Chapitre 6

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Poséidon avait décidé de s'entretenir avec Athéna une dernière fois. Chaque général se vit confier une tâche. Dragon des Mers devait mettre le commerçant épargné à l'abri. Chrysaor et le Cheval des Mers était envoyés au-delà des colonnes d'Hercule, dans une mission sur laquelle ils ne dirent pas un mot. Lymnades devait sonder le coeur de quelques fidèles d'Athéna. Scylla et Kraken étaient chargés de l'organisation des troupes au cas où il y aurait déclaration de guerre.
Sirène fut quant à lui chargé d'accompagner Poséidon, en tant que garde privé. Il le suivit dans une montagne inconnue, et l'attendit alors que le dieu partait parler en privé avec Athéna. D'autres dieux étaient là, chuchotant et ragotant sur l'inimitié grandissante entre Athéna et Poséidon. Certains devinaient même la guerre à venir. Sirène les regardait calmement, attendant tranquillement, sa flûte à la main.
Soudain, il frémit en reconnaissant la forme opulente et blonde. Déméter était venue, mais ses yeux semblaient plus creux que dans les souvenirs de Sirène. La déesse s'était penchée vers une femme mince et remuante. Sa silhouette était mince et voilée de noir. Une main gantée repoussa légèrement Déméter alors que la femme ricanait.
« Allons Mère, cesse de me traiter en gamine. »
Sirène se figea. Tentant de garder le visage impassible, il déglutit. Il était là en tant que garde de Poséidon, rien ne devait le détourner de sa tâche. Un rire presque dément le poussa à reposer le regard sur les deux déesses. Perséphone avait soulevé sa voilette, et ses yeux durs dardaient Déméter. Ils semblaient plus sombres, mais c'était sans doute la pupille qui avait grossi dans l'iris. Les longs cheveux cuivrés avaient été ramassés en chignon sage, caché sous de la dentelle fine.
« Ma pauvre enfant, je vais te soigner de ce mal qui te ronge, je te le promets… murmura Déméter d'une voix étranglée.
— Quel mal ? C'est seulement mon destin. »
Le regard noir de Perséphone se posa soudain sur Sirène et la déesse ouvrit la bouche.
« Par tous les dieux… »
Elle délaissa sa mère et se rapprocha du Marina.
« Perséphone ! protesta Déméter. Laisse le garde privé de Poséidon tranquille, il n'est pas même digne que tu lui parles.
— Oh Mère… susurra Perséphone. Ne la reconnais-tu pas ? Tu m'avais toi-même confiée à ses soins… »
La déesse rousse s'arrêta devant Sirène, un sourire fou sur les lèvres.
« Garde privée de Poséidon ? Si tu le défends comme tu m'as protégée, il ferait mieux de te jeter à une de ses créatures marines de suite, railla-t-elle.
— Dame Perséphone… chuchota le musicien.
— N'insultez pas mes généraux, ma dame » articula soudain Poséidon.
Le dieu venait de sortir à l'instant de la salle privée où il s'était entretenu avec Athéna. En voyant l'escarmouche, il avait rejoint Sirène, et regardait la déesse en noir. Cette dernière rit.
« Oh, tu t'es trouvé un plus puissant protecteur Aglaé. Je suppose que tu le divertis mieux et plus gracieusement que moi, vu l'empressement qu'il a à venir à ton secours.
— Perséphone ! » protesta Déméter.
Elle courut vers sa fille et saisit son bras fin.
« Excusez ma fille, mon Seigneur, demanda-t-elle à Poséidon. Elle n'est plus elle-même depuis qu'elle a avalé ce fruit des Enfers.
— Ah, le fruit, le fruit ! » s'exclama Perséphone.
Elle eut un fou rire.
« Crois-tu vraiment que le fruit est la cause de tout ? Il m'oblige à revenir dans ce lieu horrible certes. Mais ce n'est pas lui qui porte les mains sur moi, pas lui qui m'étouffe de son corps quand je proteste, pas lui qui a détruit mon esprit morceau par morceau en m'imposant ses étreintes. Le fruit m'oblige seulement à revenir vers celui qui m'impose cela. »
Sirène la regarda avec horreur. Perséphone avait dû souffrir atrocement. Il allait tendre une main de réconfort quand soudain une pensée le glaça. Elle avait fait de même avec lui. Les doigts du Marina retombèrent et son regard se durcit.
« Aglaé ma chérie, tu devrais revenir avec moi » s'exclama Perséphone.
Elle posa un avant-bras sur l'épaule de Sirène.
« Molpê et Thelxiopê sont aux Enfers avec moi tu sais, chuchota-t-elle, elles ont retrouvé leur place de compagnes, elles ont uniquement quelque peu oublié qui elles sont… Elles chantent et jouent comme des automates pour distraire mon époux avant qu'il ne s'amuse. Oh viens… »
Elle glissa la main le long du torse de Sirène, et s'arrêta soudain, ne trouvant plus les anciennes rondeurs.
« Qu'est-ce… Qu'as-tu fait ? »
Sirène saisit le poignet de Perséphone et ôta les doigts crispés de sa poitrine.
« Rien qui ne vous intéresse ma dame, répondit-il.
— J'aurais dû noter la voix… »
Elle recula et jeta un oeil sombre sur Poséidon.
« Vous lui avez autorisé ce que je savais qu'elle voulait depuis des siècles et lui refusais…, s'étrangla-t-elle. Je comprends pourquoi elle vous suit mais je sais aussi, rajouta-t-elle, que vous ne trouverez pas un allié en mon époux… Ma position a au moins cet avantage…
— Je n'ai jamais eu besoin de son soutien », sourit Poséidon.
Déméter se pencha sur sa fille.
« Perséphone, cela suffit… Pardonnez-la encore » s'excusa-t-elle auprès de Poséidon.
La déesse des Enfers rit.
« Rentrons Mère, j'ai encore quelques mois à passer en ta compagnie, profitons-en…, susurra-t-elle. C'est ça que tu veux m'entendre dire, hein ? »
Déméter entraîna sa fille plus loin.

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Sirène repartit en silence avec Poséidon. Arrivés dans le Sanctuaire marin, il osa parler :
« C'est pour cela que vous m'avez choisi pour vous accompagner. Vous vouliez que je voie ça ? »
Poséidon jeta un regard en arrière sur son Marina.
« Je ne veux pas t'en parler pour le moment. »
Sirène soupira, retenant un cri.
« Je vous demande de m'excuser si je vous ai causé du tort, mon seigneur…
— Du tort ? Comment cela ? s'étonna le dieu.
— Dame Perséphone vous a menacé de demander à son époux de ne pas vous soutenir. »
Poséidon rit.
« Je n'ai jamais été en très bons termes avec Hadès, ce qu'elle peut dire n'y changera pas grand chose. »
Sirène se força à sourire.
« Et que vous a dit Athéna ? » demanda-t-il.
Les fossettes du dieu se creusèrent.
«Cela, tu le sauras en temps venu, mon oiseau sauvage, répondit-il. Quand tous tes compagnons seront rentrés.
— Bien mon seigneur.
— Rentrons ! » ordonna Poséidon.

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Les généraux finirent par revenir et firent leurs rapports à Poséidon. Assis, il les écouta patiemment, posa quelques questions. Chrysaor et le Cheval des Mers avaient supervisé la construction d'un Sanctuaire encore plus grand que celui où ils étaient actuellement. Poséidon le nommait Atlantis, et les généraux se montraient enthousiastes sur ce qu'ils avaient vu. Puis le dieu ordonna la forge des armures de Sirène et Kraken. Il ne leur dit toujours rien sur son entrevue avec Athéna, mais continuait visiblement à préparer un affrontement. Les Marinas en parlèrent entre eux le soir, à la fin de leur entraînement. Ils étaient tous certains de la victoire, surtout dès le moment où Lymnades leur confia la faiblesse du coeur des partisans d'Athéna. Ils rirent sur leur victoire future puis ils se séparèrent pour la nuit.
Sirène continuait ses concerts privés auprès de Poséidon, et n'avait plus de problèmes à gérer son cosmos.
« Aglaé ? demanda d'un coup le dieu à la fin d'une mélodie.
— Sirène, riposta le Marina. Ne me donnez pas le nom d'une morte. »
Poséidon sourit.
« Tu m'as posé une question plus tôt, et je vais y répondre. Oui, je voulais que tu voies Perséphone... Que tu voies à quel point vous avez évolué différemment, à quel point vous n'avez plus rien en commun. Si vous avez eu quelque chose en commun pour commencer… » rajouta-t-il.
Sirène se pencha sur le dieu pour fondre sur ses lèvres.
« Non, nous n'avons jamais rien eu en commun » chuchota-t-il avant de plonger dans un baiser chaud.
Ses pensées blessées se consolèrent dans la bouche de Poséidon.

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Chaque général finit par avoir sa Scale. Le dieu se décida alors à enfin leur parler de ses plans.
« J'ai pris ma décision…, annonça-t-il de sa voix douce. Athéna s'est montrée une mauvaise gérante, et l'humanité est corrompue. Elle refuse de l'admettre et refuse de prendre des mesures pour améliorer les choses. C'est encore une enfant… »
Poséidon soupira.
« Je regrette d'en arriver là, mais les mauvaises pousses sont plus nombreuses que les bonnes. Les mauvaises empêchent les bonnes de respirer. Il n'y a qu'une solution face à cela: éliminer les mauvaises herbes. »
Il étrécit les yeux.
« Je vais lancer un déluge qui les tuera tous. Tous. Seuls les dieux sauront y échapper. Je choisirai aussi un humain au coeur pur, et le chargerai de sauver les autres espèces animales qui n'ont pas tenté de polluer le sol-même où elles vivent. Mais les autres, cette gangrène, je les tuerai tous. Tous. Jusqu'au dernier. »
Le ton était devenu dur malgré la voix suave, et les généraux frémirent.
« Je vais vous envoyer en messagers de la tempête. Les hommes trembleront devant vous, ils n'ont jamais vu de pouvoirs comme les vôtres et écriront de nouvelles légendes avant de succomber. Vous leur direz pourquoi ils meurent, pourquoi ils ont été condamnés. »
Poséidon ferma les yeux.
« Qu'au moins ils apprennent si jamais ils refoulent ce sol dans une autre vie. »
Sirène entrouvrit la bouche. Une autre vie ? Que voulait-il dire ? Seul Hadès les attendaient après la mort, non ?
« Dès demain, vous partirez » ordonna Poséidon.
Les généraux saluèrent, obéissants.