Chapitre 8: Doutes
Victoire se réveilla en avance sur son réveil le lundi matin. Il fallait dire qu'elle avait dormi tout le week-end. Elle avait beau être bien fatiguée, elle en avait un peu marre d'être restée au lit. Elle n'en avait pas l'habitude. Elle ne savait pas rester en place, normalement. Là, elle n'avait pas eu tellement le choix. Elle tira les rideaux de ses baldaquins et posa les pieds sur le sol froid du dortoir. Ces pierres n'étaient pas chauffées magiquement, c'était dommage.
Elle se redressa et s'assit complètement sur son matelas. Elle grimaça. Les potions ne devaient plus faire effet, et tout n'était pas encore réparé. La magie ne faisait pas non plus de miracles. Madame Pomfresh lui avait expliqué qu'elle aurait encore mal pendant deux ou trois jours. Elle se leva maladroitement et prit ses affaires au bout de son lit. Elle avait posé ses vêtements là la veille pour ne pas avoir à se pencher pour les ramasser.
Elle alla directement à la salle de bain de leur dortoir, sur la pointe de ses pieds nus pour ne pas réveiller ses amies. Elle retint les grimaces que tel ou tel mouvement lui arrachait parfois. Elle referma la porte tout doucement et soupira de soulagement. Elle y était parvenue. Elle se déshabilla avec les même précautions et osa regarder enfin son reflet dans le miroir. L'infirmière n'avait pas jugé nécessaire de lui montrer son visage. Et elle n'avait pas eu la force de soulever le drap pour voir son corps avant.
Elle était belle comme ça, tiens. Si sa mère la voyait dans cet état, elle en ferait une crise d'apoplexie. Elle crierait au scandale en demandant réparation pour l'atteinte au corps de sa fille. Fleur Delacour avait toujours été légèrement trop impliquée quand il s'agissait de leur côté vélane. Victoire elle, s'en fichait bien. Au contraire, on ne verrait peut-être plus seulement qu'elle avait ce maudit sang dans les veines, on prendrait peut-être en compte le fait qu'elle avait aussi un cerveau. Elle en avait marre d'être traitée d'idiote parce qu'elle était jolie. Elle avait déjà subi ça toute la primaire, pas question de recommencer ici.
De toute façon, là n'était plus la question, elle avait été sacrément amochée comme avait dit Duncan. Elle avait plusieurs bleus sur le ventre, près des côtes notamment. Elle en avait un aussi sur la hanche gauche, là où il y avait l'os. Et bien sûr, elle avait celui sur son visage qui lui mangeait la joue droite. Certains commençaient déjà à changer de couleur. Certains sur son ventre tiraient sur le marron ou le vert. Celui de sa joue restait bien bleu foncé. Et elle avait la lèvre fendue. Beau début d'année, ma petite Victoire, se dit-elle. Quel brio.
Elle remit ses vêtements rapidement pour ne plus voir son corps contusionné. Elle passa sa brosse dans ses cheveux qui eux n'avaient rien, machinalement. Elle ne s'y attarda pas, pas ce matin, elle n'en avait pas envie. Elle sortit en trombe de la salle de bain, redoutant d'avoir mis trop de temps et que ses amies n'en aient pas assez et se précipita sur son sac, plongeant presque la tête dedans pour qu'on ne la voit pas. Elle ramassa vite toutes ses affaires et fila par l'escalier vers la Salle Commune, sous l'œil médusé et un peu hagard de ses compagnes.
« C'était pas Victoire là ? » demanda intelligemment Mary.
« Qu'on vient de voir passer comme une fusée comme si elle avait un feu follet au fesses ? Si je crois bien... » bailla Leonore.
« N'empêche, on ne l'a pas vue du week-end. Je veux pas dire, mais ce n'est pas très normal. Vous croyez qu'elle a quelque chose ? » s'inquiéta Lyra
« Non, elle nous en aurait parlé. Elle n'est pas du genre à tout garder pour elle, elle nous fait confiance. Elle sait qu'elle peut compter sur nous. Regarde avec Teddy et Chloé, elle nous a parlé de ce qui la tracassait. Non, elle devait juste avoir des trucs à faire... »
« Elle nous en n'a pas parlé, elle nous a bassinées tu veux dire ! Leonore a raison, Lyra, t'en fais pas va, elle devait juste avoir quelques devoirs en retard... »
« Oui, vous devez avoir raison... » souffla-t-elle, attrapant au passage le chat de Mary pour le caresser. Le Patou en question ne semblait pas mécontent de ces attentions dès le matin.
Elle s'habillèrent en silence, toujours aussi peu réveillées les unes que les autres, se succédant à la salle de bain, qui pour se doucher, qui pour se débarbouiller, qui pour se changer. Elle prirent leurs sacs et descendirent à leur tour. Mary dut tout de même remonter se rendant compte à la dernière minute qu'elle avait oublié son nécessaire à plumes. Elle ne savait pas ce qu'elle avait avec celui-ci. Elle l'avait déjà oublié à la rentrée, ses parents avaient dû le lui envoyer par hibou, et ça faisait au moins trois ou quatre fois qu'elle l'oubliait depuis le début de l'année.
Lorsqu'elles s'assirent enfin à la table de leur maison pour petit-déjeuner, le problème de Victoire leur sauta aux yeux. Car problème il devait y avoir.
« Mais qu'est-ce que tu as fait à ton visage ? » s'écria Lyra.
« Tu te rends compte que tu as un très joli hématome ? » remarqua Leonore.
« Oui, merci, c'est dur de pas le voir et je peux vous dire que c'est encore plus dur de ne pas le sentir. Rien que ma tartine j'ai du mal à la mâcher. Je vais finir aux céréales si ça continue. »
« Comment tu t'es fait ça ? »
« Je... je suis tombée dans les escaliers samedi aprem, du coup, je suis restée à l'infirmerie tout le week-end. »
« Tu n'étais pas en train de faire tes devoirs samedi après-midi ? » demanda Leonore, suspicieuse.
« Si si, bien sûr, mais après j'ai voulu vous retrouver et je me suis méchamment cassée la figure. »
« Et ça fait ce genre de blessure ? Tu en as d'autres ailleurs, des bleus ? »
« Oui, sur tout le corps. Et j'ai bien roulée tout le long de l'escalier, je sais pas comment j'ai fait, j'ai dû me prendre dans un truc mais je peux vous assurer qu'ils paraissent tout de suite plus longs. Vous me croyez pas ? »
« Si, bien sûr que si on te croit. De toute façon, si ça avait été autre chose, tu n'aurais pas inventé une excuse aussi stupide que les escaliers. Franchement, si ça n'était pas toi, je ne suis pas sûre que j'y aurais cru ! » rit Mary.
« Oui, il n'y a que toi à qui ça peut arriver, tête en l'air ! »
« Puis bon, on voit pas pourquoi tu nous mentirais, alors évidemment qu'on te croit ! »
Et c'est donc dans ces moments-là que les croissants passent mal se dit la jeune blonde. Si elle n'avait pas fini sa tartine de pain de mie avant ces phrases, nul doute qu'elle n'aurait pas pris un croissant ensuite. Bizarrement, elle n'avait plus du tout envie d'en avaler une bouchée de plus. D'un autre côté, elle ne pouvait pas leur dire. Elle ne voulait pas qu'il leur arrive quelque chose. Et c'était son problème, c'était à elle de régler ça.
Et la journée était passée ainsi, à se demander comment faire pour que les filles ne se doutent de rien, à se demander comment se venger, mais seulement une fois qu'elle serait remise, à écoper des questions de tout le monde à propos de ses bleus et de sa démarche chaotique, à subir les cours plus qu'à les écouter vraiment.
Heureusement, elle avait été en binôme avec Leonore en potions et celle-ci avait révisé son cours comme elle l'avait dit, ce qui lui avait permis de se mettre en pilotage automatique. Encore une expression d'Oncle Harry qu'elle avait fini par comprendre au bout de quelques dizaines de minutes d'explications. Elle n'avait pas oublié le devoir de métamorphose et avait pu le rendre au professeur sans avoir eu à subir un mauvais coup de la part de Keeler. Sans jeu de mots d'ailleurs. Même s'il avait réussi à lui dire qu'elle avait de très jolies couleurs, assorties à l'orage dehors. Le scroutt. La botanique et la défense contre les forces du mal étaient passées. C'était tout ce qu'elle pouvait dire de positif. On ne pouvait en effet pas dire qu'elle avait brillé par son excellence. Elle aurait même mieux fait de briller par son absence, étant données ses performances dans les deux matières.
Le lendemain s'était passé à peu près de la même manière. Elle était un peu plus attentive en cours, ses douleurs se faisant moins présentes et les gens posant moins de questions. Mais une chose la perturbait de nouveau. C'était le soir qu'elle avait ce rendez-vous avec les élèves de septième année de Serpentard. Et elle se demandait bien ce qui allait s'y passer, ce que ces filles voulaient. Heureusement, Leonore aussi était invitée et elle ne serait au moins pas seule.
D'ailleurs, une bonne partie des élèves de première année était conviées. À entendre les gens dans les couloirs et aux repas dans la Grande Salle, c'était l'événement de la semaine. Tout le monde en parlait. Celles qui étaient invitées – car étonnamment, elle s'était rendue compte qu'il n'y avait que des filles – se pavanaient ou spéculaient d'une voix excitée sur ce qu'elles allaient vivre. Les exclues, et on y voyait de très nombreuses Poufsouffles notamment, échafaudaient elles aussi des hypothèses, tâchant de savoir ce qui se tramait derrière tout ça, et surtout, pourquoi elles en avaient été exclues.
De toute façon, elles allaient bientôt savoir. Plus les cours passaient et moins les élèves étaient attentives. Certaines discutaient même de la tenue qu'elles allaient mettre, comme si elles ne devaient pas porter l'uniforme et comme si, surtout, ça n'était pas qu'une banale réunion. Lenore et Victoire restaient assez en dehors de toutes ces discussions, parlant de bien d'autres choses avec leurs amies qui n'étaient pas conviées. La première parce qu'elle avait pour principe de ne pas se conformer à celles qu'elle appelait les goules en chaleur, la seconde parce qu'elle avait bien d'autres sombrals à fouetter.
Lorsqu'elles arrivèrent au point de réunion, en haut de l'escalier menant vers les cachots et donc vers le domaine des Serpentards, elles étaient loin d'être les premières. Elles étaient parties à 17h55 pour 18h, quittant à regrets la chaleur de leur dortoir et la partie de bataille explosive qu'elles avaient engagée. Il y avait déjà plus d'une dizaine de filles de première année, qu'elles ne connaissaient pas toutes. Selon les uniformes, on pouvait remarquer une majorité de Serdaigles et de Gryffondors, quelques Poufsouffles mais très peu et aucune Serpentards, ce qui pouvait paraître étrange... elle regarda et ne vit aucune de ses agresseurs, ce qui la rassura grandement, elle n'était pas sûre que l'une d'elles ne soient pas une première année qu'elle ne connaissait pas encore.
Enfin, une jeune fille se lança un sortilège, et Victoire eut un peu peur qu'elle soit devenue folle, mais elle comprit que c'était pour élever sa voix. Plusieurs autre réclamèrent le silence avant qu'elle ne parle enfin:
« Bonjour à toutes, je vois que vous êtes toutes venues, c'est bien. On ne va pas faire la réunion ici mais dans une des salles de potions que nous avons réservée. Suivez-nous. »
Une fois arrivées, toutes installées au paillasse, Victoire eut vraiment l'impression d'être en cours avec le professeur Cauldroy. Cinq filles de Serpentard se tenaient devant elles, sur une espèce d'estrade que le professeur utilisait habituellement pour ses cours. L'une d'elles, celle qui avait déjà pris la parole auparavant et devait être la chef, une grande brune aux yeux verts, parla de nouveau:
« Bien, maintenant que nous sommes installées, j'espère que vous avez toutes votre carton d'invitation avec vous, Lena va d'ailleurs passer dans les rangs juste pour une vérification, nous allons pouvoir commencer.
Si on vous a réunies toutes ici aujourd'hui, c'est parce que vous avez sans doute dû remarquer quelque chose d'un peu anormal dans la répartition du choixpeau, au début de l'année. »
Soudain, la Lena en question, en inspectant les cartons, vit qu'une jeune fille n'en avait pas. Celle-ci fut expulsée sans ménagement vers la sortie. Les deux amies ne comprenaient pas pourquoi, après tout, ça n'était pas si grave, si ? La première année, en Poufsouffle, eut beau pleurer, taper du pied, clamer tout fort sa généalogie de sang purs, crier qu'elle voulait rester et entrer dans ce merveilleux club de bonnes manières dont on lui avait parlé, rien n'y fit. La porte se referma sur ses sanglots. Ça les refroidit un peu. Heureusement, celle qu'on pouvait sans doute appeler la présidente de ce comité reprit rapidement le contrôle de son discours.
« Excusez-nous mais vous verrez, le carton est très important, il signifie qu'on vous a choisies. Je continue donc ce que je disais... Depuis la Guerre, la maison Serpentard ne jouit pas de la meilleure des réputations, alors même que nous avons largement payé nos dettes et que même le ministère a tenté de redorer notre image. Nous ne sommes pas une maison prônant la magie noire, loin de là. Des mages noirs ont existé dans toutes les maisons, ils ne viennent pas que de Serpentard. Cette maison prône simplement l'intelligence, la ruse. Mais à cause de ces préjugés, de ces mentalités persistantes, nous avons très peu de filles intégrant les verts et argent. La première, il n'y avait même pas un seul nouveau Serpentard à la répartition.
Pour remédier à cela, nous avons eu l'idée cette année de réunir des jeunes filles de première année, vous donc, que nous avons observées et qui nous sembleraient être plus à l'aise dans notre maison que dans la leur. Pour nous, vous avez toutes les qualités pour entrer dans notre maison et vous y plaire vraiment. Ainsi, nous vous demandons juste, parce que vous n'êtes qu'au tout début de l'année donc pas encore très attachées à vos maisons, d'essayer de devenir des Serpentards pendant une semaine, chacune quand vous le souhaitez. Cette semaine-là, vous ferez tout comme une Serpentard et l'une des nôtres vous accompagnera pour vous aider.
Voilà, si vous avez des questions, n'hésitez pas à nous les poser, nous sommes là pour ça. Merci à toutes en tout cas d'être venues. »
Ses compagnes l'applaudirent et Victoire dut avouer que toute la salle, y compris elle, le fit aussi. Elle avait été percutante. Et l'incident avec la Poufsouffle avait finalement eu peu d'impact sur l'impression qu'elle avait des jeunes filles. Elles retournèrent au dortoir en silence. Victoire avait la tête pleine de questions. Lorsqu'elle demanda son avis à Leonore, celle-ci fut catégorique:
« Pas question que je fasse ça. J'aime ma maison, j'y suis, j'y reste. Tu ne vas pas tomber dans ce piège quand même, si ? »
Ben justement, elle se le demandait. Finalement, ça n'était peut-être pas une mauvaise idée ? Ces filles de Serpentard cherchaient juste à être plus nombreuses. Elles cherchaient juste à les aider, celles qui n'avaient pas trouvé leur place dans leur maison, ou qui pourraient en trouver une meilleure. Est-ce que la directrice était au courant ? Sans doute, se dit-elle, elles n'auraient pas enfreint le règlement comme ça. Et là-bas, elle serait peut-être plus forte. Elle ne se ferait plus taper dessus, ces filles n'oseraient plus l'embêter. Elle n'aurait plus à fréquenter Kay tout en l'évitant.
Elle pourrait toujours voir ses amies, elles auraient plein de cours ensemble. Et puis, Leonore allait peut-être faire comme elle, finalement, elle changerait peut-être d'avis. Bien sûr, il y aurait ce Keeler, mais peut-être que si elle était dans sa maison, il ne l'embêterait plus ? Peut-être ne serait-elle plus vue seulement comme la fille Weasley ? Peut-être les gens verraient-ils qu'elle existait par elle-même ? Peut-être n'aurait-elle plus cette étiquette ? Peut-être les gens la verraient-ils pour ce qu'elle était et pas pour ce qu'elle représentait ? Peut-être qu'elle casserait enfin cette image stupide qu'ils avaient d'elle ? Peut-être pourrait-elle enfin être elle-même ? Peut-être l'accepterait-on sans tout son passé, dans cette maison ?
