XI
Limbes
Note de l'auteur : Chapitre 11, où un mail est porteur de bonnes nouvelles mais où la bonne humeur ne dure pas. Bonne lecture et merci pour vos reviews!
USS Enterprise, quartiers de Kirk et Spock, point de vue du Capitaine James T. Kirk.
Nous entamions tranquillement la phase nocturne, à bord du vaisseau. Assez fier de mon article, je l'avais donné à relire à Spock. Il était allongé sur notre lit, PADD en main, concentré sur sa correction. J'aimais l'observer quand il était aussi sérieux. Il prenait des airs d'étudiant soucieux de faire au mieux. Sous ses sourcils froncés, ses yeux allaient rapidement de gauche à droite, suivant les lignes. Ses mains gracieuses apportaient, çà et là, des modifications. En attendant, je m'occupais sur son ordinateur, quand soudainement, un bip m'apprit qu'un mail venait d'arriver dans sa boîte de réception personnelle. Il s'intitulait « Affaire Sinak » et venait vraisemblablement de Sarek. Voir le nom de mon agresseur, écrit noir sur blanc, me donna le vertige.
« Que se passe-t-il ? » Demanda Spock, en percevant mon malaise.
« Un message de ton père, à propos de… Sinak. » Répondis-je, vaguement, focalisé sur l'écran.
En deux pas, il était penché par-dessus mon épaule, pour constater les faits par lui-même. J'amorçai un geste pour me lever et le laisser prendre connaissance du contenu de la missive.
« Reste. » Exigea-t-il, en posant une main ferme sur ma nuque, pour me retenir. « Je n'ai rien à te cacher. Sauf si tu ne souhaites vraiment pas lire ceci avec moi. »
Je restai silencieux quelques secondes, pesant le pour et le contre. Je n'avais aucune envie de raviver les souvenirs de ces événements, mais en même temps, savoir enfin ce qu'était devenu le Vulcain, depuis notre départ de la base stellaire 8, restait le seul moyen de tourner définitivement la page.
« Non, tu as raison, ouvre-le. » Lui assurai-je.
Il s'exécuta et un long texte s'afficha sur l'écran. Après les formules de politesses d'usages, que je ne cesserais certainement jamais de trouver superflues quand on s'adressait à son propre fils, Sarek nous apprenait que Sinak avait fait face à son procès avec la dignité propre à son espèce et qu'il ne niait pas les accusations qui pesaient sur lui. Je n'en attendais pas moins d'un Vulcain, puisqu'ils ne mentaient pas, la plupart du temps. Le père de mon compagnon précisait également que cela n'allégerait pas sa peine pour autant. Je me fis la réflexion que mon beau-père avait un drôle d'humour, quand je compris qu'il avait proposé de prendre Sinak comme élève, pour en faire un diplomate digne de ce nom. Sa punition consisterait donc à côtoyer tous les jours, l'homme dont il avait harcelé le fils, agressé sexuellement le gendre et qui avait une affection particulière pour les Terriens. Apparemment, il comptait le faire changer de mentalité par ce biais. Je lui souhaitai mentalement bon courage et admirai sa persévérance. L'espoir fait vivre, comme on dit. Il enchaînait en spécifiant d'une manière parfaitement non-émotionnelle que nous manquions à Amanda. Le mail se terminait sur une invitation à passer quelques jours sur Vulcain, dès que notre emploi du temps nous le permettrait.
« Je serais ravi, une fois cette mission interminable achevée, de leur rendre visite. » Assurai-je à Spock, quand j'eus terminé ma lecture. « En attendant, ceux qui ont eu la bonne idée de tester les électrodes dans l'après-midi, m'ont tous rapporté un changement significatif. Il est temps, pour nous, de les essayer aussi. Je tombe de sommeil. » Ajoutai-je, en me levant tout en retirant mon t-shirt.
Je me laissai tomber lourdement sur le lit, avant d'enlever mes bottes et mon pantalon. Spock imita mes gestes, alors que je m'emparais des petits appareils pour les apposer sur mes tempes. Il en fit de même, avant de s'allonger à mes côtés et de me prendre dans ses bras.
« Dors. Ne m'attends pas. Je ne suis pas aussi fatigué que toi et je porte ses choses uniquement par précaution. Je peux méditer durant ton sommeil. » Me dit-il.
« Tu n'as pas besoin d'encens, ou de trucs du même genre ? » M'étonnai-je.
« Si, mais je vais m'en passer. Ce n'est là que pour m'aider. »
« Ça ne me dérange pas de dormir avec, si tu veux en allumer. L'odeur me plaît. » Le rassurai-je.
Pour toute réponse, il se dégagea de mon étreinte pour s'asseoir. Signifiant par là qu'il acceptait ma proposition. Il sortit un brûleur du tiroir de sa table de nuit et y versa de la résine réduite en poudre, ainsi que quelques gouttes d'huile essentielle. Immédiatement, un effluve boisé, me rappelant le cèdre, ou encore le santal, embauma la chambre.
« Avec quel arbre le fabriquez-vous ? » Demandai-je, curieux.
Il sembla surpris de ma question.
« Il y a trop peu de végétations sur Vulcain, pour nous permettre de la gaspiller à faire de l'encens. Celui-ci vient de chez toi. Je le préfère aux parfums de synthèses que nous sommes contraints d'utiliser sur ma planète. » M'expliqua-t-il.
« Cela me rappelle à chaque fois la forêt. Ça n'est pas une caractéristique géographique majeure de l'Iowa, comme tu as sûrement pu le constater, mais j'ai toujours aimé m'y promener quand j'en avais l'occasion. Généralement, j'étais seul et une partie de moi espérait s'y perdre, pour ne jamais rentrer chez moi. Cette odeur m'évoque toujours cette sensation de liberté. » Lui confiai-je, en fermant les yeux, ma tête confortablement enfoncée dans mon oreiller.
Une main caressa doucement mes cheveux, avant de descendre sur mon visage. Un sourire se dessina sur mes lèvres.
« J'aime te regarder dormir. » Pensa-t-il.
« Tu aimes me voir baver sur les coussins et ronfler ? » Ironisai-je.
« Tu ne ronfles pas, T'hy'la. Je dirais plutôt que tu ressembles à un enfant. Tu es remarquablement paisible. C'est une vision reposante. »
« Dans ce cas, rallonge-toi et profite de la vue. J'ai vraiment besoin de sommeil. » Répondis-je, en le tirant à moi.
Il se coucha sur le dos, avant de lever un bras, pour m'inviter à me réinstaller sur son torse. J'y laissai choir ma joue, les poils fins de ses pectoraux venant chatouiller mon nez, puis glissai ma main sur ses abdominaux et déposai un baiser sur sa peau chaude, avant de me laisser aller contre lui et de m'endormir enfin, bercé par les arabesques que ses doigts traçaient dans mon dos.
…
Ce n'est qu'au son du réveil que je sortis des limbes, beaucoup plus reposé, mais seul. La place de Spock était froide, ce qui voulait dire qu'il n'avait pas, ou peu dormi. Quant à savoir ce qu'il était parti faire pour passer le temps, c'était une autre histoire. Dans l'immédiat, je décidai de me préparer pour aller prendre mon quart. Dans le pire des cas, je le retrouverai sûrement sur la passerelle. J'investis la salle de bain et actionnai le robinet. Mais rien ne se passa. Y avait-il une coupure d'eau ? Était-ce seulement possible ? Je n'avais pas encore eu la joie d'être confronté à ce genre de panne. Je me rabattis rapidement sur la douche sonique. Mais là encore, rien ne se produisit quand je tentai de m'en servir. C'était une espèce de malédiction ? Quelqu'un voulait vraiment que j'aille bosser sans me laver ? Résigné, je me dirigeai vers le réplicateur pour en sortir un uniforme propre. Ce que cette stupide machine refusa de faire. Une envie soudaine de tout envoyer balader me prit, mais je m'exhortai à rationaliser la situation et à trouver une explication logique. C'était le rayon de Spock, d'habitude, mais il brillait toujours par son absence. S'il y avait eu un dysfonctionnement électronique, j'aurais déjà été prévenu. À moins que Scotty ait contacté mon compagnon qui aura préféré ne pas me réveiller. Cela se tenait et je décidai donc d'enfiler provisoirement mes vêtements de la veille qui traînaient encore près du lit, histoire de pouvoir enfin sortir de cette chambre. Le t-shirt était quelque peu froissé, mais c'était le cadet de mes soucis, présentement. Je mis mes bottes à la hâte et ouvris la porte, juste avant de me raviser et d'essayer d'appeler Spock à l'intercom. Mais, comme pour le reste, il ne se passa rien quand j'appuyai sur le bouton. C'est excédé que je m'élançai finalement dans le couloir.
Celui-ci était désert. Rien d'étonnant sur ce pont-ci, mais j'aurais tout de même préféré tomber sur quelqu'un capable de me renseigner. Cela devenait ridicule et j'appréhendais de trouver le turbolift aussi inerte que les autres appareils. Ce qui ne manqua pas d'arriver, malheureusement. C'était tout bonnement surréaliste. Un vaisseau stellaire ne pouvait pas simplement tomber en panne subitement. Nous avions des sources d'énergie de secours, en cas d'urgence, et de toute manière, nous n'avions ni été attaqués, ni percuté quoi que ce soit. Nous étions en orbite autour d'une planète dont le peuple ne montrait aucun signe d'hostilité, il n'y avait donc aucune raison logique à tout ceci. L'alerte rouge n'avait pas été donnée, personne n'avait prit la peine de m'avertir. Tout ça n'avait vraiment aucun sens. Je me résignai à emprunter un tube de Jefferies, pour atteindre les autres niveaux, et trouver enfin de l'aide. Sans être claustrophobe, car ce serait problématique pour vivre à bord d'un navire stellaire, les endroits confinés n'étaient pas ma grande passion. Je n'avais jamais spécialement aimé utiliser ces échelles étroites, dans ces cylindres à peine assez large pour y laisser passer un homme. Cependant, mes options s'avérèrent limitées et je n'allais certainement pas attendre tranquillement dans nos quartiers que quelqu'un daigne venir s'enquérir de mon état. C'est donc déjà partiellement contrarié, que je m'extirpai au pont P et me rendis directement à l'ingénierie.
Étrangement, ces couloirs étaient également vides et une panique sourde tenta de s'emparer de moi, quand je constatai que la salle des machines semblait totalement hors tension. De deux choses l'une. Soit le vaisseau était mort et nous étions en chute libre, ce qui ne semblait réellement pas être le cas, en vue du calme ambiant et de l'absence de dysfonctionnement dans le système de gravité artificielle, soit le temps s'était arrêté. Je n'avais aucune envie de réitérer l'expérience de voyage temporel et surtout pas seul. C'est en ressortant dans la coursive, que j'aperçus un homme qui marchait tranquillement à quelques mètres devant moi. Il me tournait le dos, mais je fus immédiatement certain de ne pas le connaître. Il paraissait bien vivant et mon premier réflexe fut malgré tout de l'apostropher.
« Hey ! »
Ma voix résonna fortement et l'individu se retourna. Son visage m'était effectivement inconnu et il sembla surpris que je lui adresse la parole.
« Qui êtes-vous ? » Lui demandai-je.
Il ne répondit pas et revint sur ses pas pour s'avancer vers moi. À y regarder de plus près, je trouvai soudainement qu'il ressemblait à Frank. Ce qui me mit immédiatement mal à l'aise. Plus l'homme approchait et plus il était évident que c'était lui. Comment n'avais-je pas pu le reconnaître tout de suite ? Et comment était-il monté à bord ? Il y avait bien longtemps qu'il ne me faisait plus peur, mais étrangement, je me sentis de nouveau comme un enfant de 10 ans face à son tortionnaire et sans pouvoir me contrôler, je pris mes jambes à mon cou, quand il fondit sur moi. Je courus, sans me retourner, jusqu'à l'ascenseur, avant de me rappeler qu'il ne fonctionnait pas. Je me jetai alors sur la porte de la salle de briefing n°2 et l'ouvris à la volée, avant de m'enfermer et de m'adosser au battant. La pièce était plongée dans l'obscurité la plus totale et immédiatement, la privation sensorielle aiguisa mon ouïe. Je forçai ma respiration à ralentir et tentai de percevoir le bruit des pas de Frank, dans le couloir, par-dessus les battements effrénés de mon cœur. J'appelai Spock mentalement, de toutes mes forces et, s'il ne me répondit pas, j'eus soudainement l'impression d'être projeté en avant. On essayait de défoncer la porte dans mon dos et le choc m'avait ébranlé. Une exclamation de surprise m'échappa et je poussai de tout mon poids pour empêcher l'intrus d'entrer. Mais, le battant fini par céder, inondant subitement la salle de lumière, m'aveuglant.
Je me réveillai, un cri au bord des lèvres. J'étais assis dans notre lit et Spock me secouait avec une telle urgence, que je devinai qu'il devait essayer de me ramener à la réalité depuis un certain temps. Il avait allumé la lampe, ce qui expliquait peut-être mon aveuglement soudain. Je me réfugiai dans ses bras et sans un mot, laissais couler librement mes larmes, incapable de me calmer. Mes poumons me parurent rétrécis et je peinai à respirer. Ma tête tourna et mes extrémités s'engourdirent. J'entendis vaguement mon compagnon hurler à Bones de venir, dans son communicateur qu'il avait laissé sur la table de nuit, alors que ma gorge se contractait, bloquant mon souffle. Après quelques minutes, qui me parurent une éternité, où Spock me tenait assis, mon dos contre son torse, en tirant mes épaules en arrière pour essayer d'ouvrir mes bronches, Leonard déboula dans la pièce, munit d'un masque à oxygène qu'il posa sur ma bouche. Immédiatement, j'inspirai le plus profondément possible. Un vertige me prit, mais j'arrivai enfin à respirer plus librement.
« Qu'est-ce qui s'est passé, bon sang ?! » S'écria Bones, après s'être assuré que je me calmais.
« Un cauchemar. Plus violent que tous les autres. J'ai eu un mal fou à le réveiller. » Lui résuma Spock.
« Ce n'est qu'une simple crise d'angoisse. Il va s'en remettre. Mais je ne comprends pas, les électrodes semblent fonctionner sur tous les membres d'équipage. Pourquoi pas lui ? » S'étonna McCoy.
« Je n'en sais rien. En vue de l'urgence de la situation, j'ai tenté d'entrer dans son esprit, pour voir de quoi il rêvait. Et j'en ai été tout bonnement incapable. C'était comme si un mur me barrait l'accès. »
« Ce n'était pas moi. » Parvins-je à articuler.
« Que veux-tu dire par là ? »
« C'était Frank. Il était là et il m'empêchait de communiquer avec toi. »
J'avais conscience que ce que je disais n'avait aucun sens, mais c'était cependant une certitude.
« Je pense qu'il n'y voit pas encore très clair, Spock. Ne t'inquiète pas. » Le rassura Leonard. « Le mieux, pour l'instant, c'est que tu essayes de te rendormir. Ou au moins de te reposer. » Me dit-il, ensuite.
J'hochai simplement la tête, épuisé, avant de me laisser aller dans les oreillers, encore humides de sueur.
« Il n'est pas nécessaire que tu gardes ça. » Ajouta-t-il, en me retirant le masque. « Mais, je vous le laisse à disposition, au cas où. »
Le reste de la conversation m'échappa. Alors que la main de Spock ramenait mes cheveux trempés en arrière, avant de déposer un baiser sur mon front, je me laissai de nouveau aller au sommeil.
