Chapitre 20 : Balade en forêt

« Pourquoi tu veux savoir ça ? De quoi parles-tu ? » demanda rapidement le garde-chasse.

Il tirait sur sa barbe, l'enroulant entre ses gros doigts, mal à l'aise. Apparemment, ça n'était pas une question qu'il fallait poser.

« On est curieux, c'est tout. » fit Victoire, innocemment. « On se demande juste pourquoi tout ça arrive maintenant. C'est quand même bizarre, toutes ces petites guerres entre maisons, non ? »

« Vous savez, ça a toujours existé. A l'époque de vos parents, les Serpentards et les Gryffondors ne pouvaient pas se croiser dans un couloir sans se bagarrer. Demandez donc à vos oncles Harry, Ron, ou même à Hermione. » répondit-il rapidement.

« Oui mais quand même, il y a eu la Guerre depuis, non ? » insista Leonore. « Je croyais que beaucoup de mesures avaient été prises pour que les Serpentards soient réhabilités, et pour que les maisons ne se disputent plus jamais. Pour que Poudlard reste fort. C'est ce qu'a dit le choixpeau dans sa chanson au début de l'année en tout cas. »

« Et il l'a dit aussi pendant mon année, je m'en souviens, je m'étais même dit que comme ça, je ne serais pas embêté parce que j'étais un Poufsouffle. » renchérit Teddy.

Ses cheveux prirent tout doucement une teinte verte. Victoire savait que c'était un signe de réflexion chez lui, ses cheveux devenaient verts à chaque fois qu'il réfléchissait sérieusement, c'était comme un automatisme. Elle ne savait pas trop pourquoi.

« Vous êtes sûr que ça n'est lié à rien en particulier, Hagrid ? Vous n'avez pas entendu parler de quelque chose par les professeurs ? » demanda sérieusement Leonore.

« De toute façon, ce qui se dit entre les professeurs ne vous regarde pas. Vous n'êtes que des sacripants de première année. » éructa-t-il. « Ou troisième. » ajouta-t-il en regardant un Teddy faussement indigné.

« On ne voulait pas vous énerver du tout. On cherche juste à comprendre. On dirait que ce sont les Serdaigles qui s'en prennent à tout le monde, maintenant, ça ne leur ressemble pas… » dit Victoire.

« J'en ai entendu qui contestaient encore la victoire de Serpentard au dernier match de Quidditch. » renchérit Leonore.

« Ah oui ? Tu ne me l'avais pas dit. » répondit la petite fille en fronçant des sourcils. « Je ne devais pas être là, je ne m'en souviens pas. »

« Non, c'était l'autre matin, quand j'étais en retard au cours de sortilèges. Ils en parlaient dans le couloir. Ils disaient qu'ils ne pouvaient pas perdre, qu'ils étaient les meilleurs partout. »

« Tu es sûre de ce que tu dis ? » demanda le garde-chasse.

« Certaine. J'ai failli leur jeter un sort tellement j'étais en colère. »

« C'est vrai que tu étais énervée en arrivant en cours, je m'en souviens maintenant. Tu as tout fait tomber sur la table. » remarqua Victoire.

« Ce n'est pas normal ça, ce n'est pas normal… » marmonna Hagrid. « Ça ne devrait pas se passer comme ça, il y a un problème… »

« Un problème ? » demandèrent en chœur les enfants, aussi inquiets qu'excités à l'idée de comprendre enfin ce qui se passait au château.

« Quoi ? Un problème ? Mais non, vous avez mal entendu, je n'ai jamais dit qu'il y avait un problème. Allez, allez, finissez vite votre thé, il faut que vous y alliez, il va bientôt faire nuit. » les pressa-t-il.

« Mais Hagrid, il n'est même pas seize heures ! » s'exclama Teddy.

« Oui, mais figurez-vous que j'ai plein de choses à faire moi. Il faut que j'aille faire une ronde dans la forêt, et aussi que j'aille repérer les sapins que je vais prendre pour décorer le château à Noël. Allez, oust, du balai ! » Dit-il en faisant de grands signes de main.

« On peut vous aider ? » demanda Leonore.

Les deux cousins la regardèrent, interloqués. Faire une ronde dans la forêt ? Avec toutes les bestioles pas nettes qui s'y cachaient ? Alors qu'elle s'appelait justement Forêt Interdite ? Que les pires punitions étaient celles qui consistaient à y aller avec Hagrid ? Que tous les élèves étaient terrifiés avant d'y aller, les inconscients mis à part, et encore plus en revenant ? Etait-elle folle ?

Elle les regarda d'un air insistant. Soudain, Victoire comprit. Peut-être qu'en passant plus de temps avec lui, Hagrid leur donnerait plus d'indices sur ce qui se passait au château. Peut-être arriveraient-ils à le faire parler et à lui faire dire ce qu'ils voulaient savoir. Même si ça voulait dire aller dans la Forêt Interdite. La petite fille frissonna à cette idée.

D'un autre côté, même si celle-ci avait l'air dangereuse, cela paraissait quand même très attirant. Peu de premières années pouvaient se vanter d'avoir fait un tour dans cette forêt sans être mort de peur ou y avoir été contraints. Le côté Gryffondor en elle refaisait surface et après quelques instants de réflexion pendant lesquels le garde-chasse avait suspendu ses gestes, étonné, l'idée lui parût tout à fait séduisante.

Elle se mit alors en devoir de convaincre elle aussi le garde-chasse. Elle donna un coup de coude à Teddy quand il se tourna vers elle, encore plus décontenancé par sa réaction. Discrètement, elle lui fit comprendre de ne pas discuter et d'approuver. Les garçons étaient quand même un peu bêtes parfois. Teddy avait beau être le plus âgé, parfois, elle se disait qu'il n'était vraiment pas le plus malin.

Elle commençait à vraiment croire Tante Ginny quand celle-ci disait que les filles étaient bien plus intelligentes que les garçons. La preuve, il avait fallu que les femmes respectives de ses frères leur ouvrent les yeux pour qu'ils voient enfin qu'elles existaient et qu'elles les aimaient. Et elle-même n'avait pas été en peine avec Oncle Harry, riait-elle toujours.

Enfin, les trois enfants parvinrent à convaincre Hagrid de les emmener avec lui, juste pour un tour rapide de reconnaissance, affirma-t-il. Il emporta tout de même son arbalète posée près de la porte et regretta l'absence de son chien, aussi trouillard qu'il eut été durant sa courte vie.

La petite équipe pénétra dans la Forêt et tout de suite, les enfants eurent l'impression que la nuit était déjà tombée sur les lieux. Les épaisses frondaisons des arbres les empêchaient de voir un seul rayon du soleil pâle de décembre et le sol tapissé d'aiguilles de pin rabougries n'était pas plus clair.

Victoire décida d'un commun accord, silencieux bien sûr, avec Leonore de laisser cette dernière aller devant, aux côtés d'Hagrid, afin de lui soutirer quelques informations. Si la jeune fille avait été envoyée à Gryffondor, elle n'en possédait pas moins quelques qualités Serpentardes de sa famille, qui pourraient se révéler utiles à ce moment précis. La jeune blonde rejoignit donc son cousin, resté un peu en arrière, pensif, les yeux s'accrochant aux branches sans vraiment les regarder.

« A quoi penses-tu ? Et ne me dis pas que tu ne penses à rien, tu as le regard dans le vague. » dit-elle.

« Je crois… je crois que je pensais à mon père. »

« Tu crois ? »

« Je n'ai pas vraiment de souvenirs de lui, tu sais, seulement quelques photos que me montre parfois Mamie Andromeda. J'essaie de l'imaginer plus jeune mais comme il a connu ma mère tard, ma grand-mère n'a pas de photos de cette époque. Il a été à Poudlard, lui aussi, tu sais. »

« Je sais oui, papa me l'a dit une fois. Pourquoi penses-tu à lui maintenant ? »

« Parce que nous sommes dans la Forêt Interdite. La forêt qui a un jour connu un loup-garou, tout comme la cabane hurlante. Et que c'était mon père. Si ça se trouve, je marche dans ses pas, je foule le sol que ses pattes ont foulé quand il était transformé. Oncle Harry m'a dit que quand ils étaient jeunes, ses amis avaient trouvé un moyen de se transformer en animaux eux aussi, et qu'ils allaient tous les quatre dans la Forêt. Il était ami avec le père d'Oncle Harry. Quelque part, ça me rend un peu membre de la famille, celle du cœur. » sourit-il tristement.

« Bien sûr. Et ne pense pas au passé. Ces années où ton père était à Poudlard, avec ses amis, c'était sans doute ses meilleures années, comme ce doit être les nôtres. Il ne faut pas qu'on s'enchaîne au passé, c'est notre vie qu'on doit vivre. » Répondit très sérieusement la petite fille.

« Comment veux-tu qu'on ne s'attache pas au passé ? Tu t'appelles Victoire à cause du jour de ta naissance, qui est aussi celui de la mort de mes parents. Je m'appelle Ted en l'honneur de mon grand-père, et mon deuxième prénom est celui de mon père. Regarde parmi les cousins. Combien s'appellent comme nos oncles, tantes, grands-parents ou proches disparus ? Regarde James, regarde Fred, Lily, Albus. Nous sommes tous liés au passé, que nous le voulions ou non. On ne peut pas y échapper. A chaque fois que nous marchons dans les couloirs de l'école, nous marchons dans les pas d'un de nos ancêtres, d'un membre de notre famille, qui a dormi dans notre lit, eu notre professeur, est allé se laver dans notre salle de bain. Nous sommes sur leurs traces, que nous le voulions ou non. » Dit-il, désabusé.

« C'est dans le présent qu'on doit vivre. Je ne te dis pas d'oublier le passé. On ne pourra jamais, et il ne faut pas, c'est de lui que nous apprenons nos erreurs. Mais ça ne doit pas nous empêcher de vivre nos vies, de choisir nos voies, qui ne seront pas nécessairement exactement les mêmes que celles de ceux avant nous. Ce sont nos choix. Nos personnalités. Nos vies. Pas celles des autres. Ta vie n'est pas celle de ton père. Tu ne dois pas vivre pour lui, ne penser qu'à lui, ne vivre qu'à travers lui. Tu es Teddy Lupin. Tu es toi. Et c'est toi qui dois vivre, toi qui es ici. Et toi qui vas m'écraser cette araignée ! » Répliqua-t-elle rapidement en montrant un tronc d'arbre à quelques centimètres d'eux.

Rapidement, Victoire s'éloigna de l'animal en question pour se cacher derrière son cousin. Celui-ci n'était pas plus amusé de devoir faire face à la bête, mais il n'avait pas le choix, il avait une cousine à protéger. Il n'était peut-être pas un Gryffondor mais il avait quand même le sens de la courtoisie et de l'honneur, et il n'allait quand même pas laisser la petite fille morte de peur. Il ramassa une branche au sol, avant de frapper sur le tronc de toutes ses forces. L'araignée finit en crêpe. Nettement plus efficace qu'un sortilège, commenta-t-il négligemment en se retournant vers la blonde.

Celle-ci le regardait encore plus terrifiée. Elle pointait toujours le doigt vers le tronc. N'allait-elle quand même pas lui annoncer qu'elle avait peur d'une araignée même morte ? Il se retourna, un peu mécontent de devoir en plus décoller le cadavre peu ragoûtant mais décider à lui faire plaisir, même s'ils devaient continuer leur chemin pour rattraper les autres. Leur conversation les avait un peu ralentis et ils ne devaient surtout pas les perdre de vue.

Cependant, le spectacle qui s'offrit à lui était tout autre que celui qu'il avait imaginé. Il ne voyait plus un seul pouce d'écorce. Le tout était recouvert de centaines d'araignées, plus ou moins petites, menaçantes, qui ne semblaient pas apprécier la mort de leur congénère. Teddy se fit la réflexion qu'il ne se souvenait pas que les araignées vivaient autant en colonie. Ou alors celle-ci avait un sens particulier de la famille qui la faisait vivre avec tous ses membres, même éloignés.

Les deux enfants ne purent empêcher un cri de franchir leurs lèvres. Cette fois-ci, il allait falloir une très très grosse branche pour pouvoir venir à bout de l'armée qui se dressait devant eux. Dans un éclair de lucidité, Victoire entraîna son cousin en avant, pour rejoindre les autres, éclairant de sa baguette le chemin afin de ne pas tomber. On ne savait pas si ces monstres n'allaient pas les poursuivre. Le halo créé par la baguette tenait à l'écart les arachnides.

Ils rejoignirent rapidement les deux autres compagnons qui apparemment n'avaient pas cessé de discuter et ne s'étaient pas aperçu de leur présence. Victoire retint une remarque quant à la sécurité qu'Hagrid avait prétendu devoir assurer du fait de leur présence. Quand ils l'informèrent de ce qui venait de se passer, il se contenta de hausser les épaules et de prononcer un nom : Aragog. Les enfants ne demandèrent pas plus d'explications, ne tenant pas tellement à savoir d'où venaient toutes ces araignées et s'il en existait encore plus ou non. Ils continuèrent donc leur chemin, jusqu'à une sorte de clairière.

Celle-ci n'avait pas été créée naturellement, leur expliqua le garde-chasse. À une époque, il y avait amené son demi-frère, un véritable géant qu'il avait baptisé affectueusement Gaup et qui avait un peu fait le ménage pour pouvoir s'assoir. Victoire aurait plutôt dit qu'il avait saccagé l'endroit mais ne tenant pas à vexer leur guide, elle se tut encore.

Décidemment, il allait vraiment falloir qu'elle apprenne à mettre sa langue dans sa poche, si elle continuait, ça allait lui jouer des tours. Instinctivement, elle porta la main à son visage et se rappela que ça lui en avait d'ailleurs déjà joué. Ça n'était pas pour autant qu'elle avait totalement assimilé la leçon.

A l'aide de son parapluie rose, que les enfants n'avaient pas remarqué, caché qu'il était entre les plis de l'ample manteau d'Hagrid, celui-ci marqua les sapins qui l'intéresseraient pour Noël. Il devrait les rapporter dans quelques jours à peine mais il était trop tard pour ce soir. Quand le trio s'excusa, comprenant que leur visite avait mis à mal les plans du garde-chasse, il les rassura rapidement. Cet imprévu lui avait fait très plaisir, et s'ils avaient su, il avait déjà connu bien pire avec un autre trio. Il n'aurait qu'à remettre son travail au lendemain, il n'était pas tellement débordé à cette époque.

Ils rebroussèrent chemin et quand Leonore tenta de reconnaître le passage sans y parvenir, le demi-géant lui expliqua qu'il en avait emprunté un autre, ne souhaitant pas s'attirer la mésentente des araignées. Celles-ci étaient bien plus dangereuses qu'ils ne le pensaient et ils ne devaient surtout jamais les suivre. Il ajouta pour lui-même qu'il avait déjà donné le conseil inverse que ça n'avait pas réussi aux personnes concernées.

Une fois sortis de la Forêt, il leur conseilla de se rendre directement au château. Ils avaient passé un certain temps à marcher entre les arbres et il ne voulait pas être responsable d'un quelconque retard de leur part. De plus, s'ils ne se dépêchaient pas, ils allaient finir par rater le dîner. Se rappelant leurs estomacs grondants et peu attirés par la perspective de gâteaux immangeables dans la cabane du garde-chasse, les enfants acquiescèrent aussitôt.

« Alors ? Tu as appris quelques trucs ? Dis-moi que ce voyage horrible n'était pas inutile ! » demanda rapidement Victoire, tournée vers Leonore, une fois qu'ils se furent un peu éloignés.

« Ce n'était pas totalement inutile, Teddy a appris qu'il ne fallait surtout pas tuer une araignée sous peine de voir sa réplique en centaines d'exemplaires. » répondit la jeune fille, narquoise.

Les deux cousins frissonnèrent à ce souvenir.

« A part ça ? Tu as appris quelque chose ? Allez, dis ! » la pressa encore la blonde.

« Ce que tu peux manquer de patience, c'est fou. Et bien sûr que j'ai appris des trucs, tu ne pensais quand même pas que j'allais abandonner. J'ai essayé d'être plus ou moins subtile, de me faire passer pour la pauvre première année simplement inquiète de son sort et de sa répartition, et ça a marché. »

« Vraiment ? Parce que tu ne parais pas du tout inquiète. » répliqua Teddy, souriant.

« Oh ça c'est parce que je suis très bonne comédienne. Au milieu de mon père et mon frère, j'ai appris à tirer mon épingle du jeu. Je ne suis peut-être pas une Serpentard, mais j'ai eu quelques ruses en héritage. » plaisanta la rousse.

« Et ça a donné quoi alors, cette piste ? » s'enquit Victoire, retrouvant le sourire aux évocations de son amie. Elle aussi avait déjà eu une illustration de ce genre de talents.

« Hagrid a glissé sans le faire exprès qu'il serait intéressant de voir la Dame Grise… Apparemment, elle aurait des choses à nous apprendre sur ce qui se passe. » révéla Leonore alors qu'ils arrivaient au château.

« Eh bien, ça va être coton, elle n'est pas très causante. Puis il va falloir la trouver, aussi… » soupira Teddy. « En attendant, à table ! Toutes ces émotions m'ont creusé l'appétit. Et il faut que je parle de tout ça aux autres, et vous aux filles. Comment ils vont être jaloux qu'on soit allés dans la Forêt ! » s'exclama-t-il.

« Carrément ! Ils vont regretter de ne pas être venus ! » s'enthousiasma aussi sa cousine.

Leonore les regarda, souriante. Tous deux semblaient avoir oublié l'épisode des araignées ainsi que celui des gâteaux durs et du thé infect. Ne restaient que les bons souvenirs. Deux enfants. Elle avait pour amis deux enfants. Observant son reflet par une vitre de la Grande Salle, elle se rappela qu'elle en était une aussi. Parfois, elle avait l'impression d'être la seule personne mature à cette table.