Chapitre 29 : Anniversaire

« Où est-ce que tu pars encore ? » demanda Leonore, endormie.

Victoire ne répondit pas. Elle n'avait pas envie d'en parler. Son amie allait se rendormir aussitôt de toute façon, et oublier la réponse. Elle enfila ses chaussettes, assise sur le rebord de son lit, avant de lacer ses chaussures. Elle traversa la chambre, contournant les multiples objets indéterminés – qui avait dit que les jeunes filles étaient ordonnées ? La petite blonde ferma la porte de la salle de bain, et s'observa dans le miroir.

Elle avait des cernes sous les yeux, de vraies valises. Si elle continuait à ce rythme, elles allaient finir par atteindre ses joues, déjà qu'elles étaient bien visibles. La jeune sorcière finirait par perdre conscience en cours, trop fatiguée pour tenir debout. Elle avait beaucoup de mal à se concentrer déjà et s'était fait reprendre à plusieurs reprises, certains matins. Le professeur Tempel l'avait même prise à part la veille au matin, afin de lui demander ce qu'il se passait, si elle faisait des cauchemars la nuit qui l'empêchaient de dormir. Elle avait nié.

Non, elle dormait très bien en ce moment, ça n'était pas le problème. Mais elle consacrait tout son temps à la préparation de son cadeau pour Teddy. Elle ne pensait à rien d'autre, et comme elle avait des devoirs à faire le soir, elle ne pouvait pas disparaître sans prévenir. Surtout que les elfes de maison préparaient le dîner, copieux, et ne pouvaient pas se permettre de l'avoir dans les pattes.

Ainsi, elle se levait plus tôt que prévu chaque matin, car le petit-déjeuner était pour eux plus facile à préparer, et elle les dérangeait moins par sa présence. Tous les jours, elle passait une heure en cuisine, avant d'aller en classe, à cuisiner encore et encore, faisant goûter ses préparations à tous les elfes présents, dans l'espoir d'arriver enfin à ce qu'elle voulait. Elle se levait donc aux aurores depuis presque une semaine et son sommeil en pâtissait.

Mais elle y était presque, elle avait presque trouvé la recette qu'elle cherchait, les bonnes proportions ! Elle avait emprunté plusieurs livres à la bibliothèque, sous l'œil étonné de Madame Pince. Elle avait demandé plusieurs fois leur aide aux elfes de maison, qui se faisaient un plaisir de lui expliquer l'art et la manière des dosages, du fouettage, de la cuisson, et des quelques sorts qui pouvaient améliorer la préparation.

Elle avait appris sans relâche des sorts de cuisine qu'elle n'aurait jamais pensé avoir à maîtriser un jour. Elle avait dû passer plusieurs heures à apprendre les mouvements de baguette. Le mardi après-midi, elle avait même osé demander au professeur Flitwick s'il pouvait lui montrer un geste du poignet qu'elle n'arrivait pas à correctement exécuter. Elle avait prétendu apprendre un sort pour aider sa mère pendant les prochaines vacances.

Le petit professeur l'avait aidée avec plaisir, même s'il avait un peu grimacé quand elle avait fait tomber la pile de livres sur laquelle il avait l'habitude de se tenir pour être visible de tous ses élèves. Ça n'était rien comparé au regard catastrophé des elfes quand elle avait renversé leur potage du dîner la première fois qu'elle était venue, en testant un sort.

Ni quand elle s'était entraînée à hacher menu le chocolat avec un sort, comme ils lui avaient appris et que le hachoir lui avait glissé de la baguette pour traverser les cuisines et se planter dans le mur en face d'elle. Heureusement sans faire de victimes. On l'avait regardée un peu de travers ce jour-là.

Depuis, elle s'était entraînée, sans faiblir. Et quand elle avait fini ses devoirs, elle allait dans la Salle sur Demande, pour s'entraîner encore, avec tout ce qu'elle trouvait, du moment que ça reproduisait le bon mouvement. Elle restait de moins en moins longtemps dans la Salle Commune, se dépêchant d'expédier ses leçons, au mépris de leur qualité. Plusieurs fois, Leonore ou Lyra avaient osé lui faire des remarques, et elle s'était disputée avec la première.

Elle ne comprenait pas pourquoi elle passait autant de temps, en cachette, à préparer ce cadeau si mystérieux dont elle n'avait rien dit à personne. D'après elle, même si elle aimait son cousin, ça n'était pas une raison pour risquer d'avoir de mauvaises notes dans toutes les matières et finir endormie sur sa table. Il comprendrait qu'elle n'avait pas eu le temps, ou que le cadeau n'était pas parfait.

Mais pour Victoire, c'était une question d'honneur. Elle était persuadée que Teddy n'avait pas oublié son propre anniversaire, deux semaines après le sien, et qu'il ferait quelque chose qui l'émouvrait encore. Il n'était pas question de ne pas être à la hauteur. C'était une question d'amitié. Elle avait besoin de lui prouver qu'elle pensait encore très fort à lui.

Bien sûr, ça n'était pas aussi important pour Leonore, qui n'avait vraiment de liens qu'avec son frère, bien plus âgé qu'elle. Et c'était sans doute pour ça qu'elles s'étaient disputées. La petite fille n'avait eu qu'une seule cousine, mais elle était décédée des années auparavant. Alors elle ne comprenait pas forcément très bien les liens qui unissaient Victoire à Teddy.

Depuis, elles s'étaient bien sûr réconciliées, en tout cas en apparence. Elles essayaient de faire avec leur différend et de ne pas se disputer encore plus. Ça ne servait à rien de briser leur amitié pour des idioties pareilles, avait décrété la blonde. Elles reprenaient leurs discussions comme avant, et plaisantaient toujours. Pour l'instant, les sourires étaient encore un peu crispés, car elles étaient toutes les deux têtues comme des sombrals, à ce que constatait Mary qui refusait de prendre part au débat. Ses parents lui prenaient suffisamment la tête comme ça, pas la peine d'avoir le même couple à l'école, disait-elle.

Ce matin-là, Victoire avait donc évité de répondre à la question posée par son amie. De toute façon, elle savait très bien ce qu'elle allait faire, comme tous les autres matins de la semaine. Et puis elle était en retard, elle n'avait pas entendu son réveil. Elle sortit de la salle de bain après s'être coiffée le plus rapidement possible, attrapa sa sacoche qu'elle avait pris l'habitude de laisser à côté de la porte pour que ça soit plus facile, et descendit.

Elle alla directement aux cuisines et chatouilla la poire qui ouvrit le passage pour la laisser passer. Les elfes la laissaient toujours piocher un petit pain et un peu de jus de citrouille dans les réserves avant que ceux-ci ne traversent le plafond pour arriver dans la Grande Salle. Elle salua plusieurs elfes avant de se mettre au travail. Ils lui avaient réservé tout un bout de plan de travail et déjà préparé la plupart de ses ingrédients, pour qu'elle n'ait pas à farfouiller dans les grandes réserves, dans lesquelles on pouvait se perdre si on ne connaissait pas bien leur fonctionnement.

« Bonjour Mademoiselle, voulez-vous que je vous apporte des racines de gingembre, ou peut-être quelques feuilles de salsepareille ? » demanda, serviable, un elfe en s'approchant.

« Non, je pense que ça va aller avec ce que j'ai, merci beaucoup Topki. C'est très gentil de ta part. » Le remercia-t-elle. « Et je t'ai déjà dit de me tutoyer… »

« Mademoiselle sait bien que je vais lui répondre que cela m'est impossible. Mais regardez-donc mon nouvel ensemble, vous plaît-il ? Je me suis dit que je pourrais m'habiller en rouge et or, comme votre maison. Normalement, nous n'avons pas le droit de prendre parti pour l'une ou l'autre, mais je vous aime bien. » Répondit l'elfe en montrant sa chemise rouge à rayures jaunes, assez criarde.

« Oh c'est très gentil ! Et ça te va très bien ! Excuse-moi, mais il faut que je me dépêche maintenant, on est vendredi, c'est ma dernière chance. »

« Oui, il faudrait que vous le réussissiez ce matin, ça vous permettrait de mieux dormir ce soir. Nous le protégerons en attendant demain. »

« D'accord oui. Je crois que j'ai trouvé les bonnes proportions. Cette fois-ci, il va être exceptionnel ! Tu voudras bien demander à Honky de m'aider à faire le glaçage ? C'est un spécialiste, je crois. »

« Bien sûr, il sera ravi de vous aider ! Nous sommes tous tellement heureux de vous voir ici tous les jours. Votre ami a beaucoup de chance. »

« Il le mérite, il est exceptionnel. Et il y en a un qui ne m'aime pas beaucoup… » Ajouta-t-elle, en désignant un des elfes.

« Ne vous en faîtes donc pas, il n'aime personne, depuis qu'il est arrivé. »

Depuis qu'elle était arrivée, le samedi précédent, Victoire avait remarqué un elfe qui ne l'aimait pas beaucoup. Quand elle s'était présentée au premier elfe venu à sa rencontre, Topki, et qu'elle avait fait sa demande, il s'était figé, et l'avait regardé avec mépris. Il avait murmuré des mots qu'elle n'avait pas compris avant de passer devant lui pour suivre Topki. Elle avait ensuite distinctement entendu qu'il la traitait de traître à son sang.

Au début, elle n'avait pas su ce qu'il voulait dire. Mais quand il avait recommencé le lendemain, elle s'était plantée devant lui pour savoir son nom et la raison pour laquelle il l'injuriait. Elle ne comptait pas se laisser marcher sur les pieds. Même par un elfe qui avait l'air d'avoir plusieurs décennies de plus qu'elle.

Il avait baissé les yeux, et chuchoté qu'il ne disait rien du tout, qu'elle était une très respectable personne, bien sûr. Quand elle avait insisté, il avait avoué qu'il s'appelait Kreattur. La petite fille avait froncé les sourcils. Elle connaissait ce nom. Elle en avait déjà entendu parler. Elle ne se souvenait plus où. Et finalement, elle avait oublié. A présent, elle l'évitait, tout simplement.

Elle chassa ses pensées de sa tête et se concentra sur son gâteau. Enfin, après un temps de cuisson réduit par l'activation de la magie, elle put l'admirer, hors de son moule. Il était parfait ainsi. Elle avait apporté dans son sac un des plateaux anciens qu'elle avait retrouvés dans la Salle sur Demande, et avait rendu les autres aux elfes, ravis de les retrouver.

Elle le glaça avec Honky, comme prévu, et celui-ci était ravi de l'aider. Ils ajoutèrent un peu de couleur à ce gâteau au chocolat si spécial à ses yeux. Elle avait ajouté son cœur à l'intérieur, avec un peu de framboise au milieu du gâteau, qu'elle avait eu un mal fou à réussir à insérer. Ses décorations étaient faites essentiellement de jaune pour rappeler les couleurs de la maison de son presque cousin. Ils ajoutèrent son prénom, ainsi que de jolies décorations : un balai, un blaireau pour les armoiries, et des sucreries comme Teddy les aimaient, de toutes les couleurs, parsemées sur le gâteau.

Elle le regarda fière, avant de le confier à ceux qui étaient presque devenus des amis. Elle leur promit de parler d'eux à sa tante, Hermione, que certains avaient bien connus, paraissait-il. Ils lui avaient raconté qu'elle avait monté une association un jour pour les soutenir, et aider ceux d'entre eux qui étaient encore au service de grandes familles de Sang-Pur pas toujours justes. Grâce à cette action, une loi avait été votée par le Ministère de la Magie et plusieurs d'entre eux avaient pris un poste aux cuisines de Poudlard, heureux de sortir de leur manoir et de rencontrer d'autres elfes dans un environnement juste.

Elle alla en cours de Potions ravie de son résultat. Quand elle arriva, elle s'assit à côté de Lyra. Elles avaient échangé leurs places pour éviter tout sujet de dispute avec Leonore. C'était idiot d'en arriver là, mais c'était presque devenu nécessaire.

« Dis, tu ne sentirais pas le chocolat toi ? On dirait que tu t'es empiffrée… » Remarque Lyra en lui débarrassant un coin de paillasse.

« Moi ? Non, du tout. J'ai juste mangé un peu de chocolat avec mon pain au lait ce matin, ça doit être ça. »

« Tu étais encore affairée à ta surprise ? C'est demain non ? »

« Oui ! Mais j'ai presque fini, heureusement ! Il ne me reste qu'à décorer un peu, mais je ferai ça à la pause déjeuner ou demain matin. »

Elles se concentrèrent à nouveau sur leur cours, et Victoire se surprit à s'être améliorée en potions peut-être était-ce sa collaboration avec Lyra qui l'aidait mais elle aimait penser que c'était d'avoir passé autant de temps en cuisine. Après tout, mélanger des ingrédients d'une potion, c'était un peu comme incorporer des ingrédients d'un gâteau. Ce qui comptait, c'était d'avoir la quantité exacte et le bon coup de main pour faire un onguent ou une préparation exceptionnelle. Elle allait peut-être bien finir par comprendre quelque chose à cette matière, un jour.

Sa plus belle récompense eut pourtant lieu le lendemain, et elle était bien plus gratifiante que l'Effort exceptionnel qu'elles avaient obtenu pour leur philtre. En effet, alors qu'ils étaient tous partis dehors pour se délasser dans l'herbe, et profiter du soleil qui décidemment n'arrêtait pas de briller ces temps-ci, elle était rentrée en courant sous leurs regards étonnés.

Depuis le début de la matinée, elle avait fait en sorte de se comporter le plus normalement possible et elle avait vu le visage de Teddy se renfrogner au fur et à mesure que les heures passaient. Elle savait qu'elle aurait dû lui souhaiter un bon anniversaire dès en se levant, mais elle n'allait pas lui offrir son cadeau dès le matin, il n'aurait pas faim pour ça et le souhaiter sans rien dans les mains, ça n'était pas terrible non plus. Alors elle avait préféré le faire attendre, même si elle savait qu'elle prenait un risque. Elle avait plutôt intérêt à ce qu'il aime ce qu'elle avait préparé.

Elle courut vers la Salle sur Demande, qui était presque devenu son quartier général depuis quelques temps. Elle y avait entreposé au fur et à mesure des journées tout un tas de choses dont elle avait absolument besoin. Elle avait demandé à Mary de les faire venir tous au bout d'une heure. Elle avait eu peur de ne pas être à l'heure mais à grands renforts de quelques sorts qu'elle avait appris, et de sa volonté, elle avait enfin fini. Elle les avait faits entrer et avait attendu anxieusement les réactions.

Ils avaient d'abord regardé autour d'eux, observant les décorations d'Halloween qu'elle avait retrouvées au fin fond de la pièce fourre-tout, et arrangées à sa sauce, en découpant tantôt de façon moldue, tantôt avec sa baguette. Elle avait suspendu çà et là des guirlandes rouges, jaunes, et noir, pour entremêler ses couleurs à celles de Teddy. Elle avait accroché dans un coin un cadre qu'elle avait trouvé dans lequel elle avait mis une photo de la Chaumière aux coquillages qui leur manquait tant à tous les deux.

Sur une table, elle avait essayé de mettre une nappe, un peu rapiécée il fallait l'avouer, et au centre trônait le gâteau avec les bougies plantées dessus, allumées. Tout autour quelques fauteuils apparus avec la pièce en elle-même, avec tout un tas de coussins et de jeux de sociétés s'ils le voulaient. Elle s'excusa de ne pas pouvoir organiser ça dehors avec le beau temps qu'il y faisait mais elle avait peur que des idiots veulent piquer une part de gâteau et viennent les embêter.

« C'est parfait comme ça. » murmura, ému, Teddy, en la regardant droit dans les yeux. « Merci. Merci beaucoup Vicky. »

« Je voulais juste… te faire plaisir. Bon anniversaire, Teddy. » Chuchota-t-elle, gênée.

« Et Merlin sait qu'elle y a passé du temps, à tout ça ! » s'exclama Leonore. « Venez maintenant, les deux imbéciles, faut que tu souffles ton gâteau toi, qu'on puisse enfin y goûter ! »

« Oui, il a l'air appétissant. » rajouta Spencer.

Les deux cousins arrivèrent en riant. Finalement, Victoire n'avait pas trop mal réussi son coup. Elle était fière d'elle.