Mise à jour le 28 décembre 2015.
Ce cruel jeu d'enfant
Prélude – Une ombre sans soleil
La solitude… qu'est-ce que cette solitude ?
Partout où il tente de s'enfuir, c'est la même sensation, présente sans trêve ni drapeau blanc. Un vide. Un manque. Cette sensation qui s'ancre chaque jour un peu plus au sein de sa chair. Elle lui colle au cœur, au corps, marchant dans chacun de ses pas. Qu'importe l'attente, qu'importent les pleurs, les supplications, les mains tendues vers l'immensité céleste : aucun ami n'existe ici-bas afin d'appeler son nom. Il n'y a que lui. Lui, l'obscurité… et ces murmures. Bruissement de fond perpétuel qui bourdonne horriblement à l'intérieur de son crâne. Des consciences indépendantes s'exprimant à longueur de journée. Elles hurlent, blâment, persiflent, gémissent, sanglotent puis soupirent. Entités improbables qui l'isolent de la réalité, accentuant ce trou béant à la poitrine.
Il prend alors son envol, rêve d'un monde au loin. Autre que le sien. Autre que le leur celui de ces humains entre lesquels il circule douloureusement, iceux qui le ridiculisent au plus haut point. Abjecte différence. Bizarrerie délurée. Sa place ne se trouve nullement parmi les Hommes. Elle réside vers un quelque part immatériel, un recoin fictif de son esprit habité par ces plusieurs fantômes volubiles. Que quelqu'un les fasse taire. Ne serait-ce qu'un jour. Qu'une heure. Qu'une minute. Voire une seconde. Une misérable petite seconde, si intangible et insignifiante à l'échelle de toute une existence. Il fantasme ce répit fabuleux avec ferveur : son objectif ultime, ses monts et merveilles suprêmes. Reste à convaincre les lois inéluctables de l'Univers.
La solitude… toujours cette solitude.
Cette vieille compagne, la seule alliée qui ne le quitte jamais. Même perdu au milieu de ces milliers de gens, il ne se révèle rien d'autre qu'une silhouette translucide qui flotte au creux de l'atmosphère immuable. Une enveloppe éthérée errant mollement. Malgré la foule, tout l'éloigne de ses semblables. Il observe leur démarche fendre l'espace sauf qu'il ne les distingue pas véritablement. D'incongrues sphères d'ambre obstruent leur figure. Elles ne les transpercent aucunement, non. Elles appartiennent au décor, à la façon d'un objet, d'un animal ou d'un végétal. Éléments permanents du paysage, indiscernables pour le mortel lambda. Elles ne s'offrent qu'à lui, lors d'un ballet au tempo lent qui parsème les alentours de taches d'or impalpables. Lorsqu'il clôt les paupières, elles disparaissent. Quand il les ouvre, leur nombre parait s'être multiplié.
À travers deux gouttelettes cuivrées, il devine les œillades emplies de malveillance à l'égard de sa personne. Pourquoi tant d'aigreur, de mépris ? Que lui reprochent-ils ? Souvent son regard farouche entraperçoit des inconnus dont les visages rayonnent l'espoir, lui inspirant une tendre souffrance. Une délectable jalousie. Cette curieuse lueur, d'une infinie douceur, devient comme un feu qui lui rappelle que la noirceur de son âme et de ses yeux effraie la lumière des cieux. Il vogue donc en rythme avec le flux aérien, durant une quête aussi définie que les roulis évanescents d'une source claire.
La solitude… pourquoi cette solitude ?
Menaces, promesses et bonnes intentions pavent l'enfer. Le temps enserre ses espérances avant de les briser. Elles se disloquent tels des os que l'on broierait à fleur de dalle. Soudain, le désir flétrit. Laisse une coque dénuée de vitalité, une carcasse plaignant ses appétences marcescentes. Il faut tout oublier. La convoitise d'obtenir, l'aspiration à entreprendre. Jusqu'au souffle de détermination qui guide un chemin. Simple mensonge, vaine plaisanterie. Le seul air qui ravitaille son organisme écrase les poumons et sclérose les côtes. L'unique course bonne à entamer sera celle qui l'enlisera au plus profond de ténèbres éternelles, à l'abri de nitescence opaline ou de clarté astrale.
Il a toujours été celui qui semble étrange, condamné à une dimension qu'il ne peut guère partager avec un autre. Il se demande cependant pourquoi tous le haïssent autant. Il a beau retourner la question dans tous les sens, il ne parvient pas à élaborer une réponse définitive. Ou bien si, seulement celle-ci ne demeure point satisfaisante… tout en sonnant comme parfaitement irréfutable. De guerre lasse, il cède pour y croire lui-même. Une phrase courte qui résume toute l'absurdité de son être. Une réplique atroce fatalité.
Quelques mots cinglants. Cruels.
« C'est pourtant évident, Leo : ta vie n'est qu'un poison. »
