Chapitre 2
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Déméter s'était penchée sur l'endroit où sa fille se trouvait peu avant, promenant ses bras solides à la recherche d'un indice. Mais rien n'apparaissait, et elle fulminait. Elle se tourna alors vers les nymphes tremblantes :
« A quoi ressemblait-il ? »
Molpê et Thelxiopê s'échangèrent des regards timides, hésitant à répondre. Elles devaient surveiller Perséphone, mais avaient échoué.
« Il avait de longs cheveux noirs et la peau très pâle. Il portait une robe noire doublée de tissu violet. Il était grand et mince. »
La voix calme sur la droite était celle d'Aglaé. Son regard bleu ciel s'était durci, et elle avait arraché ses nattes de narcisses.
« Ses yeux étaient-ils verts ? demanda Déméter.
— Je ne saurais vous dire, ma dame, j'étais trop loin. »
La déesse soupira.
« Vous le connaissez ? » s'inquiéta Aglaé.
Déméter leva son regard brun sur elle, et un sourire triste creusa ses fossettes.
« C'est possible. Mais j'ai besoin de plus de preuves avant d'aller accuser quelqu'un de si haut placé… » dit-elle, songeuse.
Elle regarda les trois nymphes. Molpê et Thelxiopê retenaient mal leurs larmes, Aglaé semblait, elle, folle de rage.
« Cherchez ma fille. Fouillez ciel et terre, ordonna Déméter.
— Mais ma dame, s'écria Molpê, il l'a emmenée sous terre, que pouvons-nous faire ?
— Alors cherchez un accès ! » ragea la déesse.
Les nymphes s'inclinèrent.
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Leurs robes étaient trop légères pour un long voyage, et leurs chaussures se déchirèrent. Elles erraient sans savoir où aller, leur bonne humeur habituelle avait disparu. Le soleil se faisait rare, et la végétation dépérissait. Inconscientes du problème, les nymphes traversèrent la mer, charmèrent des marchands pour se faire offrir des vêtements solides. Leurs pieds fins s'étaient épaissis, et le soir elles massaient leurs plantes douloureuses, le visage fané.
« Mais jamais nous ne la trouverons…, protestait Molpê.
— Il l'a emmené en des lieux où nous ne pouvons pas aller ! renchérissait Thelxiopê.
— Donc dame Déméter nous a demandé d'en chercher au moins l'entrée » rappelait Aglaé.
Elles jouaient encore parfois, mais leur mélodie était devenue triste, appelant une disparue qui ne répondait pas. Elles suivirent une piste qui était censée les amener à une entrée vers le monde souterrain. Elles grimpèrent sur la montagne, et grimacèrent sous l'odeur d'œuf pourri qui les entourait. Mais à part des fumerolles qui parvenaient à s'échapper, la montagne était scellée, et leurs espoirs s'évanouirent.
Fatiguées, elles allèrent s'allonger sur une île voisine. Des narcisses fleurissaient le vert d'une prairie, et elles y roulèrent leur nostalgie teintée de chagrin. Les jours passèrent, et elles restèrent là en ne bougeant qu'à peine, allant seulement chercher des poissons ou des baies pour se nourrir. C'est ainsi que Déméter les retrouva, alanguies sans espoir dans l'herbe verte.
« Comment osez-vous ? menaça-t-elle. Je vous demande de m'aider, et vous restez sans bouger à vous lamenter ?
— Dame Déméter ! » protestèrent les nymphes en venant s'agenouiller devant la déesse.
Elle les regarda d'un air méprisant.
« Moi qui venais pour vous dire que j'avais trouvé où était Perséphone… Nous aurions pleuré ensemble, nous nous serions consolées… Mais vous me dégoûtez… »
Aglaé saisit un pan de la robe de la déesse.
« Je vous en prie, dites-nous ce qui est arrivé à Dame Perséphone ! supplia-t-elle.
— Hadès l'a enlevée… »
La musicienne lâcha le vêtement, interloquée. Hadès, l'un des trois dieux les plus puissants ? Zeus. Poséidon. Hadès. Tels étaient les trois noms qu'on lui avait appris à craindre. La nymphe regarda la déesse, terrifiée.
« Je suis si désolée ma dame… » bredouilla-t-elle.
Les yeux de Déméter s'étrécirent. Son visage jovial s'était fermé, et ses rondeurs douces semblaient soudain inquiétantes de puissance. Aglaé recula vers les autres nymphes.
«Désolée ? Tu es… désolée ? Vous restez à pleurer sur votre sort et vous osez vous dire désolées ? » gronda Déméter.
Le regard de la déesse s'était assombri, et les jeunes femmes n'osaient bouger face à la divinité courroucée.
« Je vais vous donner une raison d'être désolées. »
Déméter tendit le bras vers les nymphes et prononça un seul mot. Une souffrance horrible envahit ces dernières alors que quelque chose les rongeait de l'intérieur, comme si leurs corps fondaient. Molpê hurla en regardant ses jambes. Elles avaient régressé jusqu'au squelette mis à vif, encore vaguement rosé de nerfs, et certains os de ses pieds tombaient pour laisser place à une forme de serre. Leur peau continuait de tomber en lambeaux jusqu'à la taille, et Thelxiopê s'évanouit alors que son sexe rebondi était déchiqueté par le sort, la douleur cruelle surpassant sa conscience. Molpê et Aglaé n'avaient pas eu cette chance et sentirent disparaître leur chair tendre, morceau par morceau. Un picotement horrible surgit alors, et une nouvelle peau couverte de plumes poussa. Elle se greffa au bout des nerfs coupés, créant un autre circuit sur les sensations à vif des nymphes. Elle pompa du sang du haut de leur corps et se gonfla alors que l'anémie terrassait les nymphes. En une dernière pointe de souffrance, leur dos s'ouvrit, comme tranché, et les os dénudés de leurs côtes grandirent, en une structure ailée sur laquelle de nouvelles plumes poussèrent.
Satisfaite, Déméter sourit
« Je sais que vous étiez… proches de ma fille. Ces plaisirs sont finis pour vous. Vous resterez sur cette île, sans bouger. La seule chose que vous ferez sera d'attirer ces hommes que vous avez délaissés. Vous disiez aimer ma fille, et ne pas désirer d'amant. Vous disiez que vous la protégeriez contre tout. Fort bien. Vous chanterez pour ces hommes, vous jouerez pour eux. Mais votre cœur fermé les enverra couler. Chacune de ces morts vous rappellera que votre vœu de protéger ma fille ne fut pas respecté.
« Et si jamais un jour un homme passait mais que votre musique l'agrée sans qu'il n'en meure, ce jour-là sera votre perte, ce jour-là, vous rejoindrez Hadès et trouverez cette porte que vous deviez trouvez. Ce sera mon seul cadeau. »
Les nymphes ne bougeaient pas, la douleur étant trop vive encore, et elles virent partir Déméter sans pouvoir implorer sa pitié. Mais qu'est-ce que cela aurait changé ? Les dieux sont cruels parfois, et les nymphes venaient de l'expérimenter. Sur des pleurs froids, les Sirènes tentèrent d'apaiser leurs nerfs au son des vagues.
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Parfois un bateau passait. Molpê chantait, Thelxiopê jouait de sa lyre, et Aglaé sortait sa flûte. Les marins, fascinés par la mélodie se rapprochaient. Ils avaient appelé ces créatures fascinantes, les Sirènes. Elles avaient toujours leurs visages de nymphes et leurs bras blancs, leurs poitrines étaient dressées sous le froid du vent, et leur musique était ensorceleuse. Voulant les rejoindre, les hommes tentaient d'accoster. Parfois ils se jetaient directement à l'eau. Mais la symphonie des Sirènes brisait la proue des navires, faisait tourbillonner l'eau sous les marins envoûtés. En un soupir exalté, ils se noyaient, et la mer les engloutissait.
Au début, les Sirènes tentèrent de rester les nymphes qu'elles avaient été. Qu'importe si le bas de leur corps était devenu celui d'un oiseau. Qu'importe si les cheveux d'Aglaé ne repoussaient plus, comme si leur cycle s'était arrêté. Qu'importe si leurs corps ne semblaient plus avoir besoin de nourriture. Elles avaient toujours un esprit intact, non ? Elles discutaient, tentaient d'inventer des poèmes. Molpê et Thelxiopê se blottissaient dans les bras de l'autre et elles se caressaient doucement les seins, tentant de retrouver des sensations volées. Mais le cœur n'y était plus. Elles ne parvenaient plus à rire, ne retrouvaient plus leurs tons badins et leurs discussions futiles. Le désir semblait les avoir quittées et la tendresse ne comblait pas ce manque étrange. Aglaé, quant à elle, cacha que son corps mutilé lui plaisait, sa féminité était amputée, et quelque chose se réjouissait en elle. Elle s'empara de débris de coquillage sur la plage et lacéra ses seins dévêtus pour nier le dernier symbole de femme sur elle.
Puis même ces quelques sentiments s'évanouirent.
Les Sirènes se tournèrent alors exclusivement vers la musique. Elles composèrent de nouvelles mélodies, chacune plus chargée de puissance que la précédente. Chaque note avait un pouvoir et les assembler revenait à réciter une formule. On pouvait les mélanger pour obtenir le sort désiré. Elles devinrent des sorcières musiciennes, oubliant tout à part leurs mélopées. Molpê s'installa sur un rocher près de la falaise de l'île, Thelxiopê recula contre un arbre dans le pré, et Aglaé vola au bord de la mer, regardant passer les poissons au milieu des navires échoués dans les fonds.
Elles oublièrent qu'elles avaient été des nymphes.
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Les jours, les années même, passaient mais les Sirènes ne les voyaient pas défiler. Leur réputation avait été propagée, et les marins les évitaient souvent. Parfois, quelques téméraires arrivaient, certains de les vaincre, mais ils rejoignaient inexorablement les fonds marins. Au-dessus, Aglaé se regardait jouer pensivement dans le reflet de l'eau.
Quelquefois un messager passait, leur apportant des nouvelles. Hadès et Zeus semblaient fâchés. Athéna montait en réputation, et on disait qu'elle était la déesse préférée de Zeus. Poséidon avait transformé une princesse en prince et ce dernier avait rejoint une expédition d'aventuriers guidés par un demi-dieu. Les Sirènes écoutaient sans répondre, leurs cœurs scellés par la malédiction de Déméter.
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Puis un jour, un navire s'approcha. Un homme était assis sur la poupe et jouait de la lyre en chantant. Ricanant, Thelxiopê s'empara de son propre instrument et pinça les cordes. Molpê chanta et Aglaé joua de la flûte. Elles en avaient déjà vu d'autres, des musiciens sûrs de leur art, et pensant qu'ils allaient les surpasser. Mais ce dernier rayonnait d'un éclat peu commun et sa lyre semblait avoir été retouchée par les mains-même d'Apollon. Il n'avait pas développé une mélodie d'attaque contre elles, un simple sort de défense, et tant lui que l'équipage n'entendaient pas le chant des Sirènes. Les anciennes nymphes virent passer le bateau en rageant, impuissantes face à ce pouvoir.
Quand le bateau fut éloigné, elles attendirent la fin de leur malédiction, celle qui devait les envoyer chez Hadès. Mais rien ne vint.
Et si jamais un jour un homme passait mais que votre musique l'agrée sans qu'il n'en meure, ce jour-là sera votre perte.
Les paroles de Déméter retentirent en elles. Le navire était passé sans que personne ne les entende. Elles n'avaient charmé personne qui aurait résisté. Elles avaient seulement été non entendues. En un soupir qui ne parvenait même plus à être triste, elles recommencèrent à attendre d'être délivrées.
