Bonjour, après 2 années d'absence pour cette histoire ( autant dire que cela fait très longtemps ) je reviens pour poster la suite et fin de cette histoire ( qui devrait encore durer une dizaine de chapitres ). Je tenais à remercier d'abord chacune des personnes qui ont continué à lire et à envoyer des messages d'encouragements pour finir cette histoire, vraiment un très grand merci. Je ne sais pas si des gens seront encore intéressés par elle mais je tenais quand même à la finir, de la meilleure façon possible.


Pov Rachel

La première chose qui me saisit est une odeur qui ne m'est pas familière. Et cette infime sensation invisible. Presque palpable.

Un mélange savamment chaotique.

J'ouvre les yeux.

Je ne reconnais rien.

Et pourtant je sais tout à fait où je suis.

Les bribes de la soirée me reviennent. Sans brusquerie, comme pour me ménager, elles reprennent leur place. Et je comprends mieux ma présence ici. Je savoure avec une certaine appréhension ce dernier instant de répit avant que mon esprit raisonnable et accusateur ne se réveille.

Quand je trouve la force de me relever, ma tête tourne si brusquement que je dois me raccrocher au bois du lit. Je suis obligée de me rasseoir, prise de vertige. Jusqu'à ce que le malaise général de ma vie ne me revienne. Je me relève de force, affrontant les étourdissements et la douleur qui n'est plus seulement physique.

Alors que j'arrive à marcher jusqu'au bureau, un voile noir se dépose sur mes yeux un court instant où je suis obligée de me raccrocher à la chaise devant moi. La tête baissée, j'aspire l'air autour comme si mes poumons n'étaient plus assez grands. Après quelques secondes, je réussis à relever la tête et alors que tout mon monde tangue, je me raccroche à la photographie devant moi. La seule de la chambre.

Elle doit avoir une douzaine d'année. Elle est seule au milieu du cadre et elle regarde vers moi. Enfin, vers l'objectif. On voit bien qu'elle ne sait pas comment se tenir. Et le sourire qu'elle affiche, même s'il est timide, est plein d'un espoir qui brise à nouveau quelque chose en moi. Je voudrais reculer. Mais je ne peux qu'affronter cette image. Cette personne qu'elle est, derrière tout ce qu'une partie de moi aurait voulu qu'elle soit : une égoïste, un monstre de méchanceté, n'importe quoi, pourvu que ça ait pu me détacher de son emprise.

Mais le seul monstre ici, c'est bien cette partie de moi que j'ai construit et qui aujourd'hui m'empêche d'être simplement moi-même.

Mes mains se resserrent lentement sur la chaise que j'agrippe comme le dernier rempart aux flots qui menacent de me submerger.

On peut paraître tellement de choses.

Il est facile de donner aux autres ce qu'ils attendent de nous. Ou de prétendre être quelqu'un d'autre pour devenir quelqu'un de plus « intéressant », « beau », « créatif »... « normal ». Mais au fond, quoi qu'on essaye de paraître, on est toujours que soi-même.

Je me demande un instant qui je peux bien être, moi qui ne suis pas grand chose.

Et alors que je me redresse, la porte s'ouvre.

Et sa silhouette apparaît.

Nous nous faisons face un long moment. J'ai le temps d'étudier son visage comme jamais je n'avais pu le faire auparavant. Je remarque la beauté de ses yeux et l'insondable douceur qui les anime alors qu'elle me regarde. Et la rougeur au coin de ses lèvres. Et ma bouche me démange comme si j'avais pu ressentir sa douleur. Je perçois le lent mouvement de ses doigts qui se figent à la hauteur de sa cuisse. Il y a tant de choses qui nous apparaissent quand on prend le temps de vraiment regarder.

Je voudrais tellement pouvoir. Et je pourrais. Seulement voilà, je n'ai pas son courage. Ni sa force.

Avec le peu de contenance qui me reste, je laisse ma raison reprendre le dessus et retrouve la sécurité du masque qui me cingle le visage avec une douleur que je ne comprends que trop bien. Un pas. Puis un deuxième. Je passe à côté d'elle sans un mot et referme la porte derrière moi comme pour me couper définitivement d'elle et de ce qu'elle réussit à éveiller en moi.

Je vais descendre l'escalier.

Mais...

Je m'arrête brusquement. Comme si à nouveau cette chose me retenait. Comme si...

Alors que mon pied s'avance à nouveau pour faire un pas en avant, je comprends que je ne peux tout simplement pas. Je pose mes deux mains sur ma tête alors qu'elle est saturée de pensées contradictoires. Je voudrais fuir. Mais à vrai dire quand je pense à fuir c'est surtout pour aller vers elle.

Et pendant un infime moment je permets à cette chose en moi de reprendre le dessus.

Je me retourne pour marcher comme je peux vers la porte que je viens de quitter. J'agrippe la poignée et l'ouvre abruptement.

J'ai à peine le temps de remarquer qu'elle n'a pas bougé quand elle se retourne vers moi. Et c'est en voyant ses yeux que je comprends pourquoi elle garde cette seule photographie sur son bureau.

Pour ne jamais oublier.

Je me précipite vers elle et, alors que mon corps rentre en collision avec le sien, je peux sentir le temps s'arrêter.

Je l'embrasse.

Je respire à nouveau.

Le mouvement de ses lèvres emballe le vacarme de ce cœur qui résonne à mes oreilles.

Elle est si...

Je me colle encore plus à elle alors que mes deux mains s'agrippent à son haut pour ne pas que je défaille.

Je goûte le coin de ses lèvres. Je sens l'odeur de son shampo ?oing. C'est idiot comme les détails d'une personne peuvent vous entraîner là où vous ne l'auriez jamais imaginé. Alors que mes yeux se ferment, des scintillements éclatent derrière mes paupières. Je sens le bout de ses doigts dessiner un chemin le long de mon cou, électriser ma peau comme si c'est elle qui avait été faite de feu.

Puis, aussi rapidement que nous nous sommes retrouvées, nous nous séparons. Moi, parce que je sais que ce moment ne pourra durer éternellement. Elle, parce que j'ai l'impression qu'elle me comprend plus que je ne veux l'avouer.

Je fais un pas en arrière avec difficulté. Comme si mon centre de gravité avait pris forme humaine.

- Je...

Mais les mots restent prisonniers.

Et je fuis. Car après tout, c'est ce que je sais faire de mieux.

Je dévale les escaliers, passe devant deux silhouettes familières assises dans le salon. Je ne sais même pas ce que je fais. Je sais juste que je ne fais pas ce que je voudrais. Je cours. Le vent me fouette le visage, le gifle, comme pour ralentir ma course folle. Je ne sais même pas comment j'arrive jusqu'à chez moi. Je ne sais ni l'heure qu'il est, ni quel jour on est.

Je n'en ai rien à faire.

C'est quand je m'effondre sur le sol de ma chambre que je comprends. Que ce n'est pas à elle que j'essaye d'échapper. Mais à ce qu'il y a l'intérieur de moi. A cette chose qui, inlassablement, me relie à elle.

Sans m'en apercevoir je sanglote. Je pleure. Et mes larmes, si elles sont pitoyables, sont pourtant bien réelles.

Je voudrais pouvoir hurler. Mais je ne fais que rester à genoux sur le sol âpre de ma chambre, le regard humide perdu dans un vide immense.

Mes poings se serrent, font pression sur un sol qui ne bougera pas.

Le feu enflamme mon être. Comme sous l'impulsion d'un sentiment trop incontrôlable. Trop fort.

Seule dans ma chambre, je laisse les flammes m'entourer, me submerger, m'atteindre enfin.

Et je comprends.