II
Au fil des souvenirs
Note de l'auteur : suite et fin du road trip de nos tourtereaux. Ils repartent pour de nouvelles aventure au prochain chapitre. Bonne lecture et merci de vos reviews!
La maison n'avait pas vraiment changé, depuis mon départ précipité, des années auparavant. L'impression d'être parti il y a dix minutes ne m'aida pas à relativiser. En voyant notre voiture se garer dans son allée, ma mère sortit à notre rencontre. Quand elle me reconnut, elle se figea à mi-chemin, puis jeta un regard anxieux par-dessus son épaule. Ce seul geste m'apprit que Frank était là. Spock dut percevoir les différentes émotions qui se succédèrent dans mon esprit, durant ces quelques secondes, car il serra ma main d'une manière presque douloureuse. J'inspirai un grand bol d'air frais, avant de m'extirper de l'habitacle et de marquer de mes bottes de cuir noir la voie boueuse. Mon compagnon patienta dans le véhicule, comme s'il voulait nous laisser ce moment. Elle s'avança vers moi et me prit maladroitement dans ses bras. Je lui rendis son étreinte, tout aussi gauchement. Puis, elle me relâcha pour me regarder.
« Tu as changé. » Dit-elle, simplement.
Je ne trouvai rien à répondre. Ça voulait tout dire et rien dire en même temps. Cette phrase illustrait le fossé qui s'était lentement creusé entre le Jim qui avait quitté cette ferme et celui que j'étais aujourd'hui. Ma mère jeta un œil curieux derrière moi et je me retournai vers la voiture. Spock décida d'en sortir et de se présenter. Il s'approcha d'elle, d'un pas mesuré, avant de lui tendre une main amicale. Elle accepta de la lui serrer, en guise d'acceptation. C'était bon signe. Peut-être arriveraient-ils à s'entendre finalement.
« C'est donc vous qui avez épousé mon fils. » Affirma-t-elle, en l'observant attentivement.
« En effet. Je suis Spock. »
« Winona Kirk. » Se présenta-t-elle en retour.
La porte s'ouvrit de nouveau, sur mon oncle. Il marqua un temps d'arrêt en me voyant.
« Le fils prodige est de retour, à ce que je vois. » Railla-t-il, en venant vers nous.
D'une manière qui parut presque inconsciente, Spock se décala d'un pas et se mit entre Frank et moi.
« Et voilà donc le fameux sang-vert. » Ajouta-t-il, en se plantant devant lui.
Mon oncle tendit une main calleuse et ferme. Celle-là même qui s'était si souvent posée sur Sam et moi. Mon compagnon l'étudia une fraction de seconde, avant d'esquisser un salut vulcain qui laissa Frank dubitatif.
« Les Vulcains évitent les contacts physiques. » Expliqua-t-il.
Je me fis la réflexion que les coutumes de son peuple avaient bon dos, quand cela l'arrangeait. Mais, ni ma mère, ni moi ne fîmes aucun commentaire.
« Je vois. » Répondit mon oncle, en laissant retomber son bras. « Quel bon vent vous amène ? Vous ne devriez pas être quelque part dans l'espace ? » Demanda-t-il, sarcastiquement.
« Notre vaisseau est en réparation. Nous avons essuyé un violant orage ionique. Nous repartirons dès que prêt. » Lui appris-je. « J'ai décidé qu'il était temps de repasser par ici. »
« Nous avions nos raisons de ne pas venir à ton mariage. Ce n'est pas pour ensuite vous accueillir sous notre toit, à bras ouverts » Me balança-t-il à la figure.
« On peut descendre à l'hôtel du centre, si ce n'est que ça. » Dis-je, d'une voix amère.
« C'est hors de question ! » Intervint ma mère. « Tu es ici chez toi, et ton mari aussi. »
« Très bien ! Comme tu voudras ! Je vais au pub. Je ne sais pas à quelle heure je rentre. » S'exclama Frank, avant de nous laisser en plan.
Ce séjour promettait d'être parfait.
…
La nuit tombait déjà quand, après un moment de malaise où ma mère ne savait pas vraiment quoi dire et où Spock n'était pas sûr de ce qu'il devait faire de lui-même, nous finîmes par prendre nos aises dans ma chambre d'adolescent. Elle avait grandement insisté sur le fait qu'elle s'était battue avec Frank pour la garder en l'état. Comme si cela rachetait quoi que ce soit. Mais, je décidai de simplement dire merci et de ne pas aborder de sujets qui fâchent. Ce n'est qu'une fois la porte refermée sur nous, que je m'autorisai enfin à souffler et me laissai tomber lourdement sur mon lit. Les draps sentaient le renfermé, mais je remarquai que la poussière était faite régulièrement. Spock resta debout, silencieux et s'approcha d'une étagère. Il s'empara d'un cadre, curieux. C'était une photo de Sam et moi.
« Je devais avoir 12 ans, cet été là. Nous passions notre temps au bord de l'English River. »
Je vis un léger éclair d'amusement dans son regard, même s'il se contenta de reposer l'objet à sa place, sans rien dire.
« Tu sais, je comprendrais si tu préfères partir. Tu n'as pas à subir ça. » Lui assurai-je.
« Nous sommes mariés, non ? »
« Oui, mais… »
« Mais rien du tout. Ma famille n'est pas parfaite non plus. » Me coupa-t-il.
« Ta mère est la bonté incarnée et je me suis plus senti chez moi dans ta maison familiale, qu'ici. » Contrai-je, en me redressant.
« Nous sommes vulcains, Jim. Dans ma culture, accueillir ses invités comme il se doit fait partie du protocole. Qu'on les apprécie ou non. Ici, au moins, je sais à quoi m'en tenir. Je ne suis pas surpris, je m'y suis préparé. Vue le portrait que tu m'as fait de cet homme, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit ravi de me voir. » Dit-il, en s'asseyant à côté de moi.
« Je sais. J'aurais juste voulu que cette ferme puisse également être un havre de paix, pour nous. » Soupirai-je, avec regrets.
« T'hy'la. »
Il encadra mon visage de ses mains chaudes.
« Nous avons déjà un foyer. C'est l'Enterprise. Toi, Léonard, Nyota, vous êtes les premières personnes à m'avoir accepté comme je suis. Toute ma vie, j'ai encaissé les jugements. Mon propre peuple n'a eu de cesse de remettre en question la validité de mon existence. J'avais beau donner le meilleur de moi-même, avoir d'excellents résultats, pour certains, le fait que je respire était déjà trop. Seuls mes parents me parlaient en bien des Terriens, même si mon père ne s'est jamais vraiment étendu sur le sujet. Et, au final, c'est vous qui m'avez appris la tolérance, qu'il ne faut pas forcément être le plus intelligent, ou le plus performant, pour être apprécié. Qu'il suffit simplement de se comporter naturellement. Vous m'avez montré un autre chemin, une nouvelle manière de vivre. »
Il fit une pause. Je ne sus pas quoi répondre à ça.
« Je repense souvent au jour où nous avons manqué de nous écraser sur Terre. Ce n'est pas arrivé, grâce à toi, mais durant les quelques minutes où nous nous étions résignés à notre sort, alors que je commandais le vaisseau, personne n'a voulu quitter la passerelle malgré que j'aie ordonné d'abandonner le navire. Ils n'ont rien dit. Ils ont juste refusé de se lever de leurs postes. Je n'oublierai jamais le sentiment d'appartenance qui m'a envahi, à cette seconde. Je ne dis pas que ça se serait forcément passé de la même manière sur un bâtiment comme l'Excalibur ou même à l'ambassade, mais cela n'a aucune importance, puisque c'est sur l'Enterprise que je sers. J'y ai trouvé ce que j'ai toujours recherché, en vain. Alors, cela m'est bien égal, si tous les gens que nous croisons ne m'apprécient pas. »
Je détournai le regard, en ravalant mes larmes. Il déposa un baiser délicat sur mes lèvres.
« Tu en vaux la peine, tu sais. Nous avons tous notre caractère. Bones peut être irascible, Nyota une vraie lionne, Scotty quelque peu obsessionnel dès qu'il s'agit de l'état du vaisseau, moi, n'en parlons même pas. Toi, tu es celui vers qui on se tourne, quand on n'a pas la réponse, celui qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, quand on a besoin d'un bon coup de pied au cul. »
Un sourire se dessina sur mes lèvres.
« Je ne sais même pas pourquoi nous sommes là, ou ce que je suis venu chercher. Cet endroit n'a plus rien à m'apporter, si tant est qu'il l'ait fait un jour. Pour le moment, je n'ai qu'une envie. Dormir. Ce voyage m'a épuisé, physiquement et émotionnellement. Les décisions, ce sera pour demain. » Conclus-je, en jetant mes bottes dans un coin.
Exprimer verbalement ma fatigue me fit prendre réellement conscience à quel point j'étais exténué. Spock dut le percevoir, car il m'aida à me déshabiller, avant de me recouvrir de la couverture, quand je m'allongeai enfin. Je luttai contre le sommeil, le temps de sentir son corps chaud se coller au mien et m'endormis dans le creux de ses bras.
…
Si Frank était rentré durant la nuit, je ne l'avais pas entendu. Et à l'heure matinale où nous investîmes la cuisine pour le petit-déjeuner, il n'était certainement pas levé. J'enclenchai la machine à café et cherchai dans les placards quelque chose qui ferait un repas convenable, avant de décider de faire des pancakes. Spock m'apprit qu'Amanda lui en faisait parfois, quand il était petit et, c'est ravi, qu'il m'aida à faire la pâte.
Je lui montrai comment les faire sauter dans la poêle, quand je remarquai que ma mère nous observait depuis un certain temps.
« Je ne t'avais pas vu sourire comme ça depuis longtemps. » Dit-elle, en mettant la table. « Le mariage te réussit. »
Nous nous installâmes autour de la table et je servis à manger. Ma mère nous interrogea, avec enthousiasme, sur nos dernières missions. Elle voulait tout savoir et cela me réchauffa le cœur. Elle fit beaucoup d'efforts pour que nous ayons l'air d'une famille normale, ce matin-là. J'en oubliai presque mon oncle qui finit par émerger vers 11 heures. Spock et moi étions sur le point de partir en virée dans le coin. Il se servit un café, en nous ignorant superbement. J'adoptai la même ligne de conduite, en bouclant le sac de vivres que nous avions préparé pour pique-niquer et nous nous apprêtions à franchir la porte, quand il m'apostropha.
« Je suis quand même curieux, quand je vous regarde. » Dit-il, d'une voix qui ne laissa présager rien de bon. « Dans votre couple, lequel de vous deux… ? Enfin, tu vois ce que je veux dire. » Demanda-t-il, en s'accoudant au plan de travail, un sourire mauvais aux lèvres.
Il n'avait manifestement pas totalement dessaoulé.
« Votre question est extrêmement déplacée. Cela ne vous regarde en rien. » Intervint Spock.
« Mais c'est qu'il mordrait, le Vulcain ! » Railla Frank. « À mon avis, ce doit être lui, l'homme. Cela ne m'étonne pas de toi, Jimmy-boy. Tu as toujours été aussi sensible qu'une fillette. »
Il me provoquait ouvertement et je perçus que Spock ne ferait rien pour me retenir. Mais, rien ne se produisit. Je restai froid, hermétique et totalement sous contrôle.
« Tu es pathétique. » Dis-je simplement, avant de lui tourner le dos et de sortir.
Mon compagnon me suivit, sans mot dire et nous montâmes dans la voiture. Je conduisis de longues minutes, muré dans le silence. Spock se contenta de serrer ma main, présent sans être envahissant, jusqu'à ce que nous atteignions l'English River. Je me garai à proximité, sur un chemin de terre. Nous sortîmes les affaires du coffre, avant de nous installer au milieu des joncs, sur la rive caillouteuse du fleuve. Il faisait chaud, mais une légère brise fraîche rendait la température agréable. J'enlevai ma veste et mon t-shirt, avant de m'allonger et d'offrir mon torse aux rayons du soleil. Spock m'observa, dubitatif.
« Tu n'aimes pas bronzer ? » Lui demandai-je, de meilleure humeur.
« Sur Vulcain, une telle pratique serait suicidaire. » Me répondit-il, en se mettant tout de même à l'aise, sans pour autant retirer le moindre vêtement.
Après un moment de détente, à simplement écouter la nature environnante, j'eus l'envie soudaine de me baigner. Ce voyage était comme un pèlerinage, et reproduire les gestes de mon enfance me rappelait les bons souvenirs, au détriment des mauvais. Après avoir délacé mes bottes, je les balançai dans un coin et me débarrassai de mon pantalon. C'est donc en boxer que je me retrouvai dans l'eau jusqu'à la taille. La morsure du froid, la sensation des graviers sous mes pieds, les effluves du vent, l'humidité ambiante ; tout me ramenait des années en arrière. Je me tournai vers Spock, un sourire éclairant mon visage.
« Tu me rejoins ? » Lançai-je, enthousiaste.
Il sembla peser le pour et le contre.
« Tu sais nager, quand même ? » Demandai-je, curieux.
« J'ai dû apprendre, pour entrer dans Starfleet. Ce n'est pas le problème. Je crains qu'elle soit trop froide pour que je le supporte longtemps. »
« Il n'y a qu'une façon d'en être sûr. » Contrai-je.
Cela dut lui paraître logique, car il m'imita et vint prendre la température de l'eau. Mais, il s'arrêta à mi-mollet, visiblement insatisfait du résultat. Sous une impulsion incontrôlable, je plongeai mes mains et l'éclaboussai généreusement. Il ne cria pas, trop digne qu'il était, mais me lança un regard qui me fit me sentir comme un enfant prit en faute, juste avant de se jeter sur moi. Un juron m'échappa et je bus la tasse quand ma tête se retrouva immergée. Je me dégageai vaillamment et crevai la surface pour reprendre mon souffle, toussant et riant en même temps. La coiffure complètement foutue de Spock et son air penaud décuplèrent mon hilarité. Il m'observa quelques secondes et ne put s'empêcher de m'imiter. Pour la première fois, je l'entendis rire de bon cœur et ce son adorable se grava au fer rouge dans ma mémoire.
L'après-midi touchait à sa fin, quand nous décidâmes de finalement rentrer. Scotty m'avait appelé et les réparations allaient bon train. Il était temps de quitter cet endroit. Je n'avais, de toute façon, aucune envie de passer une nuit de plus dans cette maison de malheur. Cela me peinait pour ma mère, mais je préférai encore conduire de nuit et partir sans me retourner. Un jour, peut-être, elle serait prête à mettre un terme à la relation étrange qu'elle entretenait avec Frank. À ce moment-là, nous pourrons éventuellement essayer de recoller les morceaux. En attendant, c'est sans traîner que nous chargeâmes la voiture, avant de reprendre la route, direction l'Enterprise et l'espace que je trépignais d'impatience de rejoindre, à présent.
