme de ses fidèles. C'est à cause de lui si la Douât se pare peu à peu de nuages d'un noir d'encre, comme si toute espérance était en train de s'enfuir pour abandonner derrière elle les peurs les plus profondes. Le dieu à tête de chacal n'a aucune prise sur ce phénomène, il lutte de son mieux pour ne pas voir son monde s'effondrer, transférant chaque jour une parcelle de son énergie dans la Douât tout en réclamant un soutien qu'il peine à avoir. Son père, enfoncé dans les strates les plus basses du royaume des morts, semble ne pas percevoir ce changement qui s'opère peu à peu, inconscient des événements qui se déroulent.

« Osiris devrait céder sa propre magie, grommelle Khonshu. »

Et il ajoute que le roi de la Douât n'est pas un père assez digne des actes de son fils. Anubis ne rétorque rien, il sait qu'il ne partagera jamais avec Osiris le même lien que celui qui unit son ami à Amon. Bien que le roi des dieux soit proche de ses enfants et tente de leur éviter l'enfermement éternel, il n'a jamais été aussi bienveillant qu'Amon. Sans oublier le fait qu'Anubis est un fils illégitime qui a eu la chance de ne pas être détruit par l'époux bafoué et la femme trompée.

Tandis que les Perses délaissent le temple détruit de leurs mains, les deux dieux s'avancent vers les débris, invisibles aux regards humains. Anubis se penche pour effleurer du bout des doigts les pierres désormais à terre, suivant le contour d'un cartouche dans lequel est gravé le nom d'un pharaon. Il sait que la population égyptienne déplore jour après jour ces déferlements de violence contre leur culte mais les armées du pays n'ont aucune force face à celles du Grand Roi. Darius a récupéré des territoires que ses ancêtres possédaient avant lui et il tient l'Égypte sous sa coupe depuis presque deux ans, anéantissant les lieux de culte et gouvernant d'une main de fer bien trop rigide, attisant à son encontre une haine qui ne peut éclore tout à fait.

« C'est un miracle que nous soyons encore là, murmure le psychopompe en lâchant la pierre qui s'effrite. Je suis surpris qu'Ahriman n'ait pas pris le dessus sur nous, il en a eu le temps.

— Tu oublies les avatars, intervient le ton docte de Thot. »

Volant au-dessus d'eux, l'ibis se pose et prend sa forme hybride, dardant sur le temple en ruine un coup d'œil attristé. Anubis l'enjoint à poursuivre et le dieu de la sagesse rappelle que plusieurs divinités continuent d'avoir des avatars, ce qui les renforce et leur permet aussi d'agir sur le monde qui les entoure.

« Ce ne sera pas suffisant pour nous maintenir en vie, reprend le dieu ibis, mais pour le moment, cela nous garde de l'oubli.

— Jusqu'à quand ? riposte Anubis avec une certaine amertume. Mon père porte son regard sur les avatars pour s'assurer de l'obéissance des autres dieux. S'il voit un avatar en train de combattre les troupes des Perses, la divinité à qui il est lié finira son existence dans un ouchebti. »

Du coin de l'œil, il remarque un léger tressaillement chez Khonshu. Il s'en étonne, croise les orbites vides du dieu de la lune et note un changement dans sa posture. Aussitôt, il comprend et pousse un juron en devinant que son ami, au lieu de faire profil bas comme il le lui a tant de fois recommandé, a noué un pacte avec un avatar qu'il a dû envoyer contre les envahisseurs. Comme s'il lisait dans ses pensées, Khonshu confirme ses craintes en évoquant un soldat égyptien qui tente de protéger certains campements de voyageurs à la nuit tombée afin d'éviter des catastrophes. Il affirme ensuite qu'Osiris ne peut rien contre lui car il se contente de son rôle de dieu protecteur.

Avec cet air sérieux qui semble ne jamais le quitter, Thot met en garde Khonshu en annonçant qu'il pense pouvoir déjouer les règles de leur roi mais que ce ne sera pas éternel car un jour viendra où même lui, le dieu de la lune, connaîtra le sort de Sobek. Khonshu tente un brin d'ironie en assurant qu'il a passé des siècles à échapper à l'enfermement et qu'il réussira encore à vivre libre. Anubis ne partage pas son point de vue, il sait que son père n'est pas le dieu le plus clément du panthéon et qu'il cherche à s'opposer à tous les rebelles du panthéon. Mais il ne dit rien, conscient qu'il ne ferait qu'ajouter de l'huile sur le feu dans la dispute qui se poursuit entre le dieu squelettique et celui à tête d'ibis.

Un grondement sourd les rappelle à l'ordre tandis que plusieurs colonnes, qui étaient encore debout à leur arrivée, s'effondrent dans le sable. Anubis perçoit le cri de peur d'une âme qui vient de s'éteindre, il voit la silhouette ombreuse s'élancer vers la Douât. Puis un rire résonne autour d'eux alors que les ténèbres recouvrent les ruines. Le psychopompe sent peser sur lui le poids du pouvoir d'Ahriman et il utilise son sceptre pour repousser sa noirceur, illuminant les lieux d'une lueur dorée. Un éclat argenté vient se joindre à lui, scintillant sur le sable, comme si la lune elle-même venait de se mettre à briller pour l'aider à combattre ce dieu venu d'ailleurs. Khonshu brandit son croissant de lune bien plus haut et, en un instant, le rire d'Ahriman s'essouffle avant de s'éteindre. Contre les ténèbres, la lumière de l'astre nocturne parvient toujours à prendre le dessus.

« Le Conquérant approche, déclare Thot en avisant les restes du temple. Il mettra fin à cette cruauté et redorera la culture de notre royaume.

— Le Conquérant ? répète Anubis sans comprendre les paroles du dieu de la sagesse.

— Alexandre de Macédoine. Il vient pour prendre aux Perses les régions qu'ils ont conquises, et il arrêtera bientôt sa course ici. »

Le psychopompe ignore s'il doit s'en réjouir ou craindre un autre coup d'éclat qui risquerait de les briser. Il songe au fait que les dieux grecs ne seront pas plus cléments que ceux des Perses – il a entendu parler de Zeus qui règne sur Omnipotence City, un lieu censé garder les divinités de tous les panthéons dans une paix relative. Si cet homme, venu de Macédoine, a déjà mis à genou plusieurs contrées, que fera-t-il à l'Égypte ? Laissera-t-il le pays prospérer avec sa culture et son commerce ou fera-t-il comme Darius en écrasant les temples et en assurant sa domination par la cruauté et la violence ?

Thot, avec un regard pénétrant, remarque qu'il s'inquiète et il lui demande ce qu'il redoute autant. Le dieu chacal, avec simplicité, répond qu'il craint la guerre. Il rappelle à l'ibis que ce dernier vit avec la tête vissée à l'avenir et aux messages des astres, qu'il sait ce qui arrive mais qu'il en oublie le présent et ses conséquences. Anubis ajoute que depuis que le Grand Roi a amené ses armées en Égypte, la Douât résonne du cri des morts, les combats s'éternisent et les humains se perdent dans la peur du lendemain. Il s'interroge sur les actes de ce Conquérant que Thot prédit, s'il sauvera les âmes des Égyptiens ou les entraînera à leur perte. Le dieu de la sagesse déclare que le futur n'a jamais été gravé dans la pierre, insistant sur ce dernier point en fixant Anubis.

Ses babines s'étirent sur un sourire canin. Bien sûr que l'avenir n'est en rien tout à fait déterminé à l'avance, c'est encore cette liberté de choix qui conduit les hommes et les dieux sur les chemins et non un destin quelconque. Mais si Thot accorde autant d'importance à cet Alexandre, ce n'est sans doute pas sans raison, peut-être peuvent-ils entrevoir une lueur d'espoir. Après un dernier coup d'œil aux ruines, le dieu de la connaissance étend ses bras qui se transforment en ailes et s'élance dans le ciel en les saluant. Le psychopompe observe un long moment son vol qui se reflète sur le sable puis il reporte son attention sur les restes du temple et sur Khonshu qui ne bouge pas, ses doigts serrés autour de son sceptre.

« Qu'as-tu vu dans les astres ? s'enquiert Anubis avec une pointe de curiosité. »

Son ami est comme Thot, il lit les signes dans les étoiles et tente de les interpréter, bien qu'il ne soit pas aussi précis que le dieu de la sagesse. Khonshu marmonne qu'il a lui-aussi remarqué l'arrivée imminente du Macédonien, même s'il ne partage pas l'enthousiasme de l'ibis. Tentant de détourner la conversation, le psychopompe repasse dans sa tête certains propos de Thot et fixe alors son ami, déterminé à obtenir des réponses.

« Pourquoi as-tu encore repris un avatar ?

— Parce qu'il le fallait, élude Khonshu en haussant les épaules. Je suis le dieu des voyageurs, je ne peux pas laisser les humains sans protection sur les routes du pays.

— Malgré la menace d'être enfermé ?

— Je ne le serai pas, je ne contreviens pas aux lois d'Osiris. Je n'ai pas demandé à mon avatar d'aller faire la guerre contre les Perses, seulement de veiller sur les voyageurs. »

La franchise de Khonshu est un vent de fraicheur pour Anubis qui déteste l'hypocrisie des siens mais il n'est toutefois pas rassuré par l'idée que son ami prenne autant de risques. Il ne s'aventure cependant pas sur le sujet, il connaît le point de vue du dieu de la lune concernant les avatars et les ordres du roi des dieux, et il ne tient pas à enclencher une dispute. Le sceptre d'Anubis se met à luire d'un éclat glauque, tirant un soupir à son propriétaire. Il sera bientôt temps pour lui de rentrer dans la Douât, les âmes n'attendent pas, mais il tient d'abord à retourner dans son repaire pour se changer les idées avant de repartir dans le monde des morts.

« Cynopolis ? s'enquiert Khonshu qui sait ce que la lumière représente pour le dieu à tête de chacal. »

Ce dernier acquiesce puis lui propose de l'accompagner, suivant un rituel inchangé depuis des siècles. Avant de reprendre son poste dans la Douât, Anubis va toujours à Cynopolis, la ville où le culte qui lui est rendu est le plus grand et le plus festif. Khonshu ne manque jamais une occasion d'y aller à ses côtés, et le dieu chacal préfère ne pas s'attarder sur les émotions qui l'étreignent à chaque fois que son ami est présent avec lui. Ensemble, ils se dirigent vers le sanctuaire que s'est créé Anubis, sous les ruines d'un vieux temple déjà oublié par les locaux, à l'abri des regards indiscrets. Comme à l'accoutumée, le psychopompe jette un coup d'œil hésitant au dieu de la lune, juste avant de pénétrer dans les lieux, conscient que son ami n'est jamais à son aise dans les endroits les plus souterrains ; une fois encore Khonshu ne semble pas se préoccuper de ce détail et le suit sans un mot.

Ils sont accueillis par six chacals qui les reniflent avant de tourner autour d'eux sans se montrer agressifs, demandant à jouer. Anubis rit intérieurement en voyant les bêtes s'amuser avec les bandelettes volantes de Khonshu, plus encore en avisant la posture à moitié agacée de son ami. Le dieu de la lune ne reste jamais bien longtemps en colère contre les créatures et cette fois-ci encore, la silhouette squelettique se penche vers les animaux pour les gratifier d'une caresse.

« Je vais devoir rentrer vite dans la Douât, je me suis absenté bien trop longuement.

— Ammit, annonce Khonshu en penchant légèrement son bec, tu n'as plus confiance en elle.

— C'est à cause de toi que j'ai tous ces doutes sur elle, ironise Anubis. »

Quelques temps après l'enfermement de Sobek sous la forme d'un ouchebti, Khonshu est venu chercher le dieu des morts au sein de la Douât afin de lui confier ses suspicions sur Ammit. Puisque le dieu de la lune se soucie habituellement bien plus des vivants que des morts, Anubis a compris que son ami avait sûrement une bonne raison de le déranger et a pris son avertissement au sérieux. Au fil des années puis des siècles, le psychopompe a noté certains changements chez la déesse, si minimes pour des individus qui ne la côtoient pas régulièrement mais visibles pour des dieux comme Khonshu ou lui-même qui prêtent attention à tout ce qui les entoure. Sans preuve réelle pour la dénoncer à Osiris, le dieu chacal a dû se taire et observer avec impuissance la nouvelle folie de la Dévoreuse d'âmes.

Depuis l'arrivée des Perses en Égypte, Anubis est certain d'avoir vu des âmes être dévorées alors qu'elles avaient leur place dans les Champs d'Ialou. À force de laisser la déesse monstrueuse s'occuper parfois seule du jugement des morts, ils ont ouvert la porte à des dérives que personne ne remarque au sein de la Douât.

« Fais attention, lui conseille Khonshu en un écho de ces deux mots qu'ils prononcent tant de fois depuis des

siècles. »

Fais attention, Osiris n'aura aucune pitié envers toi. Fais attention, la Douât peut se montrer cruelle, y compris envers les dieux qui y vivent. Fais attention, l'Ennéade se déchire et nul ne sait ce qu'il adviendra de notre panthéon. Fais attention, tu es le seul à me comprendre et je ne veux pas te perdre.

Fais attention.

Anubis acquiesce, touché par cette affection qui en dit tant sur leur amitié – qui pourrait être bien plus s'ils acceptaient enfin d'être honnête l'un envers l'autre. Il serre doucement le bras du dieu de la lune entre ses doigts, pour le remercier d'être là, puis il le regarde s'effacer dans un éclat argenté alors qu'il regagne la surface. Une fois seul dans son temple personnel, le psychopompe se ressource auprès de ses chacals, toujours vifs et joyeux, bien différents de cette ombre qui pèse sur la Douât. Il s'échappe ensuite vers le royaume des mots où les âmes pleurent la fin d'une vie trop courte, fauchées par les armées des Perses qui deviennent plus violentes. En traversant les lieux, Anubis songe à ce que Thot a annoncé et Khonshu confirmé à propos de la venue d'Alexandre de Macédoine et il espère, peut-être avec naïveté, que ce Conquérant puisse enfin libérer l'Égypte.

Quatre mois plus tard, les prédictions de Thot se réalisent lorsqu'Alexandre le Grand combat les Perses sur les terres égyptiennes. Le Macédonien est accueilli en héros par les locaux et Anubis, après avoir traversé le voile de la Douât, regarde avec intérêt ses actes dans le pays. À chaque endroit où il pose le pied, il libère les Égyptiens du joug de leurs ennemis et rend un souffle nouveau au royaume des pharaons. Peu à peu, l'ombre des dieux perses s'éloigne, Anubis perçoit les ténèbres d'Ahriman qui reculent, comme une victoire à l'encontre de l'envahisseur. Il ne sent pas venir l'éclat des dieux grecs, il ne voit que l'aura à moitié divine d'Alexandre et comprend que les rumeurs à son égard sont bien réelles ; il n'est pas qu'un homme qui parvient à conquérir des terres, il est aussi un demi-dieu, le fils de Zeus.

Le roi de la Macédoine et sa suite sont en route vers l'oasis de Siwa où se tient le sanctuaire d'Amon et son oracle le plus célèbre. Anubis sait qu'il leur faudra un peu de temps pour l'atteindre, d'autant plus que le ciel pèse sur les têtes des guerriers et que leurs rations d'eau s'amenuisent. Les nuages qui se profilent à l'horizon prouvent qu'un dieu veille sur eux, bien que le psychopompe soit incapable de prédire qui, parmi les siens, pourrait vouloir protéger le Conquérant. Il songe à Thot, à ses prédictions, à l'intérêt que le dieu de la sagesse éprouve pour ce mortel censé ramener une paix relative dans leur pays.

Comme l'avait prévu Anubis, quelques jours plus tard, de la pluie s'abat sur le cortège d'Alexandre alors même que les soldats et leur roi désespéraient de trouver un point d'eau. L'humeur s'allège pour eux, les tensions retombent et plusieurs membres de la troupe royale évoquent un phénomène divin, un signe bienvenu de la Providence, et ils offrent un sacrifice en l'honneur de leurs divinités. Le psychopompe est tenté d'apparaître dans toute sa splendeur pour leur rappeler que les dieux grecs n'ont aucune emprise sur le territoire égyptien mais il se ravise. Effrayer ceux qui sont parvenus à chasser les Perses et leurs croyances ne serait en rien bénéfique pour le pays. L'oasis de Siwa, qui ressemblait de plus en plus à un tombeau à ciel ouvert, se meut enfin en un espoir pour ceux qui ont chassé le Grand Roi et les siens.

Au sanctuaire d'Amon, Alexandre est accueilli par un des grands prêtres qui l'appelle « fils de Zeus », sous l'œil surpris de ses semblables et celui impénétrable de quelques divinités. Dans le naos, où se dresse la statue du dieu tutélaire, Amon lui-même observe le Conquérant, entouré par la silhouette ailée de sa femme et celle squelettique de son fils. La présence d'Anubis, à l'extérieur du naos, n'est en rien sacrilège, son rang de dieu des morts lui accorde un accès à tous les lieux sacrés. Il entend les murmures de quelques généraux macédoniens qui n'ont aucune confiance en l'oracle d'Amon mais la piété des autres soldats vient contrebalancer les hésitations et les doutes. L'oracle symbolise la parole du dieu, nul n'est censé remettre en question ses propos.

« Par le passé, tu étais invaincu. Tu seras désormais, à tout jamais, invincible. »

Une clameur s'élève de la foule en réponse à la déclaration de l'oracle. Alexandre se tourne vers les siens, l'œil vif, audacieux, triomphant aussi. Anubis ne peut que reconnaître sa prestance, le roi des Macédoniens est auréolé d'une gloire qui le suit depuis son départ de Pella et qui s'accentue à chacune de ses conquêtes ; être reconnu comme un fils de Zeus, invincible, couronne sa tête d'un tout autre éclat.

Tandis que les soldats et leurs souverains s'éloignent, Amon et sa femme se dissipent, contrairement à leur fils qui rejoint le dieu des morts.

« C'est donc lui qui va changer l'Égypte, soupire le dieu chacal.

— Il l'a déjà fait, remarque Khonshu. Les troupes de Darius ne seront bientôt plus lointain souvenir et notre panthéon est enfin sauvé.

— Tu n'as donc plus besoin d'un avatar. »

Malgré les orbites vides du crâne squelettique, Anubis connaît chaque nuance de la posture de son ami, aussi bien dans les mouvements de ses bras que dans l'inclinaison de son bec. Il lit à travers la position du dieu de la lune que ce dernier n'a pas l'intention de renoncer à son avatar, bien que la menace des Perses ne soit plus aussi présente. Convaincre Khonshu d'être plus discret ne sera pas une mince affaire mais le psychopompe compte bien le garder à l'œil pour lui éviter l'enfermement éternel.

« Un fils de Zeus, se moque le dieu de la lune. Cet incapable n'est pas à la hauteur des prouesses de ses enfants.

— Ne le sous-estime pas, il joue une comédie qui endort la méfiance des autres mais son pouvoir est puissant. Et si elle coule dans les veines d'Alexandre, nous allons devoir être vigilants.

— Que redoutes-tu tant ? Ce Conquérant a fait fuir les Perses mais il reste un insecte, nous n'avons rien à craindre de lui.

— De lui, peut-être pas, admet Anubis, mais ce n'est pas le roi qui m'inquiète, plus celle qu'il attire. »

Face à l'air curieux de son ami, le dieu des morts finit par l'entraîner à sa suite jusqu'à la troupe d'Alexandre. Dans l'ombre du souverain, une silhouette se détache, monstrueuse et familière. Formée de crocodile, de lion et d'hippopotame, le mélange ne peut tromper aucune divinité : Ammit est là, prête à refermer ses griffes sur le Conquérant.


Note : Selon la légende, le prêtre aurait accueilli Alexandre en l'appelant en effet "fils de Zeus", ce qui est dû à une maladresse de langage (en grec ancien, il a peu d'écart de prononciation entre "mon fils" et "fils de Zeus", je vous passe les détails linguistiques). Quant à la phrase "Par le passé, tu étais invaincu. Tu seras désormais, à tout jamais, invincible.", elle est rapportée par Diodore.