Chapitre 55. Des pistes ?
Mardi 13 juillet 1876, Résidence des Butler, 7 East Battery, Charleston
A peine la voiture s'était-elle arrêtée devant le 7 East Battery qu'il sauta sur le sol comme un fauve, paya généreusement le chauffeur qui l'avait pris en charge à la gare, et monta prestement les marches de la demeure des Butler.
Michael, le majordome, le débarrassa de son chapeau et de son sac de voyage. «Je vous souhaite la bienvenue, Capitaine Butler. Nous avons récupéré votre malle à la gare. Je l'ai déposée dans votre chambre.»
Rhett ne lui accorda qu'un vague signe de remerciement car toute son attention était tournée en direction de la desserte de l'entrée. Et sur le plateau réservé à la réception du courrier.
Plusieurs enveloppes attendaient, toutes à son nom. Il éloigna dédaigneusement les premières, mais la dernière eut droit à être jetée avec fracas sur le plancher ciré.
Aucun télégramme ! Il essaya de se raisonner : il avait quitté Atlanta la veille. Le délai était bien trop court pour qu'elle ait eu le temps de répondre. Peut-être n'était-elle pas encore de retour à Peachtree Street.
Un froissement de taffetas précéda Eleonor sortant du salon.
Pour échapper à son regard inquisiteur mal dissimulé derrière son accueil maternel, Rhett ouvrit sa mallette pour retirer la boîte de confiseries à la poudre d'amandes : «La pâtisserie Merriwether a pris grand soin de vous réserver les plus fraîches.»
«Quelle gentille attention, Rhett, de penser à mon inclinaison coupable pour mes douceurs préférées chaque fois que vous passez par Atlanta !»
Confortablement installée à nouveau dans son fauteuil, prête à déguster un savoureux calisson, elle demanda d'un ton détaché : «Tout se passe bien, à Atlanta ?»
Rhett prit le temps de sortir de son écrin le énième cigare de la journée et de sectionner la pointe avec son coupe-cigare en argent, avant de répondre du même air faussement indifférent : «Ella va très bien. Je n'ai malheureusement pas eu le temps de parler à Wade. Scarlett vous envoie ses meilleures pensées.»
L'un comme l'autre étaient conscients que ce mensonge était vain. Mais cela suffit pour clore la conversation.
Puis Rhett prit congé, et alla calmer ses nerfs au Gentlemen' Club Haven.
Eleonor Butler poussa un gros soupir. Son instinct de mère l'avertissait : même divorcés, cette Scarlett continuait à perturber son fils. Quand va-t-elle arrêter son petit manège et le laisser enfin libre d'être heureux avec une autre ?
oooOOooo
Les trois jours qui suivirent furent tellement chargés qu'il n'eut pas vraiment le temps de s'interroger sur l'arrivée d'un pli libérateur. Rendez-vous avait été fixé avec le Directeur des Arts et de la Culture de Charleston.
A la satisfaction de Rhett, Rex Harrison avait accompli sa tâche avec efficacité. Il avait été convenu qu'il lui soumettrait un dossier de candidatures pour occuper le futur poste de Directeur. Les postulants avaient été nombreux, mais les éliminations furent drastiques : trouver un expert en Art antique qui soit également un gestionnaire dynamique, compétent et intègre, n'était pas tâche facile. Pourtant, « l'oiseau rare » figurait bien parmi les postulants.
Il fut décidé que celui-ci se déplacerait à Charleston avant le départ de Rhett, pour un dernier entretien de sélection le dimanche à 9 heures. Le Président de la Bonnie Blue Butler Museum Foundation était depuis longtemps passé maître à juger les hommes. Si, pendant leur rencontre, il «flairait» que l'homme risquait d'avoir une tendance à l'indépendance alors qu'il était payé pour se conformer, en réalité, à ses décisions finales, il s'en débarrasserait. Même effectivement engagé, Rhett Butler n'hésiterait pas à procéder ainsi au premier « accroc » de comportement.
Lors de son cours passage à Atlanta, il avait eu la même conversation avec Harry Benett. Le choix fut encore plus rapide. Les deux hommes étaient en accord sur les priorités, et l'heureux nouveau Directeur de la Bonnie Blue Butler Museum of Atlanta fut trouvé. Lui aussi devrait rencontrer Rhett à Charleston, le matin du dimanche 18 à 11 heures. Les délais étaient courts, mais un télégramme suffirait à faire accourir à Charleston les deux postulants pour être présents à temps avant son embarcation pour la France.
Ensuite, Rhett et l'édile de la Mairie de Charleston visitèrent une nouvelle fois les différentes salles du Musée. En son for intérieur, le Charlestonien se félicita d'être le seul investisseur, à travers sa fondation, dans l'acquisition de l'immeuble du Musée. En aucun cas il ne serait dit que celui qui avait été mis au ban de la société charlestonienne avait profité des fonds publics.
Les travaux étaient en voie d'être achevés. Déjà, les présentoirs étaient installés. Des vitrines en verre pour les pièces de collection, des colonnes en pierre pour les petites statues, des chevalets et des attaches murales pour les tableaux.
Dès qu'ils franchissaient une section, Rex Harrison indiquait sur un plan le nom et le numéro des œuvres importées du Louvre, et leur positionnement prochain dans la pièce.
Ne restait plus que la partie la plus stressante à accomplir : celle de l'emballage et du transport des antiquités sur le bateau. Ce serait la préoccupation de Rhett – quand il serait à Paris.
Il passa une partie du 17 juillet à discuter avec le maître d'œuvre de l'agencement de la galerie d'art Butler and Le Moyne Exclusive Masterpieces Gallery of Charleston. Sécurisation du bâtiment, exposition lumineuse des peintures par un jeu de cloisons, stèles en marbre pour les sculptures… les Impressionnistes français et les artistes du Southerners' Art Club allaient être choyés dans un tel espace… et les clients en raffoleraient.
Samedi 17 juillet 1876, Charleston
Exténué mais content que l'infrastructure de la grande machinerie artistique qu'il avait lancée se déroulait selon l'agenda prévu, il poussa la porte de la maison des Butler.
Bon sang ! Rien ! Toujours rien ! Pas le moindre télégramme… De rage, il écrasa son cigare à peine allumé dans un cendrier.
Dissimulant sa contrariété sous un masque nonchalant, il salua Eleonor d'une bise furtive sur la joue. «Avez-vous passé une bonne journée ? Moi, je suis exténué, mais l'organisation du Musée est sur la bonne voie. Hum… Votre invitée ne s'est pas décommandée, n'est-ce pas ? Est-ce que la cuisinière a bien programmé la confection de gâteaux pour demain après-midi ? Ma question est purement formelle, car, Chère Mère, votre titre de meilleure hôtesse de tout Charleston ne peut vous être ravi ! »
Madame Butler essaya de sonder les prunelles noires dont elle était la seule à détecter les nuages dissimulés : «C'est la première fois que tu portes un intérêt sur les invités de ta sœur. Je sais bien que c'est toi qui lui a recommandé de rencontrer Madame Matisson, mais… me montrerais-je trop suspicieuse de te demander si, à tout hasard, tu aurais d'autres visées ? Ce serait une grave erreur de ta part, et je m'y opposerais avec force afin de ne pas mettre en péril la respectabilité de cette jeune personne notoirement connue pour ses qualités de parfaite dame du Sud.»
Son rire spontané fit trembler les fenêtres du salon. « Oh ! Mère ! De quels noirs desseins accablez-vous votre fils ! Je peux vous jurer sur ma misérable existence que mes intentions envers Madame Matisson sont aussi innocentes que l'enfant qui vient de naître ! » Pour finir par la convaincre, il frôla de ses moustaches le dessus de sa main puis creusa ses fossettes à la manière de l'enfant taquin qui faisait fondre sa mère – du temps où il était très, très, jeune.
L'humeur ragaillardie par les supputations si extravagantes d'Eleonor, il entra, comme tous les soirs depuis son retour, au Gentlemen' Club Haven.
Pierre de Boulogne lui serra énergiquement la main. «Nous vous attendions avec impatience, et vous avons réservé la place de choix. Nous trois craignions que vous ne veniez pas ce soir pour nous laisser prendre notre revanche sur les gains exorbitants que vous nous avez soutirés en trois parties. Avant que vous ne nous quittiez pour la France, il va falloir que vous nous rendez gorge, mon Ami – ou au moins nous laisserez-vous une chance de ne pas ressembler aux pires joueurs de poker de Caroline du Sud !»
Les trois amis du propriétaire du club le plus sélect de la ville étaient des membres fidèles qui, à chaque fois que la visite du Capitaine Butler était annoncée, insistaient pour être les privilégiés qui allaient s'asseoir à la table du Roi du Poker du Sud des Etats-Unis, pour tenter – sans vraiment y croire – de remporter la mise.
Malheureusement pour eux, les parties s'enchaînèrent, comme les nuits précédentes, par des plis implacables de l'ancien forceur de blocus. Malgré le renfort des alcools forts les plus prestigieux et les plus coûteux de la cave du Haven, et des cigares dont le nuage épicé embaumait la salle isolée des autres visiteurs du soir, rien n'y fit. L'un après l'autre, ils finirent par «faire tapis » et se «coucher» face au maître du jeu.
Les deux amis réquisitionnèrent deux gros fauteuils en cuir pour se relaxer après les heures de concentration fiévreuse à dissimuler leurs jeux.
«Heureux de revoir Paris et les petites Parisiennes ?»
Rhett esquissa une moue blasée : «A dire vrai, je voudrais déjà être de retour. C'est bien la première fois que j'envisage mon séjour en France comme une obligation plutôt qu'une distraction.»
Pierre se redressa de son siège : «Vous me surprenez ! Vous, si enclin à jouir des douces folies dont la capitale s'est forgée une réputation méritée ? A moins que… Bien sûr, oserais-je émettre l'hypothèse que cette bonne vieille ville d'Atlanta recèle un trésor plus captivant à vos yeux ?»
Son partenaire de jeu ne put s'empêcher de rire. «Pourquoi traverser les océans quand l'herbe est si verte et fraîche ici ? Malgré tout, il faut pourtant que je sois sur place pour superviser le bouclage des exportations. Mais vous me reverrez très vite, Cher Ami !»
Oui ! Faire au plus vite car le temps presse ! Pendant mon absence, Vayton va en profiter pour renforcer son étau autour de Scarlett, et ce n'est pas à des milliers de kilomètres que je pourrai l'écarter définitivement de son horizon. Les heures filent… Après le 19 octobre, elle sera officiellement fiancée.
Toutes les nuits, depuis qu'elle l'avait « congédié » dans le train, se ressemblaient, mêlant exaltation et effroi.
Effroi que sa menace ne soit mise à exécution, et qu'elle ait vraiment décidé de devenir la femme d'un autre.
Bon sang ! Quelle folie s'est emparée d'elle après avoir quitté la chambre ? Un accès de mauvaise humeur venue de je ne sais où ! Ou alors, a-t-elle voulu me tester ?
Ce ne pouvait être qu'un caprice. Car non! Il n'y avait aucun risque qu'elle choisisse ce paltoquet de Vayton après leur folle nuit d'amour où son corps s'était tordu de plaisir sous ses caresses, où sa bouche si pulpeuse s'était offerte et s'était aventurée là où jamais il n'avait osé rêver qu'elle le fit, et ses mains…
Bonté divine ! Cette femme m'ensorcellera jusqu'à mon dernier souffle !
Heureusement qu'il avait écrit la lettre ! Si elle avait encore eu le moindre doute sur sa sincérité, tout avait certainement été laminé à sa lecture. Elle n'avait pas encore envoyé de télégramme, car, fidèle à la cruauté de la chatte faisant languir sa proie avant de la dévorer, elle attendrait jusqu'à ce qu'il soit à Paris. Pour s'assurer, au passage, que sa réponse positive le garderait de toute tentation féminine française.
Il huma le whisky avant de le savourer. Henri est un fin œnologue. Il sait choisir les meilleurs alcools pour ses membres !
Tout allait bien se passer… Pourtant, quelque chose clochait. Pourquoi ne lui avait-elle pas jeté à la face ce qu'elle lui reprochait ? Cette froideur… Ce silence… Son absence de réaction…
Et si… Non ! Elle n'a pas pu faire cela ! Une image furtive passa devant ses yeux : Scarlett s'approchant de l'enveloppe, reconnaissant l'écriture et, sans l'ombre d'une hésitation, la jetant dans la poubelle…
Il essaya de se raisonner. Elle est curieuse comme une dizaine de Merriwether et Meade réunies. Même si elle m'en veut encore – de quoi ? Mais de quoi ? -, elle n'a pas résisté à la tentation de lire le message où moi, l'arrogant Capitaine Butler, celui qui l'avait lâchement abandonnée, s'excuse à genoux de son comportement.
Pourtant… Le doute infusa plus rapidement encore que le taux d'alcoolémie qui envahissait son sang. Lui jeter sa lettre à la figure, où la flanquer dans une poubelle, correspondait bien à la Scarlett insensible aux pensées des autres. Telle était la belle du County de Clayton, brûlant tout sur son passage pour faire place nette.
Si elle n'a pas lu ma lettre, elle va continuer à s'enfermer dans son idée fixe, comme une mule bornée qu'elle a toujours été ! Mais elle ne gagnera pas à son petit jeu enfantin ! Je ne la laisserai pas passer à côté de notre bonheur ! J'empêcherai ce mariage ridicule, même si je dois mettre Charleston et Atlanta à feu et à sang ! Si elle ne veut pas entendre raison pour l'instant, je vais m'attaquer au point faible de ce projet ridicule : Duncan Vayton !
Plus il y réfléchissait, plus il était certain qu'il y avait quelque chose de trouble dans la demande en mariage de l'enfant gâté de Charleston. Non pas que Scarlett ne puisse inspirer de folles passions soudaines ! Il en était l'exemple parfait. Mais quelque chose clochait…
Le soir du dîner chez les Paxton, son instinct de joueur de poker avait détecté une faille dans la technique de séduction bien huilée du « Prince de la Mode » - Prince… Quel titre ridicule….
Ce dernier avait parfaitement maîtrisé son attitude et ne se gênait pas pour provoquer l'ancien mari en caressant la main de Scarlett à tout moment. A tel point que le jeune coq avait réussi à le déstabiliser ! Moi qui me fais fort de fracasser tous ceux qui ont eu la prétention de se mettre sur mon chemin…
Oui, Duncan Vayton avait été maître de la partie… jusqu'à ce qu'il devienne livide et torde sa cuillère de rage.
Tout cela parce qu'une voix fluette et innocente avait prononcé quelques mots… Celle de Gladys Matisson !
Voilà pourquoi il avait usé de son pouvoir de persuasion sur sa sœur pour qu'elle l'invite… juste avant son départ pour l'Europe.
Il ne quitterait pas les Etats-Unis sans avoir extrait de son cerveau de moineau la substantifique moelle de ce qu'elle savait sur l'intouchable Duncan Vayton !
Lorsqu'il arriva devant chez lui, au beau milieu de la nuit, de la musique bruyante lui fit lever les yeux au ciel. Le bruit venait du premier étage de la Gardenias' Mansion. La surenchère d'éclairages ne cachait rien des silhouettes virevoltantes qui chantaient – ou plutôt s'égosillaient - à pleins poumons.
Il aperçut des cheveux blonds. Une femme. De là où il se trouvait, il devina qu'il s'agissait de la belle Rebecca. Et lui, dans une mise totalement débraillée, en bras de chemise, le col largement ouvert…
Amusez-vous, mon Cher Voisin, derrière le dos de Scarlett. Riez car je vous promets un océan de larmes !
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Samedi 18 juillet 1876, Atlanta, Peachtree Steet
"Scarlett ! Comme c'est gentil à vous d'inviter une pauvre épouse délaissée par son mari ! » Les yeux noisette de Taisy pétillaient de malice, démentant, s'il en avait été besoin, que Madame Benett était loin d'être malheureuse.
«J'en suis en partie responsable, puisque c'est le musée baptisé au nom de ma chère petite fille qui le tient si absorbé ! Tant mieux, car ainsi je peux profiter pleinement de votre présence ! J'ai tant de choses à vous raconter…»
Les deux jeunes femmes, après s'être complimentées mutuellement sur leurs jolies robes et leur bonne mine, s'installèrent dans la salle à manger.
«Dilcey a mitonné des mets savoureux et légers. J'en salive déjà !»
Taisy, comme Scarlett, avait un solide appétit. La cuisinière fut amplement satisfaite de constater que les plats étaient bien dégarnis au moment de débarrasser.
Si, pendant le repas arrosé d'un vin goûteux, les deux femmes avaient fait le tour de tous les cancans - connus ou mal dissimulés - de la bonne société d'Atlanta, leur conversation devint plus personnelle dès qu'elles se retrouvèrent assises dans le boudoir de Scarlett.
«Allez-vous enfin me faire un récit exhaustif de votre expédition à Washington ? J'en meurs d'impatience !»
«En résumé, j'ai été impressionnée par les larges avenues du Mall et l'activité trépidante des rues commerçantes - même si Atlanta et The Boutique Robillard n'ont pas à rougir en comparaison des modèles de vêtements féminins exposés au Palais Royal, sur F Street ou Pennsylvania Avenue.»
Taisy n'hésita pas longtemps entre continuer sur ce sujet ou le faire bifurquer vers une conversation plus excitante : « Dites-moi en d'avantage !»
Comme s'il s'agissait d'une précision ordinaire, Scarlett ajouta négligemment : «Les salons de la Maison Blanche sont élégants. Le Secrétaire d'Etat, Hamilton Fish, a été d'une extrême gentillesse à mon égard.»
«Invitée à la Maison Blanche ? C'était le moins que la Ville de Washington puisse faire pour célébrer la visite de la célèbre Scarlett O'Hara ! » Les yeux de Taisy brillaient d'un mélange de moquerie et d'admiration pour cette Georgienne qui avait toutes les audaces. « Mais encore ?»
« Nous sommes descendus au Willard Hotel, dans la suite occupée par Abraham Lincoln. Il semblerait qu'il y avait ses aises. J'ai même eu vent d'une histoire de pantoufles, ou je ne sais quoi…»
Taisy poussa un grand soupir de soulagement : « Enfin, nous sommes enfin arrivées dans le vif du sujet ! J'ai bien compris votre petit jeu, Chère Scarlett. Vous voulez me faire languir afin que je vous supplie de me donner des détails plus… croustillants ! Donc, vous avez partagé une suite.»
Immédiatement, Scarlett se redressa de son siège : «C'était un appartement immense avec des salons, des chambres… Suffisamment spacieux, heureusement, pour que nous n'ayons eu qu'à nous y croiser.»
Taisy la regarda en coin : «Seulement vous y croiser ? Vraiment ?»
Le souvenir du corps de Rhett contre elle, quand il l'avait aidée à se déshabiller, la fit frissonner. Elle se baissa pour atteindre sa tasse de café – et cacher les bouffées de chaleur qui l'envahissaient.
Bien sûr, la rougeur de sa gorge et de ses joues n'échappa pas à la perspicace Taisy. «Comme ceci est intéressant… Donc, vous êtes allés à vos rendez-vous d'affaires dans la journée. Mais le soir… Scarlett, je vous en prie ! Cessez vos cachotteries qui me mettent en transe ! »
La curiosité franche de son amie eut raison de sa résolution à annihiler les bons moments passés dans la capitale fédérale. «Le soir… Oh ! Taisy ! J'ai pensé à vous ! Savez-vous ce que nous sommes allés voir ? The Black Crook !»
Devant les yeux ronds d'étonnements de l'épouse du Directeur des Arts d'Atlanta, Scarlett n'y tint plus et lui raconta par le menu tout ce qui l'avait émerveillée.
«Vous aviez amplement raison quand vous me l'aviez conseillé ! C'était magique ! La caverne qui s'illumine, les elfes qui virevoltent… Figurez-vous que j'ai été autorisée à aller dans les coulisses et j'ai pu inspecter le système de moulin à hélices qui les propulse dans l'air. Et tous ces costumes, ou plutôt l'absence de costumes... Elles étaient nues de l'orteil jusqu'à… C'était… scandaleux !» Sans s'en rendre compte, elle se mit la main devant la bouche pour marquer, conformément à la bienséance des dames bien nées du Sud, que ce spectacle contraire à la morale l'avait choquée. Mais, une seconde après, ses iris d'un vert limpide s'assombrir de plaisir : «Vous m'aviez prévenue. C'était une exhibition… délicieusement dépravée – à tel point que j'ai rêvé que les vieilles pies d'Atlanta la voient et s'en étranglent ! »
Elles se mirent à rire de bon cœur.
«Ma chère, vous êtes un professeur de musique de haut vol ! Grâce à vos leçons, j'ai pu accompagner en cadence la chanteuse qui interprétait « Oh vous, les vilains, vilains garçons !» Tant et si bien que même Rhett en a été impressionné…»
«Alléluia !»
Scarlett haussa un sourcil perplexe. Pendant son absence, Taisy s'était-elle convertie aux démonstrations religieuses ? Elle en resta sans voix, ce qui provoqua l'hilarité de Madame Benett :
«Je me demandais, après cette longue tirade, quand vous alliez enfin oser prononcer le prénom de Monsieur Butler – votre ancien mari en l'occurrence. Il aura fallu attendre – elle jeta un coup d'œil à la pendulette installée sur le manteau de cheminée – deux heures trente ! Je commençais à désespérer.»
Elle rit de plus belle devant la mine renfrognée de la belle d'Atlanta. «Ainsi l'inébranlable Rhett Butler a été «impressionné » par la chanson. Hum… Ne serait-ce pas plutôt son interprète d'un soir qui l'aurait enchanté ?»
Certainement pas ! J'ai eu la preuve que Rhett était plus «enchanté » par une des amazones…
Son air dépité surprit son amie. «Scarlett, pourquoi ce voile de tristesse dans vos magnifiques yeux de jade ?»
Elle secoua la tête. «Juste un signe de fatigue. Le voyage a été épuisant. Pour clore le chapitre Black Crook et vous rendre encore plus envieuse – elle la taquina en creusant ses fossettes – nous avons été invité dans la loge des artistes, et j'ai pu rencontrer l'impressionnant Diable, qui je dois l'avouer, était mis en valeur dans son costume moulant.»
Le détail qui laissait peu de place à l'imagination fit exploser les deux femmes d'hilarité, à tel point que tout le personnel de la maison dut les entendre.
«Quelle chance ! Nous n'avons pas eu droit à un tel honneur !»
«Le directeur du théâtre est un ami de Rhett. Un de ses partenaires de poker. De longue date, puisqu'il a des liens intimes avec sa famille et qu'il a ses aises à l'hôtel d'à côté…»
Le moment d'amusement s'était brusquement évaporé. Elle ne chercha même pas à dissimuler son aigreur.
Sa confidente devint sérieuse : «Scarlett, ma Chère, qu'avez-vous ? Que s'est-il passé ? Je sens que vous me cachez quelque chose…»
Scarlett se redressa et carra ses épaules : «Rien de particulier. Pour conclure, nous sommes allés à un bal irlandais, et je me suis initiée à La Habanera.»
« Vraiment ? Rhett vous a enseigné cette danse si excitante ? J'ai eu l'occasion une fois d'observer deux danseurs professionnels l'interpréter. Inutile de vous préciser qu'Harry n'aurait jamais été capable d'en mimer le premier pas. Il n'aurait pas osé, d'ailleurs. Elle m'a paru si… délicieusement scandaleuse et langoureuse… Je comprends que la danser dans les bras de Rhett a été…»
Scarlett la coupa abruptement. «Ce fut une démonstration purement académique. Ainsi s'achève le résumé de mon voyage. Je suis très heureuse d'être rentrée à Atlanta.»
Taisy, sentant que Scarlett faisait de la dissimulation d'informations, osa une autre tentative : «Un séjour court pour un très long voyage ! Je comprends que vous soyez encore fatiguée. Les accommodements des lits couchettes des wagons Pullman, même s'ils s'améliorent d'année en année, ont dû être éreintants !»
A regret, la voyageuse dévoila le petit détail supplémentaire : «Rhett avait loué un varnish.»
Les lèvres de la belle rouquine formèrent un «o » d'excitation curieuse.
Son hôtesse coupa court aux spéculations sur ce qui s'était vraiment passé dans ce compartiment privé : «Le wagon était tellement spacieux que nous nous sommes à peine croisés pendant le trajet. Et d'ailleurs…»
Taisy retenait sa respiration. Est-ce que le couple Rhett-Scarlett s'était enfin reformé ?
«D'ailleurs, nous n'aurons plus l'occasion de nous recroiser.»
«Scarlett ! Quelle idée fantasque ! Je suis persuadée, au contraire, que vous allez vous revoir de plus en plus. Vous formez un couple magnifique !»
Scarlett se leva avec brutalité : «Ne vous méprenez pas. Le rendez-vous à Washington était strictement professionnel concentré sur le financement du musée qui porte le nom de ma fille. Ces formalités étant réglées, il n'y a plus aucune raison que nous nous revoyions, à la seule exception des deux jours d'inauguration des musées, bien entendu.»
Taisy la rejoignit et lui prit doucement le visage dans la main pour la forcer à la regarder dans les yeux. «Scarlett ! Ce que vous dites n'a aucun sens ! Vous venez de me narrez à quel point vous vous êtes amusés ensemble. Y-a-t-il eu autre chose ? Si c'est cela, cela ne peut être que des broutilles qui seront évaporées lorsque vous échangerez à nouveau un regard. Vous ai-je déjà dit à quel point vous irradiez tous les deux dès que vous vous trouvez à quelques mètres l'un de l'autre ?»
Sa résolution d'afficher son indifférence commençait à fléchir, et sa voix trembla : « J'aimerais que dorénavant nous n'évoquions plus Rhett Butler entre nous. Certes, il a été mon mari et le père de ma fille. Mais il a pris la décision de divorcer et mon petit ange est au ciel. Cet homme ne propage que le malheur autour de lui.»
Taisy jugea qu'il était temps de dévoiler une facette de Rhett qu'elle avait découvert : «Je ne sais pas pourquoi il a mérité votre courroux après cette expédition joyeuse à Washington. Ce dont je puis vous assurer, c'est que Rhett ne veut que votre bonheur. J'en ai pour preuve une conversation intime que j'ai eue avec votre ancien mari.»
Deux plis se creusèrent entre les sourcils rapprochés de l'ancienne Madame Butler.
«Il m'avait fait promettre de ne jamais vous la révéler. Mais elle va lever tout malentendu. C'était peu après votre somptueuse invitation où était également présent votre ami Ashley Wilkes. Nous nous sommes croisés devant la Salle des Fêtes en fin de soirée. Il semblait déconcerté, alors je lui ai proposé d'attendre Harry avec moi dans le salon intérieur du Bar des Artistes. Cela va peut-être vous paraître difficile à croire, mais l'homme qui se tenait devant moi n'était plus l'impétueux Capitaine Butler, sûr de lui et de son charme, mais un homme dévasté… et torturé par la jalousie.»
Scarlett ricana amèrement. «Dévasté, lui ? Seule ma petite fille a été capable de l'émouvoir. En dehors d'elle, c'est un égoïste au cœur de pierre. Quant à sa jalousie, je rectifierai plutôt par sa vanité blessée.»
«Pourquoi êtes-vous si implacable avec lui ? Si vous l'aviez vu... Il était bouleversé, à tel point que je fus gênée de voir un homme si puissant se décomposer. Pour vous rappeler le contexte, il venait d'apprendre que vous étiez partie à Tara. Par un concours de circonstances, votre fille Ella a ajouté que vous vous y trouviez cette nuit-même avec Duncan Vayton.»
« Ah ! » Ce fut sa seule réaction.
«Avouez qu'il est compréhensible que son humeur se soit emballée en vous imaginant dans les bras du séduisant Duncan…»
Scarlett ne répondit pas, car une étreinte furtive lui revint en mémoire.
«Il en était tellement ébranlé qu'il m'a confié sa détresse : son amour pour vous depuis le premier regard, sa crainte de vous le révéler, sa jalousie envers Ashley Wilkes, sa contrition de s'être mal conduit avec vous durant votre mariage, son regret éternel d'avoir divorcé... Et voilà qu'il voyait surgir une nouvelle menace, en la personne du Prince de la Mode. J'en ai eu le cœur brisé pour lui. Je lui avais promis la discrétion sur ce moment d'épanchement qu'il a probablement dû regretter dès la minute où nous nous sommes dit au revoir. Mais puisque vous avez pris la décision – folle, selon mon humble avis – de couper toutes relations avec cet homme remarquable qui vous adore, il faut que vous soyez consciente de la profondeur de ses sentiments à votre égard.»
Le cœur de Scarlett s'était mis à battre frénétiquement. Ces révélations étaient inconcevables ! Comment imaginer que Rhett se soit confié si intimement à une de ses amies qu'il connaissait à peine, et, de plus, pour lui parler de son « éternel » amour pour elle ? Les paroles chuchotées durant leur nuit d'amour dans le varnish essayèrent de s'immiscer dans son cerveau. Si c'était vrai ? S'il l'aimait vraiment ? Comme elle aurait eu envie de croire à ces déclarations enflammées ! Mais elle les chassa tout de suite. Pour une raison ou pour une autre, Rhett avait décidé de se servir de la générosité de Taisy Bennett pour que celle-ci se retourne contre la « cruelle » Scarlett dénuée de cœur. Quelle crédibilité avaient ces prétendues confidences quand, la nuit même où il l'avait serrée dans les bras, il alla rejoindre cette prostituée d'amazone ?
Retrouvant ses certitudes, elle servit deux verres de brandy, en tendit un à Taisy avant de plonger ses lèvres dans l'alcool réconfortant – comme pour noyer tout risque de flancher. «Vous êtes dotée de l'esprit féminin le plus fin et le plus aiguisé que je connaisse. Malgré cela, il a réussi à vous attendrir. Ce qui signifie que le pouvoir de manipulation qu'exerce Rhett Butler sur les êtres les plus sensés surpasse la virtuosité ! J'en ai été la cible privilégiée, et je dois confesser humblement, chère amie, que je suis à nouveau tombée dans son piège lors de ce désastreux voyage.»
Taisy se demanda quelle mouche avait bien pu piquer la si charmante tête de Scarlett. Avec la spontanéité qui la caractérisait, elle le lui dit : «Je dois vous avouer mon trouble à comprendre pourquoi vous témoignez du ressentiment envers un homme aussi séduisant qu'amoureux fou de vous, alors que deux minutes auparavant vous aviez les yeux pétillants de bonheur en vous remémorant les quelques jours passés en sa compagnie. Allez-vous vous fâcher si j'ose dire que cela n'a aucun sens ?»
Celle-ci fut décontenancée un instant par la logique de la jeune femme habituée à onduler avec lucidité dans une société élitiste où les simulacres sont drapés de toutes les vertus. Autant lui révéler la vérité pour qu'elle arrête de plaindre ce « Pauvre Capitaine Butler »…
Essayant de maîtriser sa voix pour que l'émotion et les tremblements ne révèlent pas trop sa fragilité, elle lui annonça abruptement : «La nuit où Rhett a presque réussi à… obtenir ce qu'il voulait de moi, après m'avoir quittée il s'est empressé de rejoindre la chambre d'une de ses maîtresses – une amazone du Black Crook. N'est-ce pas ironique ? » La bombe « lâchée », elle en avala d'un coup son verre de brandy.
De choc, Taisy mit la main devant la bouche pour dissimuler un petit cri de surprise. Scarlett en profita pour porter un coup final à la sidération de la belle rousse en apportant la preuve que Rhett lui avait menti sur son « grand amour » for son ancienne épouse. «Le matin de notre retour dans le varnish, j'ai trouvé une lettre – ou plutôt des griffonnages – où cette… cette… lui demandait de venir la rejoindre dans leur chambre « habituelle » dès qu'il se serait débarrassé de moi… J'en ai encore l'envie de vomir… Comment a-t-il osé ? Vous comprenez maintenant pourquoi je ne veux plus entendre prononcer son nom ?»
Quelle révélation incroyable ! Mais Taisy repensa à l'air dévasté du fringuant Rhett Butler au Café des Artistes, à sa folle passion qu'il avait tue pendant des années de peur qu'elle lui brise le cœur, et à son désespoir. Non ! Il n'avait pas menti. C'était inenvisageable !
Elle prit un ton mesuré pour tenter de remettre un peu de raison dans ce récit accablant : «Que vous a-t-il répondu quand vous lui avez montré ce billet ?»
Scarlett leva le menton d'un air de défi : «Je le lui ai caché, et lui ai annoncé que dorénavant nous coupions tout contact entre nous.»
«Mais… peut-être y avait-il une autre explication ? Comment a-t-il réagi ?»
«Il a fracassé le cabinet à liqueur, bouteilles inclues. Je suis descendue à Atlanta. Lui a continué son voyage jusqu'à la Nouvelle Orléans pour rencontrer je ne sais quelle autre de ses « relations ». A mon retour de Tara, j'ai constaté qu'il avait fait un arrêt au retour et laissé une lettre chez moi. Pour l'anecdote, il a eu le toupet de s'introduire dans mon bureau en mon absence et d'utiliser mon papier à lettres et mes enveloppes personnelles ! Comme si la maison lui appartenait encore !»
«Une lettre ? M'en voudrez-vous si je vous demandais en quoi elle consistait ? Il a dû y fournir une justification.»
L'ancienne Madame Butler haussa les épaules : «Nous ne le saurons jamais. J'ai jeté l'enveloppe dans le poêle.»
«Oh ! Pourquoi ? Je suis certaine que cette lettre allait faire s'évanouir toutes vos craintes… Mais… Vous m'avez dit qu'il l'a rédigée dans votre bureau… Il me vient une idée… Me permettez-vous de vérifier quelque chose en votre présence ?»
L'ancienne femme trompée la regarda, désabusée : «Je ne comprends pas ce que vous avez en tête, mais faites, je vous en prie.»
Taisy inspecta la table de travail. «Je présume qu'il s'est assis dans votre fauteuil pour la rédiger. Pourriez-vous vous asseoir, et saisir votre bloc de papier à lettres ?»
« Avez-vous décidé de vous lancer dans la réalisation d'une pièce de théâtre en me transformant en actrice de comédie ?»
Devant l'air mi- amusé, mi- énervé de la belle aux yeux verts, Taisy prit un ton de conspiratrice : «Ne me dites pas que vous n'avez jamais joué à ce petit jeu dans votre enfance. Et même plus tard, petite curieuse ! Celui qui consistait à essayer de détecter la trace d'un message sur un buvard ou une feuille.»
Aussitôt, elle s'empara d'un crayon et se mit à faire glisser légèrement la mine sur la première feuille du carnet.
«Pfff ! Vous n'aurez aucune chance de trouver quoi que ce soit ! Rhett Butler a l'habitude d'être toujours en dehors des cadres. Cela est également vrai lorsqu'il écrit une lettre. Je l'ai remarqué plus d'une fois. Il détache la feuille du bloc pour la placer sur le sous-main en cuir, selon son bon plaisir. Toujours ce besoin de se singulariser, même dans les plus petits détails….»
«Ah ! Je n'avais pas pensé à cela. Essayons quand même.»
Au bout de quelques tentatives, ayant recouvert de mine grise les trois quarts de la feuille, elle dût reconnaître que, décidément, le Capitaine Butler ne faisait rien comme les gens ordinaires.
Elle s'apprêtait à s'avouer vaincue lorsque, en haut du bloc de papier, des ombres plus claires surgirent de la grisaille. Il avait probablement commencé à écrire normalement puis avait détaché la feuille de l'ensemble pour continuer sa missive.
«Scarlett ! On discerne quelques mots !»
Les deux femmes se penchèrent. Les ombres de certains caractères avaient transpercées le délicat papier.
«Ma Chérie !»
«Quel mot doux ! Voici la preuve qu'il vous a bien écrit une lettre d'amour.»
Une bouffée de chaleur l'envahit. Un espoir irrépressible avait envie de prendre possession d'elle. Mais, après avoir décrypté les autres hiéroglyphes, elle écarta le papier avec rage : «Voyez ! Un mot plus tard, il le regrette déjà : «Ou peut-être devrais-je commencer ma lettre par « Scarlett.. » – le reste de la phrase est illisible, mais… oh ! Comme je le reconnais bien là : «:.. votre tirade cruelle avant notre séparation dans le train. Je ne…»
Taisy marqua sa déception : « Le reste est illisible.»
«Mais si ! C'est son vocabulaire habituel : «Je ne l'accepte pas » - Les yeux d'émeraude s'étaient enflammés en une myriade d'éclats dorés, aussi brûlants que sa colère - Voici résumé en deux lignes le comportement infernal de Rhett Butler à mon égard. D'abord, il souffle le chaud pour m'amadouer. Puis son autoritarisme et son mépris reprennent le dessus enrichis du vocabulaire dont il m'a toujours abreuvée. Eloquent, n'est-ce pas ? Taisy, je vous conseille de ranger vos illusions sur ce personnage. Pour ma part, je sais ce qu'il me reste à faire. »
ooooOOoooo
Dimanche 18 juillet 1876, Résidence des Butler, 7 East Battery, Charleston
Tel un étalon sauvage talonnant le sol d'impatience, Rhett Butler fulminait.
Nom de Dieu ! Attendre ! Toujours attendre ! Depuis six jours qu'il était reparti d'Atlanta, il passait ses jours – et ses nuits – à attendre !
Ce n'était pas la venue programmée dans quelques minutes de Madame Matisson qui le mettait sur des charbons ardents. Quoi qu'il mourrait d'envie de la « cuisiner » afin d'essorer de sa mémoire toute once d'information exploitable.
Non ! Ce qui l'énervait au plus haut point était son propre comportement pathétique : ridicule ! Il est ridicule d'espérer qu'une lettre ait pu être acheminée en si peu de temps. Mais un pli… Cela lui ressemblerait de me donner une réponse laconique par télégramme… «Oui – Stop – Scarlett – Stop » Cela suffirait à mon bonheur !
La cloche de l'entrée le sortit de sa transe.
Que le spectacle commence ! Tel un prestidigitateur, Rhett mit son masque du plus aimable gentleman de Caroline du Sud.
Il guetta les voix – celles de sa sœur et de Gladys Matisson – se déplaçant du hall d'entrée vers le salon, eut la décence d'attendre quelques minutes pour laisser ces dames s'installer, puis enfin fit son apparition. Ce qui en était vraiment une, puisqu'il eut l'impression d'entrer en scène pour interpréter un rôle de théâtre.
Pour s'annoncer, il frappa contre l'embrasure de la porte par pure forme : « Mesdames ! Autoriserez-vous un pauvre oisif à se joindre à vous ?»
«Entre, Rhett ! Madame Matisson nous fait le plaisir de répondre à mon invitation.»
Il se déplaça avec l'élégance d'un félin dans la pièce et fit semblant de la découvrir : «Gladys, quel plaisir de vous revoir !»
La jeune femme rougit de l'attention que le célèbre Capitaine Butler lui témoignait.
Le majordome fit rouler la table roulante en laiton sur lequel s'entassaient thé, café, boissons froides et deux grands plateaux de gâteaux.
Rosemary servit le thé. Seul Rhett prit une tasse de café et croisa ses longues jambes, bien installé dans un fauteuil.
Heureuse de faire la connaissance d'une Charlestonienne dont ses amies lui avaient dit le plus grand bien, Eleonor incita celle-ci à goûter aux pâtisseries préparées par la cuisinière.
L'invitée des Butler commençait à se sentir à l'aise, acceptée par une des familles les plus anciennes de Caroline du Sud.
Rosemary entra dans le vif du sujet : «Mon frère a été impressionné par votre connaissance de l'architecture de notre Cité. C'est pourquoi je mourrais d'impatience de m'entretenir avec vous. Le Cercle des Dames Erudites de la Caroline du Sud - dont je suis l'humble fondatrice -, a l'ambition de faciliter la transmission des connaissances scientifiques, artistiques et culturelles auprès des dames cultivées de Caroline du Sud. L'appartenance à notre Club se fait exclusivement par recommandation car nous tenons à en préserver le caractère élitiste. D'ailleurs, j'étais sur le point de vous adresser un billet pour vous inciter à vous joindre à nous car deux de nos membres m'ont parlé de vous en termes élogieux. L'heureuse initiative de Rhett a croisé la mienne. Donc, si vous le désirez, le Cercle des Dames Erudites vous tend les bras !»
Gladys rougit d'émotion. Elle avait entendu parler de cette nouvelle association culturelle et rêvait d'en faire partie. Grâce au Capitaine Butler, son vœu se concrétisait !
«En huit mois d'existence, l'association compte vingt-deux membres appartenant aux familles les plus raffinées de notre Etat. Nous nous rencontrons deux fois par mois pour débattre d'articles de presse ou d'expositions culturelles. Je peux affirmer que le Cercle des Dames Erudites de Caroline du Sud rencontre un grand succès car savants, professeurs et experts se précipitent pour présenter leurs travaux lors de nos conférences mensuelles.»
Ce club féminin avait des allures de petite révolution, puisqu'il n'était pas dévolu aux œuvres de charité, aux lectures liturgiques ou à des activités traditionnellement prisées par les femmes telles que la broderie ou la couture. Malgré ses quelques mois d'ancienneté, les intellectuels s'y pressaient déjà pour être programmés dans la liste des conférenciers. Et pour cause ! Par cette action, de prime abord altruiste, ils étaient conscients qu'il s'agissait de la meilleure porte d'entrée à la société raffinée du Vieux Sud, … et au financement éventuel que leur accorderaient les riches maris de ces dames.
«Par chance, dans l'année qui vient, il y a encore deux dates de disponible. Choisissez, Chère Gladys, celle qui vous conviendra le mieux.»
Ce fut alors une discussion où les trois femmes échangèrent des mots tels que portique palladien, motifs adamesques ou frises néo-classiques.
Rhett ne tenait plus en place. Il hochait la tête, souriait, approuvait brièvement pour marquer son intérêt, mais il se demandait quand il allait pouvoir sortir sa carte maîtresse… de façon à s'isoler avec la jeune Gladys Matisson, car il était hors de question de tenter quoi que ce soit en présence des femmes Butler.
Eleonor était ravi de cet échange. Même si elle ne participait pas régulièrement aux conférences, il lui arrivait, en tant que membre de l'association, de s'informer sur l'activité culturelle de la ville.
«Chère Gladys, c'est un ravissement de vous compter parmi nous. Votre savoir – et votre gentillesse – seront précieux et hautement appréciés par toutes ces dames de qualité. Ce qui me fait penser que, pour la première fois, notre voisine, la distinguée Madame Vayton, participera avec sa fille Melina à la réunion de la semaine prochaine. Je m'en réjouis déjà. Leur conversation est des plus passionnantes.»
Au nom des Vayton, le visage de Gladys s'anima : «Oh ! Quelle bonne nouvelle ! J'ai passé toute mon enfance à côté de leur plantation, et leur fils est un de mes meilleurs amis.»
Madame Butler se dit que, décidément, cette petite Matisson avait beaucoup d'atouts en main, et d'excellentes relations. «C'est un honneur d'avoir dans notre communauté le créateur de mode le plus glorifié de notre pays. De plus, Duncan Vayton est le jeune homme le plus charmant de notre ville.»
Eleonor surprit le raidissement soudain de Rhett sur son siège : «A part toi, mon fils, bien évidemment. Quoiqu'il soit difficile, malgré mon indulgence maternelle, de te qualifier encore de «jeune homme ».
La pique ironique de sa mère eut pour effet de donner le signal des « offensives ». Il accentua un peu plus l'accent traînant local pour charmer les oreilles de la rougissante Gladys : «Puisque vous évoquez la plantation des Vayton, j'ai un projet à vous annoncer dans lequel j'aimerais vous impliquer – si vous le voulez bien. »
Comme les trois femmes l'interrogeaient du regard, Rhett débuta sa stratégie : «Pour célébrer l'ouverture du Musée à Charleston, j'ai pensé qu'il serait judicieux d'impliquer notre communauté dans la célébration de cet événement en introduisant des références locales à l'histoire de notre cité, à travers l'évolution architecturale au fil du temps. A l'entrée du Musée, une petite salle y sera dédiée. Il est prévu que cette rétrospective soit temporaire. Mais, en fonction des réactions des habitants, l'exposition pourrait être prolongée. C'est Monsieur Rex Harrison, le Directeur des Arts et de la Culture de la Ville, qui va la diriger. Il affichera des gravures anciennes et des plans qui témoigneront de la croissance de notre bonne ville à travers les années. Mais il a estimé, comme moi, qu'apporter un témoignage direct de l'habitant confortera l'atmosphère de proximité et l'attachement des Charlestoniens à leur nouveau musée.»
Comprenant que l'épouse de Petyr Matisson buvait ses paroles, il proposa, en ne la lâchant pas des yeux : «Gladys, accepteriez-vous de nous aider dans cette entreprise ? Lors de notre soirée chez les Paxton, j'ai été impressionné par votre connaissance sur l'histoire de leur maison. Il est hors de question de se disperser et de faire la rétrospective de tous les bâtiments de la ville. Mais je trouve qu'il serait judicieux d'en sélectionner trois ou quatre et de retracer leur évolution architecturale à travers l'influence des différentes immigrations qui ont fondé cette ville. Qu'en pensez-vous ?»
Gladys avait des étoiles dans les yeux. «C'est un projet merveilleux, Rhett. Mais je ne sais pas si mes modestes connaissances pourront vous être de quelque aide.»
Rosemary intervint : «Au contraire ! Ce serait fantastique ! Je suis très heureuse que mon frère ait pensé à vous. Nos Erudites vont être impressionnées par cette formidable idée !»
«Très bien. Ma chère sœur, me permets-tu de m'entretenir des grandes lignes du projet avec Gladys dans mon bureau ? Je voudrais lui montrer les plans de la salle d'exposition.»
Eleonor avait plissé le front. Rhett se retint de rire. De quels vils desseins croit-elle capable son vieux fils ? Il modéra toutefois son ton moqueur : «Mon bureau est situé juste en face du salon. La porte restera grande ouverte. Ainsi vous deux pourrez profiter de notre conversation, si l'envie vous en prenait. »
Sa mère plissa les lèvres. Ce qui signifiait : « Tu as encore gagné…»
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Installée dans un fauteuil devant le bureau de Rhett, Gladys imaginait déjà comment les vitrines et gravures anciennes des maisons ante-bellum pourraient être agencées en fonction du plan posé devant elle.
Tel un chat avançant à pas feutré pour mieux cerner sa proie, il suggéra : «Afin de ne pas éparpiller vos recherches, pourquoi ne pas choisir trois maisons de Charleston, et une plantation environnante ? En premier lieu, celle du 60 Montagu Street. Parallèlement à son intérêt architectural, vous pourrez évoquer le passage dans cette demeure du Général Robert Lee. » (*1)
«C'est un excellent choix. Il y a énormément d'intéressants détails architecturaux à mettre en avant. Et l'histoire des anciens propriétaires est tellement passionnante ! Nous pourrions regrouper les documents du bal donné en son honneur le 27 avril 1870. Je suis sûr qu'il doit exister une illustration de notre Grand Général, en compagnie de son hôte, Washington Bennett, le propriétaire à l'époque, se tenant devant une foule enthousiaste sur le portique de la maison. D'ailleurs, vous vous en souvenez, John nous a montré la copie du discours du Général qu'il conserve précieusement. Nul doute qu'il sera heureux – enfin, avec l'autorisation de Rebecca – de prêter ce document historique au musée.» La perspective de nouveaux tête-à-tête avec son ami d'enfance la ravissait déjà…
«Quant aux autres constructions, il faudrait qu'il y ait une homogénéisation dans leur choix. » Il fit semblant de réfléchir en regardant le mur devant lui, puis frappa d'un coup léger le plateau de son bureau pour signifier qu'il venait de trouver la solution : «Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? C'est tellement logique puisqu'il y a un lien entre ces demeures de maître exceptionnelles, l'histoire de l'enrichissement de la ville, et la destinée de la plus célèbre famille de Charleston ! A quoi vous font penser le 26 South Battery et le 5 East Battery ?»
Gladys ne mit que quelques secondes à répondre : «La famille Vayton. Le siège de la maison de couture, et la Magnolias' Mansion. Ce sont les deux plus prestigieuses demeures de la Battery – tout un symbole – riches d'influences culturelles des différentes migrations. Et appartenant à la famille qui a fait la gloire de la Caroline du Sud ! Rhett, vous êtes un génie !»
Celui-ci prit un air modeste. «La sélection s'impose naturellement, tant elle est symbolique. Si on inclue leur plantation, nous présenterons, en trois propriétés, un panorama saisissant d'une partie de l'architecture de Caroline du Sud, et surtout l'ascension remarquable d'une famille de planteur de la Stono River en empire industriel et commercial, devenu le fleuron du Sud et de l'Amérique toute entière. Sans oublier, évidemment, l'homme qui est aujourd'hui à sa tête, avec son innovante Maison Haute Couture. La Ville sera en mesure de fournir les plans et études d'architectes. En ce qui concerne Soft South, puisque vous aviez l'habitude de vous y retrouver à jouer dans votre enfance, il serait original que vous racontiez votre témoignage d'enfant sur la vie quotidienne dans les plantations de la Stono River – y compris celle de vos parents, bien entendu. Je suis persuadé que la famille Vayton sera fière que le rôle du père fondateur soit mis en exergue au sein du musée, et admiré par les milliers de visiteurs venus de tout le continent. Il faudra, bien sûr, que nous obtenions leur accord. D'ailleurs, qui mieux que vous pouvez leur demander leur avis, puisque vous êtes une amie intime de la famille ?»
«Amie intime»... Ce qualificatif en fit surgir un autre, dans la mémoire de la jeune femme : «…notre amitié indéfectible»… Les tempes bourdonnantes, elle entendit, comme s'il était présent, l'avertissement de Duncan : «… son intérêt est de me combattre pour se rapprocher de Scarlett. Il va essayer de m'atteindre à travers toi en manigançant pour te soutirer tes informations qui pourraient éventuellement nuire à ma relation de bonne amitié avec son ancienne épouse… Et sa promesse : Je te remercie de tes conseils de prudence, que je suivrai à la lettre. »
Serait-il possible que le Capitaine Butler essayât de l'entraîner dans un piège ? Si oui, elle était sur le point de s'y précipiter ! Des gouttelettes de sueur perlèrent le long de son front. Elle allait s'évanouir…
Rhett, qui ne l'avait pas quitté des yeux depuis le début de la conversation, remarqua son teint cramoisi et son front humide… Il agit vite : «Gladys, détendez-vous ! Calez votre dos contre le dossier. Je vais vous chercher quelque chose à boire.»
Il fit irruption dans le salon, et s'empara du plateau garni d'une carafe d'eau fraîche, de la théière, et y ajouta une tasse. Afin que sa mère n'ait pas la mauvaise idée de le suivre et gêner le moment stratégique de la conversation, il lui déclara simplement que Gladys avait besoin de se désaltérer.
Il imbiba délicatement d'eau fraîche son mouchoir impeccable, et lui en tamponna le front. «Respirez lentement. Calmez-vous. C'est probablement dû à la chaleur… Il y a une telle humidité dans l'air cet après-midi ! » Il remplit à moitié la tasse de thé : «Buvez lentement. C'est de ma faute ! J'aurais dû penser à vous servir à boire. Par cette canicule, il faut s'hydrater.»
Petit à petit, les battements de cœur de Gladys se calmèrent et sa vue s'éclaircit.
La stature imposante était courbée devant elle, guettant les signes d'amélioration de son état. Les prunelles noires du Capitaine Butler montraient des signes d'inquiétude. Une inquiétude réelle. Honnête…
Il lui tamponna une nouvelle fois le front et quelques racines des cheveux avec le lin humide.
Elle eut honte d'avoir eu un accès de faiblesse en présence d'un homme. En particulier de cet homme. Mais surtout elle eut honte d'avoir douté d'un homme aussi prévenant. Duncan avait dû se tromper. C'était une incompréhension superficielle entre deux fortes personnalités, mais son avertissement de prudence n'avait pas lieu d'être.
Dès qu'elle sentit la chaleur refluer de sa peau et ses pulsations reprendre un cours normal, elle le rassura : « Cela va mieux. Je suis désolée de vous avoir inquiété, et je vous remercie de votre sollicitude. J'en suis profondément touchée.»
Cela eut un effet immédiat sur son interlocuteur dont les moustaches frémirent de satisfaction.
Toutefois, pour finir par se convaincre qu'elle ne s'était pas trompée sur ses qualités d'honnête gentleman, elle osa exposer son incertitude, et ce en contradiction avec la discrétion qu'imposait son statut : «Je suis confuse de vous poser cette question, et j'espère de tout cœur ne pas vous offenser, mais… »
Rhett souleva un sourcil de curiosité. Que se passait-il dans ce petit crâne ? L'offenser… Diable ! Le terme était ridiculement anachronique appliqué au Capitaine Butler…
«Je vous en prie, Gladys. Si vous avez quelque interrogation sur notre projet, n'hésitez pas à m'en parler.»
«Soit. Avec cette exposition, vous allez mettre en lumière – encore plus – la famille de Duncan. J'en suis doublement ravie car les Charlestoniens vont être passionnés d'en savoir plus sur l'univers des personnes les plus respectées et admirées de notre ville. De plus, Madame Vayton, sa fille et Duncan sont chers à mon cœur. Comme vous l'avez si justement relevé, je les considère comme mes amis intimes. C'est pourquoi, même s'il n'est pas séant de vous faire part de ma surprise, j'aimerais comprendre… Voilà : lors de notre dîner chez Rebecca et John, il m'a semblé… J'ai eu l'impression… J'ai cru discerner une certaine tension entre vous et Duncan. » Gladys sentit la rougeur de la honte l'envahir. Devant elle, Rhett Butler manifesta une surprise authentique. Alors, bravement, elle continua : «En partageant avec vous mes souvenirs de cette magnifique plantation avant la guerre, je risque de me trouver un peu en porte-à-faux si jamais il y avait une certaine dissension entre vous… »
Rhett joua l'interlocuteur franchement éberlué : «Une dissension ? Que voulez-vous dire ? Duncan Vayton est un homme brillant et talentueux qui remporte tous les suffrages. De plus, nos deux familles entretiennent d'excellentes relations de voisinage. Pourquoi, Grand Dieu, pourrait-il planer l'ombre d'un malentendu ?»
Gladys serra les lèvres avant de répondre laconiquement : «Scarlett. »
«Scarlett ? » Rhett plissa le front et écarta les mains pour témoigner qu'il nageait en pleine incompréhension.
Gladys sentit qu'elle se ridiculisait de phrase en phrase. Autant valait-il mieux être franche : «Serait-il envisageable – en toute théorie - que la relation de bonne amitié que Duncan a développé avec votre ancienne épouse vous indispose un tant soit peu puisque vous habitez l'un à côté de l'autre ?»
Rhett n'eut besoin que d'un quart de seconde pour analyser la situation : le tortueux Vayton avait pris ses devants. Gladys l'avait probablement prévenu la veille qu'elle viendrait chez les Butler. C'est pourquoi il avait voulu s'assurer de son silence sur ses petits secrets qui l'avait rendu « blanc comme un linge ». Bien joué, Vayton. Mais votre rouerie n'est pas encore en mesure d'égaler la mienne…
Rhett poussa un tel soupir de soulagement que les deux femmes Butler installées dans le boudoir furent en mesure de l'entendre. «C'est donc cela qui vous tourmentait ? Me voilà rassuré ! Je commençais à penser qu'un drame vous menaçait ! Scarlett ? » Rhett lui prit légèrement le bout des doigts : « Chère Gladys, il n'est pas dans mes habitudes de parler de ma vie personnelle. Mais, le respect profond et l'amitié sincère que je vous porte m'y incitent : Scarlett et moi avons été époux, nous avons eu une petite fille, Bonnie. Mais elle est partie rejoindre les anges comme elle. Ce fut un choc qui, je le regrette, a précipité la fin de notre couple. Il faut bien avouer que nous ne partagions pas beaucoup de points communs. A la différence évidente des affinités entre votre ami et Scarlett. Et d'ailleurs… » Il fixa son regard au plafond, comme s'il réfléchissait, puis les pupilles noires capturèrent à nouveau leur proie pour qu'elle ne puisse plus s'échapper de son emprise métallique : «Votre grandeur d'âme, chère Gladys, me pousse à vous faire une confidence. Si j'ai insisté pour créer le deuxième musée à Charleston, c'est en premier lieu parce ma ville natale est chère à mon cœur. Mais c'est aussi parce que je compte m'y installer définitivement et enfin refonder une famille.»
Gladys n'eut pas le réflexe de masquer son incompréhension.
Rhett en profita pour consolider l'écran de fumée dont il était en train d'entourer la pauvre fille : «Au fil des derniers mois, j'ai tissé une tendre amitié pour une jeune fille de grande qualité, et fort appréciée par ma mère. Puis-la nommer en toute discrétion ? Il s'agit de Mademoiselle Roselyne Tucker.»
Ce nom provoqua un déclic dans la mémoire de Gladys. En effet, elle avait eu vent de rumeurs parlant de l'inclinaison de la jeune Tucker envers l'aîné des Butler. A l'époque, elle les avait balayées et les avait assimilées à de ridicules commérages. Ainsi c'était vrai…
Comprenant que la dame de Charleston n'était pas trop étonnée par cette révélation, il en profita : « Oh ! Je sais qu'il y a une grande différence d'âge entre nous. C'est pourquoi j'hésite à formuler ma demande. J'ai la faiblesse d'espérer que cette charmante Charlestonienne ressente quelques sentiments pour moi. Donc, il se peut que dans les prochains mois, je lui avoue mes intentions. Nos fiançailles deviendront alors officielles, si elle accepte de s'unir à moi, bien sûr.»
Ouf ! J'ai réussi mon discours. Ne reste plus qu'à conclure, et la pauvre Gladys n'y verra plus que du feu :
«Si je vous ai confié mon ambition secrète, c'est parce qu'elle sera tue scrupuleusement par vous, tant vous personnifiez la discrétion de la grande dame du Sud ! C'est aussi pour vous donner la preuve que Scarlett – dont je reconnais les merveilleuses qualités – fait partie de mon passé. Elle aussi semble avoir tourné la page, en l'occurrence en direction de Duncan Vayton qui est un gentleman et saura la rendre heureuse. Alors vous pouvez, sans réserve, considérer que je verrais sous de bons augures la perspective d'un rapprochement entre ces deux êtres. Si j'émets quelque intérêt sur l'histoire des propriétés des Vayton, c'est parce que considère qu'elle représente la gloire du Vieux Sud, avant la guerre, et pour le futur. Ce panorama locale sera la touche finale de l'originalité de mon musée.»
«Oh ! Rhett ! Si vous saviez à quel point je suis rassurée ! Je vais ainsi être fidèle à mon amitié indéfectible avec mon ami d'enfance et accepter celle que vous m'offrez avec tant de bonté !»
Maintenant qu'elle a la certitude que je ne veux pas menacer le bonheur de son délicat Duncan, je n'ai plus qu'à tirer le fil de la pelote qui mène aux sales petits secrets de l'intouchable héritier de l'empire Vayton…
Heureux d'être arrivé à la première étape de son original jeu de poker, il lui resservit une tasse de thé. Lui se contenta d'un verre d'eau fraîche parce qu'il fallait qu'il garde les idées claires…
«Si nous commencions par tracer la trame de ce qui a fait la richesse du Vieux Sud, ses plantations de coton, et ses magnifiques demeures antebellum dont, m'a-t-on rapporté, celle de la famille Vayton en est le symbole ? Les visiteurs venus du Nord adoreront cette rétrospective. Rex Harrison s'occupera de dresser les grandes lignes de l'histoire des plantations de coton, de riz et d'indigo. Votre rôle est d'apporter une touche intimiste, avec votre regard d'enfant ayant était témoin de la douceur de vivre avant la guerre. Les natifs de Caroline du Sud se retrouveront, par exemple, dans vos souvenirs les plus intenses de votre vie passée au bord de la Stono River. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de révéler des détails intimes de la vie des familles. Nous parlons tous les deux en toute confidentialité, dans ce bureau. Mais de notre conversation peut se dégager les grandes lignes qui vous aideront à écrire votre récit. Par exemple, par quoi étiez-vous la plus impressionnée lors de vos visites à Soft South ?»
Rassurée sur le fait que Rhett ne voulait que son bien et celui de la famille Duncan, elle accepta de se replonger avec délice dans les images du passé : «La splendeur des gigantesques colonnes corinthiennes que l'on devinait depuis des miles… Oui, semblables à beaucoup de plantations du Sud, même si leur taille en magnifiait l'architecture. Mais, si je dois être honnête, ce dont je suis la plus nostalgique est le jardin d'hiver où nous, Duncan, Rebecca, John et moi avons passé tous nos étés. C'était un paradis.»
Rhett avait réussi à l'orienter vers son objectif : connaître le lieu dont l'évocation avait mis mal à l'aise « l'enfant chéri » de Soft South. Il hocha la tête : «Hum… Intéressant. Peut-être pourriez-vous décrire cette serre et ce qui la rendait si magique ? Je crois me souvenir que Scarlett en a été impressionnée lors de sa visite, la considérant comme un petit musée.»
«Oh ! En fait, il semblerait que l'intérieur du dôme ait beaucoup changé depuis le temps où nous y allions. Je pourrai le constater puisque Duncan nous y invitera prochainement. Mais il n'y avait pas d'objets d'arts à l'époque. Duncan les a importés à son retour de France. Scarlett a parlé d'une fontaine aux camélias et du motif du vitrail. C'est amusant. C'est comme si il avait voulu concrétiser l'hommage à une fleur qui a été le symbole de nos trois derniers étés à Soft South.»
«Que voulez-vous dire ? »
Encore sous l'emprise des joyeuses histoires racontées la veille, celle qui s'était promis d'être muette comme une tombe face au dangereux Rhett Butler, devient volubile. «Le camélia a fait partie intégrante de deux représentations théâtrales que Duncan a dirigé et dont nous étions les acteurs dans le jardin d'hiver, La Dame aux Camélias et même un opéra – modestement tronqué -, La Traviata ».
Circonspect, Rhett fronça les sourcils : «Seulement les quatre d'entre vous, avec John et Rebecca ? N'y avait-il pas d'autres enfants des plantations voisines ? Avec une distribution si réduite, je ne comprends pas comment vous avez pu jouer l'opéra de Verdi, même en vous limitant à quelques extraits.»
«En fait, les quatre derniers étés jusqu'en 1858, nous étions sept puisque la fille de nos voisins, Lorraine, était accompagnée pendant les vacances scolaires par sa cousine et un ami, tous deux venant de France. D'ailleurs, c'est amusant que le nom de Lorraine me soit revenu en mémoire hier soir, parce qu'il était semblable à Lorena, la chanson que nous reprenions en chœur dans la serre.»
Rhett se demanda s'il n'avait pas fait fausse route en misant ses espoirs sur les possibles révélations de Madame Matisson. Des pièces jouées par des enfants… Tout cela était de la roupie de sansonnet…
Mais… Lorena… La vision d'une déesse scintillante émergeant du siège illuminé de la Mode Duncan, et s'avançant vers les invités du défilé de mode, ses hanches se balançant au rythme de la musique jouée par l'orchestre… La chanson de Lorena… Pfff ! Comment cet homme immature a-t-il la prétention de lier sa vie avec Scarlett, elle pétillante de vie et de feu, alors qu'il se complaît dans les ritournelles sirupeuses d'adolescent ?
Rhett Butler était trop obnubilé par son mépris envers son ennemi pour remarquer avec lucidité qu'il faisait de même dès qu'il s'agissait de tenir Scarlett dans ses bras.
Le cerveau de Gladys était en ébullition. En repensant aux propos de Scarlett lors du dîner chez John, elle se revit la scruter attentivement parce que ses yeux verts lui faisaient penser à…
«J'ai trouvé ! »
Son hôte n'y comprenait plus rien, et fut à court de mots.
«Je doute que vous vous en souveniez, mais j'ai dit à Scarlett qu'elle me faisait penser à quelqu'un d'autre. Je n'en étais pas certaine. Mais hier soir chez Duncan, nous nous sommes amusés tous les quatre, avec John et Rebecca, à réveiller nos souvenirs de ces étés insouciants dans le jardin d'hiver et des visages de notre passé. Maintenant, je comprends mieux pourquoi la beauté de Scarlett m'avait tant intriguée. Parce qu'elle m'a rappelé Lydwine, la cousine française de Lorraine. Elle n'avait que douze ans quand nous l'avons rencontrée pour la première fois en 1855, - alors que nous en avions 16 -. Elle était déjà si jolie avec sa chevelure d'ébène et ses yeux verts ! Des yeux d'émeraude comme Scarlett !»
«Oh !» Rhett fut tellement pris de court qu'il ne prit pas garde à masquer sa déception.
Quoi ? Cette mystérieuse femme ressemblant à Scarlett, ce n'est que ça ? Ridicule ! Ridicule qu'un presque quarantenaire ait pu perdre ses nerfs à la seule évocation d'une enfant !
Il se retint de grogner de frustration, et fut tenté d'abandonner cet interrogatoire masqué qui ne menait nulle part.
Il n'en était manifestement pas de même pour la romantique Gladys. Car, ayant pris conscience de la similarité troublante de son amie d'enfance et de la muse de La Mode Duncan, une évidence lui sauta tellement aux yeux qu'il fallut qu'elle l'exprimât à voix haute, utilisant la présence de l'homme assis devant elle comme le témoin de sa réflexion : «J'étais trop naïve à l'époque pour analyser ce qui se déroulait devant nous, s'amplifiant d'année en année jusqu'à atteindre son paroxysme durant les dernières vacances en 58. Sinon, j'aurais gentiment taquiné Duncan hier soir, car ce n'est pas une pièce de théâtre qu'il a mis en scène pendant ces quatre années. Non ! C'est sa tendre inclinaison pour Lydwine.»
La moue dubitative de Rhett la poussa à s'expliquer : dès le départ, il l'avait choisie comme héroïne principale : Tristan et Iseult, la dame aux camélias, celle de la Traviata… Tout tournait autour d'elle. Et cette attention si romanesque de lui offrir le plus beau camélia – qui nous agaçait, il faut bien l'avouer, tant ses recherches dans la serre tournaient à l'obsession... »
Rhett commençait à perdre patience. « Ce dont vous me faites la gentillesse de me narrer est l'illustration de la douceur de vivre dans le Sud, et les saines activités récréatives des enfants des plantations. Cette amourette platonique d'un jeune homme pour une toute jeune fille est un charmant tableau digne de figurer dans les contes de fées dont vous – et ma sœur Rosemary – avez raffolé. Mais dont les pages sont définitivement refermées une fois sorti de l'adolescence. N'ayez aucun regret de ne pas avoir fait part de cette réflexion à Duncan hier. Hélas ! L'âge aidant, lui - comme moi,- a oublié ces amitiés enfantines sans conséquence…»
«Vous avez raison. Pourtant… » Maintenant qu'elle avait ouvert la boîte de Pandore, quelque chose la tracassait de plus en plus : « Pourtant, d'après ce dont s'est souvenue Rebecca, hier, il semblerait qu'il ait pu y avoir des conséquences tragiques à la fin de l'été 58.»
Le chasseur tapi dans l'ombre flaira « quelque chose ». Le sourcil levé, prenant bien soin de paraître le plus nonchalant possible, il répéta : «Des conséquences tragiques ?»
Sa tête était baissée, les yeux rivés sur un motif élaboré du tapis comme si, en étant en mesure de nommer avec justesse le style de l'arabesque tissée, elle arriverait à définir par des mots l'impression étrange que la sœur de John avait suscitée : «Je n'étais pas avec eux à ce moment-là. D'ailleurs pendant le dernier été que nous avons passé ensemble avant que Duncan ne parte pour la France, j'ai été rarement invitée car ils ont voulu me préserver… »
«Pourquoi ? Durant le dîner, j'ai plutôt eu l'impression que vos deux amis vous couvaient comme une petite sœur. »
«C'est bien pour cela qu'ils ont préféré m'écarter, car Duncan avait choisi de mettre en scène le livre controversé des Liaisons Dangereuses.»
«Ah ! La clôture de son répertoire s'avéra moins innocente, finalement ! Ils ont témoigné à votre égard d'une délicate marque d'affection. Je présume que la plus jeune d'entre vous ne faisait pas partie de la distribution, n'est-ce pas ?»
« Oh ! Mais si. - elle sentit le sang affluer sur son visage, - Lydwine en a été à nouveau l'héroïne. »
Les lèvres gourmandes se plissèrent de plaisir : «J'ai une petite idée du personnage qu'elle a interprété. Et de celui de Rebecca…»
Gladys ne fit pas de commentaires.
«Mais vous avez évoqué un drame. Que s'est-il passé ?»
«Je n'en sais pas beaucoup plus, sauf ce qui m'a été rapporté la nuit dernière. John et Duncan se sont fâchés – ils en avaient d'ailleurs fait mention lors du dîner. Vous en souvenez-vous ? »
Il hocha la tête, pressé qu'elle vienne enfin à bout de cette histoire – qui pouvait être totalement futile et inutile pour s'en servir contre son rival.
«Hier soir, il y a eu une minute de tension entre Duncan et John parce que celui-ci a eu un mot un peu indélicat envers Lydwine. Et il semblerait que leur longue dispute en 58 ait eu la même cause. Mais cela a eu peu d'importance puisqu'ils sont vite redevenus les meilleurs amis du monde. Par contre, si j'analyse avec honnêteté les rapports de notre groupe d'amis, il y a toujours eu une tension larvée entre Duncan et Bert, l'ami des familles de Lorraine et Lydwine. Et ce qu'a raconté Rebecca me fait encore froid dans le dos… »
Elle regarda Rhett : « Je ne sais si je peux vous en parler. Duncan m'avait mis en garde… » La pauvre rougissait et était de plus en plus mal à l'aise.
Il fallait miser le tout pour le tout : «Chère Gladys ! Je comprends l'appréhension de votre ami, puisqu'il croyait que j'éprouvais encore quelque sentiment pour mon ancienne épouse. Mais, maintenant que vous êtes la seule à partager mon secret – ma tendre inclinaison pour Mademoiselle Roselyne Tucker, - vous pouvez être assurée que loin de moi l'idée d'interférer, ne serait-ce d'un pas, dans la vie de votre respectable ami. Néanmoins, il est certain que votre déclaration m'intrigue. Quel incident a-t-il pu survenir dans cet environnement enchanteur de Soft South ?»
La jeune femme soupira : « J'ai confiance en vous, Rhett. Et je dois avouer que j'ai besoin d'en parler car j'ai un poids sur le cœur depuis hier soir dont je dois me libérer. C'est arrivé le dernier jour des vacances. John et Rebecca attendaient les deux cousines et les deux garçons sous le dôme, mais seul Duncan est venu. Affreusement blessé et perdant son sang… Je me demande si… - elle pinça les lèvres tant l'idée l'angoissait, - s'il ne s'est pas battu avec Bert…»
Pour Rhett, cette histoire ne semblait en rien extraordinaire. Une bagarre entre jeunes gens. S'il avait fallu qu'il comptât le nombre de castagnes dans sa jeunesse… Il commençait à perdre patience. Il n'obtiendrait rien de la crédule Gladys car il n'y avait rien à exploiter contre Vayton.
«Une petite querelle n'est pas un drame, Chère Gladys. Quant au sang, il suffit d'un coup porté un peu brutalement pour qu'une plaie soit impressionnante.»
«Je serais raisonnablement inclinée à relativiser la scène sanglante que Rebecca a décrit. Sauf qu'un mystère s'est greffé sur ce violent incident : ni John, Rebecca ou moi-même n'avons jamais revu les trois Français. D'après les bruits qui ont couru, il semblerait que les parents de Lorraine ont vendu leur plantation peu après. Mais quant à Lydwine et Bert… Rhett ! Ils ont disparu ! A l'époque, nous n'avons pas pu poser la question à Duncan. Tout simplement parce que nous ne l'avons pas revu avant son départ pour la France. Maintenant que j'y pense… il semble qu'il ait voulu couper les ponts, même avec ses amis. »
La curiosité malsaine de Rhett s'était finalement réveillée. «Vous affirmez que les Français ont disparu ? »
«Oui. D'ailleurs, durant ses longues années passées en France avant et après la guerre, Duncan nous a affirmé n'avoir jamais croisé leurs pas.»
«Hum… Quel mystère... Pourtant, s'il l'avait voulu, ce ne devait pas être bien compliqué de les retrouver une fois en France. Vous rappelez-vous de leur nom de famille ? »
«Pour Bert, non. Mais je me suis souvenue de celui de Lydwine lorsque Scarlett a mentionné une statue qu'elle a admirée dans le jardin d'hiver. Signée Paul De Fleurette, d'après elle. Or Paul de Fleurette était celui qui nous a gentiment escortés au théâtre pour voir la Traviata. C'était le père de Lydwine.»
Le cerveau de Rhett était en ébullition. Ce pourrait-il que je tienne une piste ? Mais quel est l'intérêt de retrouver une amourette de Vayton, vieille de vingt ans, même dotée d'une chevelure noire et d'yeux verts ? Sauf si sa mystérieuse disparition est liée à un combat sanglant… Soit ! De toute façon, malheureusement, je n'ai rien d'autre à me mettre sous la dent pour casser l'image de l'homme idéal face à Scarlett. Le temps presse. Mais comment faire ? Avec un seul nom de famille comme indice, c'est chercher une aiguille dans une botte de foin…
Pour maîtriser son impatience, il resservit du thé à son invitée. Lui avait besoin d'un réconfortant. il ouvrit une bouteille de son meilleur cru de vin rouge, et en savoura une gorgée avec gourmandise.
«M'en voudrez-vous, Chère Gladys, de déguster une goutte de cet excellent vin ? Avec grande modération, cela va de soit ! »
Celle-ci se dit que, décidemment, le Capitaine Butler était un parfait gentleman, tellement attentionné à ne pas indisposer les dames !
«Je vous en prie, Rhett ! Duncan et John sont également de grands amateurs de grands crus. D'ailleurs, hier soir notre hôte a servi l'avant-dernière bouteille de sa cuvée préférée. Il a même insisté pour que j'y trempe mes lèvres !»
Elle eut un sourire indulgent pour son ami d'enfance. «Ce fut notre manière à tous les quatre de célébrer le souvenir de l'été 58. A en croire John, ils ont eu tendance à abuser légèrement de cette marque à cette époque, celle provenant du vignoble de Monsieur de Fleurette ! »
ooooOOoooo
Note sur le chapitre 55.
A la lecture de certaines informations dans ce chapitre et dans les deux précédents 53 et 54 de l'été 1858, il sera intéressant de relire le chapitre 37. Sa danseuse, retraçant la visite de Scarlett à Soft South, sous le dôme du jardin d'hiver.
(*1 ) le Général Robert Lee au 60, Montagu Street : Source : archive/075FA4D0-0D41-407C-9B6F-428945669615
Et Charlestonraconteur .
