Les mousquetaires étaient là… Elle le savait bien sûr. Elle s'y était préparée pendant les jours qui avaient précédé… Malgré cela, elle avait peine à étouffer le trouble qui l'étreignait à la vue des casaques bleues. Elle avait cru que ses yeux s'étaient asséchés devant les cadavres mutilés du Duché de Magdebourg. Elle avait cru que les horreurs de cette guerre si loin et si près en même temps l'avaient vidée de ses émotions. Sa seule crainte en venant à Versailles avait été qu'on la reconnût. Elle n'imaginait pas qu'elle aurait autant envie de courir vers eux… d'être à nouveau des leurs. Si Athos et Porthos avaient été là, peut-être n'aurait-elle pas pu contenir son exaltation. Là, elle discernait des visages connus, mais pas ses plus chers amis… Richelieu avait eu la bonté de lui dire qu'ils s'étaient tous deux établis en province… Et elle le vit… Lui… Le dernier ami qui lui restait… Le seul dont elle ait toujours su qu'il ne l'abandonnerait pas malgré son secret… Celui qui l'avait acceptée sans reproche ni arrière-pensée…
Mais que diable faisait-il encore chez les mousquetaires ? Il avait tellement de talent… Le mousquetaire le plus prometteur qu'ait accueilli le capitaine de Tréville… Il aurait déjà dû obtenir sa propre compagnie de gardes ou un régiment d'armée… Son propre déshonneur avait-il entaché l'avenir de son jeune compagnon ? Elle ne l'accepterait pas ! Même s'il la punissait, elle en dirait deux mots au Cardinal !
Il tourna sa tête vers l'équipage de la duchesse d'Aiguillon et fit un signe rapide à Rochefort. Elle tressaillit. La voilette qui la protégeait des poussières soulevées par les roues des carrosses et les sabots des chevaux empêchait qu'il la reconnût, mais elle était bien incapable d'y songer… Il avait tellement changé. Il avait à peine plus de vingt ans la dernière fois qu'elle l'a vu. Il avait déjà atteint la taille d'Athos et une légère moustache ornait déjà sa lèvre supérieure, mais il conservait encore quelques traces de l'enfance dans la rondeur de ses joues et surtout l'éclat de son regard… Il semblait si fatigué… comme éteint… Elle gardait un souvenir vivace du garçon hâbleur qui l'avait provoquée en duel il y avait si longtemps. Même s'il était insupportable de prétention, mais son enthousiasme et sa spontanéité le leur avaient rendu si vite sympathique. Avec Athos et Porthos, ils avaient tout de suite perçu l'âme noble et généreuse sous les gasconnades. Elle ne reconnaissait pas ce garçon dans ce mousquetaire au visage fermé…
Seigneur, quelle idiote elle avait été ! Toutes ces années, elle les avait imaginés heureux. Elle n'avait pas voulu que sa mort assombrît leur cœur. Elle avait cru qu'il suffisait de leur donner un indice pour qu'ils continuassent leur vie comme si de rien n'était. Elle avait appris qu'Athos et Porthos étaient partis, mais Richelieu avait affirmé qu'ils avaient une bonne situation. Pour supporter ce qu'elle était devenue, elle les avait maintes fois imaginés se retrouvant dans le comté d'Athos ou dans le château acheté par Porthos grâce à son riche mariage et festoyant comme autrefois. Elle avait rêvé qu'ils évoquaient parfois son souvenir sans aménité. Mais jamais au grand jamais, elle ne les imaginait tristes. Ô D'Artagnan, que vous est-il arrivé ? songea-t-elle en se forçant à détourner le regard pour suivre Madame d'Aiguillon sous une des tentes.
Il y avait foule aujourd'hui à Versailles. Ce serait un enfer pour loger tous ces courtisans dans le petit pavillon du roi. Tréville leur avait déjà annoncé qu'ils dormiraient sous des tentes, mais l'air était assez doux pour que cette pensée ne fût pas désagréable à D'Artagnan, d'autant qu'après une journée à chasser pour les hommes et à parader pour les dames, les chambres empesteraient tant la sueur et les parfums capiteux que rien que d'y songer lui faisait plisser le nez. Il se reprit bien vite. Il devait tenir son rang. Il posa un sourire hâbleur sur ses lèvres et saisit plus fermement les rênes de son cheval alezan… Sa brave Rossinante coulait à présent une vieillesse tranquille dans la ferme de ses grands-parents. Il regrettait souvent ce petit cheval à l'intelligence vive qui avait été bien plus qu'une monture pour lui mais un compagnon à part entière. Mais il avait vieilli… et surtout, on avait fait comprendre au jeune gascon qu'un cheval si rustique ne seyait pas à un mousquetaire du roi. Comme si le bel étalon dont il avait fait l'acquisition avait assuré sa promotion ! se dit-il avec amertume.
D'une voix sévère, il donnait les derniers ordres aux mousquetaires afin qu'ils s'installassent stratégiquement à proximité du roi quand l'attelage du Cardinal suivi de celui de sa nièce et encadré par Rochefort et une petite escouade de gardes rouges… Comme la vie était ironique ! Il avait détesté l'homme du Cardinal et avait été haï encore davantage en retour. Aujourd'hui, Rochefort était le seul qu'il considérait encore comme un ami dans cette cour sinistre, le seul qu'il avait encore plaisir à saluer… Était-ce les souvenirs d'un passé plus heureux qui le lui rendaient si sympathique ? Était-ce parce qu'il n'avait joué aucun rôle dans la disparition de son amie ? Au moins que ce ne fût parce que la fidélité de Rochefort lui avait fait gagner son respect bien davantage que tous les flagorneurs qui les entouraient au quotidien... Il fit donc avec un certain enthousiasme un salut appuyé au comte qui le lui rendit avec le même empressement… Soudain, un frisson incompréhensible le parcourut, mais il ne prêta aucune attention à la dame voilée qui accompagnait Madame d'Aiguillon.
Le Cardinal de Richelieu ne partageait pas le goût de son roi pour la chasse. Il appréciait ce loisir quand il était plus jeune et se destinait à la carrière militaire, mais ses douleurs chroniques lui avaient rendu les chevauchées et les cors de chasse pénibles. Il pouvait souffrir les bruits des canons s'il s'agissait de conquérir une ville rebelle, mais il n'avait guère de patience pour les aboiements des meutes de lévriers courant le cerf. Néanmoins, ce jour-là à Versailles, il ne venait pas pour chasser… en tout cas pas un animal.
Il jeta un œil rapide à Aramis qui s'installait sous une tente à côté de Marie-Madeleine. Il avait hésité à mêler sa nièce à ses intrigues, mais il avait entendu que la Reine mère et Monsieur avaient perçu son attachement pour elle et envisageait de l'utiliser comme moyen de pression. Il était donc sage de placer à ses côtés un des meilleurs soldats du royaume habilement dissimulé derrière un éventail… un éventail piégé dont elle lui avait commandé la création quelques années plus tôt.
Marie-Madeleine serait parfaite pour introduire son agent à la cour. Elle aimait à s'entourer de femmes intelligentes et fantasques. Personne ne douterait que la Comtesse de Carliste était sa nouvelle amie… personne sauf peut-être Tréville et D'Artagnan qui ne manqueraient pas à la reconnaître…. Elle ne pourrait garder sa voilette éternellement et bien qu'il lui ait affirmé le contraire, s'il doutait qu'elle fût reconnue par les courtisans ou les mousquetaires, ces deux hommes l'avaient côtoyée de bien trop près pour être confondus par une simple perruque. Tréville ne comptait pas. Le Gascon par contre… Diable, le Cardinal avait voulu mettre cet homme à son service dès la première heure ! D'Artagnan l'avait tant de fois mis en échec qu'il avait même souhaité le faire assassiner. Mais il ne serait plus utile à rien dans la tombe. L'étoile du jeune homme avait pâli depuis que son groupe d'amis s'était disloqué. Parfois, Richelieu se prenait à rêver de les réunir à nouveau sous ses ordres… Néanmoins, il saurait se contenter de la moitié de ce quatuor infernal. D'Artagnan était amer et avait perdu la faveur royale, mais le prélat devinait qu'il n'avait rien perdu de ses talents. Son cœur s'était heurté à l'ingratitude des princes et s'y était asséché… Pourtant, il ferait toujours l'impossible pour la femme que le Cardinal avait protégée. Le ministre était le seul à avoir tendu son bras puissant pour l'écarter de la mort ou de la flétrissure d'un échafaud. Autrefois, le Gascon avait rejeté son service pour l'amour d'une femme, c'était avec une autre femme que Richelieu ferait la conquête du mousquetaire.
