Avertissement : Mention de troubles alimentaires, de blessures et de UST ou TSNR (Tension Sexuelle Non Résolue)

Note de l'Auteur : Merci à tous ceux qui ont été formidables à commenter, à ajouter à ses favoris, à donner des kudos et à faire des recommandations. Je suis vraiment extatique de combien de personnes accrochent , vous tous : )

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Note de la Traductrice : Tous mes remerciement aux nouvelles personnes qui suivent cette traduction et à celles qui se donnent la peine de me laisser des reviews !

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To Light Another's Path : Chapitre Huit

John était au chaud, à l'aise, et complètement entouré par l'odeur de Sherlock. Elle emplissait chaque respiration d'une fragrance qui faisait gonfler son cœur. Il pourrait rester ici pour toujours, juste comme ça, où la guerre était à un monde de là et il n'y avait rien pour le déranger, en sécurité dans le lit de Sherlock.

Sauf que sa mémoire était inutilement vide. Il ne se rappelait pas s'être pelotonné ici, où cela sentait de tout ce qu'il voulait, et peu à peu son esprit commença à signaler des faits importants : Sherlock n'était pas à lui. Il n'était pas là dans l'unique but du bonheur du John, et il n'avait jamais donné quoi que ce soit comme une permission pour que les limites de l'espace personnel deviennent aussi brouillées – que se passait-il ?

John ouvrit les yeux péniblement, brièvement désorienté par la vue déformée du salon. Les infos du déjeuner marmonnaient pour elles-mêmes à la télé, le volume baissé à presque rien si bien que les présentateurs avaient l'air de jouer aux charades : que des gestes raides et des visages sinistres. Une des fenêtres était ouverte sur une fente, laissant entrer l'air froid de Baker Street, mais le rayon lumineux du soleil suggérait qu'au moins les nuages s'étaient dissipés.

Il était étendu sur le canapé, seul, et enroulé dans la couette de Sherlock – pas dans le lit double de l'homme après tout. John ne pouvait même pas se rappeler comment il était arrivé là, mais cette brève question fut écartée par le cri intérieur plus clair et vif de 'Où est Sherlock, putain ?'.

"Je suis par ici."

John leva un peu la tête, son regard se posant finalement là où Sherlock était effondré dans un des fauteuils. Ses jambes pendaient sur un côté pendant que l'autre soutenait son dos, ayant tout à fait l'air d'être parfaitement à l'aise à compresser un corps de 1,83 mètre dans un espace de 90 centimètres. Son visage était rasé, et ses cheveux étaient secs mais clairement propres, un peu gonflés parce qu'il ne s'était pas soucié d'un produit pour dompter les boucles. Il était aussi enroulé dans cette chose en soie bleue, celle qui moulait les lignes de son corps et envoyait les pensées de John dans le graveleux chaque fois qu'il la voyait. Bien que cette fois sa sensualité soit plutôt interrompue par le fait que Sherlock était clairement habillé de plusieurs épaisseurs en dessous.

Le jeté de canapé que Mme Hudson leur avait donné pour Noël était aussi enroulé autour de lui, parant le tranchant de l'hiver qui remplissait l'appartement alors que Sherlock tapait sur son laptop : pas le rapide martèlement tonnant auquel John était habitué, mais un fandango plus lent et paresseux avec des doigts gracieux.

"Tu sais, si jamais tu apprends vraiment à lire dans les esprits des gens, ils ne le remarqueront pas," marmonna John, se redressant et se frottant les yeux.

"Tu es passé de complètement endormi à essentiellement alerte avec seulement un intervalle de 0.7 seconde entre les deux. Tu étais alarmé. Tu as passé les derniers jours à te consacrer uniquement à mes soins, par conséquent la conclusion logique était que tu ne savais pas où j'étais." Les yeux de Sherlock croisèrent les siens brièvement avant de retourner à l'écran. "Tu as juste posé la question sans la dire tout haut."

John sourit. Mon Dieu, c'était vraiment bien d'entendre Sherlock être à nouveau lui-même. Expliquant le monde comme s'il était éminemment simple plutôt qu'une dégringolade chaotique de nature et d'émotion, d'humanité et de civilisation.

"Comment te sens-tu ?" Il le regarda avec attention, cherchant tout indice de mensonge. Ce n'était pas facile sur Sherlock, mais il avait vécu avec lui assez longtemps pour connaître les petits signes maintenant. Un léger serrement des lèvres, un micro-mouvement des yeux vers le haut et la gauche de John, presque mais pas entièrement étouffés par l'incroyable contrôle de Sherlock. Ces deux-là était un bon indice de mensonge, mais Sherlock soupira simplement.

"Exténué. Toujours douloureux et très léthargique."

"Le paracétamol ne fait probablement plus effet." John grogna alors qu'il se mettait sur ses pieds, allant à pas feutrés vers la cuisine alors qu'il frottait la brume du sommeil de ses yeux. "Je vais nous faire à déjeuner et tu pourras en prendre d'autres. Qu'est-ce qui te fait envie ?"

Il colla sa tête dans le frigo, ignorant la réponse de Sherlock au sujet de ne pas avoir faim alors qu'il jetait un coup d'œil sur les options. Quelque chose de petit et de léger serait le mieux, puisque John n'était pas convaincu à cent pour cent que la nausée soit une chose du passé. Finalement, il se contenta d'un pain croustillant à cuisson rapide et de soupe au poulet – plus un bouillon qu'autre chose – claire et inoffensive.

"Est-ce que tu es réveillé depuis ce matin ?" demanda-t-il, versant le bouillon dans une casserole et le réchauffant alors que le pain cuisait dans le four. "Quatre heures n'est pas mal, si on considère que nous pouvions à peine te réveiller il y a vingt-quatre heures."

"Je me suis un peu assoupi quand je suis sorti de la douche. Pas pendant longtemps. Ce fauteuil n'est pas très confortable."

"Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé ?" demanda John. "Ou utilisé ton lit ?"

"Je pense que Mycroft a dormi dedans hier soir après que tu te sois levé. Mes draps ont besoin d'être brûlés." Sherlock renifla, ensuite secoua la tête alors qu'il mettait le laptop de côté. "Et tu as besoin de repos plus que moi. Tu étais épuisé."

"Sherlock..." John soupira, piégeant des mots irrités derrière ses lèvres et les ravalant. C'était une gentillesse, vraiment, une que son ami lui avait montrée avec une fréquence croissante durant les derniers mois. Une empathie pour la lassitude de John et une considération pour ses besoins. Quel sociopathe. "Tu aurais pu utiliser mon lit."

"Je m'en souviendrai la prochaine fois." La voix de Sherlock était rauque et chaude, plus proche que John ne l'avait réalisé, et il jeta un coup d'œil en arrière pour voir que Sherlock s'était déplacé sur une des chaises de la cuisine, son corps affaissé alors qu'il faisait tinter une fiole Erlenmeyer vide du doigt. "Merci."

"Du bon sens," répondit John, remuant toujours le bouillon et regardant Sherlock avec un demi-œil.

"Mais tu n'aimes pas d'autres personnes dans tes espaces personnels."

"Les étrangers, Sherlock. J'ai laissé Lestrade y dormir, et tu es plus un ami qu'il ne l'est. Je me plains seulement quand tu fais irruption dans la pièce comme si tu possédais l'endroit. Surtout à trois heures du matin quand je pourrais faire un cauchemar et te blesser par accident." Vraiment, ce n'était arrivé qu'une fois et cela avait été une semi-urgence d'émanations toxiques, mais le principe restait valable.

"Pendant que tu attends le déjeuner, monte là-dessus." John pointa un doigt dans la direction de la balance de la salle de bains près de leur porte d'entrée. "Voyons combien nous devons t'engraisser."

Sherlock regarda la balance comme si elle était un piège à ours, clairement réticent, et John réduisit la chaleur de la plaque chauffante pour que le bouillon ne brûle pas. Se déplaçant à travers la pièce, il la ramassa et l'amena dans la cuisine pour qu'il puisse voir l'affichage. "C'est nécessaire. Allons."

Il regarda alors que Sherlock tirait sa robe de chambre un peu plus serrée autour de lui-même, sa lèvre pleine inférieure prenant une moue grognon avant de faire comme on lui disait. L'affichage digital clignota un instant avant de donner son verdict.

"Christ, Sherlock !" John expulsa un souffle, foudroyant les chiffres du regard comme s'il pouvait les faire monter par pure pensée. "Je pèse plus que ça, et je suis plus petit que toi. Quelle taille fais-tu d'ailleurs ?"

"Un mètre quatre-vingt-huit." Sherlock fronça le nez à la balance. "Je pense que je pesais plus que ça avant d'être malade."

"Peu m'importe," répondit John. Il faisait le calcul approximatif de l'IMC dans sa tête trouvant un nombre qu'il n'aimait pas du tout. "Tu pourrais avoir perdu deux kilos avec la grippe, mais même avant ça tu aurais été trop léger. Pour l'instant, soixante-quatre kilos n'est pas assez. Putain."

Il y eut un marmonnement qui ressemblait à une sorte de critique de Mycroft, et John soupira, retournant au bouillon et le répartissant dans des bols. "Ton frère n'est pas gros. Pas plus que n'importe quel homme qui est légèrement trop appréciateur de gâteau et a un travail sédentaire. Tu fais seulement une fixation dessus parce que tu sais que c'est une de ses faiblesses."

"L'une des rares," répondit Sherlock, comme si c'était une irritation personnelle. "Je n'ai jamais été lourd, John. Je ne vois pas pourquoi tu fais des histoires."

John retira le pain du four, brisa la mini baguette en deux et la posa sur l'assiette de Sherlock. "Ce n'est pas une question d'être lourd, Sherlock, c'est une question d'être en bonne santé. Ton indice de masse corporelle est bas, pas encore dangereusement, mais tu as besoin de prendre mieux soin de toi. Un bon poids pour quelqu'un de ta taille et carrure devrait être plus proche de soixante-dix kilos que de soixante." John fronça les sourcils avant d'ajouter, "au minimum."

Il surveilla de près alors que Sherlock picorait le pain, le trempant dans le bouillon avant de le mâcher. Il était presque impossible pour John d'empêcher son esprit de glisser sur les repas passés, essayant de discerner les habitudes alimentaires de Sherlock de mémoire. Ce n'était pas simplement que le connard irritant ne mangeait pas durant une affaire – quand apparemment la faim aiguisait son esprit – mais même dans les moments calmes son appétit semblait rabougri. Ce pouvait être dû à des années de négligence. Le corps était un instrument accordable, en tout cas jusqu'à un certain point. Il avait probablement existé en mode de famine depuis bien trop longtemps. Le corps de Sherlock survivait, bien sûr, mais il ne s'épanouissait certainement pas.

"Tu es renfrogné," murmura Sherlock, ses épaules se déplaçant alors qu'il remontait une de ses jambes sous lui, plus perché sur la chaise qu'assis dessus. "Tu te demandes si c'est un trouble alimentaire."

John secouait déjà la tête. "Pas vraiment. Je pense qu'il s'agit d'être trop faignant pour manger correctement et d'avoir une hiérarchie franchement inversée des besoins. Tu déciderais probablement que tu pourrais te passer de respirer si ce n'était pas autonome."

"Le Travail vient en premier."

"Non, tu viens en premier." John s'affaissa dans la chaise en face de Sherlock, fixant son propre repas sans le voir. L'appétit était une chose délicate, différente pour chaque personne et facilement affectée par n'importe quoi du stress à la santé. "C'est – c'est une habitude, ce que tu fais. Quelque chose que tu fais depuis des années, mais franchement si tu ne peux pas résoudre des affaires et manger en même temps tu n'es pas à moitié aussi futé que tu penses l'être."

Ces mots s'échappèrent de nulle part, parlés par la petite portion du cerveau de John qu'il avait tendance à étiqueter comme 'occasionnellement maligne'.

"Ça ne va pas fonctionner sur moi." Sherlock eut l'air amusé alors qu'il mâchait le pain, ses yeux scintillant légèrement d'une manière qui faisait s'emballer le cœur de John. "Ça aurait peut-être eu plus de chance si tu n'avais pas passé l'année à me dire à quel point je suis incroyable." Le sourire s'effaça, et il prit la cuillère, remuant le bouillon pensivement avant de parler.

"J'ai toujours été difficile avec la nourriture. L'opposé de Mycroft, qui mangerait pratiquement n'importe quoi. Une fois que j'ai été suffisamment âgé pour subvenir à mes besoins ça a juste – jamais semblé important. Je mangeais, évidemment, mais un ou deux repas manqués une fois par semaine devinrent une lutte pour se rappeler de manger dans la journée. J'aurais faim, mais ce serait parti le temps que j'ai en fait le temps de trouver de la nourriture." Il haussa les épaules, ayant l'air un peu mal à l'aise. "Rien de plus sinistre qu'être distrait."

John soupira, mangeant son propre pain alors qu'il regardait Sherlock siroter la soupe avec une quantité modérée de plaisir. Ce n'était pas que Sherlock ne prenait pas de plaisir dans un repas une fois qu'il était posé devant lui. Il pourrait ergoter, mais la fine bouche de l'enfance avait cédé la place au goût sophistiqué d'un adulte, qui était seulement trop impliqué dans tout le reste autour de lui pour se rappeler de manger et qui avait finalement décidé que la privation n'était pas un vrai problème.

"Tu traites les repas comme une distraction," signala John, "mais si tu tournais ton esprit brillant vers le défi tu pourrais manger sur une affaire. Pour l'amour de Dieu, nous passons presque une heure par jour dans un taxi. Plein de temps pour s'enfiler une pomme."

"Les conducteurs n'aiment pas qu'on ait de la nourriture dans le taxi." Sherlock eut un sourire suffisant au soupir de John, mais hocha la tête. "Je vois ce que tu veux dire, mais je ne peux vraiment pas faire de promesses, John. La nourriture me ralentit, détourne le sang du cerveau..."

"Tu t'adapteras," promit John, gardant sa voix ferme. "Honnêtement, Sherlock, essaie, pendant le mois qui vient, de manger la bonne quantité. A la fin de ça, nous aurons un système de développé pour s'assurer que tu n'aies pas nécessairement à t'arrêter pour manger, et ton corps aura compris comment rassasier ton appétit et te laisser penser en même temps."

Il pouvait voir l'indécision dans l'expression de Sherlock, la réticence à lâcher les vieilles habitudes et peut-être mettre le Travail en danger, et John se retrouva à réfléchir rapidement, essayant de trouver quelque chose qui pourrait apaiser l'esprit scientifique de Sherlock. "Six petits repas par jours. C'est probablement plus que tu ne peux en supporter pour l'instant, mais ça signifie que tu digéreras constamment." John sourit, en regardant les yeux de Sherlock se plisser pensivement. "Plutôt qu'une situation par intermittence avec ton estomac et ses demandes, ce sera un bas niveau constant, et tu seras moins susceptible d'avoir ce sentiment de 'besoin de paresser' après un repas. Ça devrait laisser ton cerveau libre de penser."

Mon Dieu, à l'oreille il avait l'air plein d'espoir, comme un chiot voulant plaire à son propriétaire, mais Sherlock avait de l'importance pour lui. Il ne voulait pas assombrir cet esprit en diamant ou le rabaisser au niveau standard, mais s'il y avait un moyen de faire un compromis, alors John saisirait son opportunité. Si Sherlock n'était pas malade et coincé à sa charge, il était bien conscient que le détective ne lui aurait jamais donné la chance d'interférer avec ses habitudes. Il projetait d'en profiter.

Enfin, Sherlock hocha la tête : un geste lent et réticent comme s'il suspectait que le plan entier échouerait et qu'il essayait juste de rendre John heureux, mais c'était suffisant. John sourit alors qu'il débarrassait le bol vide de Sherlock et lui tendait du paracétamol et de la lucozade. Malheureusement, obtenir que Sherlock mange vraiment n'était que la moitié du problème. Un gain de poids durable demanderait du temps, et ils auraient besoin de commencer avec prudence à cause de la grippe. Cependant, au moins on lui avait donné la permission d'essayer, et ça signifiait qu'il pouvait arrêter de tenter de bourrer Sherlock de calories inutiles discrètement.

"Et si je n'ai honnêtement pas faim ?" demanda Sherlock, sa voix basse curieuse alors que John faisait la vaisselle et allumait la bouilloire. "Est-ce que tu vas me forcer à manger malgré tout ?"

"Ce ne sera pas un problème longtemps, j'imagine," répondit John. "Ce n'est pas comme si j'allais t'attacher et enfoncer du risotto dans ta gorge. Ce peut être quelque chose de petit et léger. Même ça c'est mieux que rien." Il se mordilla la lèvre, se demandant s'il était sur le point de faire une erreur massive. "Si tu décides vraiment que tu ne peux pas le faire, alors dis-le-moi et j'arrêterai d'essayer d'aider, mais promets-moi que tu lui donneras une chance ? S'il te plaît ?"

Sherlock soupira, et John pensa voir la tentation de jeter l'éponge passer en un éclair sur son visage, mais au final il fit un petit hochement de tête. "Je te promets, John." Il se leva avec raideur de la chaise de cuisine et retourna d'un pas traînant vers le canapé. Il ne s'allongea pas, pas exactement, mais il y eut un affaissement net dans les coussins. Probablement son corps demandant encore du repos, et John continua ce qu'il faisait, triomphant discrètement sur les petites victoires.

Le temps qu'il ait essuyé les assiettes et les ait mises de côté, Sherlock s'était rendu aux besoins de son corps et avait enroulé la couette autour de son corps étendu sur le dos, les yeux déjà clos et son souffle devenant lent et stable. John n'avait plus qu'à attraper son laptop là où Sherlock l'avait laissé, il ouvrit le navigateur et commença à faire des recherches.

La nutrition n'était pas son truc, pas au-delà des bases, et il se retrouva à rapidement absorber autant d'informations qu'il put en glaner. Estimer le niveau d'activité de Sherlock était un défi, puisque certains jours il ne ferait rien que rester allongé sur le canapé et d'autres il ferait la course à travers Londres avec une désinvolture imprudente. Est-ce qu'ils faisaient une moyenne entre eux ?

A la fin il dut travailler avec une situation de meilleure estimation, calculant des rythmes métaboliques et des besoins caloriques du mieux qu'il put. Bien sûr, bourrer Sherlock de beignets le ferait grossir rapidement, mais John préférerait viser quelque chose de sain et d'équilibré s'il pouvait.

Après une heure environ, il envoya un e-mail à une ancienne camarade de classe, une qui était spécialisée dans les régimes et les désordres alimentaires, demandant quelques conseils généraux. Il ne s'attendait pas à une réponse rapide, mais fut ravi quand il reçut un tas de plans de repas et de suggestions attachés. John ne put s'empêcher de sourire à ses commentaires sur les mauvaises habitudes alimentaires de l'adulte moyen. Avec de la chance, il pourrait soulager doucement Sherlock de l'ornière de demi-famine dans laquelle il vivait.

Le temps que John se soit armé de toutes les informations dont il avait besoin, le soleil de l'après-midi commençait à perdre de sa force. Écartant le laptop, il commença à chercher dans la collection de DVD quelque chose de convenable à regarder. Il était complètement perdu dans ses considérations quand la voix de Sherlock caressa l'air, rauque de sommeil.

"Mets le sombre; l'homme avec les dents. Les dents pointues."

John fit une pause pendant un instant, demandant presque à Sherlock de lui donner quelque chose d'autre sur lequel travailler avant que son cerveau ne déclenche une réponse. Qu'il puisse deviner ce que Sherlock voulait dire d'une description aussi vague en disait long sur combien de temps ils passaient en compagnie de l'autre.

"Tu veux dire Sleepy Hollow ? Celui avec le cavalier sans tête, qui pendant l'essentiel du film n'a pas de tête, et par conséquent pas de dents ?"

"Oui." Sherlock sourit largement comme s'il pensait que John avait réalisé un tour fantastique. "La décapitation rend n'importe quoi intéressant. Et il a des dents, elles ne sont juste pas attachées à lui la plupart du temps."

"De tous les films que je possède, tu choisis celui avec un fantôme portant une hache dedans."

"Il n'essaie pas d'être trop futé, et ce n'est pas de l'idiotie complète." Sherlock se redressa, ses cheveux redressés à l'arrière alors qu'il s'étirait et faisait de la place pour John sur le sofa. Son invitation était flagrante, et John sentit quelque chose se tordre dans son estomac, heureux et content mais toujours désireux. Sherlock ne voulait rien dire par là en dehors de l'ordinaire, mais c'était toujours quelque chose – une sorte de privilège – d'être autorisé si commodément proche.

Regarder un film avec Sherlock était toujours une épreuve en soi. Il ne pouvait simplement jamais renoncer à son incrédulité. A la place il semblait donner à son besoin de critiquer libre cours. Aujourd'hui cependant, il était plus laconique, ses commentaires gardés à des murmures calmes et intimes qui faisaient rire John. Les déductions à propos des personnages et des acteurs sous leurs masques étaient mises en avant sans aucune sorte d'urgence, et John se retrouva à se détendre facilement, la chaleur longue et mince de Sherlock à ses côtés, épaule contre épaule.

A l'extérieur, le soleil se coucha, et l'air entrant par la fenêtre prit un tranchant glacé. Cela semblait trop d'effort de se lever la fermer, mais avant peu John se retrouva abruptement enveloppé dans les chauds bastions plumeux de la couette de Sherlock.

"Tu te refroidis," murmura Sherlock, se penchant un peu plus fermement contre le côté de John comme pour partager sa chaleur corporelle. "Plus très longtemps. Ensuite tu pourras prendre du thé."

"Est-ce à mon avantage ou au tien ?"

"Eh bien, puisque tu seras debout..." Sherlock eut un sourire en coin, et John essaya fortement de se concentrer sur ce qui se passait à l'écran. Ce n'était pas la chose la plus facile du monde, parce que chaque nerf de son corps avait soudain développé une obsession pour la chaleur de Sherlock. Plus fiévreuse, mais quelque chose de plus solide et de stable qui faisait penser à John à des matins paresseux au lit.

Le temps que les crédits défilent, il avait totalement perdu le fil du finale, et c'était le dernier de ses soucis. Peut-être que c'était mal de sa part de voler ces minuscules moments, de se permettre des fantasmes quand ils étaient clairement la dernière chose à l'esprit de Sherlock, mais il ne pouvait pas se résoudre à se sentir coupable. Il devait obtenir ses petits plaisirs quelque part, après tout, et c'était essentiellement inoffensif.

"Est-ce que tu veux –"

"Et si j'allais chercher –"

Ils parlèrent tous deux en même temps, et John leva les yeux vers Sherlock, son sourire vacillant sur ses lèvres alors que leurs yeux se soutinrent et restèrent en place. Son souffle s'arrêta dans sa poitrine, soudain trop serrée, parce qu'il n'avait pas réalisé qu'il étaient aussi proches. Tout ce qu'il aurait à faire était se pencher un peu vers le haut pour prendre cette bouche sensuelle avec la sienne, et son corps bourdonnait presque avec l'envie irrépressible.

C'était comme ces moments après une poursuite, quand ils riaient et trébuchaient et que le flux en baisse de l'adrénaline se transformait en quelque chose de différent. Sauf que cette fois il n'y avait pas de criminels, juste lui et Sherlock, dont le regard se baissa sur les lèvres de John pendant juste un instant, les pupilles énormes et les yeux gris tempête.

Attendez...

John cligna des yeux et le sortilège se brisa, le laissant essoufflé et confus. Que venait-il de voir ?

Sherlock se mettait déjà sur pieds, disant quelque chose à propos du thé alors qu'il fermait la fenêtre et se traînait vers la cuisine, laissant John faire un vague bruit d'acquiescement alors que sa tête tournait et que son cœur s'emballait sous ses côtes. Ça – ça – il n'avait pas imaginé ça, n'est-ce pas ? Est-ce que ça avait empiré au point que maintenant il imprimait ce qu'il voulait voir sur l'expression de Sherlock ?

Non, non, il savait ce que c'était, bref aperçu ou non. Il n'était peut-être pas aussi bon en déductions que Sherlock, mais il devrait être stupide pour manquer le sentiment serré et tendu dans l'air entre eux. Et les yeux de Sherlock – mon Dieu.

Il avala difficilement, repoussant la couette et cherchant à tâtons la télécommande du DVD, le faisant machinalement avant d'oser un coup d'œil en direction de Sherlock. Tout ce temps John avait supposé que son attraction était à sens unique, impuissante et non réciproque, mais quelques secondes sous ce regard étaient suffisantes pour tout lui faire remettre en question.

Sherlock avait battu en retraite comme s'il avait été brûlé, et l'estomac de John se noua de confusion. Il semblait qu'il ratait quelque chose – comme s'il avait juste été pris de court par la promesse de chaque maudite chose qu'il voulait – mais il y avait un genre d'embrouille dont il n'était pas conscient.

Il dit presque quelque chose, verbalisa presque les questions sans fin dans sa tête, mais la prudence le retint. John ne pensait pas avoir tort, mais la possibilité persistait, et s'il se méprenait alors lâcher 'Est-ce que je te plais ?' comme un adolescent oblitérerait probablement tout ce qu'ils avaient. Au pire Sherlock le regarderait à sa manière de 'les humains sont étranges' tandis que la proximité qu'ils partageaient deviendrait un gouffre.

Au mieux...

Par le Christ.

"John ?"

Il cligna des yeux, réalisant que Sherlock lui tendait une tasse de thé. De la vapeur sortait en volutes du bord, dansant dans l'air de l'appartement, et John murmura une excuse, essayant de lire un indice de quoi que ce soit dans l'expression de Sherlock alors qu'il prenait le mug, mais c'était comme si ça n'était jamais arrivé. Il n'y avait pas de vulnérabilité, pas d'incertitude, juste un peu de perplexité, comme s'il pensait que John était celui qui se comportait bizarrement.

John remarqua que lorsque Sherlock se rassit, il garda un peu d'espace entre eux. Pas beaucoup, juste l'espace d'une main environ, mais cela attira quand même l'attention de John. Une partie de lui voulait à nouveau se rapprocher et voir ce qui arrivait, mais il se retint par la force, se concentrant sur le tourbillon laiteux de son thé alors que son esprit cherchait des réponses.

Il savait comment Sherlock suivait un problème. Il rassemblait des preuves et des données, essorant le monde jusqu'à ce qu'il ait renoncé à tous les faits possibles pour le jugement. Eh bien, Sherlock n'était pas le seul à pouvoir déduire. Peut-être que John ne pouvait pas dire où quelqu'un était allé par la boue sur leurs chaussures, mais il avait encore assez de cerveau pour savoir que ça requérait davantage d'étude.

Donc, se détendant dans les coussins du sofa, John enroula ses mains autour de son mug et commença à observer.

La peau blanche ressemblait à du lait contre la touche sombre de ce peignoir bleu, plus marquée par la rougeur élevée de la fièvre. Une touche d'ombre restait sous les yeux languides, mais il les avait vu bien pires. Les lèvres de Sherlock étaient serrées en une grimace alors qu'il zappait sur la chaîne des infos, son intelligence évidente dans le mouvement rapide de son regard alors qu'il assimilait tout. En surface, c'était comme si rien ne s'était passé – comme si John avait imaginé tout le truc.

Sauf que non, ce n'était pas exact. Sherlock était plus tendu que la normale, pas un affalement détendu de longs membres mais quelque chose d'enroulé plus serré. C'était à peine visible, mais John pouvait voir la ligne de son muscle sterno-cléido-mastoïdien se raidir sous sa peau : une corde d'arc de tension. Ses doigts étaient aussi serrés fort autour du mug de thé, que John réalisa tardivement que Sherlock ne devrait probablement pas boire.

Donc, nerveux alors ? Incertain, ce qui était franchement inédit pour Sherlock, mais alors peut-être que c'était une de ces rares choses qu'il ne pouvait pas déduire avec un vrai niveau d'exactitude. Malgré sa tendance inquiétante à répondre aux questions avant qu'elles ne soient formulées, Sherlock ne pouvait en fait pas lire les esprits. Il n'avait probablement aucune idée de ce que John ressentait, ou aucune idée que quelque désir qu'il puisse ressentir était certainement réciproque.

Les mots se prirent dans un enchevêtrement dans la gorge de John, désespérés d'être dits. Des choses comme 'Tu veux m'embrasser, n'est-ce pas ?' et 'C'est bon, parce que je veux t'embrasser en retour, en fait. Tout de suite. Et peu m'importe si j'attrape la grippe en conséquence.'

"You-hou !" Le gloussement de Mme Hudson à la porte fit se refermer la mâchoire de John avant qu'il ne puisse exprimer quoi que ce soit. Il ferma les yeux alors que le moment s'estompait, perdu dans le flux du temps. Jurant silencieusement, John laissa sortir un souffle tremblotant avant de projeter un sourire fragile et faux par-dessus son épaule.

"Les garçons je vous ai apporté du ragoût de poulet. Suffisamment pour quelques jours tant que vous ne le gardez pas à côté de quelque chose de mauvais." Elle maintint la mijoteuse en évidence, s'avançant vers la cuisine et regardant d'un air approbateur la table relativement propre avant de sourire en retour vers eux. "Tu as l'air mieux déjà, Sherlock."

"John prend admirablement soin de moi. Merci, Mme Hudson," répondit Sherlock, projetant un sourire en coin dans la direction de John.

"Eh bien, ne pars pas précipitamment. Tu ne feras qu'empirer ton état. Oh !" Ses yeux s'illuminèrent, et elle fouilla dans la poche de son cardigan. "Cette gentille fille qui aide ton frère a déposé ceci tout à l'heure."

Elle agita un sac de pharmacie dans la direction de John, et il se leva pour le prendre, vérifiant l'étiquette. C'était un traitement de force correcte d'amoxicilline, et il jeta un coup d'œil vers Sherlock. "Tu n'es pas allergique à la pénicilline, n'est-ce pas ?"

"Non." Quelque chose de bizarre déforma l'expression de Sherlock, mais elle se lissa en un clignement d'œil. "Je ne pense pas que j'aurai besoin de ça, cependant. Je n'ai pas toussé depuis des heures."

"Peut-être pas, mais les complications peuvent mettre des jours à apparaître. Je suis plus heureux de les avoir sous la main." Il se tourna vers Mme Hudson avec un sourire, soulevant le couvercle de la marmite de ragoût. La bouffée de fragrance était parfaite, et son estomac fit un grognement sincère. Lui et Sherlock avaient passé l'après-midi en compagnie de l'autre, et les heures s'étaient écoulées comme de l'eau. "Je vais faire réchauffer ça. Voulez-vous vous joindre à nous ?"

"Oh tu es gentil, mon cher, mais non. J'ai un bridge avec Mme Turner dans une heure. Prenez soin l'un de l'autre les garçons." Dit-elle avec une rapidement mouvement suggestif de ses sourcils, et John réprima un sourire. Clairement, dans l'esprit de Mme Hudson au moins, lui et Sherlock pourraient aussi bien partager un lit depuis qu'ils avaient emménagé. C'était juste dommage que le cœur de Sherlock ne soit pas aussi facile à lire.

John se tourna vers la cuisinière, chauffant la cocotte Le Creuset en métal et le ragoût à l'intérieur. Il n'entendit pas Sherlock bouger, et leva les yeux seulement quand il y eut un crissement de papier venant de la direction d'une des étagères. Sherlock tirait son dossier médical de son enveloppe, et John souleva un sourcil alors qu'il était tendu brusquement dans sa direction.

"Lis-le," pressa-t-il. "On ne peut pas me faire confiance pour savoir ce qui est important et ce qui ne l'est pas, et je préférerais que tu sois préparé plutôt que non informé."

"Sherlock..."

"Je suis sérieux, John. S'il te plaît ?" Il passa une main à travers ses boucles, rendant le tourbillon déchaîné encore plus indiscipliné avant de laisser tomber le dossier sur la table de la cuisine. "Je veux que tu saches à la fois en tant que mon ami et mon docteur." Ses épaules se déplacèrent en un haussement et il détourna le regard. "C'est logique."

Ça l'était, bien que John détestât l'admettre. L'un ou tous les deux finissaient souvent par avoir besoin d'aide médicale après une poursuite, et pouvoir donner aux urgentistes des informations basiques pouvait être critique. Néanmoins même avec la permission de Sherlock cela ressemblait à une atteinte à la vie privée. Pourtant, s'il était honnête avec lui-même, il était improbable que Sherlock divulgue un jour les informations lui-même. A quoi s'était-il vraiment attendu ? Une conversation à cœur ouvert ?

Sauf que – n'était-ce pas ce que c'était, d'une manière très Sherlock ? Peut-être qu'il n'en parlait pas à John, mais il n'avait pas essayé de cacher ou de détruire le dossier. Il s'était appelé une source peu fiable, plus tôt. Était-ce la manière de Sherlock de lui donner les informations sans se permettre de brouiller les pistes ?

"Bien, donne-le." Il tendit la main, ressentant le revêtement lisse du papier kraft contre sa paume alors que Sherlock abandonnait son passé à l'examen de John. Il ne dit pas un mot alors qu'il prenait la place de John près de la cuisinière, s'appuyant avec lassitude contre le plan de travail et fixant le ragoût comme s'il contenait la réponse à chaque impossible question.

John le regarda pendant un moment avant de laisser tomber sa main sur le dossier. C'était un imprimé, pas l'original petit portefeuille bourré de papier épais comme un kleenex. Aucun doute que Mycroft l'avait pris directement de l'abyssal nouveau système de sécurité sociale – bien qu'une partie semblât être imprimée sur du papier supérieur : des notes de médecine privée originales, peut-être.

Il était épais, aussi, pas quelques bouts de papier mais un véritable tome. Normalement John ne s'attendrait pas à quelque chose comme ça à mois qu'un patient ait une pathologie pré-existante – et en cours –.

"Tu me le dirais si tu étais en train de mourir de quelque chose, n'est-ce pas ?" demanda-t-il, sentant quelque chose de compliqué se déplacer sous ses côtes, lourd et nauséeux.

"Je suis sûr que tu m'aurais diagnostiqué depuis le temps, si c'était le cas," signala Sherlock doucement. "L'essentiel est de la paperasse de diverses évaluations comportementales."

"Puis-je les lire ?" John regarda Sherlock attentivement, assimilant tout : le lavis pâlot sur son visage et l'affaissement de son corps, ainsi que le fil de quelque chose d'incertain dans ses yeux.

Le sourire en réponse de Sherlock était un peu aiguisé. "Si tu veux. Aucun n'est en fait un diagnostique actuel, bien que je suspecte que tu le saches déjà, n'est-ce pas ?"

"J'avais mes suspicions," répondit John avec un sourire, retournant d'un geste au début des papiers et ramassant le certificat de naissance. Les dossiers médicaux étaient juste l'histoire d'une vie, après tout. Inutile de sauter dedans à mi-chemin. Il scanna les détails, essayant de s'imaginer Sherlock en nourrisson. C'était presque impossible, bien que lorsque les yeux de John se posèrent sur le nom complet de Sherlock il ne put pas s'empêcher un reniflement incrédule.

"Ton deuxième prénom est –"

"Ne le dis pas." Maintenant Sherlock avait l'air tourmenté, comme s'il souhaitait qu'il ait parcouru le truc entier et bloqué ce détail embarrassant. "Mon prénom est une preuve adéquate qu'on n'aurait jamais dû faire confiance à mes parents pour nommer un enfant."

"Je ne pourrais pas t'imaginer autrement," murmura John. "Mais Sherlock Byron Holmes ? Vraiment ?"

Sherlock grimaça, pointant un morceau de poulet dans le dîner comme s'il souhaitait poignarder la tête de John à la place. "Vraiment," marmonna-t-il finalement, en faisant un reniflement. "Celui de Mycroft n'est pas si mal. Milton. Je pense que mes parents essayaient d'être littéraires. Je préférerais vraiment que tu gardes ce détail pour toi."

John sourit, faisant un hochement de tête muet. Sherlock le détestait clairement, bien que maintenant qu'il eût dépassé sa surprise initiale, John voyait que ça lui allait. Il y avait quelque chose à propos de Sherlock – quelque chose de plus que les boucles sombres et le mélodrame – qui était, eh bien, très conforme à la pensée de Lord Byron.

Il parcourut les détails du début de la vie de Sherlock, remarquant que les évaluations commençaient rapidement. Clairement même dans son enfance sa mère, en tout cas, était très consciente qu'il y avait quelque chose de différent chez Sherlock. Pas un parent inquiet, précisément, mais un pratique qui semblait vouloir s'assurer qu'elle faisait de son mieux pour son fils.

"Tu n'as pas parlé avant d'avoir presque six ans," murmura John, lisant jusqu'au bout les notes de l'orthophoniste qui indiquaient aucune suspicion de handicap mental, de problème d'audition ou de développement – mais faisait plutôt allusion au genre d'intelligence qui rend tous les adultes méfiants quand ils la voient chez les enfants : trop aiguë et tranchante.

"J'ai parlé en phrases entières avec des mots polysyllabiques tout de suite," expliqua Sherlock, ses épaules se déplaçant en un haussement sous le peignoir. "Mycroft parlait assez pour nous deux de toute façon."

"Rester silencieux jusqu'à ce que tu sois sûr que tu le ferais correctement," dit John, plus pour lui-même qu'autre chose. Il n'en savait pas beaucoup sur la psychologie des communément appelés prodiges. Une extrême intelligence allait de pair avec des anomalies dans le développement. La plupart des professionnels ne savaient jamais s'ils devaient étiqueter de telles choses comme inquiétantes, ou simplement différentes.

Il y avait deux autres rapports médicaux, et John fit une pause un an après. Juste une note des urgences à propos de doigts écrasés. Au début cela ressemblait à Sherlock s'étant simplement retrouvé face à une porte se fermant, et ensuite John remarqua que c'était les deux mains en même temps. "Qu'est-il arrivé quand tu avais sept ans ?" demanda-t-il, en agitant la page.

L'expression sur le visage de Sherlock était compliquée, à moitié suffisante, à moitié coupable. "Mycroft est arrivé. Il apprenait le piano, essayant de perfectionner un morceau compliqué. Je ne jouais pas, mais je savais lire une partition. Je croyais qu'il était sorti quand je me suis assis pour l'essayer."

"Tu l'as joué mieux qu'il ne le pouvait ?" John grimaça; il était plutôt sûr qu'il pouvait voir où ça allait. "Et il t'a entendu ?"

"Il a claqué le couvercle du piano sur mes mains. La première et dernière fois qu'il se soit jamais mis en colère physiquement contre moi." Sherlock contracta ses doigts d'un air qui en disait long. Aucun d'eux n'était recourbé ou clairement abîmé, et John les avait vu caresser les morceaux les plus magnifiques et complexes du violon sans difficulté. "Il était jaloux et frustré. Aucun de nous n'a rejoué du piano après ça."

John se mordit la lèvre, considérant les mots de Sherlock. Ce n'était pas comme si lui et Harry n'avaient pas eu de bagarres similaires, bien que rien de franchement aussi brutal ou requérant qu'ils aillent à l'hôpital. La rivalité entre frères et sœurs pouvait être terrifiante parfois, mais il y avait quelque chose que Sherlock avait dit...

"Tu n'avais pas l'intention qu'il t'entende. Tu n'essayais pas de le ridiculiser." John regarda Sherlock, qui fixait soigneusement le ragoût. "Tu essayais juste d'être davantage comme lui."

"Une phase passagère," dit Sherlock avec une touche de promesse. "Je suis surpris que Mycroft n'ait pas retiré cette partie, en fait. Elle ne le montre pas exactement sous son meilleur jour."

"Peut-être qu'il n'a pas pensé que je le remarquerais parmi le reste, ou te le demanderais." John haussa les épaules, tournant sur une autre page à propos du séjour à l'hôpital que Mycroft avait mentionné après la chute de Sherlock dans l'étang. Il y avait d'anciennes pellicules de rayons x aussi, et il les tint à la lumière, grimaçant aux ombres évidentes qui marquaient les deux poumons juvéniles. "Mon Dieu, tu étais malade."

"Je ne me rappelle pas de grand-chose." Les doigts de Sherlock flottèrent vers son sternum pendant un moment. "Juste que ça faisait mal de respirer. Piquait et brûlait." Il secoua la tête, tendit la main vers des assiettes et poussa de côté une boîte de Pétri vide. "Quelle quantité devrais-je en prendre ?"

John mit le dossier de côté, le refermant. Il y aurait suffisamment de temps pour lire le reste plus tard, tant que la permission de Sherlock n'était pas rétractée. Pour l'instant il préférerait se concentrer sur l'homme lui-même. "Autant que tu penses pouvoir en supporter. Prends un peu plus de paracétamol avec. Tu commences encore à trembler."

"Une fièvre élevée dans la soirée n'est pas rare durant le rétablissement," signala Sherlock doucement avant de permettre John de le guider sur une des chaises de cuisine. "Tu t'inquiètes trop."

"Je pense que je m'inquiète juste assez," répondit John, servant et leur prenant des boissons et des couverts. "Est-ce que l'incident du piano était le départ de la chose entre toi et Mycroft ?"

Sherlock regarda autour de lui, tendant la main pour tirer le jeté abandonné sur ses épaules pour de la chaleur supplémentaire alors que John mettait l'assiette de ragoût fumant devant lui. "Non. Nous ne sommes jamais si bien entendus. Il a toujours été –"

"Sur-protecteur ?"

"Fouineur. Tu sais comment les frères et sœurs plus âgés peuvent être." Sherlock donna un coup de couteau dans un morceau de poulet et le mangea sans beaucoup de vigueur, malgré les délicieuses traces de vin et d'herbes dans la sauce.

"Ouais, Harry était assez dominatrice. Elle l'est toujours, quand elle est sobre, mais comment ton frère passe de t'écraser les doigts dans un piano à – " il fit un geste vers Londres au-delà de la fenêtre, impliquant tout depuis les caméras de surveillance à la domination du monde. "Il m'a dit qu'il s'inquiétait constamment; bien que je doive l'admettre, il n'est pas le seul. Tu ne vis pas exactement une vie en sécurité."

"Il est dépendant au contrôle," répondit Sherlock carrément. "Je suis une pièce dans son jeu d'échecs sans fin – et une qu'il ne peut pas commander avec aucun niveau de succès. Il déteste ça. Il tente d'exercer sa volonté sur moi à chaque moment possible. Je suis obligé de résister." Cette fois le sourire suffisant était plus chaud, et cela fit se demander à John si la querelle entre les frères n'était pas autant un duel qu'un jeu. "C'est ce que font les petits frères, après tout. De plus, si je ne le force pas à rester vigilant il finirait fusionné à son fauteuil."

"Je parie qu'il se sent toujours coupable pour le truc du piano," dit John. Le petit événement dans l'histoire médicale de Sherlock restait avec lui, un joyau aux multiples facettes, bien que douloureux. Il lui en disait pas mal sur l'humanité des deux Holmes, qui semblaient essayer si durement de cacher la preuve de leurs sentiments.

"Quand je le mentionne il dit que j'aurais dû bouger mes mains plus vite." Sherlock poussa sa nourriture sur son assiette avant de manger une autre bouchée et d'avaler. A son expression, cependant, c'était de sommeil plutôt que de nourriture dont son corps avait vraiment besoin. "Je ne pense pas qu'il avait l'intention de me blesser. Il voulait juste que j'arrête."

"Étaient-elles cassées ?" demanda John, en faisant un geste vers les mains de Sherlock, dont les doigts bougeaient avec une compétence aisée sur les couverts. "Je n'ai pas vu de rayons x."

"Sérieusement contusionnées. Maman était furieuse." Maintenant le sourire était très satisfait de lui-même. "C'était brillant. Je ne l'avais jamais entendue crier autant sur Mycroft. Elle a menacé de lui retirer son argent de poche."

"Je devine que c'était toi qui se faisait normalement crier dessus." Il pouvait l'imaginer facilement, Sherlock petit garçon, tout en genoux et coudes et une curiosité sans fin provocant des ravages sans quoi que ce soit comme de la vraie méchanceté.

Sherlock hocha la tête, son visage pensif. "Jamais comme ça, cependant. J'ai endommagé la maison, mis le feu à la pelouse... Ce genre de choses. Je n'ai en fait blessé personne. Je pense que ça a choqué Maman que Mycroft en soit capable, même si c'était un accident." Il croisa le regard de John, haussant les épaules. "Il ne voulait pas coincer mes doigts."

John vida son assiette, en pensant à toutes les fois où lui et Harry avaient eu une brouille. En tant qu'enfants ils avaient des chamailleries parfois : mains et poings et ongles tous amenés en jeu quand les choses allaient trop loin. Au final, John avait grandi, et Harry ?

Harry non. Harry s'était perdue dans une dépendance qu'elle développait depuis son adolescence, et il n'y avait rien que John puisse faire pour arrêter ça. Il pouvait sauver des vies sur un champ de bataille et suivre un maniaque aux cheveux sombres dans tout Londres, mais il ne pouvait pas faire abandonner la bouteille à sa sœur.

Les doigts de Sherlock étaient chauds sur le dos de sa main, un contact simple et léger qui le tira de ses pensées et le laissa à cligner des yeux dans la lumière de la cuisine. C'était juste un petit coup, pas une caresse persistante, mais John se retrouva à se demander ce qui arriverait s'il tournait la main et attrapait celle de Sherlock dans sa prise. Est-ce que son colocataire s'éloignerait, ou se rapprocherait ?

Il éloigna la question d'un clignement d'œil, à nouveau retenu par l'insinuation maussade de l'incertitude. A la place il se força à penser comme un docteur alors qu'il assimilait l'apparence de Sherlock. "Tu as l'air fatigué," dit John doucement. "Mange quelques bouchées de plus, et ensuite nous te mettrons au lit."

"Il n'est même pas encore sept heures," signala Sherlock, mais il y avait une lourde résistance épuisée dans sa voix. "Je ne suis pas un enfant."

"Non, tu es un adulte repoussant encore la grippe. Le sommeil est la meilleure chose pour toi." John regarda alors que Sherlock s'exécutait enfin, réussissant encore quatre bouchées de poulet avant qu'un besoin ne dépasse l'autre. "Viens alors." Il se leva, tendant une main et relevant Sherlock, en prenant un instant rapide pour reposer sa main contre le front de Sherlock. Il y avait un peu de chaleur, mais rien de trop alarmant. Sherlock était encore suffisamment coordonné pour marcher, et il traîna les pieds vers sa chambre et y foudroya les draps du regard.

"Mycroft a dormi là," marmonna-t-il, foudroyant son lit du regard comme s'il avait été empoisonné.

"Pour l'amour de Dieu, Sherlock. Il n'a pas la crève ou je ne sais quoi."

"Il pourrait m'infecter avec la Mycroft-itude."

"Tu es ridicule," dit John doucement, en voyant le sourire de Sherlock. "Et tu le sais, maintenant grimpe." Il le poussa gentiment sur le matelas, ses mains effleurant la soie qui gainait les épaules de Sherlock avant qu'il ne tire la couette jusqu'à son menton. John ne rata pas le faible soupir de soulagement que fit Sherlock quand sa tête toucha l'oreiller. Ses yeux étaient déjà fermés, son corps accélérant rapidement vers le sommeil qu'il se permettait si rarement. "B'nuit, John."

"Bonne nuit, Sherlock. Fais de beaux rêves."

Il tendit la main, éteignit la lumière de la chambre et laissa la pièce baignée dans la lueur indirecte des lampadaires et la lumière de la cuisine. C'était plus facile, dans l'éclairage timide, de laisser l'aspect du docteur s'éloigner. Le visage de Sherlock semblait continuellement serein : un esprit emballé amené à un repos temporaire, et John se retrouva à moitié le souffle coupé à cette vue.

Son corps entier le rongeait avec l'envie irrépressible de se hisser près de Sherlock et de s'étendre à ses côtés. L'esprit de John pouvait facilement imaginer le simple plaisir de s'enrouler autour de ce long corps, chaud et confortable avec la promesse tentante de davantage sur la table. Il y avait quelques heures, il avait été certain qu'une telle chose ne pourrait jamais être plus qu'un fantasme.

Maintenant il y avait de l'espoir.

Le cœur de John s'emballa au potentiel de ce qui pouvait se profiler. Peut-être qu'il s'était trompé sur ce qu'il avait vu dans les yeux de Sherlock tout à l'heure, dans le salon, mais même si c'était le cas, John était plus qu'heureux d'essayer de découvrir la vérité.

Le temps dirait où leur chemin les mènerait, et John projetait de profiter entièrement du voyage.


A la semaine prochaine, les loulous ! ;)