Chapitre 5

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Les doigts fins couraient sur les deux tubes en bois, dessinant la musique qui en sortait, retenant son pouvoir. L'exercice s'était révélé plus difficile que Sirène ne l'avait imaginé. Poséidon avait raison, le Marina s'étant tant entraîné à épandre son pouvoir dans la mélodie, qu'il lui était devenu ardu de ne pas le déverser. Inspirant tout en continuant à souffler, Sirène posa un regard vague sur Poséidon. Le dieu s'était allongé sur un sofa, buvant à petites gorgées un liquide doré. Les sorts qui sortaient par mégarde de l'air de Sirène ne l'affectaient pas. Le musicien avait le souvenir d'avoir malencontreusement joué trop près du dernier général, le Kraken, et ce dernier avait été pétrifié par le son. Sirène avait bien sûr cessé de jouer immédiatement, mais Kraken se méfiait de lui désormais.
On disait que l'aulos avait été inventé par Athéna, mais qu'elle avait rejeté la flûte en voyant que ses joues se gonflaient quand elle jouait, elle avait refusé de voir son visage ainsi déformé. Était-ce pour cela que Poséidon gardait les yeux baissés tandis que Sirène jouait ? Le Marina était troublé par le mélange de pensées absurdes qui le traversaient.
« Reste concentré » reprocha Poséidon d'une voix douce.
Bien sûr, la chose était simple à dire, mais Sirène trouvait cette pratique plus dure que quand il développait son cosmos.
« Laisse ta puissance couler en toi, laisse-la te nourrir, que ton âme la boive ! Tu verras, ton propre cosmos te permettra de te détacher de tes pensées légères, et t'aidera à te replier sur ta mélodie. »
Le musicien tenta de suivre les consignes. L'énergie remontait en lui, mais au lieu de la tendre vers sa flûte, il l'orienta vers les points vitaux de son corps, les laissant se gonfler du cosmos. De nouveaux circuits apparurent, et Sirène se sentit très calme l'espace d'une seconde, maîtrisant absolument la direction de son pouvoir. Mais il faillit aussi vite et relâcha sa concentration.
« Bien, tu as compris la technique…, le rassura Poséidon en levant enfin les yeux vers lui. Maintenant, il faut encore de l'entraînement… Je te l'ai dit que ce ne serait pas si facile » sourit-il.
Sirène recommença à se recueillir.

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« Détruis-moi cette ville » ordonna Poséidon au Dragon des Mers.
Une cité portuaire avait rompu son marché avec Poséidon, et avait coulé dans la mer les débris de ciment qui provenaient de la ville en expansion. Seul un commerçant avait protesté mais personne ne l'avait écouté. Le dieu était en colère. Il semblait toujours calme, et sa voix était toujours limpide, mais ses yeux s'étaient obscurcis d'une tempête basse et la douceur de ses paroles étaient devenue mielleuse.
« Tue-les tous. Jusqu'au dernier. Hommes, femmes, enfants, vieillards. Sois sans pitié. Je ne veux que Noé, le commerçant respectueux, et sa famille en survivants. Ils porteront la terreur de ma fureur aux autres. »
Le Dragon des Mers s'inclina en partant.
« Les hommes sont corrompus… Ils étaient purs, mais ont cédé à leurs tentations les plus viles, expliqua Poséidon aux généraux restants. Ils s'entretuent dans des guerres massives, volent, détruisent leur environnement alors qu'ils en sont dépendants… Comment Athéna peut fermer les yeux sur tout cela ? Pourquoi ne fait-elle rien ? se lamenta le dieu. Ne devaient-ils pas s'entraider ? Améliorer sans l'abîmer le lieu où ils vivent ? »
Poséidon leva les yeux sur ses généraux.
« Je vais tenter de lui parler une dernière fois, soupira-t-il. Une dernière. Si elle refuse d'agir, menaça-t-il, alors je détruirais cette espèce. Je ne garderai que quelques élus au coeur pur, et je reconstruirai ce monde qu'elle n'aura pas su protéger. »
Il sourit aux Marinas.
« Et vous serez mon fer de lance. »
Les généraux eurent le coeur pincé sous le sourire ensoleillé et s'inclinèrent, sincères dans leur acceptation de la tâche à venir.
Poséidon avait une face cruelle, mais c'était celle d'un dieu déçu de la déchéance d'une création divine, se disait Sirène, et les idéaux d'entraide et de pureté de son seigneur lui semblaient justes.
« Sirène, l'heure de ta symphonie est venue » chuchota Poséidon, soudain adouci.
Le musicien trembla en tentant de contrôler son cosmos.

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Rester trop longtemps si près de Poséidon lui était fatal, se disait Sirène le soir venu. Éreinté, il s'endormait d'un sommeil lourd, oubliant tout. Puis au milieu de la nuit, il se mettait soudain à rêver, toujours de la même scène.
Le dieu souriait à son général et ce dernier s'envolait. Poséidon le suivait et le musicien cabotinait en le guidant. Il attirait le dieu dans un temple, et les longs cheveux d'or de Poséidon brillaient dans l'ouverture du bâtiment, illuminant les pierres blanches. Sirène osait avancer vers le dieu, qui l'accueillait alors d'un sourire. Alors que les vêtements clairs de Poséidon glissaient le long de son corps, le musicien se haussait pour boire un baiser, et sa poitrine explosait sous la douceur du contact.
Sirène se réveillait alors, honteux, avant d'aller se rincer sous la cascade privée de sa chambre.

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Plusieurs jours avaient passés, mais Sirène ne parvenait toujours pas à complètement vider ses mélodies de tout sort. Assis en face de lui, Poséidon levait un sourcil contrarié, et le Marina était terrifié à l'idée de lui déplaire. Il tenta de se contrôler, mais sa poitrine s'était mise à lui faire mal. Le dieu avait fermé les yeux, jaugeant sans doute comment son général orientait son pouvoir. Il voulait d'un monde pur, où les gens ne penseraient qu'à s'entraider, où ils chanteraient et dansaient. Sirène devait maîtriser une musique qui ne blesserait pas. Il voulait participer au nouvel univers créé par Poséidon. Il voulait plaire au dieu, lui montrer tout ce que son affection avait éveillé. Il voulait… Le sentiment étrange brouilla ses pensées, détruisit sa concentration.
« Sirène. »
Le Marina se figea, inquiet à la prise de parole soudaine de Poséidon.
« Approche » ordonna le dieu.
Sirène obéit, la poitrine serrée. Il arriva devant Poséidon et se figea. Le dieu leva son regard marin sur lui, l'inondant de vagues qui troublaient encore plus l'énergie du musicien.
« Assis-toi à côté de moi… »
Sirène hésita un instant avant d'accepter la proposition. Poséidon soupira.
« Pour parvenir à ce contrôle, tu dois libérer ton esprit des choses qui le tourmentent…
— Je… » hésita Sirène.
Les yeux d'océan si proches envahissaient les réflexes de son corps, éveillaient des choses que Sirène ne pensait jamais ressentir.
« Je suppose que j'aimerais savoir si dame Perséphone va bien… » finit-il par dire.
C'était une vraie inquiétude, même si ce n'était pas celle-ci qui le perturbait actuellement.
« Oui, je peux comprendre… » murmura Poséidon.
Il sourit à Sirène.
« Je ferai en sorte que tu la revoies alors, tu sauras. »
Sirène sursauta.
« Mon Seigneur…
— Et maintenant, vas-tu enfin oser dire ce qui te perturbe vraiment ? »
Le regard était rieur.
Il savait.
Sirène frémit.
« Je… L'angoisse de la bataille, sans doute… mentit-il.
— Sois honnête… susurra Poséidon. Je ne me fâcherai pas, si c'est ce qui te tracasse. Alors, dis-moi… »
Sirène écarquilla les yeux, pétrifié.
« Ou plutôt, montre-moi », suçota le dieu.
Il avait des lèvres parfaitement ourlées, d'un rose doux sur sa peau fine, observa Sirène. Poséidon jouait-il à un de ces jeux sadiques ? craignit un instant le musicien. Mais si Poséidon pouvait être cruel, il ne l'avait jamais été envers lui…

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Le dieu avança sa main fine et la posa sur celle du Marina. Sirène tenta de s'enhardir. Ce ne devait pas être difficile, il l'avait déjà fait avec Perséphone, voyons… Mais la déesse n'avait jamais éveillé en lui un trouble semblable… Sirène déglutit. Tremblant, il se pencha pour hausser son visage vers celui de Poséidon. Les yeux bleus l'entraînaient vers la fosse de leurs fonds et il se laissa couler, posa sa bouche frémissante sur celle du dieu. Ses lèvres glissèrent doucement en caresse légère comme une plume, n'osant trop tenter, déjà balbutiante d'oser ce simple geste. Sirène vacilla quand Poséidon ouvrit la bouche pour laisser passer une langue souple qui plongea sur la sienne. Ses pensées disparurent, englouties dans la sensation pure et chaude entre ses joues. La mer le submergea, piqua ses papilles de son sel, répandit son odeur saumâtre dans ses poumons. Sirène se laissa sombrer.
« Bien, maintenant tu pourras mieux te concentrer » chuchota Poséidon.
Il devait plaisanter, comment se recentrer après… ceci ? Mais Sirène obéit et recommença à jouer. Le trouble dans sa poitrine n'avait pas disparu, mais s'était raccordé étrangement à son cosmos, et le Marina parvint à s'alimenter de sa propre énergie, se nourrissant de la saveur délicieuse qu'elle faisait vibrer en lui.
« Voilà… » sourit Poséidon.
Sirène regarda le dieu, surpris de sa propre performance.
« Nous allons donc maintenant pouvoir te faire lancer tes sorts en journée et les contenir le soir, susurra Poséidon. Quel beau programme ! »
La plénitude avait envahi le musicien, elle avait le goût des lèvres de Poséidon et chantait dans les fils de son cosmos. Sirène ferma les yeux de béatitude.