Mise à jour le 28 décembre 2015.


Nombre de mots : plus ou moins six mille.


Chapitre premier – Prémices uchroniques

Elliot Nightray scrutait les alentours, pensif : cette fin de semaine paraissait des plus austères. La voûte céleste se voilait de gris, l'espace semblait parfaitement figé, dénué de vent ravivant les environs. L'automne offrait une toute nouvelle palette de nuances à ce paysage changeant et faisait rougir quelques feuilles esseulées. Accrochées à leurs branches rabougries, elles entamaient leur ultime danse macabre à travers l'éther avant de s'achever mollement contre la terre. Cet environnement en perdition mais coloré inspirait moult réflexions aussi moroses qu'inutiles au jeune homme. Il avait sincèrement hâte de retrouver son chez lui afin de revenir au calme après de ternes jours de cours. Son œil hagard sillonna le reste de l'assemblée, abattue et l'estomac criant famine durant la dernière heure de la matinée, avec un professeur d'économie tout sauf captivant. Enfin, il loucha sur son voisin. Sa mâchoire inférieure formait un trou béant lors d'un bâillement interminable, amorphe et déconnecté du monde. Le premier soupira. Son valet était incorrigible.

Les gens se laissaient souvent duper par ses énormes binocles ronds qui lui conféraient des allures d'intello un peu bohème. Seulement, il n'en était rien. À la longue, Leo se révélait être quelqu'un de plutôt tête en l'air, voire même d'exagérément distrait. En effet, il n'affectionnait guère la réalité. Il restait très péniblement attentif en classe, sa concentration dérivant bien vite vers diverses rêveries et autres divagations fantasmagoriques. Le petit rat de bibliothèque préférait largement ses histoires de fiction à ses manuels d'études. Il n'était pas plus stupide qu'un autre, sauf qu'il n'avait nullement soif de connaissance. À contrario de son maître.

Le jeune aristocrate se dévouait corps et âme à ses devoirs de lycéen, même si son travail assidu frôlait la limite de la névrose. Elliot se présentait comme un perfectionniste psychorigide éternellement insatisfait de ses propres efforts. Dans chaque activité qu'il entreprenait, que cela fût l'école, l'escrime ou la musique, il visait toujours l'excellence. Non pas qu'il avait quelque chose à prouver à quiconque, c'était dans sa nature. Exigeant. Borné. Peut-être fou, parfois.

L'ambiance tanguait sous une vague anesthésiante qui englobait toute l'assistance. Même le jeune héritier commençait à franchement se décourager. Quel tableau navrant. L'épuisement enserrant ses camarades ainsi que le ton monocorde de l'enseignant l'horripilaient au plus haut point. Cette carence en vigueur le faisait gesticuler sur sa chaise : il avait besoin d'action. De passion dans les propos, de détermination dans les gestes. D'une personne portant son métier jusqu'au creux de son sang à l'exemple de l'instituteur d'histoire dont l'éloquence fougueuse n'en terminait jamais d'ébaudir l'adolescent. Et non de cet impotent visser sur son siège, le dos raide comme un piquet contre son dossier, qui marmonnait ses notes de façon approximative pendant un soliloque entrecoupé de « euh » et de « hum » pour simuler un moment d'hésitation.

La cloche tintinnabula, annonçant midi et la délivrance d'Elliot. Les élèves se pressaient au milieu des couloirs, se réunissant en un insupportable fatras sonore. Au cœur de cet afflux circulaient le maître et son valet. À plusieurs reprises, des œillades – tantôt malveillantes, tantôt intéressées – fusaient dans leur direction. Après tout, la réputation désastreuse de la famille Nightray se propageait jusqu'entre les murs du prestigieux établissement de Lutwidge. Et si celle-ci suscitait moquerie ou dédain de la part des plus endoctrinés par la sainte parole de papa et maman (il ne manquerait plus que leur rejeton développât un esprit critique), l'inaccessibilité du dernier-né de cette lignée de parjures attisait de temps à autre la curiosité de quelques-uns. Rectification : de quelques-unes. Car, oui, ce fait se déclenchait en majorité chez la gent féminine.

Étonnamment.

Le duo passait outre tout cela, s'orientant au sein de ce dédale humain. Une pensée taraudait le plus grand et ce n'était en aucun cas le voyeurisme hautain de ses détracteurs. Il lorgna son servant quelques secondes sans jamais stopper sa marche. Celui-ci paraissait bizarre. Plus que d'habitude. Elliot ralentit petit à petit sa course tout en essayant de repérer les différences notables dans l'attitude de son acolyte. Sa posture ne divergeait point de l'accoutumée : foulée nonchalante, deux ou trois écrits entre les pognes, le nez subtilement planté au plafond et, par-dessus tout, l'expression indescriptible. Il fallait dire, avec un rideau capillaire pareil devant le minois, impossible de sonder les humeurs du petit domestique. Si seulement cet amas charbonneux n'existait pas, peut-être parviendrait-il à discerner sur les traits du petit brun ce qui lui insufflait cette intuition inopinée. Le jeune noble s'inclina bientôt sur son serviteur afin de le dévisager avec précision, arrêtant du coup leur paisible traversée de la bâtisse. Quelque chose clochait, il s'agissait là d'une certitude. Toutefois, il ne repérait pas quoi. Alors qu'il dodelinait la caboche d'un air un peu bêta, cette introspection injustifiée devenait rapidement lassante pour l'épié.

« Je peux t'aider, Elliot ?

- Hum, c'est juste… Tu… Non, rien. »

Brillant argument, Nightray.

Leo leva les yeux au ciel – supputait-il tout du moins, de ce qu'il entrapercevait entre ses nombreuses mèches rebelles – puis reprit son chemin sans quémander son reste, sous les globes écarquillés de son interlocuteur. Se faire snober tel un gueux par son valet n'était aucunement une nouveauté. Cependant, cela l'exaspérait toujours autant. Que d'impertinence chez ce petit être incongru ! Suite à une expiration volontairement bruyante, l'aristocrate emboîta le pas de l'insolent jusqu'à revenir à son niveau. Ce dernier supposait sans difficulté que son maitre le zieutait de manière intempestive avec une trogne d'ahuri. Face à cela, il feignit l'indifférence. Finalement blasé par son propre comportement obsessionnel, le noble cessa son examen visuel intensif, non sans un claquement de langue frustré. Il ne saisissait pas ce qui troublait son ami et cela l'énervait. Pourquoi tant de cachotteries ? Cela en devenait presque offensant…


Affublée d'un napperon cotonneux, la pupille pâlotte du minuscule disque astral glissait déjà derrière la ligne imaginaire de l'horizon, phénomène relatif à l'arrière-saison dont les nuits froides s'allongeaient progressivement en prévision de l'hiver. La ville irradiait à la manière d'un gigantesque miroir abîmé par les âges sous la clarté orangée un peu faiblarde et la dentelle en grisaille d'une fin de journée. Les passants se raréfiaient à travers les rues de Réveil tandis qu'une rafale subite chutait à fleur de dalle. Au détour du grand boulevard, un fiacre solitaire se déplaçait lentement sur le pavé. Le trajet demeurait cadencé par le crissement discret des roues et le tintement aigu des fers des chevaux qui frappaient le sol, ritournelle en deux temps résonnant de façon régulière contre le parterre artificiel. Pendant que le décor citadin défilait à la fenêtre, il tardait au jeune héritier de rejoindre la maison familiale afin de profiter de ses deux jours de repos hebdomadaires. Lors de son incessant entêtement à vouloir comprendre, il considérait son valet d'une moue dépitée, ce dernier assis face à lui (la place d'à côté étant réservée à la malle contenant sa rapière), le visage totalement dissimulé par les pages d'un livre imposant.

En vérité, cela faisait la seizième fois qu'il relisait la même phrase sans réellement déceler une signification décente. Il s'essayait tellement à la déchiffrer que les termes ne portaient dorénavant plus aucun sens apparent. Il devinait le regard de l'aristocrate posé sur lui, ce qu'il tenta d'ignorer tout au long du voyage. D'un geste qu'il désira naturel, le lecteur ajusta son col qui claustrait son larynx, de violentes bouffées grisantes envahissant soudain l'intégralité de son organisme. Heureusement pour lui, sa tignasse volumineuse de même que sa capacité à – plus ou moins – bien contrôler ses émotions bernaient à merveille les soupçons de son voisin. Même s'il avouait volontiers l'avoir sous-estimé : jamais il n'aurait prédit qu'Elliot le suspectât de la sorte alors qu'il semblait le stoïcisme incarné. Contemplait-il enfin autre chose que son nombril ? Bizarre, connaissant la bête. Quoi qu'il en fût, l'intérêt brusque de son maître pour sa personne n'arrangeait nullement ses affaires. Étrangement, il souhaitait atteindre le manoir au plus vite.

Plusieurs minutes après, son vœu s'accomplissait. Le véhicule desservit le binôme devant la résidence ducale principale. À peine avaient-ils débarqué que tout le personnel se rua aussitôt sur eux afin de s'occuper de leurs bagages – modestes, en somme, car ni l'un ni l'autre n'éprouvaient la nécessité d'emporter sa vie avec lui pour deux misérables jours. En revanche, le jeune héritier tenu à remonter lui-même la solide caisse sombre protégeant sa chère épée, comme à chaque à fois. Et, comme à chaque fois, à travers le corridor qui les menait en direction de sa chambre, l'adolescent pensait à voix haute, sachant son servant sur ses talons. Monologuait. Expirait. Bougonnait. Se souvenait.

« Je ne dois pas non plus oublier de saluer mère… »

Le garçon débitait ses réflexions profondes d'un ton détaché, bien loin de ce qui se déroulait derrière lui. Il renoua néanmoins avec le monde extérieur lorsqu'un bruit sourd retentit brutalement, le faisant virevolter sur lui-même par réflexe. D'abord incrédule, il détailla le bouquin déployé sur le tapis avant de reporter son attention sur son propriétaire. Ce dernier s'était statufié, les prunelles rivées au plancher, les bras privés de l'ouvrage qu'il soutenait un peu plus tôt. Lui-même perplexe, Leo garda ses coudes subtilement pliés, les phalanges grelottantes, ne se rappelant aucunement de ce qui avait bien pu se passer entre le moment où il marchait et celui où son roman lui avait échappé.

« Tu es certain que ça va ?

- Ce n'est rien. Une seconde d'égarement. »

Son vis-à-vis arqua un sourcil, sceptique. À vrai dire, cette alternative restait plausible : l'étourderie de son ami était telle qu'il serait capable d'oublier son propre prénom l'espace d'un instant. Pourtant, cette fois-ci, la déconcentration ne se révélait point la seule fautive. Afin d'appuyer ses propos, le serviteur s'apprêta à récupérer son bien. En se penchant, son rachis flancha, sa mirette frémit. Ses jambes vacillèrent tant et si bien qu'il crut tomber à genoux. Avant de finir étalé en étoile au milieu du passage, Elliot lui agrippa la main pour qu'il n'aille pas se rétamer lamentablement contre le lambris. Et un détail choqua instantanément le noble : ses doigts étaient glacés. Le petit roturier voulu libérer son senestre or son maître accentua son emprise sur icelui.

« Regarde-moi. »

La tête baissée, l'interpellé refusa d'accéder à sa requête et fuit ses yeux. Impatienté, il happa la joue de l'insurgé au sein de sa paume valide pour le forcer à relever la figure. Au contact de sa peau, ses doutes se confirmèrent. Depuis ce matin, sa conduite paraissait trop formelle, ses réponses trop laconiques. Qu'était-il advenu de la furie railleuse qui persiflait à chaque opportunité ? Affichant un air neutre, le plus grand déclara simplement :

« Tu es brûlant. »

L'intéressé manifesta zéro réaction. Dans l'optique d'assurer ses conclusions, l'héritier souhaita tâter le front de son ami. Son poing para d'un coup sec le poignet de son maître afin qu'il n'approchât jamais sa frange hirsute. Cela l'excédait qu'un tiers le tripotât de manière aussi familière. Il repoussa avec rudesse l'étreinte de son interlocuteur en grognant puis se détourna de lui, certifiant qu'il se sentait bien. Que croyait-il, sérieusement ? Qu'il était en sucre ? En parfaite contradiction avec ses dires, son crâne tomba lourdement au creux de l'épaule de l'aristocrate, les membres fébriles. Elliot savait qu'il s'efforçait à ne pas haleter, ce qui le chagrinait légèrement. Pourquoi niait-il jusqu'au bout ? Refusait-il de se reposer sur lui à ce point ? Enfin, là n'était guère le dilemme. Lors d'un raisonnement génial, le bien-portant fit remarquer au malade qu'il devait peut-être s'allonger. Il palpa gentiment sa nuque.

« Tu peux marcher ?

- Je vais bien.

Super, ça répond vraiment à ma question. »

Subodorant que le souffrant ne remuerait pas davantage, il ne déduisit d'autre solution que celle de le surélever à bout de bras. Plus facile à dire qu'à faire, bien entendu. Une opposition survint de suite au moment de s'emparer de la hanche du concerné. Indisposé à une quelconque coopération, ce dernier se crispa dès qu'il comprit l'objectif de la manœuvre. Il déclinait toute aide. Hors de question de postuler pour le rôle de la pucelle en danger.

« Ne joue pas au chevalier avec moi, Nightray. »

Feula-t-il avec une certaine véhémence. Que croyait-il faire, au juste ? Le prénommé n'en démordit nullement, combattant le feu par le feu.

« Et toi, ne parle pas comme si tu étais encore dans de bonnes dispositions pour jouer au plus malin. »

Voilà qui n'était point dépourvu de clairvoyance. Forcé d'accepter la réalité ainsi que la détérioration passagère de ses fonctions physiologiques, le garçon laissa son sauveur obtenir gain de cause. Le petit brun geignit tout de même de mécontentement quand qu'il perçut une main sous ses genoux et que ses pieds lévitèrent au-dessus de la terre ferme. Elliot souffla. Il fallait toujours se débrouiller soi-même, ici. Encombré de la sorte, il fut obligé de lâcher sa précieuse boîte en plant. Il souleva le grabataire sur plusieurs mètres, celui-ci dorénavant au bord du malaise vagal. Presque arrivés, il ne manquait plus qu'à ouvrir la porte avant leur destination finale. Malhabile, le porteur tenta d'actionner la poignée avec son avant-bras tout en maintenant le corps en équilibre près de lui. Il accomplit quasiment son but que, suite à un faux mouvement, il envoya malencontreusement la tempe du patraque se cogner contre l'encadrement de l'huis. Il déglutit confusément.

« Euh, pardon. »

Seul un long râle d'agonie vrombit. L'adolescent valétudinaire semblait démantibulé de toute part. Son cou ballottait piteusement de droite à gauche alors qu'il dépérissait. Après s'être faufilé dans l'embrasure, le jeune homme installa Leo sur son lit, celui-ci toujours littéralement lymphatique. Le maître retira les lunettes de son valet de même que ses chaussures, puisque les semelles sur les draps le révulsaient plus que tout. Subséquemment, il se figea une minute où l'ambiance demeura rythmée par la respiration laborieuse de l'inconscient. Elliot l'étudia de haut en bas, mal à l'aise de ne pouvoir que le fixer sans agir. Il desserra le nœud de son uniforme afin de délivrer sa trachée.

« Pas étonnant que tu suffoques : tu es complètement compressé, là-dedans ! »

L'aristocrate délia le premier bouton de la chemise de son domestique, espérant que cela le soulageât un minimum.

« On va t'enfiler quelque chose de plus confortable. »

Cette déclaration interpella le concerné. Il était vrai qu'il se sentait cruellement à l'étroit à l'intérieur de la veste blanche officielle du lycée. Il papillonna des paupières afin de guigner son ami qui fouillait les fonds de sa penderie personnelle avant d'en extraire un vieux pyjama. Quand il s'avança à nouveau du baldaquin, Elliot jaugea un instant son camarade. Le pauvre planait à quinze mille lieux, la carcasse éparpillée sur le matelas telle une poupée disloquée. L'héritier courba l'échine dans sa direction, la mine indécise.

« Tu peux te déshabiller tout seul ou je dois aussi le faire pour toi ? »

Pas tellement d'accord quant à cette seconde initiative, son serviteur éprouva sa vive désapprobation en offrant un beau crochet du droit à l'intrépide, dont la pommette rosit suite au coup.

« Ça répond à ta question ? »

Furibond, Elliot se munit d'un ample oreiller, bien décidé à abréger – radicalement, certes – le supplice de l'impudent. Malgré son état pitoyable, l'œillade que dardaient les orbes vitreuses de la petite dépouille signifiait clairement : « approche, que je te pende avec tes propres tripes ». Prit de pitié (ou de peur), le noble se ravisa, non sans un soupir consterné. Il se sépara de son arme en mousseline qu'il cala tout contre le souffreteux puis lui confia l'habit de nuit. Il prit ensuite congé de l'alité afin qu'il puisse se dévêtir en toute sérénité. Une fois sorti, le jeune homme était penaud. Quelle violence, alors qu'il cherchait juste à l'aider ! Il ne pensait pas à mal. Il n'empêchait qu'il se sentait incroyablement idiot, dorénavant. Qui savait ce que Leo avait compris de travers... L'épéiste chassa ses interrogations pour se recentrer sur sa lame et le récit du rêveur.

Au cours de son périple, il croisa l'une des nombreuses servantes déambulant au cœur la maisonnée à qui il préjugea bon de raconter sa mésaventure. En conséquence, il lui réclama poliment une bassine d'eau plus deux ou trois serviettes. Soucieuse de la santé de son jeune collègue, la femme acquiesça promptement et détala dans le sens opposé. De son côté, Elliot s'en retourna réacquérir leurs affaires abandonnées au milieu du chemin puis regagna sa chambre. Le temps de parcourir l'aller-retour, le malade était déjà changé et abrité sous l'édredon, un linge humide sur le front, la dame à son chevet. Elle s'adressa aussitôt au jeune milord.

« Désirez-vous que nous le transférions jusqu'à ses appartements, monsieur ? »

Ses appartements ? Son placard, elle voulait dire.

« Non, il sera mieux ici. »

En effet, les deux garçons occupaient un dortoir commun à l'internat mais faisaient pièce à part une fois revenus au domaine Nightray. Elliot remercia chaleureusement la demoiselle pour son soutien. Celle-ci sourit joliment. Au sein de la demeure ducale, le benjamin se révélait très apprécié par l'ensemble des employés. Si le jeune aristocrate semblait têtu et n'avait pour hantise que l'honneur de sa fratrie, il exécrait les traitements de faveur à son égard dû à son rang social. Il respectait chacune des personnes à son service en tant qu'individu même. Ayant encore des obligations à remplir, Elliot pria à la chambrière de veiller sur son valet durant sa torpeur, ce qu'elle accepta sans tergiverser.


Leo s'agitait paresseusement sous les couvertures alors qu'il émergeait petit à petit. Il se sentait comateux et conservait la désagréable impression que ses méninges se muaient en une gigantesque bouilloire chuintante au bord de l'implosion. Ses perceptions s'affolaient, attribuant à son cerveau des indications contradictoires en permanence. Parfois, la touffeur intolérable apparaissait tel un étau moite qui le poussait à rejeter les draps au loin. Plus tard, le froid mordait sa chair avec hardiesse, la parsemait de frissons continus, l'invitant à s'emmitoufler derechef de toutes les couches de tissu à sa disposition. La fièvre le baladait d'une sensation à une autre, vicieuse. Taquine, elle se divertissait de son mal. Le garçon voguait au fond d'un berceau d'ambiguïté, ouvert sur un quelque part irrémédiablement brouillon et passablement dépourvu de sens. Allégorie trouble – quoique convenablement représentative – de l'état d'esprit actuel. Larges flots d'instabilité secouant l'univers avec indolence. Fabuleux torrent de confusion attachant la lucidité à ses remous survoltés. Il lutta pour remonter à contre-courant vers la surface.

Au moment d'enfin battre les volets de ses yeux, ce ne fut point son ami qu'il découvrit à l'examiner mais une belle blonde qui lui accorda un sourire aimable. Cette dernière s'enquit de sa condition, lui servit d'appui pour le redresser contre le sommier puis lui proposa un plat chaud. L'intéressé examina la nourriture, se demandant s'il avait vraiment faim ou non. Il saisit tout de même l'assiette proposée. Tandis qu'il se sustentait sans entrain particulier, les iris chocolatés de la gouvernante dégageaient une lueur bienveillante.

« Monsieur est très attentionné.

- Oui. C'est un crétin mais il est gentil. »

Un bref éclat de voix échappa un peu honteusement à la domestique, attendrie par la franchise candide et le timbre séraphique de l'orphelin. Même s'il n'était pas toujours loquace, chacune de ses répliques détonait et le personnel l'adorait. Son authenticité faisait son charme. Tous se réjouissaient que leur jeune maître ait déniché un adorable compagnon assumant son caractère ardent mais brisant aussi la monotonie de sa solitude. Elle l'informa d'ailleurs que celui-ci était allé à la rencontre de madame sa mère (elle s'exprimait véritablement de cette façon). Il s'était maintenant écoulé moins d'une heure depuis son départ. Désormais, il s'affairait sans nul doute dans son salon privé où reposait son piano.

S'il tendait correctement l'oreille, il pouvait ouïr les cordes de l'instrument vibrées sous la pression délicate des touches du clavier. Une mélodie à la fois suave et lénitive filait sous les doigts du pianiste tandis que les notes s'évaporaient spontanément au creux de l'atmosphère. Une berceuse tendre qui l'enveloppait à la manière d'une embrassade maternelle. C'était doux. Lent et relaxant. Le petit musicien ferma les paupières, apaisé. Il flotta longuement jusqu'à ce que, sans crier gare, le silence déroba la vedette aux sonorités melliflues du morceau musical.

Il dut roupiller longtemps puisque, une fois conscient, le contexte se révéla différent de précédemment. La sympathique jeune femme avait disparu, d'épais rideaux faisaient obstacle aux ombres nocturnes de dehors et la vaste chambre bénéficiait d'un éclairage primitif. Toujours dans le flou, il fureta çà et là : la démesure du lieu l'enivra davantage. Que ce fût les dimensions infinies de l'architecture ou la majesté du mobilier, cette folie des grandeurs lui donnait le tournis. Ne serait-ce que la couche où il dormait et dont il ne distinguait plus le bout. Le matelas se dévoilait par-delà ses pieds et permettait vraisemblablement d'accueillir une ou deux personnes supplémentaires à ses côtés, sans risque qu'elles ne se dérangeassent les unes les autres. Des teintes chaudes tapissaient les murs, les matières les plus soyeuses drapaient la literie, une pellicule de vernis peignait l'acajou des meubles et un traversin moelleux massait ses cervicales. Un paradis de confort, en somme. Sans compter les deux pièces annexes à icelui : un boudoir sur la droite, une salle de bains sur la gauche. Toutefois, un élément précis dominait tous les autres. Un détail qui finalisait la magnificence de l'emplacement.

Un parfum.

Étrange fragrance indéfinissable qui embaumait chaque parcelle de textile, chaque copeau boisé, chaque particule d'air. Elle l'avinait délicieusement. Lui rappelait Elliot. Il s'agissait de sa chambre, après tout. Dès lors qu'il humait cette subtile exhalaison, il lui semblait que son maître était partout. Là, proche de lui. À son chevet. Sous la housse, avec lui. Sous ses fripes, insidieux. Ah, oui. Parce que le pyjama était le sien, lui aussi. Cette ultime constatation le plongea dans un embarras des plus indicibles. Celui-ci s'accentua lorsqu'il s'aperçut que l'objet de son malaise était réellement tout près. L'unique lumière de l'endroit provenait de la lampe à huile du bureau auquel le jeune noble se trouvait attablé, son stylo glissant élégamment sur l'écorce fine et laiteuse d'une feuille de papier. De son point de vue, Leo ne discernait que sa colonne vertébrale. Il remarqua également que le jeune homme avait troqué sa tenue crème d'étudiant contre un ensemble plus décontracté, l'intemporel « chemise blanche – veston sombre » qui fonctionnait à tous les coups.

Subitement, quelque chose perturba sa contemplation. À force de demeurer constamment immobile, ses muscles s'engourdissaient. Il se mut avec discrétion afin d'être moins courbaturé. Sauf que son corps restait flasque et indiscipliné face à ses ordres mentaux. Dans sa démarche, il ne réussit qu'à émettre une plainte étouffée qui alarma le propriétaire des lieux. Ce dernier réorganisa la paperasse jonchant le secrétaire, inséra sa plume au fond de son étui à encre puis se délogea de sa chaise afin de se diriger vers le présumé endormi. La pénombre additionnée à la crinière bien garnie du petit roturier, il était impossible de le deviner éveillé. Le jeune lord effleura sa frimousse érubescente dont la température élevée s'obstinait. C'était agréable, cette main fraîche contre son épiderme bouillonnant. Il tamponna doucettement la serviette mouillée sur les joues de son ami jusqu'à ce qu'une prise timide sur sa manche ne freinât son activité.

« Excuse-moi, je te réveille ?

- Non, ne t'inquiète pas. Il est tard ?

- Je ne sais pas. Vingt-trois heures, peut-être. »

Vingt-trois heures ? Pourquoi n'était-il pas couché, lui ? Leo plissa le nez sous la contrariété. Il travaillait encore alors qu'il ne fabriquait que cela de toute la semaine ? Le coupable arbora une lippe innocente, attestant que ce n'était pas de sa faute, il avait toujours à faire.

« Tu veux sûrement récupérer ta chambre, Elliot. Je vais descendre.

- Pour mettre tes pieds nus sur le parquet, c'est ça ? Et puis quoi encore ? »

Le plus grand grommela d'exaspération tout en bordant le souffrant à l'excès, ce qui arracha un léger gloussement à ce dernier. Une vraie nourrice tyrannique. Même s'il admettait que, de son côté, il n'était pas non plus le malade idéal. L'aristocrate le rassura au mieux : s'il nécessitait de quoi que ce soit, il se trouverait dans la salle communicante à celle-là.

« Je suis un peu gêné de m'approprier ton lit comme ça, quand même.

- Qu'est-ce que tu racontes, abruti ? Il n'y a pas mon nom gravé dessus, non plus.

- Si, justement. »

Le petit brun pointa de son index le bas de l'étoffe où se trouvait minutieusement brodé en lettres calligraphiées le prénom du jeune héritier. Celui-ci se gratta l'arrière de l'occiput, pantois.

« Ah ça… c'est un vieux cadeau de ma tante. »

L'adolescent soupira puis s'effondra à côté de son ami, accoudé contre l'un des coussins. Aucun des deux garçons ne ressentait de fatigue présentement. Ils discutèrent donc de tout, rien et n'importe quoi. Elliot expliqua qu'il n'avertirait pas le médecin puisque celui-ci serait capable de charcuter sa boîte crânienne afin de malaxer sa cervelle à l'aide de gros sel (les pratiques médicales de leur époque étant vraiment douteuses). De plus, l'intervention d'un professionnel se révélait vaine quand ils pouvaient se satisfaire d'un mouchoir trempé. Au fil de la conversation, le noble se plaignit et maugréa joyeusement alors que son interlocuteur l'écoutait, amusé de voir son maître s'irriter sans raison précise. Ses propos se firent de plus en plus revêches, surtout lorsque le dialogue dériva vers leurs camarades d'école, notamment sur une bourgeoise qu'Elliot avait en horreur.

« Pitié, ne me parle pas de Sandy Fletcher ! Dire que ma pauvre mère fréquente la sienne.

Tu la détestes vraiment, hum ?

C'est difficile de faire autrement : cette femme est la caricature de la poulette engraissée et arrogante ! »

Il adopta un accent ridicule et pompeux imitant ladite poulette.

« Vernis, très chère ! Vous avez une maison mârveilleuse ! C'est mârveilleux ! »

Leo rit fébrilement devant tant de cynisme.

« Poulette, n'est-ce pas ?

- Oui, c'est mon grand-père qui disait ça. Regarde, Elly, des poulettes ! Des poulettes partout ! Écoute-les comme elles caquettent ! Cot ! Cot ! Cot ! »

Le jeune homme rit bêtement en se remémorant les dingueries de son aïeul. Voilà un homme qui avait toujours le mot afin d'égayer la galerie. Il était très bon vivant, jovial et extraverti. L'antithèse de son fils, le duc actuel, qui semblait aussi affable qu'une porte de prison. Elliot ne rechignait jamais quand il fallait parler de sa famille. Excepté dès que le sujet déviait vers son père, sujet qu'il s'appliquait à détourner subtilement. Il ne détestait pas son aîné, loin de là. Il paraissait juste… inabordable. Distant. L'adolescent roula sur le dos dans un souffle accablé, fixant d'abord le plafond puis de nouveau son voisin, celui-ci couché sur le flanc. Il lui octroya un sourire auquel son valet répondit volontiers. Le petit brun observa son interlocuteur, la lumière chétive faisant ressortir la rougeur sur sa pommette. Il regrettait un peu l'avoir frappé. Il toucha la contusion, mal assuré.

« Désolé pour ça. »

Elliot tourna le visage, embarrassé, affichant malgré tout un rictus désabusé.

« C'est moi. Je n'ai été très malin. »

Son vis-à-vis fronça les traits. Il approuvait ses torts ? Lui ? Ou Leo dormait encore ou c'était lui qui était réellement malade. Oui, sa proposition ne découlait guère d'un éclair de génie mais bon, tout de même. Les deux garçons bavardèrent encore un moment même si le bien-portant avait le sentiment grandissant de discourir tout seul. Ses billes oculaires bleutées se réorientèrent sur son serviteur qui somnolait tel un bienheureux. Le jeune homme se retrouva un peu vexé face à autant de mépris de sa personne. Néanmoins, il bâilla à son tour, exténué lui aussi. En quittant le couvre-pied, il étira ses jambes ankylosées lors d'un long craquement puis reprit possession de son quinquet afin d'atteindre sans entrave le séjour adjacent, dont il garda la cloison entrouverte au cas où Leo eût besoin de lui. Il progressait maintenant à tâtons dans son havre de paix exclusif imprégné par les ténèbres. Celui-ci renfermait tout ce qui contribuait au bon entretien de sa psyché, que ce fût son piano à queue, la grande bibliothèque comblée de ses œuvres favorites ou même les deux sofas encadrant le petit guéridon bas autour duquel il aimait savourer un bon thé. Il fondit sur la première méridienne à sa portée avant de s'y affaler, harassé de sa semaine et de ses ultimes rebondissements. Il se permit pourtant ce brin de lecture qui le détendait si bien. Peut-être un peu à son insu, il s'assoupit au bout d'à peine quelques paragraphes.


Le velours pourpre du polochon caressait le faciès tranquille de l'adolescent en pleine léthargie tandis qu'il s'extirpait bientôt hors de ses songes. Adossé à l'accoudoir, il resta interloqué quelques secondes : il était tellement éreinté hier qu'il n'avait même pas retiré ses habits de civil. Il s'assit en tailleur puis frotta ses paupières encore lourdes, au-dessous desquelles se dessinaient des cernes violacés. Malgré l'exiguïté de sa couchette de fortune – qui était aux antipodes de son matelas originel – il avait peu pâti de la différence de commodité. Il descendit de son divan avant de tirer les rideaux afin d'illuminer naturellement son petit refuge. Derrière la vitre se découvrait le climat automnal imperceptiblement plus clair que la veille, le flux aérien tapant aux carreaux, pressé de s'infiltrer entre les battants de l'écran transparent. Aucun son ne subsistait dehors, la quiétude matutinale régnait à travers l'entièreté de l'enceinte. Cependant, Elliot ne s'attarda pas davantage sur les parages, plus préoccupé par l'état de son camarade convalescent. Lorsqu'il le rejoignit, ce dernier se tenait sur ses guiboles flageolantes et la nitescence frêle du jour inondait déjà la chambre.

« Je peux savoir ce que tu fabriques ?

- Tu sais bien : on va chez Fiona, aujourd'hui.

- Et me trimballer un cadavre toute la journée ? Merci du cadeau ! »

Effectivement, depuis que le roturier était rentré au service des Nightray deux mois auparavant, une tradition c'était tacitement instaurée entre eux. Cette dernière voulait que le duo partît en matinée afin de passer toute la journée en compagnie des marmots de l'orphelinat, et cela chaque semaine. Mais aujourd'hui serait une exception. Le noble interdit quelconque réclamation ou objection puis exigea du malade qu'il restât sous les couettes. Sauf que le concerné refusait d'abdiquer. Le plus grand était ennuyé : il avait conscience que ces visites se révélaient de la plus haute importance pour l'orphelin, il s'agissait de sa famille. Or, il semblait bien trop fiévreux, les pattes toujours oscillantes, bon à être ramassé à la petite cuillère. L'intéressé dut s'en rendre compte car il s'enfouit au fond des couvertures, résigné comme s'il venait de subir le châtiment suprême. Il devait se faire une raison, il supporterait mal cette épopée dans la froidure pré-hivernale. Déçu, il gonfla les joues lors d'une mimique désappointée.

« Ne fais pas la grimace comme ça. Je n'y peux rien, moi, si tu es mal. »

Leo ronchonna tout en se blottissant un peu plus au creux des draps. Affecté par le désarroi de son ami, Elliot désirait le consoler au mieux. Il se posa au bord du baldaquin puis expliqua que le duc se rendait à l'ancienne capitale vers midi. Même s'il prohiba à son valet quelconque déplacement de par sa condition, le noble s'engagea solennellement à emprunter la même calèche que son père pour garantir le bon fonctionnement du foyer d'accueil. Leo exprima sa dubitation.

« Tu penses que tu y arriveras, tout seul ?

- Pourquoi tu demandes ça ?

- Parce que tu es nul avec les enfants. Tu es toujours désemparé face à eux. »

Outré par cette affirmation sans appel, l'interpellé s'indigna.

« Ils sont complètement hystériques, aussi ! Ils courent partout et rôdent toujours autour de moi, à me regarder avec leurs yeux ! »

À le regarder avec leurs yeux ? Un concept blasphématoire, s'il en était. Cela dérida quelque peu l'infirme provisoire qui s'esclaffa de la véhémence de son maître. Celui-ci rugit en canon avec le rire de son irrévérencieux petit serviteur. Une fois la querelle à sens unique dissipée, il le gratifia d'une expression reconnaissante.

« Merci, Elliot. »

Le dénommé se racla la gorge, gêné. Merci de quoi ? Ce n'était pas comme si cela lui coûtait de le faire. À l'aide de ses doigts, il repeigna la chevelure anarchique du décoiffé afin de les replacer correctement devant ses deux gouffres d'obsidienne, sans qu'icelui n'opposât quelconque résistance, à la grande stupéfaction de l'aristocrate. Voilà une chose sur laquelle il ne l'enquiquinait jamais. Il savait les efforts ardus qu'incluait la vie de château pour Leo. En contrepartie, il avait décidé de ne pas s'impliquer dans la rébellion engagée du petit hérisson contre les brosses et les paires de ciseaux. Tant pis si les autres bourgeois le croyaient négligé. Surtout, cette toison d'ébène reflétait sa personnalité avec cohérence. En aucune circonstance Elliot le forcerait à s'en débarrasser. Touché par la bouille pâlichonne du plus petit, sa voix s'adoucit.

« Repose-toi, maintenant. »


Cela ne lui plaisait pas particulièrement de laisser son valet au manoir, seulement il avait juré. Par conséquent, Elliot accompagna son père à Sablier en milieu d'après-midi, comme prévu. Le jeune homme ne comprenait pas exactement pourquoi les ruines de cette ville animaient ainsi l'intérêt du duc et il ne le saurait jamais, assurément. De plus, pour une raison qui lui échappait, il n'osait pas questionner l'adulte sur ses escapades fréquentes au sein de la cité déchue. Le transport fut exempt de tout jet vocal. Sire Nightray n'était guère un grand orateur, pourtant son dernier-né profitait des rares instants qu'ils partageaient seuls, même s'ils semblaient dérisoires. Ils l'étaient, indubitablement. Nouer un lien privilégié avec sa descendance ne demeurait nullement dans les priorités du plus âgé. L'unique chose essentielle à ses yeux était que son fils fût un bon représentant de leur généalogie. Le reste importait peu. La diligence déposa bientôt ses voyageurs sur le seuil de la Maison de l'Ange Blanc, à l'intérieur de laquelle ils s'introduisirent tout deux sans attendre. Marchant dans les pas du plus vieux, le jeune héritier flâna à travers l'orphelinat, assez peu attentif à ce qui l'entourait. Après-demain, il repartirait pour Lutwidge. Il espérait que son camarade se soit rétabli entre temps, bien que cela ne fût pas toujours très glorieux.

Pendant qu'il vaquait à ses songes, le visiteur remarqua peu à peu que le bâtiment paraissait drôlement désert. Des murmures presque inaudibles bourdonnaient au bout du couloir. De ce fait, lui et son accompagnateur suivirent le bruit infime, les chuchotements se transformant soudainement en un brouhaha cacophonique provoqué par un petit groupe de bonnes sœurs catastrophées. Ébranlé par la panique générale, Elliot ne saisissait rien de la scène devant lui tandis que son père semblait impassible. Le plus surprenant restait la présence en masse des hommes de Pandora. Ils abordèrent la responsable de l'institut qui cachait sa détresse derrière un grand mouchoir. Le duc s'avança d'un air grave.

« Fiona, expliquez-vous. »

Les arrivants à sa hauteur, celle-ci hoqueta frénétiquement puis leur raconta, chamboulée, que deux enfants s'étaient égarés au fond du ravin de Sablier quelques heures plus tôt.

« Helen et John… »

La vieille dame éclata en sanglots face aux orbes effarés de l'adolescent et l'œil sévère de l'homme.

« Ils… ils ont été tués par un monstre de l'Abysse ! »