Ophaniel et Hester
« Je savais que je te trouverais ici, Hester.
Ophaniel esquisse un sourire en coin en repliant ses ailes. À ses pieds, Hester n'a pas même levé la tête à son arrivée, et foudroie obstinément du regard la surface miroitante d'eau qui s'étend devant elle. Son visage à moitié voilé par ses cheveux blonds décoiffés s'y reflète, nimbé de son aura. Ses ailes lumineuses aux plumes ciselées comme de la glace s'y détachent sur un fond bariolé de couleurs automnales flamboyantes. Elle jette rageusement un caillou dans l'eau en remuant ses pieds nus dans l'eau cristalline – elle a perdu ses escarpins à talons dans l'échauffourée de l'Opéra. La surface se ridule et ondoie en larges cercles qui troublent la palette d'or, de pourpres et de rouges.
Joignant ses mains dans son dos, Ophaniel lève son visage en forme de cœur vers le ciel où se découpent les courbes des montagnes qui cernent le lac. Agités par une bourrasque, les feuillages au-dessus de leurs têtes bruissent et laissent choir quelques feuilles écarlates. L'une d'elles se prend au piège dans la chevelure blonde d'Hester.
- C'est ici que tu es née, reprend Ophaniel d'une voix douce. Et c'est ici que tu viens t'isoler à chaque fois que quelque chose te contrarie. L'endroit a bien changé depuis ta création, pourtant...
Lorsque les flammes sacrées se déversèrent en un flot rugissant sur l'armée céleste, ce fut de justesse qu'Ophaniel échappa à une mort certaine en se déviant pour esquiver. Ses frères brûlaient et tombaient en cendres par centaines avec des hurlements déchirants – il apercevait au loin Baradiel affronter sans peur l'ennemi et Ecanus lui venir en aide. Le souffle d'une explosion projeta Ophaniel au sol qu'il heurta de plein fouet.
Sa Grâce s'écoulait de son dos mutilé où ses ailes avaient été arrachées.
Ses quatre mains tremblantes plongèrent dans le sol de cendres et de lave, et il s'efforça de se relever en chancelant. Il devait retourner au combat. Vaincre les Oubliés avant qu'ils ne parviennent à détruire tout ce que Père tentait de créer.
Un Oublié se dressait devant lui, assemblage monstrueux d'ombre et de lumière aux cinq têtes et six ailes composées d'un feu mortel pour les Anges. Ophaniel sentait ses forces le quitter et son énergie se liquéfier. Mais bien que déséquilibré par l'absence de ses ailes et la douleur intense dans son dos, il matérialisa sa lame dans sa main. Il la brandit en fixant de ses trois yeux mauves l'Oublié, décidé à se battre jusqu'à son dernier souffle. Car les ordres étaient les ordres.
« Raphaël ! Soigne les survivants, je me charge de les contenir !
C'était la voix de Michael, l'aîné des Archanges. Ophaniel le vit, éblouissant et écrasant de puissance, faire barrage de son corps et de ses ailes.
L'Ange tressaillit lorsqu'une main s'abattit sur son épaule et qu'un flot d'énergie lumineuse s'infiltra dans sa Grâce, le saturant d'énergie et faisant repousser ses ailes dans son dos. Ophaniel eut tout juste le temps de tourner la tête pour voir Raphaël le délaisser et s'envoler pour parcourir le champ de bataille chaotique à la recherche d'autres blessés à soigner.
- Raphaël, attends ! cria Hester en déployant ses toutes nouvelles ailes pour prendre son envol.
Mais l'Archange était déjà loin, et s'occupait de remettre sur pied Eboza, Balthazar et Zachariah qui étaient fort mal en point. S'élevant haut dans les airs, Ophaniel embrassa du regard ce que la Terre était devenue dans la guerre qui faisait rage depuis un siècle déjà. Un désert de cendres et de désolation s'étendait sous ses yeux. Rares étaient les endroits de la planète encore préservés.
Dieu et la Mère avaient donné vie à cinq mille Anges lors de la Seconde Guerre pour affronter les Trente Cavaliers, et n'en avaient pas créé d'autres depuis. La guerre contre le Néant, et à présent les Oubliés, avait décimé leurs rangs, et ils étaient à présent moins d'un millier à appuyer les Archanges.
Ophaniel fut tiré de sa réflexion lorsque Gabriel fondit à la vitesse de l'éclair près de lui, enfonçant sa lame dans le corps d'un Oublié particulièrement féroce.
- Gabriel ! hurla Ophaniel. Je dois te parler !
Gabriel posa ses yeux ambrés sur lui avant de se détourner vivement pour repousser l'attaque simultanée de trois ennemis qui projetaient des flammes sacrées vers lui.
- Ce n'est pas exactement le moment de faire causette, petiot, on a de l'Archange raté à dézinguer ! Je n'arrive pas à croire que Papa ait été autrefois si mauvais pour créer de pareilles saletés sans l'aide de la Mère... On n'en finit plus de nettoyer Ses conneries ! »
Le plus jeune des Archanges disparut de sa vue en plongeant en piqué au cœur du champ de bataille pour combattre les premières tentatives ratées de création d'Archanges, datant de l'aube de l'univers.
Intriguée par le silence songeur de sa supérieure, Hester tourne la tête en plissant les yeux pour l'observer entre ses cils, les épaules crispées. Ses lèvres ne se desserrent pas et elle reste murée dans son mutisme obstiné, mais tressaille lorsque sa grande sœur tend la main pour saisir la feuille entre ses doigts, la libérant de sa prison de cheveux blonds.
Une bourrasque fait palpiter la robe aux motifs à fleurs et la courte chevelure d'Ophaniel – ses bouclettes aux reflets cuivrés caressent ses pommettes.
- Il n'y avait ici que cendres, mort et chaos lorsque Virgil et toi avez été créés sous mes yeux. Les premiers de mon armée.
- Armée que tu as obtenue parce que Lucifer a interféré en ta faveur auprès de Père, je le sais, soupire Hester en levant les yeux au ciel. Tu me l'as raconté des milliers de fois.
« Michael ! s'époumonait Ophaniel en essayant en vain d'attirer l'attention de l'Archange surmené.
La main griffue d'un Oublié l'agrippa par la nuque, et Ophaniel plongea son arme dans son corps. Le monstrueux Archange raté aux six ailes et cinq têtes se contenta d'un grognement contrarié en serrant plus fort la nuque de sa proie. Même en combinant la force de ses quatre bras au battement puissant de ses ailes, Ophaniel ne put desserrer la poigne d'acier qui le maintenait en place. L'Ange écarquilla les yeux en voyant le corps massif d'ombre et de lumière de l'ennemi se gorger de feu sacré, et...
L'Oublié poussa un mugissement terrible en se désagrégeant à vue d'œil – son énergie se gela jusqu'à ce qu'il se craquelle et tombe en morceaux de glace poussiéreux. Ophaniel leva un regard reconnaissant sur Lucifer, l'Étoile du Matin, qui s'essuyait les mains d'un air neutre en cherchant déjà du regard sa prochaine cible.
- Lucifer !
À l'instant même où l'Archange se trouvait sur le point de fondre à nouveau sur les ennemis, Ophaniel tendit vivement la main pour lui saisir le bras. Lucifer s'immobilisa et baissa ses yeux d'un bleu orageux vers lui, l'air surpris.
- Nous ne sommes plus que huit cent Anges, s'exclama Ophaniel avec conviction, et il reste plus de trois mille Oubliés ! Nous ne vaincrons jamais sans renforts !
- Tous les Anges ont déjà été mobilisés, et même la Mère de Tous combat. Il n'y a plus personne, petit frère.
Intimidé par le regard calme mais acéré de l'Archange qui mesurait au moins deux fois sa taille, Ophaniel relâcha son bras, sa Grâce s'agitant en tourbillons nerveux dans son corps translucide.
- Mes frères et moi avons été créés pour remporter la guerre contre les Trente Cavaliers. Pourquoi Père et Mère ne pourraient-ils créer de nouvelles armées pour abattre les Oubliés ? Si nous étions plus nombreux...
Une lueur d'incertitude traversa le regard de l'Archange. Lucifer leva les yeux vers le ciel, l'air plongé dans une profonde réflexion, et répondit d'un ton mesuré :
- J'y avais songé. Mais il nous faudrait au moins un million d'Anges pour remporter la guerre à coup sûr. Diriger une pareille armée serait difficile, même à nous quatre...
- Je pourrais diriger une armée, Lucifer, articula Ophaniel avec assurance. Et je ne suis pas le seul. Brap, Eboza, Zachariah, Baradiel, Ecanus, Rgoan, Leoc... tous sont d'excellents stratèges, fidèles et dévoués !
- Père n'a pas manifesté l'intention de créer de nouveaux Anges. Retourne au combat, soldat.
- Je t'en prie, Lucifer ! Tu es Son favori parmi toute la Création... si tu Lui demandes, Il t'écoutera. Les Anges meurent et la Terre va finir par imploser ! Seule une armée massive pourra sauver la planète et tout ce qu'Il projette d'y créer. »
Sa tirade vibrante de ferveur ne lui valut qu'un regard indéchiffrable de l'Archange qui finit par s'envoler sans un mot. Résigné, Ophaniel plongea droit vers le sol pour porter main-forte à ses frères en difficulté.
Et ce fut là, alors que les Oubliés l'encerclaient et que les griffes de ses pieds se crispaient dans les cendres et la lave refroidie, que le Miracle surgit.
Une lumière du blanc le plus pur qui soit éclaboussa la surface de la Terre sous la forme d'innombrables éclairs, d'abord épars, puis d'une densité croissante.
Ophaniel écarquilla les yeux d'émerveillement lorsque deux Anges se matérialisèrent devant lui, les ailes déployées et les yeux baissés sur le sol. Ils levèrent la tête vers lui, leurs trois orbes rayonnantes se muant soudain en un gris de cendres pâles.
Et alors qu'une multitude d'Anges naissaient tout autour et qu'Ophaniel sentait au plus profond de lui les liens se nouer étroitement avec sa nouvelle famille, sa Grâce s'illumina de reconnaissance.
Il sut qu'il avait à présent la responsabilité d'une armée de cent mille Anges.
Et que Lucifer aurait sa gratitude éternelle.
Avec un regard lointain, Ophaniel relâche la feuille qui tourbillonne dans l'air jusqu'à se poser sur la surface miroitante. Elle ôte ses chaussures et s'assied auprès de sa soldate, glissant elle aussi ses pieds et mollets dans l'eau fraîche. S'y reflètent les éclats d'or et de feu des rayons du soleil dans les feuillages des branches.
- Tu es venue m'expédier en redressement, Ophaniel ? soupire finalement Hester d'une voix tendue. Parce que sache-le, je ne regrette pas ce que j'ai fait, et aucun redressement au monde ne me fera changer d'avis sur cet arriviste de Rgoan ! Il a convoité ton poste pendant des millions d'années, et maintenant il s'en prend à celui de Castiel ?! Ce n'était pas l'envie qui me manquait de sortir ma lame et de le... !
- Calme-toi, Hester.
Les ailes de sa jeune sœur se décrispent lorsque Ophaniel lui caresse brièvement la tête pour remettre de l'ordre dans ses mèches éparses.
- Rgoan, j'en fais mon affaire. Je sais comment il fonctionne et comment lui implanter une idée dans la tête en lui laissant croire qu'il l'a eue de lui-même.
Le visage de Hester se renfrogne en une moue dubitative alors qu'elle fixe sans ciller sa supérieure. Sur son véritable visage qui flotte en une brume lumineuse devant celui de son vaisseau, ses trois yeux gris trahissent son inquiétude.
- Rgoan est celui qui m'a fait retirer de ta supervision seulement parce que j'ai eu l'audace de m'opposer aux résurrections des Humains après la Neuvième Guerre où Lucifer s'est laissé enfermer dans la Cage. Il est dangereux, Opha'.
Ophaniel ne contient pas un rictus amusé qui semble déstabiliser sa jeune sœur.
- Sais-tu ce qu'avait exigé Rgoan à l'origine ? Ton exécution, Hester.
- QUOI ? se scandalise l'Ange en ouvrant de grands yeux. Mais pourquoi ? Parce que je n'aime pas les Humains ? Je ne suis pas la seule, et tu as dit toi-même d'innombrables fois que le Conseil est–
- Rgoan cherchait depuis la Cinquième Guerre à me ravir mon armée. Je n'ai jamais caché ma préférence pour Virgil et toi, et il souhaitait prouver que j'étais compromise en déclenchant une réaction émotionnelle chez moi. Fort heureusement, j'ai pu lui faire croire que te transférer à mi-temps dans la Garnison serait un pire châtiment que la mort, et que notre division entière te rejetterait pour avoir fréquenté Anael et ses soldats.
Hester fixe sa supérieure de longues secondes, bouche bée, avant de se ressaisir en fronçant les sourcils.
- C'était ton idée ? De m'intégrer à la Garnison ?
- En effet. J'ai voulu tirer profit de la situation. Je voyais d'un mauvais œil ta radicalisation haineuse contre les Humains, et j'avais en outre besoin d'un espion au sein de la Garnison afin de démêler les manigances et projets de Zachariah.
- Mais... et Virgil ?
Ophaniel pince les lèvres et une ombre passe dans son regard.
- Pour Virgil... c'est plus compliqué. Lorsqu'il a appris ton châtiment, c'est lui qui a demandé à le partager. J'ai cru un instant que c'était par solidarité, puisque vous avez toujours été très proches, mais... Depuis que Zachariah a été envoyé en redressement, il cherche à tirer les ficelles en se tissant un réseau d'informateurs et d'alliés dans l'ensemble des divisions. J'ai fait tout mon possible pour l'empêcher d'approcher mes soldats, mais il a séduit Virgil à mon insu lorsqu'il l'a fait nommer Gardien des Armes en secret en profitant de la pagaille causée par le Déluge. J'étais alors trop préoccupée par le sort des animaux pour surveiller les faits et gestes de Zachariah.
- Une seconde, Ophaniel ! Si je comprends bien, Virgil est l'espion de Zachariah et surveille notre division et la Garnison à la fois ?
- C'est ce que je soupçonne, oui. T'a-t-il dit quelque chose ?
- Non, tu sais comment il est, c'est toujours un exploit de lui arracher un mot ! Et dernièrement il n'en a plus que pour Uriel, ils sont toujours fourrés ensemble à discuter, avec ce prétentieux de Rzionr Nrzfm et... et...
Les ailes d'Hester s'affaissent dans son dos et elle enfouit son visage dans ses mains avec un grognement de frustration.
- Je suis donc ton informateur, Opha' ? Toutes ces questions que tu me posais soi-disant pour savoir si j'étais bien traitée dans la Garnison, ce n'était que pour espionner Anna, puis Castiel, afin de connaître les intentions de Zachariah ? Eh bien tu peux oublier tout cela, maintenant. Je ne serai plus qu'une coquille vide lorsque je sortirai de la salle de redressement et je te serai aussi utile qu'un rocher.
Cachant nullement son amertume, Hester se saisit d'un caillou plat qu'elle projette sur la nappe miroitante avec une telle force qu'Ophaniel cesse de compter les ricochets au vingt-deuxième. Ophaniel esquisse un sourire attendri en posant sa main sur l'épaule de sa jeune sœur. Hester a en cela d'unique qu'elle a le cœur sur la main et que ses opinions sont toujours limpides. Ce qui est rafraîchissant après de longues négociations délicates et complexes avec les membres du Conseil. Surtout depuis que tous se sont mis à imiter Zachariah et que chacun développe en secret son influence sur le Paradis avec avidité.
- N'aie crainte. Tu n'iras pas en redressement. Il n'y aura aucune conséquence à tes actes.
Hester relève vivement la tête et dévisage Ophaniel qui lui replace une mèche blonde derrière l'oreille.
- Pensais-tu vraiment que je laisserais Rgoan te faire du mal ? J'ai des contacts, tu sais. De l'influence. Des moyens de pression. J'ai convaincu les témoins de ne pas te reconnaître ou de contourner un peu la vérité. Et avec cette nouvelle Apocalypse sur le point d'éclater, la plainte de Rgoan est passée en bas de la pile des réclamations. J'ai fait en sorte que son dossier soit égaré dans les bureaux de l'Administration, rien de plus facile.
Le visage d'Hester s'éclaircit de gratitude, et elle opine du chef, son regard brillant accentuant son sourire. Avec hésitation, elle étend une aile vaporeuse pour envelopper les épaules de sa supérieure. Ophaniel ne permettrait une telle familiarité de la part d'aucun autre de ses soldats, mais Hester et Virgil ont toujours été les exceptions à ses yeux. C'est donc avec tendresse qu'elle déploie elle aussi une aile translucide pour former un cocon éthéré autour de sa soldate.
- Ton coup d'éclat m'a prise au dépourvu, cela dit, ajoute doucement Ophaniel. Je ne t'avais encore jamais vue t'emporter à ce point, et ce devant l'ensemble du Conseil et la Garnison au grand complet.
Une grimace embarrassée fait se faner le sourire d'Hester qui détourne les yeux en se mordillant la lèvre inférieure.
- Je ne faisais que défendre mon Général.
- Ne me mens pas. En plusieurs milliards d'années, jamais tu ne t'es abaissée à pareille sauvagerie pour moi. Il y a autre chose. Tu as changé depuis que tu as intégré la Garnison.
L'Ange blonde se crispe et glisse un regard paniqué vers sa supérieure.
- Je.. je n'ai pas... Opha', je...
Ophaniel tourne la tête pour embrasser du regard le lac entouré de montagnes. Les arbres qui hérissent les roches sont embrasés par l'automne flamboyant, à l'exception des pins qui conservent fièrement leur couleur verte. Ses yeux s'attardent sur les nuages bas qui se fondent en une brume effilochée pour frôler la surface du lac. Même en fermant les yeux pour apprécier la caresse de la brise sur son visage d'emprunt, la responsable de la division des mammifères terrestres peut sentir la nervosité palpable de sa jeune sœur à ses côtés.
- Parle-moi de Castiel. »
Son ton ne laisse aucune place au doute. Il s'agit d'un ordre.
oOo
« … de Castiel ? répète Hester d'une voix blanche.
Elle scrute le visage de sa supérieure en repliant ses ailes dans son dos, soudain mal à l'aise. Ophaniel ne semble pas en colère, ni sur le point de la juger, mais...
- Oui, de Castiel. Tu t'es toujours débrouillée pour esquiver mes questions et la curiosité des autres soldats à son sujet, et je t'ai laissée faire. Mais aujourd'hui j'ai pris de grands risques pour te sauver et j'estime que tu me dois des explications.
- Je ne sais pas par où commencer, confesse Hester en remuant les orteils dans l'eau claire.
Quelques petits poissons aux écailles argentées glissent contre la peau de ses mollets.
- Commence donc par le début. Si j'ai jugé bon de te transférer dans la Garnison, ce n'était pas seulement à des fins d'espionnage, comme je te l'ai dit. Tu basculais dans des extrémismes qui me préoccupaient...
- Je m'en rends compte à présent, acquiesce Hester d'un air contrit. Lorsque Michael a annoncé que Dieu avait décidé de créer sans l'aide de la Mère une espèce pour qui Il fondait de grands projets, et de la faire surveiller par une sous-division spécialement créée pour l'occasion, nous étions nombreux à être inquiets. Je réalise aujourd'hui que je suis allée trop loin et que je n'ai fait qu'envenimer la situation...
Son poing s'abattit avec fracas sur le glacier bleuté, le fissurant d'une crevasse.
« Mais vous allez m'écouter, oui ?! Arrêtez un moment de spéculer sur les projets de Père, ce n'est pas pour ça que je vous ai fait venir !
Les Anges tournèrent en bloc la tête vers Hester et se turent enfin en le fixant. Virgil, à ses côtés, se contenta de lui jeter un regard intrigué. Une fois que le silence fut complet – à peine perturbé par de multiples froissements feutrés d'ailes – Hester se hissa au sommet du glacier pour contempler le rassemblement étincelant de ses frères sur la glace et la neige. Ils étaient quelques milliers à avoir répondu à son appel afin de discuter de la dernière nouvelle, et à perte de vue scintillaient les Grâces agitées par l'inquiétude.
Ce fut avec un regain d'assurance qu'il poursuivit :
- Le destin de cette nouvelle espèce n'est pas le problème ! Ne voyez-vous pas ? Parmi les sept grandes Guerres qui ont coûté la vie à plusieurs milliers de nos frères, TROIS ont été déclenchées par les expériences ratées de Dieu ! S'Il S'est allié avec la Mère pour nous créer ainsi que les animaux et les plantes, c'est que Ses créations à Lui seul ont toutes été des désastres !
Un murmure se répandit dans la foule et Hester vit Ophaniel croiser les bras d'un air désapprobateur. Brap ricana tout en chassant quelques flocons de ses plumes :
- Ce n'est pas moi qui dirai le contraire, mais il faut admettre que certaines de ses créations conjointes avec la Mère ne sont pas tout à fait des réussites non plus. Il n'y a qu'à voir les Léviathans qui dévorent tout sur leur passage. C'était leur premier brouillon pour les Anges, vous savez ? Je serais prêt à parier qu'Il nous les fera détruire un jour, ce n'est qu'une question de temps ! Ils ont encore gobé deux de mes soldats le siècle dernier.
- Tant que nul ne touche à mes dinosaures, le destin des nouveaux jouets de Papa m'importe peu, intervint Zachariah en haussant les épaules d'un air peu intéressé.
- Que cette nouvelle espèce représente un danger est très probable en effet, déclara Baradiel en plissant ses yeux aussi flamboyants que de la lave. Et c'est ce pour quoi nous avons été créés. Détruire les essais non concluants de Dieu. Si ceux-ci s'avèrent aussi dangereux que les Oubliés ou les Titans, nous les détruirons eux aussi, voilà tout.
- Oh, oui, une partie de plaisir, très cher ! ironisa Balthazar d'un air faussement cordial. Ça ne nous a pris que cinq petits millénaires et trois cent mille soldats morts au combat pour venir à bout des Titans, après tout !
- Aucun risque ! trancha Ophaniel. Raphaël m'a parlé de la nouvelle espèce qui se développe dans l'océan. Ce sont des poissons, et ils sont minuscules !
- Oh, des poissons ? le singea Balthazar avec provocation. Raison de plus ! Si on se fait torcher par de vulgaires poissons, il faudra ajouter l'humiliation au vautrage en beauté !
- Vous oubliez un détail important, coupa Hester sèchement. La Garnison. Une sous-division de la division d'Ophaniel qui va être créée exprès pour les observer, avec pour seule et unique Mission de les protéger.
- Nous aurais-tu rassemblés ici pour critiquer les décisions de notre Père, Hester ? articula Ecanus avec exaspération.
Hester sentit ses plumes se gonfler d'indignation sur ses ailes et sa Grâce se déchaîner en une multitude de tourbillons furieux dans son corps translucide.
- Douterais-tu de ma probité ? Ne vous méprenez pas, mes frères, j'aime notre Père de tout mon être et jamais je n'irai contre Sa Volonté, jamais ! Mais... ces Anges de la Garnison ne seront pas comme nous. Ils n'auront pas connu les Sept Guerres, ni combattu les Cavaliers ou les Oubliés, ni affronté la Mère pour la ramener à la raison ! Voilà donc ce que je vous propose. Nous n'avons bien sûr pas à discuter les actions de notre Créateur, et les ordres sont les ordres. Mais rien ne nous empêche de manifester notre désapprobation en excluant la Garnison de notre Famille. Ne leur souhaitons pas la bienvenue. Ne leur adressons pas la parole. Évitons-les, ignorons-les, et à travers eux, c'est notre défiance pour cette nouvelle expérience que nous exprimerons. »
Agile et fluide, un écureuil roux dévale l'écorce de l'arbre et rejoint les deux Anges en quelques bonds espiègles. Il reste à distance respectueuse pour les observer en inclinant la tête sur le côté, une lueur de déférence dans ses yeux noirs. Hester le remarque et tend la main que l'animal vient renifler avant d'escalader pour venir se blottir tout contre son cou, enfoui sous sa chevelure blonde.
Hester n'aime pas parler de cette époque. Elle n'aime pas se souvenir que la situation actuelle de Castiel et le mépris qui pèse sur lui sont en partie de sa faute. C'est donc avec un soupir las qu'elle poursuit son récit sous le regard attentif de sa supérieure :
- Ma colère n'a fait que s'amplifier lorsque la Garnison est restée oisive et n'a que très peu été mobilisée dans les batailles jusqu'à la toute dernière bataille de la Huitième Guerre. Nous combattions tous contre les Léviathans et toutes les divisions ont subi des pertes alors que les soldats d'Anael se tournaient les pouces à regarder leurs poissons répugnants s'ébattre au sol.
- Ils n'y étaient pour rien, Hester. J'en ai discuté avec Anael à l'époque, et il avait reçu des ordres stricts pour que la Garnison ne soit pas impliquée. Ce n'est qu'à la demande des Archanges qu'ils ont participé à la dernière bataille, parce qu'ils avaient besoin d'une diversion pour enfermer les Léviathans pendant que de l'autre côté de la Terre nous chassions la Mère de cette dimension matérielle.
- Je sais. Je ne l'ai appris que récemment en discutant avec Rachel.
Hester élève une main pour caresser la fourrure du petit animal lové au creux de son épaule, qui enroule sa queue duveteuse autour de son cou.
- Tu avais aussi entraîné Virgil au procès de Camael et Castiel après m'avoir harcelée pour obtenir mon autorisation. Je t'entends encore claironner que toute la Garnison devrait être jetée en redressement ou exécutée...
Hester grimace en rentrant la tête dans ses épaules, embarrassée. Fuyant le regard fixe de sa sœur aînée, elle baisse les yeux sur ses mains, et fait alors apparaître une poignée de glands au creux de ses paumes afin de se donner une contenance.
- C'est au procès que j'ai vu Castiel pour la première fois... souffle-t-elle en un murmure à peine audible.
Avec un couinement ravi, l'écureuil roux effectue quelques bonds pour dévaler son bras et venir grignoter les glands dans ses mains.
« Eh bien, Virgil ? N'avais-je pas raison une fois de plus ?
La tête haute, Hester prit place dans les gradins en bois de la Salle de la Justice, ménageant un espace à ses côtés pour laisser son frère s'y asseoir.
- Raison à propos de quoi ? lâcha Virgil, aussi laconique qu'à son habitude.
- À propos de la Garnison ! À propos des Humains ! Je le dis depuis leur création et je le répète encore aujourd'hui, preuves à l'appui. Les Humains sont dangereux, et infiniment plus nuisibles que les Léviathans, les Oubliés, les Titans ou même les Cavaliers !
Virgil tourna la tête vers lui sans ciller, et lui indiqua d'un geste de main discret les gradins un peu plus bas.
- Parle moins fort, Hester. Les accusés n'ont pas encore été amenés, mais le reste de la Garnison est là et pourrait t'entendre. Ophaniel sera contrarié si tu portes préjudice à notre division.
Hester jeta un regard en biais aux gradins tout en bas qui faisaient face à l'estrade où présideraient bientôt les trois Archanges. L'Ange plissa les yeux et scruta les douze Anges assis qui discutaient entre eux tout bas d'un air préoccupé.
C'était la première fois qu'Hester voyait de ses propres yeux la Garnison, et la vue du petit groupe soudé et à l'écart des autres ne manqua pas d'enflammer sa Grâce d'une répulsion indignée. Hester s'arracha à sa contemplation en gonflant ses plumes de dédain avant de croiser ses quatre bras. Puis, il se pencha pour poursuivre en un sifflement acerbe :
- Les Humains ne sont peut-être pas aussi puissants et destructeurs que les autres expériences ratées de Père que nous avons affrontées, mais les dégâts qu'ils causent sont bien pires. Vois donc ce qu'en quelques millions d'années seulement ils ont déclenché. Les dinosaures de Zachariah ont été détruits pour eux, la Mère des Monstres bannie, Lucifer et ce Chérubin, Azazel, ont été déchus.
- Castiel et Camael sont jugés pour avoir libéré Lucifer et invoqué la Mère. Les Humains n'ont rien à voir là-dedans.
- Bien sûr que si ! Ne vois-tu donc pas ? Ce sont les Humains avec leur libre-arbitre qui sont en train de détruire tout ce que nous œuvrons à protéger depuis des milliards d'années ! Il n'y avait jamais eu de redressement ou de désobéissance avant leur création, jamais. Ils sont en train de se multiplier et d'empoisonner nos esprits de la manière la plus insidieuse qui soit, et ce en contaminant les meilleurs d'entre nous comme Lucifer, par le biais de ce groupe de rebelles !
Hester articula ces derniers mots d'un ton venimeux en désignant la Garnison.
La Grâce de Virgil s'agita en tourbillons lumineux dans son corps translucide, trahissant son trouble. Ils échangèrent un long regard de leurs yeux gris parfaitement identiques, jusqu'à ce que Virgil soupire en acquiesçant.
- Tu as sans doute raison. J'essaye depuis des millénaires de me convaincre du contraire, mais avec ce qui arrive en ce moment... je reconnais que tu avais raison depuis le début. La Création est plus que jamais en danger, avec ces primates à âmes. Il nous faudrait agir, faire quelque chose...
Hester était sur le point de répondre lorsque de puissants claquements d'ailes imposèrent le silence dans l'amphithéâtre. Raphaël, Michael et Gabriel apparurent sur l'estrade, illuminant les environs de leur énergie d'un blanc pur. Hester dut plisser les yeux le temps de s'habituer à leur éclat, et ainsi distinguer leurs silhouettes massives aux immenses ailes.
Au centre, Michael balaya la salle des yeux avec calme, tandis que Gabriel se lissait les plumes d'un air faussement nonchalant et que Raphaël irradiait de nervosité. Hester s'était assez souvent trouvé à leurs côtés au cours des dernières grandes Guerres pour percer leurs apparences majestueuses et déceler leur état réel.
- Raphaël, déclara Michael d'une voix claire. Va chercher les accusés. Nous allons commencer.
Raphaël obtempéra en disparaissant aussitôt, et un brouhaha de murmures et de bruissements de plumes emplit la Salle de la Justice.
- Toujours fourrés ensemble, à ce que je vois ! Comment vont mes deux petits frères jumeaux ?
Hester et Virgil tournèrent la tête en même temps pour voir apparaître Balthazar qui se laissa tomber à leurs côtés avec un clin d'œil.
- Que fais-tu ici, Balthazar ? demanda Hester, perplexe.
- Comme vous, je suppose, curiosité malsaine et goût pour les commérages. Ce n'est pas tous les jours qu'on assiste à un spectacle divertissant, et depuis le temps qu'on me parle de la Garnison, je m'avoue intrigué. Ça, et puis j'ai été expressément convoqué par les Archanges en personne pour témoigner. Tiens, ce cher Ophany n'est pas là ?
- Non. Il a décidé de protester contre le procès en n'y assistant pas. »
Le retour de Raphaël avec les deux accusés marqua le début du procès, et Hester ne prononça plus un mot avant la fin. Il garda les yeux rivés sur les silhouettes des deux Anges qu'il ne voyait que de dos, leur Grâce en partie dissimulée par leurs ailes repliées. L'Ange de la Joie portait bien son titre, et l'éclat radieux qui animait sa Grâce en venant s'asseoir dans les gradins une fois innocenté fit crisper les poings d'Hester. Il ne se laisserait pas flouer par les sourires de ces jeunes Anges ignorants de tout et à l'esprit saint souillé par les idées humaines.
Castiel resta seul à affronter son jugement avec un aplomb et un calme qui forçaient le respect. Durant tout le procès, Hester ne put le voir que de dos et écouter sa voix claire et harmonieuse.
- … et je l'ai détesté d'emblée, achève Hester en caressant l'écureuil qui grignote dans sa main. Je les considérais, lui et le reste de la Garnison, comme une menace pour l'ensemble de notre Famille. Pour la Création. Et pour nos animaux, Opha'.
L'écureuil se saisit d'un gland entre ses griffes et détale avec son trésor. Hester risque un coup d'œil vers Ophaniel qui a fixé ses yeux humains d'un bleu profond sur la surface du lac troublée par le passage d'un bateau blanc débordant d'Humains. Deux enfants souriants y agitent les bras en les hélant de loin, et Ophaniel esquisse un sourire en coin en élevant une main pour répondre à leur salut.
- Les Humains sont aussi des animaux, Hester. Avec une âme et un comportement imprévisible, mais des animaux. Est-ce ton année à ressusciter des Humains qui t'a fait si radicalement changer d'avis par la suite ? Je t'ai à peine reconnue quand tu es revenue.
- Ce ne sont pas les Humains qui m'ont changée, corrige sèchement Hester, mais Castiel.
Un frisson tiède parcourut la Grâce d'Hester lorsqu'il posa sa main sur l'épaule de Castiel – et ce premier contact avec l'Ange de la Garnison lui procura une étrange euphorie. Castiel soutint son regard avec un calme serein et grave que Hester avait appris à apprécier – et dire que quelques mois plus tôt, cet air détaché et ce mutisme persistant avaient eu le don de le mettre dans des états de fureur inégalés...
« Cette année passée à tes côtés a été moins pénible que ce que je m'étais imaginé. Merci.
Castiel ne répondit pas, se contentant de le fixer sans ciller de ses yeux d'un bleu-gris profond, les flocons de neige s'accumulant sur les plumes de ses ailes repliées – derrière lui, les Faucheurs volaient comme des ombres blanches et attrapaient les âmes humaines délaissées. La Grâce du jeune Ange, aussi pure et lumineuse qu'un torrent de lumière liquide, circulait dans son corps translucide, chargée de bulles bleutées. Hester contempla une dernière fois ce visage aux bords ciselés comme de la glace sculptée, avant d'étirer ses ailes pour prendre son envol, apaisé et heureux comme jamais il ne l'avait été de toute son existence.
Le vent siffla dans ses plumes alors qu'il fondait dans le ciel jusqu'à s'engouffrer dans un passage menant à la dimension du Paradis. Il ne lui fallut que quelques secondes pour surgir dans la grande salle de réunion où présidait Ophaniel au bout de l'interminable table ovale. Virgil atterrit à la même seconde que lui, et ce fut dans une parfaite coordination qu'ils replièrent ensemble leurs ailes, droits et rigides face aux quelques centaines de leurs frères présents pour cette petite réunion – les réunions rassemblant l'ensemble des centaines de milliers de soldats qui composaient la division étaient rares.
- Hester, Virgil, les salua Ophaniel d'un hochement de tête digne. Vous pouvez vous asseoir. Comment s'est passée votre année avec la Garnison ?
Les deux Anges obéirent et s'installèrent à leur place habituelle, côte à côte. Tous les yeux étaient rivés sur eux, chargés de curiosité.
- Nous avons été placés sous la tutelle d'un seul Ange chacun, et n'avons guère fréquenté les autres à part pour échanger des instructions, répondit diligemment Hester sans parvenir à calmer les tourbillons joyeux de sa Grâce. Virgil a été placé avec Uriel, et moi avec Castiel.
Un murmure d'étonnement et d'indignation parcourut les rangs tandis que les soldats échangeaient des regards intrigués ou outrés. Immédiatement, les questions fusèrent comme des flèches.
- T'ont-ils importuné avec leur immonde blague sur les chèvres ?
- Castiel ? Celui qui était en procès avec Camael ? Comment est-il ?
- Est-ce vrai ce qu'on dit, que la Garnison aime les Humains plus que Dieu ?
- A-t-il essayé de te détourner de ta Foi ? De te faire renier ta mission ?
- Comme je te plains, Hester ! Supporter ce rebelle un an au lieu de ramener les animaux à la vie avec nous... cela a dû être un calvaire, non ?
Hester sentit ses ailes se gonfler d'indignation. Et il se leva vivement en abattant ses mains sur la table
- Castiel n'est pas comme ça ! C'est un bon soldat qui ne fait qu'obéir aux ordres ! Il n'a pas choisi d'être créé pour couver les Humains !
Un silence s'étira dans la salle alors que Ophaniel dévisageait Hester d'un regard d'aigle.
- C'est toi qui nous as toujours dit que la Garnison n'est qu'un ramassis de rebelles qui méritent d'être expédiés tout droit en redressement, ou même exécutés, Hester... fit remarquer un Ange avec perplexité.
Hester écarquilla les yeux en sentant sa Grâce se figer dans son corps.
C'était vrai.
Il se rassit lentement en plongeant dans un mutisme sombre, toute sa bonne humeur envolée.
- Et toi, Virgil ? reprit Ophaniel comme si de rien n'était. Uriel est réputé pour être un Ange puissant et destructeur, en plus d'être soi-disant drôle – même si je n'approuve pas ce dernier point. Comment l'as-tu trouvé ?
- Étonnamment réceptif. » articula Virgil d'un ton satisfait.
- Je n'ai pas changé d'avis sur les Humains, Opha', et je ne changerai jamais d'avis. Je pense toujours qu'ils sont dangereux et nuisibles. Mais je me trompais à propos de la Garnison et je regrette de leur avoir causé tant de tort. Ce sont de bons soldats, un peu atypiques et ignorants de tant de choses, mais ils ne méritaient pas que je monte notre Famille entière contre eux. Castiel, tout particulièrement, est... il a le cœur droit, et il y a en lui une pureté et une beauté comme je n'en avais jamais vue, et... Je donnerais ma vie pour la sienne, Opha'. Sans la moindre hésitation.
Ophaniel cligne des yeux et incline la tête en l'observant attentivement, comme surprise par le feu et la conviction dans ses mots.
- Hester... aurais-tu des sentiments pour Castiel ?
Hester sent son cœur s'arrêter de battre alors qu'elle écarquille les yeux. Puis, mortifiée, elle baisse la tête en sentant son visage s'enflammer, tentant de se cacher derrière un rideau de cheveux d'un blond pâle. Elle s'enveloppe de ses propres ailes comme d'un cocon translucide alors que le silence s'écrase sur les deux Anges comme une chape de plomb. Seuls quelques gazouillis lointains d'oiseaux et le clapotis de l'eau sur leurs mollets le trouble.
- …... je crois que oui.
Ce n'est qu'un murmure à peine articulé, et Hester se demande l'espace d'une seconde si elle l'a dit à haute voix ou si elle l'a seulement pensé.
- Je m'en doutais, soupire Ophaniel.
Hester crispe ses ailes dans son dos en relevant la tête honteusement, les joues écarlates. Elle dévisage sa supérieure qui l'observe avec une once de pitié dans ses yeux.
- Je sais que c'est anormal. Interdit. Mais je ne peux pas m'en empêcher, Opha', crois-moi, j'ai essayé. J'ai tout tenté, mais il est inutile de le nier, je suis consciente aujourd'hui que Castiel est plus important pour moi que les animaux, que la création, que la Mission... qu.. que Dieu.
Les ailes basses, Hester s'étrangle sur ces derniers mots, toute la couleur quittant ses joues pour ne laisser qu'une teinte blafarde sur son visage horrifié par son propre aveu.
- Tu comptes m'envoyer en redressement, finalement ? Ce serait la réaction appropriée de ta part, après ce que je viens de te dire...
- Avec toutes les horreurs qu'on raconte sur ce qu'il s'y passe ? Non. J'aimerais autant éviter t'imposer ça. Je garderai ton secret, mais à deux conditions.
- Lesquelles ?
La main tiède d'Ophaniel se pose sur la sienne, et Hester ose enfin la regarder dans les yeux. Sa sœur aînée et supérieure hiérarchique la fixe d'un regard grave et sérieux.
- Que tu ne te fasses plus remarquer de la sorte. Je ne pourrai pas toujours te protéger. Et que tu m'informes de tout ce qu'il se passe dans la Garnison désormais. Dans les hautes sphères de la hiérarchie, le savoir est le pouvoir, Hester. Et j'en ai besoin si je veux gagner ma place dans le Conseil restreint.
Hester acquiesce en sentant sa Grâce se figer d'appréhension. Uriel a été clair dans ses menaces lorsqu'il l'a ralliée de force à sa cause...
- La Garnison est en crise, confesse-t-elle finalement. Et la Onzième Guerre va éclater. Quoi que fasse Castiel, l'Apocalypse ne pourra être évitée. Il y a un partisan de Lucifer dans ses rangs, qui fait secrètement échouer toutes ses stratégies afin d'anéantir l'Humanité.
- Qui donc ?
Hester esquisse un sourire amer en détournant les yeux, embrassant du regard le lac nappé de brume.
- Uriel. C'est lui le responsable des meurtres d'Anges de la Garnison dont tout le monde parle. J'aurais été tuée aussi si j'avais refusé de le rejoindre.
Ophaniel hausse les sourcils en inclinant la tête, et ses cheveux bouclés caressent l'ovale doux de son visage en forme de cœur.
- Tu l'as rejoint ? répète-t-elle d'un ton incrédule.
- Les idées d'Uriel ne sont pas mauvaises, loin de là. Ce sont celles que j'ai toujours défendues. Seules ses méthodes ne me plaisent pas. Tu sais, Ophaniel, je n'aime pas les Humains. Je ne les ai jamais aimés, et je serais heureuse de voir Lucifer revenir et les balayer de la surface de la planète.
- Si j'en crois la scène que nous a fait Castiel lorsque nous avons seulement suggéré d'user de menace sur son homme vertueux, je doute qu'il approuve le plan d'Uriel.
Hester pince les lèvres en une fine ligne, ses yeux se ternissant. Ses poings se serrent alors qu'elle s'efforce de ne pas songer à Dean Winchester et les stupides rumeurs de sentiments que le Paradis prête à Castiel pour lui. Pour ce vulgaire singe sans poils. Quand bien même ce serait vrai, l'Apocalypse détruira cet avorton et Castiel reviendra à la raison. Il n'y a pas de quoi s'en préoccuper.
- C'est ce que je crains, concède amèrement Hester. Mais si Castiel rejette l'offre d'Uriel, je n'hésiterais pas à faire tout ce qu'il faudra pour le protéger.
Elle ferme les yeux avec ce douloureux élancement qu'elle ressent à chaque fois qu'elle songe à Castiel.
- … et s'il me le demandait, pour lui j'irais même jusqu'à protéger cette Humanité que je hais. »
