Chapitre 12
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Le Capricorne s'était avancé, et Sirène avait commencé à jouer instantanément, pétrifiant le Saint doré. Son précédent adversaire appartenait à cette caste, et il avait réussi à immobiliser le général, alors ce dernier tenta de renforcer le mince bouclier énergétique devant lui. Le Capricorne ricana juste :
« Il va falloir plus qu'une jolie musique pour m'arrêter ! »
De la provocation. Le Saint ne pouvait pas bouger. Sirène devait continuer à jouer sans céder.
« Et puis c'est quoi ce visage presque féminin, tu t'es trompé de sexe ? »
Les doigts du musicien hésitèrent légèrement l'espace d'une seconde. Il n'aurait pas dû. Il le savait, bon sang ! La main tranchante du Saint cassa le bouclier invisible, fonça sur la flûte, coupant les tuyaux en un craquement sec. Sirène recula précipitamment. Même sans son instrument, il pouvait se battre. Il le fallait, il était le seul général restant de Poséidon. Le Marina n'osait pas se retourner une seconde pour regarder le dieu. Ce dernier devait être déçu de voir ainsi le Capricorne prendre l'avantage, déçu que son général ne le batte pas instantanément. Mais qu'il ne craigne rien ! Sirène saurait quand même vaincre ce chevalier…
Il commença doucement à chanter une mélodie oubliée. C'était celle qu'entonnait régulièrement Molpê, enveloppée de la magie perfectionnée de Sirène. Elle parlait de la beauté de la mer floue, des flots fous sous le souffle azuré. Le musicien gonfla sa poitrine des paroles frétillantes et les poussa sur le Capricorne, le ficelant près du gouffre de ses sorts. Le Saint s'étrangla :
« Salopard… Ne me chante pas la beauté de quelque chose qui a ruiné le monde ! Je vous tuerai tous, toi, ta divinité de pacotille. Comme j'ai tué l'autre ! »
Ne pas l'écouter… L'attaque était plus lente à mettre en place en chantant, Sirène devait juste se concentrer.
« Il a crié quand je lui ai coupé le bras, ricana le Capricorne. Il s'est mis à gigoter, impuissant alors que le sang s'écoulait de son corps. Il n'a pas même vu le coup suivant arriver. J'ai séparé sa jambe gauche, je crois que j'ai un peu coupé une de ses parties intimes en même temps, parce qu'il s'est mis à couiner d'une voix suraiguë. »
Non.
« Je ne sais même pas son nom, je réalise… Il avait des attaques avec de jolis petits animaux par contre, un amoureux de la nature sûrement. »
Scylla, forcément.
« Il ne pouvait plus trop bouger quand j'ai fini par l'achever… Ce n'était que de la pure compassion de ma part, comme on tue un cheval blessé. »
Ordure.
« Je te couperai pareil, et j'offrirai les morceaux qui resteront de toi à Poséidon peut-être, ça lui fera un souvenir. Quelle partie de toi préférerait-il conserver ?
— Athéna… commença soudain Poséidon derrière Sirène. Tu t'entoures… bizarrement. »
La déesse ne répondit rien. L'autre Saint à ses côtés serra les poings en détournant les yeux. Plus que quelques notes…
« Je sais ce que je vais lui donner, tes yeux bleus qu'il portera en collier avant d'être vaincu », hurla soudain le Capricorne.
Sa voix était puissante et couvrait la chanson douce de Sirène. Le musicien ne s'entendit plus chanter pendant quelques secondes. Il avait perdu le fil de son sort… Une douleur perçante s'enfonça en lui.
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Sirène regarda, incrédule, la main qui venait de percer son armure et de s'enfoncer dans sa gorge. Un goût métallique remontait dans sa bouche, piquait ses cordes vocales arrachées. En un ultime effort, il s'arracha aux doigts acérés, et le choc des dernières bribes de son énergie sur eux le propulsa loin derrière. Le sol était froid et dur sous son dos, mais il glissait en traînée rouge. Un ricanement accompagna ce sillage, rayant plus les oreilles de Sirène que l'orichalque de sa Scale sur le marbre. Puis ce fut le silence, il avait cessé de bouger et ne voyait plus que le haut plafond. Il avait échoué à protéger Poséidon… Un remords s'installa dans son coeur. Une douleur sourde envahissait son torse, mais il refusait de la laisser le faire crier.
Un hurlement grave retentit alors et un bruit de cascade se rapprocha de lui. Tournant difficilement sa tête lourde, Sirène regarda. Poséidon avait détourné une partie du mur d'eau et avait érigé une barrière entre eux, et Athéna et ses saints. Le dieu lâcha son trident et s'agenouilla sur sa gauche, lui serrant la main.
Je suis désolé mon seigneur, songea Sirène. J'ai… échoué…. Je n'ai pas su vous protéger…
« Que racontes-tu ? protesta Poséidon. Tu as été parfait. Tu as défait plusieurs Saints. Je ne pouvais pas rêver de général plus dévoué. »
Il porta les doigts de Sirène à sa bouche. Un vague sourire se forma sur les lèvres du Marina.
J'ai froid…
Poséidon sembla grimacer avant de retirer sa cape. Il la posa sur Sirène, le bordant du coton fin. La souffrance quitta Sirène, blotti sous le tissu. Il frôlait son nez, promenant l'odeur des cheveux du dieu en berceuse douce.
Est-ce que…
Même penser devenait de plus en plus difficile pour Sirène, le liquide ferreux qui sortait de sa gorge emportant ses mots loin de lui.
Hadès… Je vais aller ?
« Non, non, s'écria Poséidon. Tu as un pacte avec moi, le seul dieu à qui tu appartiens, c'est moi. »
Sirène se sentit soulagé. La fatigue le noyait. Il allait juste fermer les yeux, dormir quelques instants. Une larme s'était échappée des yeux marins de Poséidon. Une unique larme transparente qui courait le long de sa joue. Ca n'allait pas. Voulant le rassurer, Sirène utilisa ses dernières forces et tendit son bras pour effleurer le menton humide.
Je…
vous…
Son bras glissa sur le sol, plume légère. Silencieux, Poséidon agenouillé à ses côtés serra les poings. Son regard bleu s'était inondé et il tremblait. Le dieu se pencha sur le corps de son Marina. Le rouge du tissu qui le recouvrait s'était assombri sur sa poitrine, et le sol était poisseux. Veillant à ne pas salir le visage pur, Poséidon posa un dernier baiser sur les lèvres encore chaudes.
« Moi aussi… » murmura-t-il.
Ses longs cheveux blonds avaient traîné dans la mare de sang et leurs pointes avaient rougi. Il se releva et alla ramasser son trident. Derrière la barrière d'eau, Athéna attendait, les yeux pers impassibles. Pourquoi ne bougeait-elle pas ? Comptait-elle mener un siège ? L'esprit de Poséidon tourbillonnait. Il ne la laisserait pas mener la danse. Et il allait commencer par tuer le Capricorne.
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Il lança son trident qui traversa le mur d'eau avant de se planter dans le corps du chevalier doré. L'homme s'effondra, surpris, n'ayant pas prévu le coup. Poséidon rappela son trident, le visage sec.
« Je suppose que… » commença Athéna.
Elle tendit la main sur le mur d'eau, oubliant sa phrase. Le courant cessa sous ses doigts fins, libérant le passage.
« Laissez-moi faire… » murmura le dernier Saint en s'avançant devant la déesse.
Poséidon releva son trident, il n'y avait plus que ce chevalier entre Athéna et lui…
« Non… protesta la déesse en posant une main sur l'épaule du jeune homme. Je dois parler au seigneur Poséidon moi-même. »
Elle glissa jusqu'au dieu et lui sourit tristement :
« Je m'excuse… Je ne savais pas… »
Les yeux bleus de Poséidon se noircirent :
« Que ne savais-tu pas ? Que tu allais m'attaquer et comptais tuer tous mes généraux ? »
Elle avança les doigts vers le bras du dieu.
« Non, que j'allais t'ôter quelqu'un qui t'est vraiment cher, chuchota-t-elle. Sinon, je t'aurais proposé de suite… »
Elle se haussa vers le dieu et continua à lui murmurer à l'oreille. Poséidon se mit soudain à trembler, sa bouche s'entrouvrit alors qu'il écoutait la proposition d'Athéna.
« Alors ? » demanda cette dernière en reculant légèrement.
Poséidon gardait le regard dans le vague, silencieux. En soupirant, il baissa enfin les cils vers le corps inerte de Sirène allongé près de lui.
« Bien, j'accepte ta proposition… finit-il par répondre.
— Je reconstruirai une humanité qui te surprendra, tu verras ! sourit Athéna.
— Si tu ne tiens pas cette promesse, je reviendrai…
— Je sais. »
Il ferma les yeux. La déesse fit un geste, et le dernier Saint prit une jarre qu'il apporta à Athéna. Elle inspira et Poséidon s'écroula mollement.
« Qu'avez-vous fait ? s'étonna le chevalier.
— J'ai… Hum disons que j'ai emprisonné son âme, hésita Athéna.
— Et son corps ?
— Le Sanctuaire va s'écrouler… Le déluge a cessé. Poséidon saura bien prendre soin de son corps. »
Elle commençait déjà à s'éloigner.
« Mais si vous avez emprisonné son âme, comment pourrait-il… ? continuait le Saint en la suivant.
— Problèmes de dieux, sourit Athéna. Fais-moi confiance », chuchota-t-elle en caressant doucement le menton du chevalier.
Elle le serra dans ses bras, le baignant de lumière, avant de les projeter loin d'Atlantis.
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Aucun ne vit le corps de Poséidon s'entourer d'une bulle d'air avant d'être enseveli sous les gravats du temple qui s'effondrait.
