Chapitre 21 : Secrets de fantômes

« Eh, tu ne peux pas faire attention à où tu mets tes pieds ? T'es un peu lourde quand même ! » grimaça Teddy.

« Quoi ? Moi ? Lourde ? Non mais t'as mangé un hippogriffe au petit déjeuner toi ou quoi ? Tu t'es regardé ? Tu es sans doute bien plus lourd que moi ! Et puis ça ne se dit pas à une fille. T'avais qu'à faire un lumos si tu ne voulais pas que je te marche dessus. » s'indigna Victoire.

« Vous n'avez pas bientôt fini de vous chamailler ? » demanda Leonore.

« On risque de la faire fuir… » glissa Lyra.

Cela faisait déjà plusieurs jours que les deux cousins ainsi que leur amie rousse avaient rapporté les paroles malheureuses d'Hagrid à leurs camarades. Après avoir un peu tergiversé quant aux élucubrations d'un vieux garde-chasse qui ne devait pas boire que de l'eau le soir dans sa cabane, ils avaient fini par accorder de l'importance à cette piste. De toute façon, c'était la seule qu'ils avaient, avait fini par dire avec raison Mary.

Teddy ayant été celui qui avait proposé ce petit tour chez l'ami de leur famille, il se vit d'office inclus dans l'équipée. Il fallait parler à la Dame Grise. Et surtout la trouver. Depuis quelques années, on ne la voyait guère, elle semblait vouloir se cacher de quelque chose. Ou de quelqu'un, avait ajouté Victoire.

Les premières années avaient décidé de profiter du temps qu'ils avaient entre leur dernier cours de la journée et leur cours d'astronomie du soir. Victoire était allée prévenir Teddy au déjeuner. Elle était la seule à pouvoir s'approcher de la table des Poufsouffles sans paraître suspecte, puisque son propre cousin appartenait à cette maison. On l'y tolérait d'autant plus que Teddy était populaire et ses amis également.

Les filles avaient cependant demandé aux garçons de se tenir à l'écart, ne désirant pas attirer l'attention à être une trop grande équipée dans les couloirs, à traquer les fantômes, si on pouvait dire les choses ainsi. Duncan avait fini par répondre qu'en se séparant, ils auraient de toute façon plus de chance de trouver le fantôme qu'ils cherchaient et que ça n'était pas trois élèves de plus dans les couloirs de l'école, à une heure où leurs promenade étaient encore tolérées, qui allaient plus attirer l'attention.

Teddy avait quant à lui délaissé ses devoirs à rendre pour le lendemain, et ses amis s'assuraient pour lui qu'ils soient terminés à temps, n'hésitant pas à en rédiger certaines parties. L'entraide était d'or, dans la maison des jaunes et noirs. Et puis ils avaient besoin d'un représentant s'ils voulaient être mis au parfum. Comme tous les élèves, cette situation les intriguait et le fait que les deux cousins aient trouvé une piste ne manquait pas d'attirer leur attention.

Les esprits semblaient se calmer, mais ceci n'était qu'une apparence. Chacun savait qu'à la moindre escarmouche, tout pouvait repartir comme avant les vacances d'Halloween. Tous les élèves n'étaient pas apaisés. Les matchs de Quidditch étaient de ce fait sérieusement encadrés, pour ne pas risquer une autre escarcelle. Il n'était pas question qu'on se batte dans cette école. Et encore moins entre maisons, pour des raisons idiotes. Poudlard avait suffisamment connu les différends et on savait où ça avait mené le destin de ceux qui s'y étaient mêlés, ne cessaient de répéter les professeurs, au moindre départ de dispute.

C'était ainsi que les sept Gryffondors et le Poufsouffle s'étaient retrouvés à arpenter les couloirs. Chacun étant censé, et seulement censé, ignorer l'entrée de la maison des autres, ils avaient décidé de se réunir dans un endroit neutre, près de la statue de la sorcière borgne. Après avoir eu quelques soucis du fait de l'obscurité, quelques ronchonnements et quelques pieds écrasés, ils en étaient à discuter de leur séparation.

Duncan, le premier à avoir proposé cette idée, soutenait mordicus qu'il fallait diviser leur groupe pour apparaître moins suspects et avoir plus de succès dans leurs recherches. Leonore hésitait quant à elle sur cette option, craignant que la séparation ôte le bénéfice de la rencontre à certains, qui ne sauraient ce qui s'était passé qu'une fois les informations rapportées. Il ne fallait pas non plus que d'autres continuent de chercher quand le fantôme avait déjà été trouvé, c'était trop bête.

Teddy, qui était finalement le plus âgé de la bande et s'étonnait à s'entendre aussi bien avec des premières années – surtout certains, parfois, Marc et sa curiosité avaient le don de l'horripiler –, décida enfin qu'ils se sépareraient en trois groupes. Marc et Scott seraient capables de se débrouiller seuls dans le noir tandis que Duncan accompagnerait Lyra et Mary pour les protéger autant que les aider. La galanterie des garçons les empêchait de laisser des filles seules dans les couloirs sombres. Celles-ci auraient bien protesté qu'elles étaient tout à fait capables de se débrouiller seules mais elles les laissèrent à leurs illusions. Le dernier groupe serait formé des deux cousins et de Leonore. Ils se retrouveraient tous dix minutes avant le cours d'astronomie devant l'escalier qui menait à la Tour Nord et feraient leur rapport. Personne n'osa moufter devant son air autoritaire. Victoire ressentit à cet instant de l'admiration pour son cousin. Il n'y avait pas à dire, lui, il était grand.

Ils se répartirent ensuite les différentes zones du château, évitant les sous-sols dont ils savaient qu'ils ne renfermeraient pas la Dame Grise. Quelqu'un avait dit un jour à Teddy que ça serait le dernier endroit où il trouverait le fantôme de la maison Serdaigle. Celui-ci s'était souvenu miraculeusement de cette information. Chacun se mit enfin en route, empruntant des chemins différents et scrutant aussi bien les hauteurs des couloirs que devant eux. On ne savait jamais comment allait-elle apparaître, ni si elle daignerait se montrer à eux.

Avec leurs sacoches de cours, les pas des Gryffondors étaient ralentis, mais cela leur donnait au moins un alibi, dont ne disposait pas tellement Teddy. Tant qu'ils ne dépassaient pas l'horaire de couvre-feu, il n'avait rien à craindre, ce serait ensuite que cela poserait problème. Leonore jetait régulièrement un tempus, sortilège que lui avait appris son frère et qui était quand même bien pratique, afin de vérifier également qu'ils n'étaient pas en retard à leur cours. Le professeur Moonlight détestait ça.

Le jeune garçon alluma le bout de sa baguette, murmurant à peine, éclairant ainsi le couloir sombre. Sa cousine se posta juste à côté de lui, glissant sa main dans celle qu'il avait de libre, cherchant le réconfort. Elle n'aimait pas trop le noir. Il lui faisait peur. Si elle était très courageuse, et Teddy en avait vu de nombreuses illustrations quand ils étaient plus jeunes, elle avait toujours eu peur du noir. Il savait que la laisser seule dans une pièce sans lumière revenait à lui faire vivre son pire cauchemar. L'obscurité renfermait des secrets, masquait les dangers, et Victoire avait toujours préféré affronter les choses plutôt que d'attendre qu'elles arrivent. Il n'y avait pas à dire, elle était vraiment faite pour Gryffondor. Il n'arrivait encore pas à croire qu'elle ait pu en douter.

« Bon, allez, ça serait bien qu'on le trouve, ce fantôme ! » dit soudain Leonore.

Son exclamation creva le silence du soir.

« Impatiente ? » fit Teddy, moqueur.

Victoire avait remarqué que ces deux-là aimaient bien se taquiner. Heureusement, ils n'étaient pas aussi complices que la petite fille l'était avec son cousin. Elle en aurait été jalouse, pensa-t-elle. elle se demandait quand même si le garçon ne craquait pas pour son amie. L'amitié garçons-filles, ça existait ? Elle n'en était pas sûre. Eux n'étaient pas encore en âge de penser à tomber amoureux, mais Teddy si…

« Non, mais j'ai envie de savoir où mène cette piste. C'est quand même nous qui l'avons trouvée. Ça serait injuste qu'on n'en ait pas le bénéfice. » répondit simplement la rousse, coupant son amie dans ses réflexions.

Non, elle devait se faire des idées. Leonore n'était pas intéressée du tout par les garçons, elles étaient trop jeunes pour ça. C'était dégoûtant de toute façon.

« Je croyais qu'à Gryffondor on apprenait le partage et la solidarité ? » la taquina encore le jeune homme.

« Sans doute, mais tu oublies que je suis une descendante de Serpentards. » fit-elle malicieuse.

« C'est vrai. » rit-il. « Ça a dû faire un sacré choc à ta famille, quand même ! »

« Oh je pense qu'ils s'en doutaient. Et puis, ça n'est pas si grave, Serpentard et Gryffondor ne devraient pas être des maisons ennemies. C'est en tout cas ce qu'on pense chez moi et je dois dire que ça m'arrange assez. » s'exclama-t-elle.

« Imagine Oncle Ron si on lui annonçait que ses enfants iront à Serpentard. » rit Victoire.

Le jeune homme n'eut pas le temps de répondre.

« Des élèves dans les couloirs ? A cette heure ? De ma maison, qui plus est. Ah non, pas tous. Que faîtes-vous ici ? »

Les trois enfants reculèrent d'un pas. Nick-Quasi-Sans-Tête, le fantôme de Gryffondor, venait de faire son apparition devant eux.

« Nous cherchons la Dame Grise, Sir Nicholas. » affirma Victoire, s'avançant finalement pour être bien vue.

« Mademoiselle Weasley ! C'est bien cela n'est-ce pas ? »

La jeune fille acquiesça.

« Vous ne trouverez pas la Dame Grise par ici. Je doute qu'elle se cache au deuxième étage. A mon avis, elle est dans une des salles les plus obscures du château, justement pour être tranquille. Que lui voulez-vous ? » les informa-t-il aimablement.

« Nous souhaitions simplement lui parler, et lui demander de nous raconter sa formidable histoire. »

« Et vous ne me demandez pas la mienne ? » s'offusqua le fantôme. « Alors que je suis le représentant de votre propre maison ! Quand je pense que j'ai été refusé au club des chasseurs sans tête… J'ai beau renouveler régulièrement ma candidature, à chaque fois elle est refusée… tout ça parce qu'il me reste un petit lambeau de chair, regardez plutôt » montra-t-il, joignant le geste à la parole.

« Votre histoire est absolument passionnante également, Sir Nicholas, mais nous avons besoin de celle de la Dame Grise pour un exposé d'histoire de la magie. » inventa Leonore.

« Et pourquoi celui-ci vous accompagne-t-il ? » demanda Nick, désignant Teddy de la tête.

« Je suis là pour les protéger, ça n'est pas prudent de laisser des petites filles arpenter seules les couloirs du château, vous ne pensez pas ? »

« Si, si, bien sûr, vous avez raison jeune homme. Sage décision. Vous êtes un gentleman. Je ne pense pas que la Dame Grise daigne vous recevoir, et encore moins qu'elle ait envie de raconter son histoire. Je ne sais pas pourquoi mais depuis quelques décennies, elle est mal lunée, on dirait sa mère. Peut-être vieillit-elle enfin… »

La mine déconfite de ses interlocuteurs était perceptible. Comment pouvaient-ils suivre une piste si celle-ci ne daignait pas leur fournir d'informations ? Peut-être les autres trouveraient-ils l'endroit où le fantôme se cachait et arriveraient-ils à la faire parler. Eux devaient, par acquis de conscience, quand même vérifier tout le deuxième étage. Alors qu'ils allaient remercier Sir Nicholas de les avoir informés et prendre congé, celui-ci ajouta l'air de rien :

« Cependant, je peux vous la raconter, moi, l'histoire de la Dame Grise… Je ne pense pas que le professeur Binns vous en voudra si ce n'est pas de sa bouche à elle que vous entendez cette histoire. Je ne comprends même pas comment ce vieux crouton peut inclure ça dans son programme. Il ne me semble pas avoir eu des questions de la part des élèves les autres années, et il ne change jamais son programme… »

Les trois enfants firent les innocents. Peut-être le professeur avait-il décidé de se renouveler, glissa Victoire.

« Allez, entrez dans cette salle de classe, nous allons finir par gêner à être dans le passage de ce couloir. Je déteste qu'on me traverse, ça me chatouille. Et puis je ne voudrais pas que Rusard vous cherche des noises, même si nous sommes encore dans les heures réglementaires. »

Ils entrèrent alors dans une salle vide, et s'installèrent sur le même banc, se serrant un peu car celui-ci était plutôt prévu pour deux que pour trois, sans oser les déplacer en cercle afin d'être plus à l'aise. Nick-Quasi-Sans-Tête voleta alors jusqu'à l'estrade, comme s'il s'apprêtait à donner un cours magistral.

L'espace d'un instant, Victoire se demanda ce que ça faisait d'être un fantôme, les raisons pour lesquelles on en devenait un et surtout, si c'était définitif. Elle avait entendu dire que Sir Nicholas était un très vieux fantôme, mort quelques centaines d'années auparavant. Cela corroborait son idée selon laquelle cet état était définitif.

Est-ce que voleter pendant des siècles et des siècles dans Poudlard, observant des générations de nouveaux sorciers apprendre à maîtriser leur don lui déplairait ? Elle ne savait pas trop, et ne comptait surtout pas se poser la question tout de suite. Quelque chose lui disait qu'au bout d'un moment, cela devait être ennuyeux.

« L'histoire de la Dame Grise est assez triste, en réalité, mes chers enfants. Connaissez-vous son véritable nom ? Elle s'appelle Helena Serdaigle. Elle est la fille d'un des quatre fondateurs de Poudlard, la fille de Rowena, c'est pour cette raison qu'elle est le fantôme de la maison du même nom. Elle a été élève à Poudlard comme vous, c'était, il me semble, une élève très brillante, très studieuse aussi. Je n'étais pas encore mort, je n'ai donc pas eu l'honneur de la côtoyer en tant qu'élève, mais c'est ce qu'on m'a raconté. Plus le temps a passé, et plus elle a embelli. Elle avait hérité des longs cheveux auburn de sa mère ainsi que de ses yeux noisette. C'était une très belle jeune femme. Elle a beaucoup été courtisée. Et ne riez pas, nous étions encore à l'époque où les jeunes femmes étaient courtisées oui, où on demandait leur main à leurs parents, pas comme aujourd'hui où ces jeunes gens batifolent sans rien demander à personne. Enfin, je suppose que les temps changent, je ne suis plus au parchemin. Où en étais-je ? Ah oui, elle était donc très courtisée. Protégée par l'aura de sa mère, elle n'était fort heureusement pas obligée d'accepter la main du premier venu. Un baron notamment l'avait repérée. De ce que j'ai entendu dire, il était tombé fol amoureux d'elle. Plus le temps passait et plus il l'aimait, et plus elle refusait ses avances. L'apparence de m'homme n'était pas très gracieuse, je la comprends, la pauvre. Et ne me regardez pas comme ça, je sais quand même quand un mariage ne mène à rien, je n'ai jamais forcé mon épouse à accepter ma main. Enfin, ça n'est pas le sujet ici. Un jour, le baron l'a surprise avec un autre homme, beaucoup plus jeune, elle se promenait dans un jardin. Il ne l'a pas supporté. Il a enlevé Helena et pris de passion, l'a assassinée. Le fantôme d'Helena est revenu hanter les lieux que sa mère avait construits. Depuis sa mort, elle ne sourit jamais et parle à peine, son histoire est si triste qu'elle l'a détruite. C'est pour cette raison qu'on l'appelle la Dame Grise. »

« Qu'est devenu le baron qui l'avait tuée ? » demanda alors Teddy, brisant le silence quasi-religieux qui s'était fait tout au long du récit.

« Pris d'horreur par ce qu'il avait fait, il s'est tué ensuite. Du sang a giclé sur sa tunique tandis qu'il tenait son corps inerte entre ses mains. Je pense qu'il a dû penser à sa repentance au moment de sa mort, car lui aussi est devenu un spectre. »

« Du sang sur sa tunique… Un baron… ça ne serait pas le Baron Sanglant ? » demanda Victoire.

« Exactement, chère petite. Gryffondor devrait être fier de vos capacités de déduction. C'est en effet le Baron Sanglant qui a assassiné la Dame Grise. C'est pour cela qu'il reste aux cachots. Il se repente sans cesse et n'ose monter à la surface, de peur de croiser et de blesser à nouveau celle qu'il a aimée. Il s'est aigri, si vous saviez. Le pauvre homme n'a vraiment plus aucune conversation. Il continue de veiller de loin sur sa dulcinée. Je ne suis même pas sûr qu'il ne l'aime pas encore. Voilà, vous savez à présent toute l'histoire de la Dame Grise. Vous n'avez pas pris de notes, vous vous souviendrez de tout pour votre devoir ? »

« Oui oui, merci, c'était parfait. Merci beaucoup Sir Nicholas. » dit précipitamment Leonore.

« Je vous en prie, il faut bien aider de temps en temps ceux de sa maison. C'est mon rôle également. Allez, vous devriez filer avant de vous faire attraper, il va bientôt être l'heure. Je ne tiens pas à donner des explications à ce vieux Rusard, quel homme détestable. Enfin, ne dîtes à personne que j'ai dit ça, on me reprendrait. »

« Promis. » répondirent en chœur les enfants avant de filer.

Une fois dans le couloir, ils convinrent de rejoindre d'abord les autres avant de discuter de tout ça. Il fallait déjà qu'ils se souviennent de toute l'histoire de la Dame Grise avant de pouvoir en parler et voir ce que ça apportait à leurs soucis. Leonore jeta un autre tempus pour vérifier qu'ils étaient encore dans les temps, et ils se précipitèrent dans les couloirs.

Ils durent même s'arrêter à un croisement, se cachant derrière des armures pour ne pas être repérés par le concierge. Sans sa chatte, celui-ci était moins habile à débusquer les élèves hors des dortoirs et il le déplorait à grands cris chaque jour que Merlin faisait. Cela arrangeait grandement les trois enfants. Même s'ils avaient encore le droit de se promener, ils ne tenaient pas à se faire sermonner par Rusard.

Enfin ils arrivèrent au point de rendez-vous, les derniers, et commencèrent par reprendre leur souffle, les mains sur les genoux et la tête penchée en avant. Au bout de quelques minutes, Victoire ouvrit la bouche pour raconter ce qu'ils avaient découvert.