Chapitre 11

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La silhouette féminine se dressait, imperturbable, au-dessus du corps encore chaud du Kraken. Elle dépoussiéra négligemment la glace collée sur le sein de son armure avant de se retourner vers l'autre Marina qui venait d'accourir.
Le combat qui avait opposé la chevalière et le Kraken avait dû être violent, s'étonna Sirène. Une traînée de maisons détruites en ligne ondulant à peine s'étendait derrière la Sainte. Ils avaient traversé trois cercles avant d'arriver dans le huitième. Le Dragon des Mers ne les avait pas arrêtés, mais le musicien sentait que ce dernier se battait un peu plus loin. C'était donc à Sirène de se charger de l'intruse. Même si Sirène n'était pas très attaché au Kraken, sa mort le chagrinait. Trop froid, ne voulant guère s'ouvrir aux autres. Mais c'était son camarade, et la Sainte ne sortirait pas vivante de cette mort sur ses ongles longs.
Cette dernière tourna un visage masqué sur Sirène, et il frémit. Athéna ne valait donc pas mieux que d'autres déesses ? Elle aussi soumettait les femmes qui lui étaient fidèles ? Le Marina se renfrogna, observant les fissures de l'armure légère de la chevalière. Le métal était prêt à éclater en de multiples endroits, il n'avait que quelques notes à jouer. La Sainte s'élança sur lui, se heurtant au bouclier invisible qui le protégeait, tandis qu'il soufflait déjà dans sa flûte un air mortel. L'armure explosa en morceaux grossiers et la Sainte ragea. Sirène continua sa mélodie enchantée, elle rentra dans les pores de son adversaire. La chevalière hurla avant de s'effondrer, impuissante à se défendre.
Sirène soupira en allant s'accroupir devant le corps du Kraken. Un à un, ses camarades tombaient… Il avait senti l'énergie de Chrysaor s'éteindre un peu plus tôt, et une tristesse l'avait envahi. Il aimait bien l'homme à la peau sombre, au rire trop fort, et la sympathie gravée dans ses fossettes. Défendre Poséidon… La cause était pourtant juste. Les grands yeux bleus du dieu noyèrent les pensées du Marina un instant. Une ombre étrange se glissait dans le courant… Quelqu'un essayait de rentrer en cachette. Sirène serra les doigts sur sa flûte en courant légèrement vers le nouvel intrus.

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Son bras était de plus en plus insensible, le Dragon des Mers ne pouvait pas le bouger. Plus inquiétant, le froid gagnait son cœur proche, et aucune des tentatives du Marina n'avait réussi à stopper l'infection. Que ce Saint doré lui avait-il donc lancé avant de périr ? Maudit soit-il… Il n'y avait plus que lui et Sirène, le Dragon des Mers le sentait cruellement.
Des voix venaient de derrière le mur un peu plus loin. Deux hommes semblaient se disputer.
« Tu aurais pu l'achever de manière plus… propre, non ?
— La mort n'est pas hygiénique.
— Nous nous battons pour l'humanité mais toi, tu manques tellement de… compassion ?
— Nous sommes en guerre.
— De là à le découper comme ça, les yeux rieurs, je… »
Une voix féminine les coupa.
« Ne nous battons pas entre nous… »
Le Marina cessa de respirer une seconde. Un cosmos gigantesque avait accompagné ces quelques mots. Athéna ! Il devait… Ne s'occupant plus de l'accrochage entre les deux Saints, il s'avança vers la déesse.
Un ange venu les enterrer, l'ange de la mort. Elle était si belle dans sa robe blanche, ses longs cheveux châtains étendus sur ses bras, un reflet chaud sur les mèches entourant son visage d'un ovale pur. Elle tourna ses yeux pers sur lui, articula des paroles que le général ne parvint pas à entendre. L'insensibilité avait atteint sa poitrine et il s'écroula, enfin vaincu par l'attaque du Saint doré qu'il avait affronté auparavant.
Un des chevaliers devant lui ricana.

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Sirène sentit l'énergie du Dragon des Mers s'éteindre avec un pincement au cœur. Il était seul, dernier rempart pour protéger Poséidon. Le cosmos dissimulé glissait doucement devant lui, le Marina l'avait presque rattrapé.
Il coupa la route à l'éclair doré qui s'arrêta, révélant un jeune homme trop délicat au visage grave. Le souvenir gravé dans l'esprit de Sirène par Lymnades le brûla, c'était le Saint du Bélier. Le Saint soupira en levant la main :
« Je devais aller tout droit à Poséidon, mais il semble que je devrais d'abord m'occuper de toi…
— Personne n'ira voir le seigneur Poséidon sans d'abord m'affronter… » répliqua le musicien.
Sans attendre, il porta sa flûte à ses lèvres, le Saint eut juste le temps d'esquisser un geste avant de se pétrifier sous la musique douce.
« Oh, pas mal… » chuchota-il en observant les doigts de Sirène.
Soudain, le bouclier de puissance du Marina explosa devant lui et une sorte de couverture invisible vint l'envelopper, bloquant ses mouvements.
« Oh non, tu ne vas plus jouer… murmura le Bélier. C'est un bouclier défensif à la base qui t'entoure, plus élaboré que le tien par contre, et je peux donc l'adapter afin de t'immobiliser.
— Mais ton cosmos a quasi disparu sous mon sort déjà… » observa le musicien.
Le Saint sourit et concentra son cosmos en boule prête à exploser.
Il en était hors de question.
Sirène était le dernier rempart de Poséidon.
Son dieu, son sauveur.
Son bien-aimé.
Cet intrus n'aurait même pas l'honneur de poser un seul regard sur lui. Jamais.

Le Saint avait dit qu'il utilisait son bouclier en arme… Il s'était vanté que son bouclier était meilleur que celui du Marina. Même si Sirène avait conscience de la vérité de ce propos, il ne savait que trop bien comment percer un bouclier. Cette pique causerait la perte du chevalier. Vite. Avant que le Bélier n'ait concentré assez de cosmos pour lancer son attaque. La couverture d'énergie repliée sur lui n'était pas conçue pour être posée ainsi, et elle était fragile sur les courbes de son relief. Sirène ouvrit la bouche et chanta une note unique qui brisa le bouclier l'entravant.
« Comment ? s'écria le Saint.
— Crois-tu vraiment que je n'ai pas d'attaque sans ma flûte ? Ce serait suicidaire, non ? » se moqua Sirène en reportant l'instrument dégagé à ses lèvres.
Jamais il n'avait joué aussi vite, plongeant son sort musical dans le corps de son adversaire. Le Saint était plus résistant que ses précédents adversaires, mais pas tant qu'il ne le croyait. La boule de cosmos qu'il avait concentrée disparut avec deux accords, et le Bélier tomba au bout de cinq, ses cornes lourdes perçant le sol pavé en résonnant. Trois mesures plus tard, il rendit l'âme en un soupir rauque.
Sirène expira violemment. Ce type était plus costaud qu'il ne le semblait au premier abord. Combien d'autres en restait-il ? Le général se concentra. Deux… Et quelque chose de… bizarre qu'il n'aurait su nommer. Ils marchaient ensemble et se rapprochaient dangereusement du temple de Poséidon. Sirène partit en direction de ces deux cosmos.
Non… résonna alors la voix dans sa tête.
Le Marina se figea.
Mon seigneur… répondit-il.
Athéna est avec eux, c'est du suicide simple que d'aller là-bas, mon oiseau sauvage.
Athéna… C'était donc elle, cette énergie étrange que Sirène ne parvenait pas à définir…
Reviens vers moi. Je l'empêcherai de prendre toute initiative, tu n'auras à t'occuper que de ses Saints.
Sirène acquiesça doucement avant de se diriger vers le temple.

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Poséidon lui sourit doucement alors que Sirène rentrait dans la grande salle du temple.
« Je suis heureux que tu n'aies rien… » chuchota le dieu.
Le visage du général s'éclaira un instant avant de s'assombrir.
« Les autres… Ils sont tous morts…
— Et nous allons les venger, mon oiseau sauvage…
— Oh oh, je suis curieux de voir ça ! » ricana soudain une voix derrière eux.
Sirène se retourna et découvrit deux Saints dans le cadre de la porte. L'un était mince et petit, un air grave luisait dans ses yeux. L'autre était plus grand, solide dans son armure dorée, et ses lèvres étaient crispées sur un sourire moqueur. Ils s'avancèrent lentement, leurs talons claquant sur les dalles blanches, et Sirène commença à porter sa flûte à ses lèvres.
« Non mon oiseau sauvage, interdit doucement Poséidon, Athéna arrive. »
La déesse s'avança légèrement derrière ses chevaliers, un long sceptre d'or à la main, et se glissa devant eux.
« Poséidon… Je suis venue t'arrêter », déclara-t-elle.
Le dieu sourit juste en réponse. Elle s'appuya sur son sceptre, repoussant sa longue chevelure châtain derrière ses épaules.
« Consens-tu à te rendre ? »
Poséidon rit :
« Après que tu as tué mes généraux ? Certainement pas. »
La déesse soupira, une moue mélancolique au bout des lèvres :
« Tu as tué bien plus que six personnes…
— Pour mieux reconstruire… Puisque tu n'as pas su gérer… susurra Poséidon. Ils n'étaient que six, mais ils valaient plus que la plupart.
— Je…
— Mais, nous en avons déjà discuté, non ? » la coupa le dieu.
Athéna baissa ses cils.
« Bien… Nous nous battrons jusqu'au bout, affirma-t-elle.
— Je serai ton adversaire, et mon général restant s'occupera de tes Saints. »
La déesse releva la tête vers Poséidon, la bouche ouverte de surprise.
« Tu as si peur de le voir blessé que tu veux me détourner de lui ? s'étonna-t-elle. Mais tu seras stupéfait, mes Saints sont puissants ! »
Elle se retourna vers les deux chevaliers.
« Qui montrera au seigneur Poséidon qu'aucun de ses Marinas ne peut vous défaire ?
— Les Marinas ont défait plusieurs Saints, rétorqua Sirène, sa fierté blessée.
— Des incompétents à côté de moi », ricana le chevalier doré en avançant.
Ce serait donc celui-ci. Bien, Sirène en avait déjà battu un autre comme lui.
« Tu es sûr ? demanda l'autre Saint. Tu as des méthodes assez… Devant Athéna, est-ce une bonne chose ? hésita-t-il.
— Athéna connaît ma manière de se battre. »
Il lança un sourire cruel au général.
« Je suis le Saint du Capricorne, et ta mort. »
Sirène commença à jouer.
Il ne perdrait pas devant Poséidon.