Chapitre 4

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Le Dragon des Mers semblait avoir le statut de leader parmi les trois généraux qui avaient déjà juré fidélité à Poséidon. Ils se fiaient déjà à son avis sur l'itinéraire à choisir pour les batailles, et Poséidon lui-même écoutait attentivement ses recommandations. Sirène se demanda douloureusement si le Marina avait été un vrai cheval, qui aurait été transformé en récompense d'un service rendu. Bizarrement, l'idée que son dieu puisse offrir ce cadeau à d'autres que lui le troublait. Mais le Dragon des Mers ne dit rien de ses origines, et Sirène porta son attention sur Chrysaor. Celui-ci était bavard au contraire du précédent, et aimait raconter sa vie à qui voulait l'entendre.
« Ma mère était Méduse, une femme magnifique, tu sais ! » fanfaronna-t-il.
Sirène réprima un soupir. Tous les enfants pensent que leur mère est belle.
« Si belle, que le seigneur Poséidon lui-même fut séduit !» continua à se gargariser Chrysaor.
Sirène haussa un sourcil, agacé sans savoir pourquoi.
« Pour l'attirer, elle se transforma en oiseau, et il la suivit. On raconte qu'ils s'unirent dans un temple d'Athéna elle-même…
— N'était-ce pas de la provocation ? » demanda le musicien.
Chrysaor rit.
« Bien sûr que ça en était ! Zeus régnait encore sur la terre, mais déléguait de plus en plus la tâche à Athéna, et elle s'y montrait déjà mauvaise…, expliqua-t-il.
— Et donc, tu serais le propre fils de notre seigneur ? s'enquit Sirène.
— Certains disent que oui… Mais… je n'en crois pas un mot ! rit Chrysaor. Ma mère était une sorcière. Athéna la transforma en monstre, et ma mère maudit son propre sang. A sa mort, deux êtres naquirent, Pégase et moi, poursuivit Chrysaor. Je ne pense pas être vraiment le "frère" de Pégase. Je ne pense pas que Poséidon me parlerait ainsi s'il pensait que j'étais son fils.
— Et comment te parle-t-il ? demanda Sirène.
— Comme à toi. Comme au Dragon des Mers. Comme à tous ses généraux. Avec respect et sympathie, mais sans distinction particulière. Il m'a donné cette place probablement en souvenir de ma mère, c'est tout… »
Le Marina sourit et regarda Sirène :
« Allez, viens, je n'ai même pas terminé de t'expliquer les bases… »

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Poséidon lui avait ordonné de s'entraîner à maîtriser son cosmos, et Sirène y prenait un plaisir inattendu. Il avait toujours été un peu magicien, maniant les gens du bout de sa flûte, mais il n'avait jamais songé à vraiment développer le potentiel de ce pouvoir. Il s'était attardé sur la forme et les techniques, négligeant la force brute, et réalisait maintenant son erreur. S'il avait mis plus de puissance dans sa mélodie, jamais le joueur de lyre ne serait passé sans encombres, instrument renforcé par un dieu ou non. Sirène devait donc apprendre à développer ce cosmos… Il le pensait réservé aux dieux, mais il apprit que toute forme de vie le possédait, et qu'il appartenait juste à chacun de le faire grandir ou non. Chrysaor était là depuis plus longtemps que lui, et Poséidon l'avait chargé de lui enseigner les rudiments. Le soir-même, Sirène les avait assimilé, à la surprise de l'autre Marina, qui choisit d'en rire :
« Notre seigneur a bien choisi visiblement.
— Je choisis toujours bien » répondit le ton doux de Poséidon.
Les deux Marinas s'inclinèrent instantanément et le dieu glissa devant eux.
« Il va falloir que je vous trouve des sujets d'entraînements plus sérieux dès demain, je vois… »
Il réfléchit un instant.
« J'ai ces deux hommes qui m'ont naïvement lancé un défi… Ce sont de puissants guerriers, avec même des bribes de cosmos en eux… Si je vous mets face à eux, triompherez-vous ? » interrogea-t-il de sa voix limpide.
Les généraux acquiescèrent et Poséidon sourit.
« Chrysaor, peux-tu amener Dragon des Mers et Cheval de Mer ? J'aimerais leur parler à eux aussi. »
Le Marina salua en partant un peu plus loin.
« Alors mon oiseau sauvage, trouves-tu tes marques ? demanda le dieu à Sirène.
— Oui mon seigneur… Chacun possède une force comme j'en ai rarement vue ailleurs.
— Les hommes sont ignorants de leur propre pouvoir, utilisons ce point à notre profit, chuchota Poséidon.
— Combien de généraux pensez-vous réunir ? » s'intéressa Sirène.
Le dieu soupira.
« Je ne sais pas… Chacun de vous a des capacités propres à sa nature. Chacune à son avantage. Je ne me fixe pas un nombre, mais de tels êtres sont rares… »
Chrysaor revenait avec les deux Marinas appelés, et Poséidon s'interrompit.
« Ah, mon premier général…, dit-il au Dragon des Mers. Dès demain, je te demande d'aller voir mon forgeron afin qu'il prenne tes mesures. »
Le Marina interpellé le regarda, étonné.
« Bien sûr, pour chacun d'entre vous, je fais façonner une armure conçue sur vos pouvoirs. J'attends juste que votre cosmos soit assez développé pour que l'orichalque lui soit adapté, et l'amplifie davantage. Si je les faisais forger trop tôt, rajouta-t-il en souriant aux trois autres généraux, elles auraient moins de puissance… Mais Dragon des Mers est là depuis plus longtemps et a développé un cosmos sûr… »
L'intéressé s'inclina, empli de reconnaissance, et le dieu plissa les yeux d'approbation.
« Bien…, chuchota-t-il, sa puissance se déversant sur eux en caresse douce. Assez pour aujourd'hui, vous pouvez disposer. »
Il repartit, le pas si léger qu'on ne le voyait pas marcher sur le sable fin. Chrysaor posa la main sur l'épaule de Sirène.
« Tu sauras retrouver tes appartements, hein ? »
Sirène marmonna une approbation agacée et Chrysaor rit.

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Les généraux logeaient dans un bâtiment proche du temple de Poséidon. Au milieu de la bulle du Sanctuaire marin, une lumière étrange s'infiltrait parmi les ouvertures du toit, offrant une vue sur le faux ciel de la voûte miroitante. Des cascades longeaient certains murs, bruissant doucement dans le coeur relaxé des occupants.
Sirène s'installa sur son lit blanc, les yeux levés sur la mer au-dessus de lui. Des émotions étranges avaient recommencé à la traverser depuis que sa malédiction avait été levée, et il n'était plus habitué. Las, il s'allongea.
Il eut du mal à s'endormir. Des images des autres nymphes non transformées le hantaient, et il se sentait coupable d'être encore vivant alors qu'elles ne l'étaient plus. Puis la fatigue l'envahit enfin de sommeil.
Sous ses paupières baissées, Sirène voyait un oiseau aguichant, avec de longues ailes dorées sous le soleil, captivant le dieu blond qui l'observait. Ce dernier le suivait jusque dans un temple et l'oiseau se transformait en belle femme brune, la peau sombre luisant sous ses cheveux blancs. Le dieu se penchait sur elle et la terre tremblait. Soudain le ciel s'assombrit, et Sirène se retrouva dans la prairie qu'il avait hantée des siècles durant, alors que des plumes repoussaient sur son corps écorché. Il hurla, cri silencieux dans sa chambre, mais qui déchira son cosmos grandissant. Une énergie douce l'enveloppa alors, caressante au rythme des vagues, et Sirène s'y apaisa. En un soupir de remerciement inaudible, le Marina s'endormit enfin.

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Le combat du lendemain fut trop simple, et Poséidon leur chercha d'autres adversaires. Les fonds marins furent aussi leurs partenaires d'entraînement, alors qu'ils apprenaient à marcher en dehors de la bulle du Sanctuaire, découvrant comment y respirer quand même et lançant leur cosmos contre la pression écrasante de l'eau. Jour après jour, Sirène épuisait son corps léger mais renforçait la puissance de son énergie. Désormais, quand il portait sa flûte à ses lèvres, un cosmos démultiplié s'engouffrait dans la mélodie, la rendant plus redoutable que jamais. Le musicien se sentait fier.
« Hum, je suis presque tenté de faire forger ton armure, sourit Poséidon devant les progrès de son général.
— Je vais continuer à m'entraîner mon seigneur, s'enthousiasma Sirène.
— Ce n'est pas ça… »
Le Marina posa le ciel clair de ses yeux sur le dieu, intrigué.
« Je pense vraiment qu'en cosmos et en technique, tu es à un niveau très élevé, expliqua Poséidon. Mais… sais-tu encore jouer des airs non mortels ? sourit-il. Sais-tu encore simplement souffler une mélodie pour le plaisir de l'art pur, retenant ton pouvoir ?
— Mon seigneur…»
Poséidon soupira avant de rire. Il posa une main pâle sur l'épaule de Sirène.
« Je sais… En parallèle à ton entraînement, viens jouer pour moi le soir, ordonna-t-il. Ne t'inquiète pas, je suis un dieu, tu ne pourras me faire aucun mal, rajouta-t-il en sentant sous sa paume le frémissement qui avait traversé Sirène. Quand tu pourras me jouer une mélodie sans y verser une once de ton cosmos, alors je ferai façonner ton armure. »
Se détachant en caresse douce, Poséidon repartit dans son temple. Sirène gardait les yeux écarquillés et sa bouche s'était entrouverte de surprise.
« Oh, une invitation à aller dans les appartements-même de notre seigneur, j'en serais presque jaloux ! » gloussa Chrysaor.
Sirène se tourna vers son compagnon sombre.
« Ce n'est pas une invitation à boire de l'ambroisie, c'est un entraînement, protesta-t-il.
— Un entraînement où il s'allongera en t'écoutant jouer. Rien à voir avec les fois où nous sommes rentrés ensanglantés après un combat » continua à taquiner Chrysaor.
Sirène grommela quelque chose d'inaudible.
« Hum, une Sirène, oiseau magique, jouant pour Poséidon… Le tableau est beau à imaginer…
— Tu veux t'improviser peintre ? ironisa Sirène.
— Ah, si j'avais ce talent, j'aurais peint depuis longtemps ma mère guidant Poséidon vers le temple d'Athéna… » soupira Chrysaor.
Il regarda la voûte marine et gloussa.
« J'y songe… Je crois qu'on peut dire définitivement que notre seigneur aime bien les oiseaux ! » rit Chrysaor.
Sirène blanchit.
« Je plaisante ! » taquina Chrysaor.

Sirène réalisa brusquement que la boutade lui plaisait.