Chapitre 3
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D'autres années passèrent, un siècle peut-être ?
Zeus avait disparu, paraissait-il, déléguant le sort de la terre et des hommes à Athéna. Les autres dieux semblaient un peu circonspects, mais aucun n'osait le dire à voix haute. Une guerre avait eu lieu, avec un siège qui avait duré une décennie.
Mais les Sirènes s'en moquaient. Revenues à leurs habitudes mortelles, elles avaient élaboré de plus en plus leurs musiques ensorcelées. Le cœur vide, elles regardaient les vagues se briser contre leur île.
Durant un temps, le récit du passage d'un bateau devant les Sirènes avait attiré d'autres marins. Sûrs d'eux, ils étaient venus dans l'espoir de narguer les Sirènes, et chantaient en arrivant. Mais leur harpe n'était pas façonnée par le dieu de la musique lui-même, et ils n'étaient pas de taille face aux envoûteuses lassées. La rumeur avait dû se répandre, et les marins se refirent rares. Seuls des désespérés poussés par la tempête passaient encore près de leur île. Insensibles, les Sirènes attendaient.
Seul un homme qui se laisserait charmer, mais qui serait assez fort pour résister et ne pas mourir sous leur mélodie. Lui seul briserait la malédiction. Il n'existait pas, sans doute, avaient fini par penser les anciennes nymphes. Alors quand un navire s'approcha et que le marin ligoté à son mât les entendit sans en périr, les Sirènes eurent un instant d'incompréhension. Oh pas de surprise, simplement de perplexité. C'était un homme brun, il hurlait, suppliait qu'on le détache alors qu'il se remplissait de la musique ensorcelée. Certes il semblait être protégé par une divinité, mais il était charmé par les Sirènes. En revanche, son équipage devait être sourd, car pas un seul parmi eux ne réagissait. Pire, plus l'homme se débattait, plus les matelots le serraient. C'est ainsi que le navire passa et s'éloigna, et que les Sirènes attendirent la mort.
La malédiction pesa soudain sur elles, et elles tombèrent. Un trou s'ouvrit sous Thelxiopê, Molpê tomba de sa falaise, et Aglaé coula dans les flots sombres qui l'avalèrent en vagues goulues. Les Sirènes étaient vaincues.
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Aglaé avait le goût salé de l'eau dans sa bouche en s'enfonçant dans la mer tiède. Elle descendit longtemps avant de s'échouer sur du sable fin.
Le fond de la mer… La mort n'aurait pas dû tarder, mais la destinée farceuse avait entraîné Aglaé dans un endroit où elle pouvait respirer. Allongée sur le sable clair, Aglaé regarda la végétation marine qui l'entourait. Les algues semblaient dormir sous la lumière bleutée qui venait des murs d'eau. Un ancien souvenir se réveillait dans son cœur, les sentiments qu'elle croyait oubliés renaissaient en elle. Le sort avait vraiment été brisé, alors pourquoi n'était-elle pas morte en train de rejoindre Hadès ? Les autres y étaient probablement déjà.
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Quel endroit étrange, pensa Aglaé en fermant les yeux, il l'avait attirée loin de son destin. Peut-être que si elle se concentrait, la mort promise surviendrait et que cette vie sans aucun sens prendrait fin. Elle serra le poing et ses doigts se rappelèrent qu'elle tenait toujours sa flûte. En un ultime effort, elle la porta à ses lèvres, jouant un sort, demandant à la mer de la noyer.
Un soupir d'admiration vint de sa droite. Aglaé tourna la tête. C'était un homme blond, vêtu d'une toge blanche, une légère cape épinglée sur ses épaules. Un sourire rêveur était gravé sur ses lèvres et ses yeux étaient aussi bleus que la mer qui les entourait. Il se rapprocha de la Sirène échouée et se pencha sur elle, l'inondant de ses mèches dorées. Un soleil marin… s'émerveilla Aglaé.
« Un oiseau sauvage…, murmura l'homme. Venu mourir dans mes terres. Je t'entends jouer depuis des siècles.
— Laissez-moi donc mourir comme le veut ma destinée… » implora Aglaé.
Il la redressa en souriant.
« Ne voudrais-tu pas plutôt te venger ? susurra-t-il.
— Me venger ? Mais de qui ?» s'étonna Aglaé.
Il passa sa main dans les cheveux transparents de la Sirène, le regard complice.
« Mais d'Athéna… C'est elle qui protégeait le marin qui est passé à vos côtés, celui qui vous a écoutées sans en mourir. C'est donc elle qui vous a assassinées. »
Aglaé trembla.
« Mais… Athéna est une déesse. On ne défie pas les dieux » protesta-t-elle.
L'homme posa son index sous le menton de la Sirène, la forçant à l'observer.
« Et qui suis-je donc selon toi ? » lui demanda-t-il en souriant.
Aglaé réalisa brusquement que l'homme dégageait un pouvoir puissant, un cosmos même plus puissant que celui de Perséphone ou celui de Déméter, un qu'elle n'avait jamais senti furtivement que chez le ravisseur de Perséphone, le dieu Hadès.
« Vous êtes…, répondit la Sirène, Poséidon… »
Les fossettes légères de l'homme s'approfondirent.
« Même en état de choc, tu sais faire un raisonnement simple. Tu me plais… Oh oui, tu me plais vraiment, renchérit-il. C'est de gens comme toi que j'ai besoin.
— Vous avez besoin de moi, mon seigneur ? » s'étonna Aglaé.
Poséidon lui sourit simplement en reculant légèrement.
« Hum, pas sous cette forme par contre… Pas pratique pour le combat… » dit-il d'un air songeur.
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Aglaé frémit. Une vieille douleur l'envahit, les blessures de ses seins jamais cicatrisées la brûlèrent, et elle se souvint brutalement de quelque chose. La princesse devenue prince. Elle ne savait pas pourquoi Poséidon avait accordé ce vœu, mais il l'avait accordé. Perséphone avait fait semblant de ne jamais comprendre son malaise, mais peut-être ce dieu, déjà confronté à un tel mal-être, serait plus compréhensif ?
Se penchant du mieux qu'elle pouvait avec son corps à demi-aviaire, Aglaé implora :
« Mon seigneur, si vous avez besoin de moi, je vous offre mes services avec plaisir. Vos ennemis seront les miens. La sorcellerie de ma musique sera la vôtre. Je ne vous demande qu'une chose, je vous en supplie.
— Et quoi donc mon oiseau sauvage ? demanda Poséidon d'une voix douce.
— Laissez-moi… Laissez-moi choisir la forme que je veux puisque celle-ci ne vous convient pas. »
Un silence suivit. Aglaé n'osait pas se redresser, mais que pouvait-il lui arriver de pire que ce qu'elle avait déjà enduré ? Poséidon ne bougeait pas, et la Sirène supposa qu'il réfléchissait à sa proposition.
« Et que voudrais-tu comme forme alors ? finit par dire le dieu.
— Celle d'un homme. Quelle que soit son apparence, mais un homme. »
Un rire vint caresser la tête penchée d'Aglaé.
« Ce n'est que cela ? C'est simple alors, et je n'y vois aucune objection. »
Il se rapprocha d'Aglaé et la redressa.
« Ferme les yeux. Les gens n'aiment pas observer leur propre métamorphose. »
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Une émotion trouble traversa la Sirène. Déméter ne lui avait jamais proposé cela avant de lancer son sort. En souriant, Aglaé approuva :
« Bien mon seigneur. »
La Sirène sentit des lèvres douces effleurer les siennes et la marée monta dans son corps. Une sensation douce semblait caresser sa peau, massait tendrement sa chair. C'était même proche d'un plaisir oublié, enivrant alors que sa chair lui paraissait trembler faiblement. Poséidon posa ses mains sur la taille de la Sirène, l'empêchant de tomber alors que des plumes glissaient le long de jambes retrouvées, et que son bassin s'allongeait d'un membre nouveau. La Sirène soupira, le cœur sursautant au son de sa voix devenue grave.
« Tu peux regarder maintenant » chuchota à son oreille le dieu.
Fasciné, l'ancienne Sirène releva les cils et passa les mains sur son torse devenu plat. Une ligne fine de poils blonds descendait vers le pubis pâle, et des muscles fins se tendaient sous sa peau rose. Le musicien regarda Poséidon, les yeux brillants de reconnaissance.
« Tu as toujours ton beau visage, sourit Poséidon, il a simplement peut-être des joues plus creuses… »
Il traça le contour du menton de l'homme, redescendant négligemment vers les épaules.
« Je te nomme Sirène. Simplement Sirène. »
Le dieu fixait pensivement son doigt sur le bras du musicien. Se souvenant brutalement des coutumes de Perséphone, Sirène murmura :
« Si vous voulez… disposer de moi, je vous ai juré fidélité… »
Poséidon posa ses yeux sur le musicien, étonné.
« Dame Perséphone voulait…, chuchota Sirène. Enfin… elle disposait de ses servantes comme elle le voulait… »
Le dieu retira sa main et observa l'homme bredouillant devant lui.
« Je vois… » finit-il par dire.
Il retira sa cape et la tendit à Sirène :
« Pour te couvrir en attendant de te trouver de vrais vêtements. »
Hésitant, le musicien s'enroula dedans. Il était gêné, un dieu n'avait pas à offrir un de ses habits.
« Pour ta… proposition, continua Poséidon, je la décline. Non que tu ne sois pas beau, bien au contraire. Non qu'en d'autres circonstances je ne pourrais pas accepter » sourit-il.
Sirène agrandit les yeux, pas habitué à ce discours.
« Mais je ne cherche pas ta compagnie pour cela. C'est des sorts de ta flûte dont j'ai besoin, et je t'apprendrai à les perfectionner, poursuivait le dieu. Enfin, si tu avais vraiment voulu ce que tu m'as suggéré, et non si tu en avais parlé comme d'un… devoir obligé, je me serais peut-être laissé tenter. Mais, comme ceci… non. Je ne veux pas d'un partenaire non consentant » finit Poséidon.
Sirène tremblait. Ce n'était pas ce qu'on lui avait raconté sur ce dieu. Ce n'était pas le comportement de Perséphone. Tout était à réapprendre.
Souriant, Poséidon reprit :
« Allez, viens mon bel oiseau sauvage, le coeur du Sanctuaire est près, il est temps de rentrer chez toi. »
Il marcha pour montrer la route, et Sirène le suivit en se blottissant dans la cape douce. Sa poitrine s'était mise à le serrer étrangement.
