Chapitre 9: Dans un tourbillon de lettres

Le lendemain, en se levant, Victoire ne voyait plus son dortoir de la même façon. Peut-être en changerait-elle bientôt. Peut-être ne serait-elle bientôt plus admise dans ces lits aux baldaquins rouges sang. Peut-être n'aurait-elle bientôt plus l'occasion de se pencher par la fenêtre et de voir le parc de si haut. Elle ne savait pas encore. Elle avait réfléchi toute la nuit. Elle avait tourné la proposition dans tous les sens, pesé le pour et le contre, cherché à voir ce qu'elle aurait de plus dans cette maison et ce qu'elle y perdrait. Et elle en était arrivée à la conclusion qu'il fallait attendre un peu. Attendre que le problème se fasse plus clair, que d'autres filles testent avant elle, pour voir si ça marchait, voir ce qu'en pensaient les autres. Voir ce qu'en pensaient les professeurs aussi.

Elle était persuadée que la répartition par le choixpeau était définitive. Elle ne savait pas qu'on pouvait ensuite changer de maison. Elle n'aurait pas cru que cela se fasse. Et puis, si Serpentard faisait ça, les autres maisons, pourquoi ne le faisaient-elles pas ? Mais alors, ça deviendrait un joyeux bazar. Tout le monde voudrait aller dans la maison à laquelle il aimerait appartenir, pas dans celle qui lui convenait le mieux. Serpentard avait-il eu une autorisation exceptionnelle parce que sa maison était bien vide ? Pouvait-on contrer la décision du choixpeau ? Il avait beau être un peu moisi et râpé, il semblait savoir ce qu'il disait. La preuve, il ne l'avait pas envoyée à Poufsouffle comme elle le voulait mais à Gryffondor, parce qu'elle correspondait mieux à cette maison.

Elle n'avait jamais vraiment pensé à Serpentard. Il fallait dire que ce n'était pas la maison la plus appréciée dans sa famille. Les souvenirs de la Guerre étaient encore trop présents. Trop nombreux étaient les membres de sa famille qui avaient eu à se battre contre des élèves de leur âge, mais portant les couleurs vert et argent. Elle n'osait même pas imaginer l'effet que ferait son annonce de changement de maison, si jamais elle arrivait, sur certains de ses oncles. Son père n'y verrait trop rien à redire encore, mais nul doute qu'Oncle Ron et Oncle George auraient un peu de mal. Oncle Harry serait peut-être plus tolérant, de même que Tante Hermione. Ils semblaient accorder énormément d'importance au respect entre les maisons. Victoire était-elle prête à faire ce choix ?

Lorsqu'elle descendit dans leur Salle Commune, elle regarda de nouveau les choses sous un autre angle. Elle détailla à nouveau la pièce, plus encore qu'elle ne l'avait fait à son arrivée. Elle se rendit compte que tout était vraiment rouge ou or. Aucun meuble n'avait été épargné. Elle était vraiment chez les Gryffondors. Et si elle n'en était plus une, elle n'aurait plus jamais sa place dans cette tour.

« Tu hésites, n'est-ce pas ? »

Elle sursauta, et se retourna brusquement, une main sur le cœur, tentant de se reprendre. Pourquoi les gens s'amusaient-ils toujours à arriver par derrière et à lui faire peur ? C'était si drôle que ça ? Quand ça n'était pas Teddy, il fallait encore qu'elle soit poursuivie par ses amies. Après avoir réussi à calmer son cœur, elle répondit enfin:

« Oui. Oui j'hésite. Pas toi ? Tu ne te demandes pas, toi, ce que ça ferait ? Ce que ça changerait ? Et si jamais le choixpeau s'était trompé ? Et si jamais ces filles avaient raison ? »

« Bien sûr que si je me suis posée la question. Mais jamais je ne changerai de maison, même si on s'était trompé sur mon compte. Parce que finalement, tu vois, je me plais ici, je suis bien, je me sens à ma place. Alors pourquoi chercher à aller ailleurs ? Toi aussi tu es à ta place ici, Victoire, tu le sais. » dit doucement Leonore.

« Ben tu vois, parfois, je me le demande... Après tout, je n'ai fait que suivre les traces de mes parents, de toute ma famille. J'ai fait comme tout le monde. Je ne suis qu'une Weasley parmi les autres. Et si jamais je n'étais pas destinée à cette maison mais qu'on m'avait collé une étiquette qui m'y a fait aller ? »

« Tu ne crois pas que le choixpeau l'aurait vu ? Il ne se préoccupe pas des noms, tu sais. Regarde, mon père est allé à Serpentard, et son père aussi avant. Et moi, je suis à Gryffondor. »

« Ah bon ? Tu ne m'en avais jamais parlé ! Je ne savais pas. »

« Bof, ça n'est pas venu dans la conversation, après tout. C'était pas si important. »

« Non, mais c'est peut-être pour ça que les filles t'avaient demandé de venir aussi hier soir... »

« Sans doute oui. Enfin, elles peuvent rêver. Allez, ne te tracasse pas avec ça, on verra bien ! Viens, les filles doivent déjà être en train de petit-déjeuner, je ne les ai pas vues au dortoir. »

Elle filèrent à la Grande Salle et rejoignirent leurs amies qui étaient effectivement déjà à table. Lyra leur expliqua qu'elle avait eu une crise d'insomnie et que du coup, elle avait passé une bonne partie de la nuit à attendre dans son lit que le jour se lève enfin, tout en lisant la leçon de la dernière séance de Défense Contre les Forces du Mal, leur premier cours de la matinée. Mary parvint entre deux bouchées de croissant à leur dire qu'elle avait tellement faim que ça l'avait réveillée. De toute façon, elle avait souvent faim. Victoire se demandait même comment elle faisait pour tenir toute l'après-midi, alors qu'elle paraissait avoir tout le temps envie de grignoter quelque chose.

« Alors, c'était quoi la réunion d'hier soir ? Vous n'êtes pas rentrées tard, si ? »

« Non, non, ça a duré à peine une petite heure, le temps de toutes être là, puis d'entendre le discours et de repartir. » dit Victoire.

« En fait, elles voulaient nous proposer d'entrer à Serpentard. De changer de maison. » continua Leonore.

« Quoi ? Comment ça ? Mais, vous êtes Gryffondors, vous êtes déjà réparties ! » s'écria Lyra.

« Oui, oui, on sait bien, mais il n'y a pas beaucoup de filles a Serpentard en première année, alors elles recrutent. »

« Et pourquoi on n'étaient pas invitées, nous ? » demanda Mary.

« Peut-être parce que vous êtes bien dans votre maison, qu'elles savent que vous n'iriez pas à Serpentard. » glissa Victoire.

« Mais, vous non plus, n'est-ce pas ? »

« Non non. » fit la jeune blonde, d'un air absent.

En effet, quelque chose venait d'attirer son attention. Quelque chose de plus intéressant que ce débat qu'elle venait déjà d'avoir avec Leonore à la tour. Quelque chose qui la faisait douter, plus que les propos des filles, plus que leur indignation, elles qui prenaient Victoire pour une vraie Gryffondor, pour une fille forte et courageuse, l'archétype de ce qu'elles devraient toutes être. L'archétype que la jeune fille n'avait pas l'impression d'être.

Une fille venait de passer les portes de la Grande Salle. Elle portait l'uniforme des première années de Serpentard et partit s'assoir à côté de Harper qui se décala sur le banc pour lui laisser une place entre elle et une septième année qui s'assit en même temps. Jusque là, tout paraissait normal. Sauf quand on regardait la table des Serdaigle. Là, plusieurs première années la regardaient bizarrement. L'un d'eux s'étouffa dans son bol de chocolat chaud. Une autre la regardait, outrée. Et quand Victoire plissa les yeux pour mieux voir la tête de celle qui causait tant de remue-ménage, elle comprit.

Cette fille, elle la connaissait. Elle s'appelait Annabeth, Annabeth Forester. Et elle était en première année à Serdaigle jusqu'à la veille. Et là, il n'y avait pas de doute, sur sa robe, c'était l'écusson vert et argent qui était brodé. Pas celui de sa maison d'origine. Victoire la connaissait un peu. Un jour, elle était allée travailler à la bibliothèque et celle-ci était bondée, elle s'était donc installée à la table de cette fille, qui travaillait seule sur un devoir d'histoire de la magie. Elles avaient un peu discuté et elles s'étaient bien entendues. Si jamais elle allait à Serpentard, elle ne serait pas seule. Elle y aurait une amie. En plus d'Harper qui était plutôt sympa aussi.

Elle fut tirée de ses pensées par un mouvement à sa gauche. Les filles étaient tout simplement en train de se lever pour aller en cours. Et elles la regardaient, inquiètes.

« Ça va Victoire ? » demanda Lyra.

« Oui, oui, ça va, j'ai juste la tête un peu chamboulée. Comme si un dragon était passé par là. »

« À cause de tes blessures encore ? » renchérit Mary, un peu à côté.

« Pas que ça, je pense... » dit Leonore.

« Non, mais c'est vrai que ça ne m'aide pas, je dois un peu délirer, désolée les filles. » souffla rapidement Victoire.

Elles acquiescèrent et se dirigèrent vers la sortie pour leur premier cours de la matinée. Alors qu'elles arrivaient aux grandes portes, elles croisèrent Keeler et sa bande qui allaient petit-déjeuner. Celui-ci poussa Lyra du coude et la jeune fille manqua de tomber sur ses amies. Elle serra les dents sans rien dire, estimant que le jeune homme n'en valait pas la peine. Mais Victoire ne l'entendait pas de cette oreille. Ça n'était pas de sa faute, elle était encore Gryffondor, se dit-elle.

« Un problème Keeler ? Une perte d'équilibre peut-être ? »

« Une overdose de rouge. Et ne compte même pas entrer à Serpentard, Weasley, on ne voudra pas de toi. Tu es trop... trop pathétiquement généreuse. »

« Je vais prendre ça comme un compliment. » fit-elle avant qu'elles ne s'en aillent.

« Tu n'aurais pas dû le provoquer. » lui reprocha Lyra.

« Quoi ? Il t'agressait ! »

« Oui mais je sais me défendre, juste qu'il n'en vaut pas la peine. Et si jamais tu veux entrer à Serpentard, tu vas faire comment si tu l'as sur le dos, hein ? »

La jeune fille ne répondit rien. Son amie avait fait ça pour elle. Elle s'était écrasée pour elle. Elle n'avait rien dit pour elle. Et si jamais elle perdait ces amies à aller dans cette autre maison qui ne l'avait pas choisie en premier lieu ? Et si jamais elle perdait tout ça, toute cette confiance, cette amitié ? Dont elle avait déjà assez abusé d'ailleurs.

Les cours de la journée se passèrent à peu près comme d'habitude. Les cours en commun avec les Serpentard à savoir l'Histoire de la Magie et le vol virent de nouvelles élèves arriver. Des filles qui essayaient cette maison pour une semaine et devaient être tellement enthousiastes qu'elles commençaient dès le lendemain de la réunion. Elles étaient plus ou moins bien accueillies suivant la maison à laquelle elles appartenaient auparavant. Les rouge et or se fichaient un peu des deux auparavant Serdaigles par exemple. Mais une fille de Gryffondor avait eu le malheur de se joindre à eux, Judith, et elle avait été huée par son ancienne maison. Victoire, elle, ne s'en plaignait pas. Cette fille avait été odieuse avec elle pendant un cours de botanique et elle n'était pas prête de l'oublier. De plus, elle avait une langue de vipère, parfaite pour les vert et argent.

Visiblement, ça ne gênait pas tellement les professeurs. Certains comme Madame McGonagall n'approuvaient pas cette méthode, mais globalement, le corps enseignant laissait faire. Il fallait dire aussi que la professeur de métamorphose avait été assez claire sur sa position. Quand elle avait vu le jeudi matin les deux élèves de Serdaigle et Judith, habillées en élèves de Serpentard, elle leur avait dit d'un ton sec qu'elles avaient le choix. Soit Judith se changeait et allait s'assoir à sa place habituelle soit elle quittait le cours. Quant aux deux filles, soit elle décidaient de rester en Serpentard et dans ce cas, elles n'étaient pas admises dans ce cours car la professeur n'admettait pas cette pratique, soit elle retournaient bien sagement dans leur maison et reparaissaient au cours qui réunissait les élèves de celle-ci. Les deux jeunes filles étaient parties, penaudes, tandis que Judith les accompagnait, la tête droite, un air fier et méprisant sur le visage.

La fin de la semaine et le week-end défilèrent tout aussi vite. Victoire n'avait toujours pas pris de décision. Elle hésitait encore à tenter cette expérience. D'un côté, ça ne l'engageait à rien, d'un autre, on saurait s'en souvenir si jamais elle restait dans sa maison. Elle avait envoyé une lettre à sa Tante Hermione le vendredi soir, lasse de se faire des nœuds au cerveau. Elle estimait que c'était elle qui saurait le mieux la conseiller. Elle avait toujours été assez proche d'elle, elle ne savait trop comment. La réponse ne se fit pas tarder.

Chère Victoire,

Cette proposition me paraît très étrange. As-tu vérifié que c'était bien possible ? Fais attention à ce que ces filles ne te mènent pas en balai, il y a dragon sous roche. Pour le reste, fais ton choix. C'est ta décision, ne l'oublie pas. C'est ta vie. En ce qui me concerne, je crois que tu as été très bien répartie, et je fais confiance au choixpeau pour ça. Il sait des choses sur toi que tu n'imagines pas encore. Suis ton cœur, fais le choix qui te paraît le plus juste. Je n'ai pas l'habitude de dire ça, mais je sais que tu as déjà pesé rationnellement le pour et le contre et que tu attends un autre genre de conseil que celui-ci.

Je t'embrasse,

Tante Hermione

PS: Je n'ose te parler pas de ton Oncle Ron qui a cru s'étrangler avec son café quand nous avons reçu ta lettre... J'ai cru que j'allais la lui relire une seconde fois, histoire de lui faire comprendre ce que signifiait l'harmonie entre les maisons...

PPS: Nous t'attendons à la maison pour Halloween, j'espère que tu n'as pas oublié, cette année, nous allons chez les moldus !

Bon, ça ne l'avançait pas tellement mais tant pis. Elle avait jusqu'aux vacances pour se décider de toute façon. Les vacances. Elles étaient dans moins d'un mois. Trois petites semaines et elle retournerait chez ses parents. Et elle fêterait Halloween avec Teddy et les autres. Il lui tardait de retrouver tous ses cousins, quand même.

Elle n'avait pas parlé de la réunion et de ses hésitations à son cousin, elle n'avait pas osé. Elle ne préférait pas imaginer sa réaction. Ils avaient passé le week-end tranquillement, à s'amuser tous ensemble, ils étaient allés jouer dans la Grande Salle pour pouvoir réunir les trois maisons qui composaient leur petit groupe. Chloé, la petite-amie de Teddy, était même venue un peu, elle avait l'air gentille. Finalement, ça durait cette histoire. Le jeune homme avait bien fait de finir par lui en parler. C'était assez drôle, il était tout gêné quand la jeune Serdaigle était là. Elle ne faisait pourtant pas grand chose, elle s'asseyait sur ses genoux ou à côté de lui, lui tenait la main, l'embrassait parfois – ce que Victoire trouvait dégoûtant sans l'avouer – et elle parlait un peu avec Jimmy, Neal ou Spencer. Maxime faisait généralement des blagues idiotes pour embarrasser encore plus son ami et parfois, il fallait avouer qu'il obtenait un certain succès.

La discussion s'était donc lancée sur les filles entre les garçons de Poufsouffle, une fois Chloé partie, quant à savoir lesquelles étaient les plus jolies. Spencer affirmait qu'il lui fallait un certain charme, qu'elle n'avait pas besoin d'être belle, jolie lui suffisait. Maxime s'en était outré, estimant qu'avec son physique « digne d'un veela », il pouvait parler, c'était toujours les belles filles qui demandaient à sortir avec le blond. Lui semblait plutôt chercher une fille avec de l'humour. Et ainsi s'enchaînèrent les réactions. Étrangement, les Gryffondors semblaient plus intéressés par cette discussion que par celle des filles de leur année sur les costumes d'Halloween qui pourraient être bien. Leonore donna même une tape sur la tête de Marc pour qu'il perde son air béat.

Soudain, une jeune fille de septième année s'approcha du bout de table sur lequel ils étaient tous installés. Elle venait clairement les voir. Elle portait l'écusson orné d'un lion sur sa robe. Elle les salua, leur sourit et distribua une carte à chacune des filles de première année de Gryffondor avant de s'en aller vers un autre coin de la Grande Salle rendre visite à d'autres groupes. Mary décacheta l'enveloppe et sortit le parchemin. Elle s'éclaircit la voix pour leur lire son contenu.

« À Mademoiselle Mary Bird,

Nous te convions à une réunion avec les autres jeunes filles de ta maison. Tu sauras tout là-bas. Le rendez-vous est fixé mardi de la semaine prochaine, à 18h précises, dans la tour des Gryffondor. En espérant te voir très vite,

Les filles de septième année de Gryffondor. »

« C'est pas vrai que ça recommence ! » lança Leonore, énervée.

« Il faut croire que si... » soupira Victoire

« Euh... Les filles, vous pouvez nous expliquer ? » demanda Spencer

« La semaine dernière, Victoire et moi avons reçu une carte similaire, par la maison Serpentard. Et en fait, c'était pour nous inciter à grossir les rangs de leurs première années. »

« C'est quoi ce bazar ? » s'écria Teddy.

« Jamais entendu parler de ça auparavant. » réfléchit Neal.

« Je... je crois que c'est la première année qu'elles font ça, d'après ce que j'ai compris. Mais je n'en suis pas sûre... On ne peut pas dire que je sois très appréciée dans ma maison... » murmura Harper.

« J'espère que Gryffondor ne compte pas faire la même chose ! À ce rythme, ça va vite devenir le bazar dans l'école. Surtout qu'on est déjà toutes à Gryffondor et qu'elle n'en a pas donné à Harper. C'est bizarre tout ça. Je me demande ce qui se trame. »

« Je ne sais pas, mais je commence à en avoir ras le gobelet ! » s'énerva Victoire.

« Surtout que cette fois, on en a eu une nous aussi ! » remarqua Lyra.

« Pas faux oui... Je me demande vraiment ce qu'elles nous mijotent. »