Chapitre 4 : quand tout change.

« Vous êtes bien sûre que c'est normal qu'il dorme autant ? Parce qu'il a dormi jusqu'à midi, et là il est peine seize heure et il dort à nouveau ! » demanda pour la énième fois Petit Jean à l'infirmière.

La nouvelle infirmière était une jolie femme rousse toujours souriante et sympathique. Rien à voir avec celle qui s'occupait de Roland les semaines précédentes ! Et surtout, elle possédait l'extraordinaire capacité à supporter Petit Jean quand celui-ci se mettait à la harceler en lui posant cinquante fois les mêmes questions sur l'état de santé de son filleul. Dans le service, elle était la seule à pouvoir le supporter quand, pris d'angoisses soudaines, il demandait au personnel médical de venir vérifier que Roland allait toujours bien. La jeune femme tenait toujours à le rassurer, même si il lui faisait perdre un peu de temps, car elle était émue par la maladie du petit garçon et par le dévouement sans bornes que lui portait son parrain.

« Ne vous en faites pas monsieur. Sa santé s'est légèrement détériorée ces derniers jours, ce qui fait qu'il est plus fatigué. C'est pour ça qu'il dort autant. »

« Vous pensez qu'il peut guérir ? » Petit Jean regretta sa question au moment même où il l'avait posée. Il connaissait déjà la réponse. Alors pourquoi lui demander ça ? Il espérait quoi, un miracle ?

« Vous savez bien… » commença l'infirmière d'une voix hésitante « seule une opération peut le guérir. S'il n'est pas rapidement opéré, son état ne fera que s'aggraver… »

Petit Jean retourna dans la chambre la mort dans l'âme. Roland dormait toujours, serrant contre lui sa figurine Spiderman. Les nombreuses machines auxquelles le garçon était désormais relié jours et nuits émettaient un ronflement continu qui insupportait le jeune homme. Il s'assit sur le bord du lit médicalisé et prit la petite main de Roland dans la sienne, ce qui eu pour effet de faire s'éveiller l'enfant. Il cligna des yeux plusieurs fois puis demanda d'une petite voix ensommeillée :

« Papa est rentré ? »

« Non, il est encore à la banque. Il t'avait prévenu qu'il en aurait pour longtemps. »

« J'espère qu'il va pas oublier de prendre le DVD des X-men ! »

« Comment pourrait-il oublier qu'on doit regarder le professeur Xavier se battre avec Magneto ce soir ? » s'exclama Petit Jean d'un ton qui se voulait joyeux.

Roland marmonna quelque chose à propos des pouvoirs du méchant Magneto et se rendormi instantanément. Son parrain resta assis sur le lit, à veiller sur lui.

Ça faisait cinq jours que le calamiteux cambriolage avait eu lieu. Cinq jours que tout avait dégénéré. Tout d'abord, la maladie cardiaque de Roland s'était aggravée : le petit garçon était constamment épuisé, ne pouvant même plus aller jouer à la salle de jeu du service pédiatrie. Lorsqu'il se sentait en meilleure forme, Petit Jean et Robin prenaient toutes ses figurines et inventaient aux super héros de plastique des aventures toutes plus farfelues les unes que les autres qui faisaient pleurer de rire Roland et sa jeune infirmière.

Cependant Robin allait de plus en plus mal. Même s'il tentait de camoufler son chagrin, il n'en devenait pas moins taciturne, ne se confiait plus à son petit frère comme il avait l'habitude de le faire. La nuit, il restait allongé sur son matelas, les yeux grands ouverts à contempler fixement le plafond. Bien sur, il était désespéré par la maladie de son fils, c'est pour cette raison qu'il était retourné à la banque supplier son banquier de lui faire un prêt. Mais Petit Jean avait l'impression qu'il y avait autre chose. Quelque chose qui avait un lien avec le cambriolage, lorsqu'il avait coupé son portable en lui demandant de partir. Malheureusement il ne parvenait pas à découvrir de quoi il s'agissait. Alors lui Petit Jean ne savait pas quoi faire au milieu de tout ça. Il se sentait inutile : le cambriolage qu'il avait monté avait échoué, en planifier un autre était presque impossible, et pire que tout il ne pouvait rien faire pour soulager la souffrance de sa famille. Cette sensation d'incapacité totale le détruisait, rongeant chaque jour un peu plus cette bonne humeur pourtant légendaire qui le caractérisait.

Tout d'un coup, il se sentit très fatigué, le manque de sommeil de ces derniers jours se faisant soudainement ressentir. Il s'allongea sur le lit de Roland juste à côté de lui, gardant précieusement la petite main de son filleul dans la sienne. Il ferma les yeux et s'assoupi à son tour sous le regard bienveillant de la nouvelle infirmière qui les observait depuis le couloir.

Regina fulminait. Elle était allongée dans son grand lit aux draps ébènes, sa chambre était plongée dans la pénombre, seules quelques raies de lumière filtraient par les volets. Elle regarda à nouveau son réveil. Les lettres lumineuses indiquaient cinq heure deux.

« Il ne s'est passé que deux minutes ! Mais c'est pas possible, j'ai l'impression que ça fait deux heures ! A tous les coups cette saleté de réveil est en panne…»

Elle alluma sa lampe de chevet et empoigna sa montre qui était posée près de son lit. Elle indiquait cinq heure trois. Regina dut se rendre à l'évidence : son réveil matin fonctionnait à merveille. Depuis plusieurs jours, elle souffrait d'insomnies. La veille elle en avait parlé discrètement à Archibald Hopper, un ami de longue date qui possédait un double doctorat en psychologie. Le docteur lui avait immédiatement demandé si elle n'avait pas subi un bouleversement dans sa vie. Comme un changement, un choc émotionnel, ou une agression… Elle avait éludé la question, mais avait compris d'où venait son mal-être. Robin.

« Ce voleur m'a traumatisée ! Il est entré par effraction dans ma maison et maintenant je ne me sens plus en sécurité chez moi ! Franchement, il n'y a pas besoin d'avoir un double doctorat en psychologie pour comprendre ça ! » songea-t-elle avec une mauvaise fois évidente. Au fond, elle avait conscience qu'elle se mentait à elle-même, seulement elle ne parvenait pas encore à admettre une vérité qui l'effrayait au plus au point. Regina repensa à son voleur, elle sentit ses paupières devenir lourdes et se rendormi.

Les yeux azurs l'épiaient, la défiaient. Peu à peu le visage de Robin lui apparu, puis tout son corps. « Vous êtes entré par effraction dans ma maison ! » lui cria-t-elle. Le jeune homme la regarda, un grand sourire sur les lèvres. « Non Regina ! Je suis entré par effraction dans ta vie. » Il s'approcha d'elle et lui caressa les joues, comme la première fois. Elle se sentit devenir faible sous cette caresse, et remarqua avec délectation qu'il était torse nu. La caresse devint moins légère, moins douce. « Robin ? ». Il lui griffa la joue. Son regard était devenu glacial. Elle prit peur mais ne parvenait pas à s'enfuir. « Tu as tout gâché ! Je pensais que ça comptait pour toi ! Mais non, tu es partie en me laissant tomber ! » Regina se débattait de toutes ses forces. « Qu'est-ce que tu m'as fait ? Depuis que je t'ai rencontré rien n'est plus comme avant ! Pourquoi je ne peux pas m'enfuir ? » hurla-telle. Le regard azur redevint doux, tout comme la caresse sur sa joue. « Mais tu peux t'enfuir, c'est juste que tu ne le veux pas vraiment… »

Regina se réveilla en sursaut, couverte de sueur. Cette fois son réveil indiquait cinq heure cinquante. Elle repoussa ses draps d'un geste brusque et sauta au bas de son lit. Elle ne pouvait pas continuer comme ça, elle devait trouver une solution. Par une heureuse coïncidence Henry passait la nuit chez Emma, elle n'avait donc pas besoin de s'occuper de lui ce matin. Elle passa dans sa salle de bain, prit une douche rapide qui eu pour effet de lui éclaircir les idées : elle savait exactement ce qu'elle devait faire. La jeune femme enfila une robe bleue, chaussa une paire d'escarpins noirs et se maquilla rapidement. Elle descendit à toute vitesse les escaliers, attrapa une veste au hasard et sortit de sa maison. Elle s'engouffra dans sa grosse berline et se dirigea vers le centre ville.

…..

Monsieur Gold venait à peine de se lever quand il entendit quelqu'un tambouriner contre la porte de sa boutique. Il décida de l'ignorer, s'il ne répondait pas la personne finirait par se lasser et partir.

« Gold ! Je sais que tu es debout ! Ouvre-moi ! » la voix stridente de l'adjointe au maire résonna dans la boutique, lui vrillant les oreilles.

Il retourna sur la pointe des pieds dans la chambre et regarda sa compagne Belle qui était encore endormie : un teint ivoire rehaussé par des pommettes colorées, des lèvres charnues subtilement rosées et une chevelure châtain parsemée de nombreuses ondulations. Sa femme portait décidément bien son nom ! Il se demandait encore régulièrement comme elle avait pu tomber amoureuse de lui. Quoiqu'il en soit elle faisait de lui le plus heureux des hommes, et lui faisait tout pour qu'elle mène une vie de princesse. Regina cria à nouveau ce qui eu pour effet de faire tressauter Belle.

« Cette idiote va la réveiller ! Je sais pas ce qu'elle veut mais dans tous les cas elle peut aller se faire voir ! »

Il entrebâilla la porte, l'adjointe au maire le fusilla du regard :

« C'est pas trop tôt ! »

« Bien au contraire très chère, c'est trop tôt ! Il est à peine six heure trente, la boutique n'est pas encore ouverte. Je te prierai de repasser plus trad. » déclara-t-il en lui claquant la porte au nez.

Cela ne dissuada pas Régina pour autant. Elle frappa la porte de plus belle, proférant des menaces à l'encontre de Gold. Mais il en fallait bien plus pour faire trembler l'homme qui possédait la plupart des bâtiments de la ville. Ce n'est qu'au moment où elle se mit à parler d'envoyer un agent du fisc vérifier ses comptes bancaires et sa comptabilité que l'antiquaire céda. Finalement Regina connaissait mieux ses points faibles qu'il ne le pensait… Cette fois-ci il ouvrit en grand la porte de sa boutique, laissant entrer la jeune femme. Un sourire victorieux flottait sur son visage, ce qui eu pour effet de l'agacer au plus au point.

« Bon, qu'est-ce que tu veux ? Et dépêche-toi, je n'ai pas beaucoup de temps devant moi. » ordonna-t-il d'une voix grinçante.

« Je cherche un homme. »

« Il y a un speed dating demain soir chez Granny's. Bonne chance à toi, et bon courage aux pauvres types qui auront le malheur d'essayer de draguer la mégère castratrice que tu es ! » lança Gold un fin sourire narquois sur les lèvres. Rien ne l'amusait plus au monde que d'énerver Regina Mills, la jeune femme montait sur ses grands chevaux en un quart de tour. A son grand regret, pour une fois elle se maitrisa et continua comme si de rien n'était :

« Tout ce que je sais c'est qu'il s'appelle Robin, qu'il est voleur et qu'il a un fils de huit ans qui est malade. Ça te dit quelque chose ? »

« Navré très chère. Si tu veux je peux faire des recherches sur lui mais ça me fait quand même peu d'indices. » Il regarda Regina, son visage fatigué reflétait un mélange de déception et de tristesse, ce qui l'intrigua. « Et pourquoi cherches-tu cet homme, si ce n'est pas trop indiscret ? »

« Ça l'est ! Appelle-moi dès que tu as du nouveau. Bonne journée. »

L'adjointe au maire quitta la boutique en claquant la porte.

« Pourquoi tu ne lui as pas dit qu'on connait Robin ? Il vient souvent nous voir avec Petit Jean ! » Belle se tenait debout dans la réserve, elle le fixait de ses grands yeux bleus inquisiteurs.

« Je n'étais pas bien sur qu'il s'agissait de ce Robin là… » hasarda-t-il.

« Ne me ment pas Rumple ! Un Robin ancien voleur dont le fils est malade, il n'y en a qu'un ! »

« Je sais, je sais. J'ai menti à Regina pour le protéger. » admit-il.

Belle entra dans la boutique et s'assit sur le comptoir. Aux paroles de son amant, son visage s'était illuminé :

« Toi tu as protégé Robin ? Raconte-moi Rumple mon héro ! »

« Il était une fois un modeste antiquaire au bord de la faillite. » commença-t-il en riant « C'était moi, il y a très longtemps de ça. Je m'apprêtais à fermer ma boutique quand j'ai rencontré deux frères voleurs : Robin et Jean. Ils étaient des as du vol, les meilleurs dans ce domaine ! A côté d'eux Arsène Lupin aurai eu l'air d'un débutant dénué de talent ! En revanche, ils n'étaient pas très doués pour revendre discrètement les fruits de leurs larcins. Ils m'ont donc proposé un marché : ils cambriolaient les demeures des personnes les plus riches du pays et me chargeaient d'écouler les biens volés. »

« Attends ! Mais c'est mal ce que vous faisiez ! » s'exclama Belle.

« Belle, tu sais que mon passé n'est pas tout rose… mais là ça n'était pas si mal que ça ! Le but de ces deux frères était honorable. Ils volaient aux riches pour donner aux pauvres. Je leur donnais la moitié de l'argent que j'obtenais des objets, et ils en faisaient don anonymement à des associations caritatives. Tu vois, ça n'était pas légal mais ça n'était pas non plus immoral. »

« Moui, ça aurai pu être pire… » concéda-t-elle à son compagnon.

« Il y a plus d'une semaine maintenant Jean est venu me voir. Il m'a expliqué que son filleul Roland était gravement malade et que Robin et lui n'avaient pas les moyens de payer son opération. Ensuite on a parlé du bon vieux temps… J'en ai profité pour glisser au cours de la conversation que le système de sécurité de la maison de Regina était défectueux. Je savais qu'il allait immédiatement penser à la cambrioler pour pouvoir obtenir cet argent dont ils ont tant besoin ! Eux ils auraient eu de quoi sauver l'enfant et moi j'aurai obtenu de magnifiques objets de collection que je convoite depuis des années ! Mais Regina les a surpris pendant le cambriolage. Et je te donne ma main à couper que si elle chercher Robin c'est pour se venger ! Et quand elle se venge, elle n'y va pas de main morte, crois moi ! »

« Tu as eu bien fait alors… C'est tellement triste ce qui arrive à Roland. L'autre jour quand je suis allée à l'hôpital pour lire des contes de fées aux enfants malades il n'a même pas pu quitter son lit ! » la jeune femme s'arrêta et réfléchit quelques secondes, puis elle s'écria toute excitée « pourquoi tu ne passerais pas un autre marché avec Robin ? Tu lui donnes l'argent pour l'opération et en échange il pourrait travailler pour toi ! »

« Je vais y réfléchir Belle. Mais assez parlé de ces choses tristes ! Habille-toi, on va prendre un petit déjeuner chez Granny ! » s'exclama-t-il.

L'idée de sa femme n'était pas bête, loin de là. Gold avait été assez contrarié il y a huit ans, lorsque Robin et Jean lui avaient annoncé qu'ils arrêtaient les cambriolages. Il avait eu beaucoup plus de difficultés à se procurer des objets rares et avait bien failli perdre quelques gros clients. Tout ça à cause de la femme de Robin qui n'appréciait pas cette activité ! Depuis son décès, Gold avait attendu patiemment le jour où les deux frères reviendraient vers lui. Et voilà qu'il avait un moyen de les pousser à voler à nouveau… Mais pour le moment il avait des choses plus importantes à faire, notamment s'arranger pour qu'un agent du fisc ne trouve rien à lui reprocher en cas de contrôle, ce qui n'allait pas être une mince affaire !

…..

Regina tournait en rond dans son bureau tel un lion en cage. Gold ne voulait pas l'aider. Bien sur il n'avait pas osé l'admettre, mais elle avait parfaitement compris qu'il se moquait éperdument de ses problèmes. Elle se sentait vexée, même si aujourd'hui ils avaient de nombreux différents, il avait été très proche de sa mère quand elle était petite, à tel point qu'elle le surnommait tonton Rumple.

« Depuis qu'il a rencontré cette jeune nunuche qui a vingt ans de moins que lui, il ne pense qu'à elle ! Il se fiche complètement de tout le reste, le monde pourrait s'écrouler et ses anciens amis mourir sous ses yeux, du moment que Belle est contente, Monsieur l'est aussi ! »

Elle se démenait pour trouver un moyen de revoir Robin, mais n'en trouvait pas. En tant qu'adjointe au maire elle avait de nombreux pouvoirs, mais étant en période de campagne électorale elle ne pouvait pas se permettre d'en user à la légère. Par exemple, il lui était impossible de demander au Sheriff de faire une recherche sur Robin sans lui fournir une raison officielle accompagnée des documents réglementaire, ce qui bien évidemment nuirait au voleur. Et elle ne pouvait pas non plus lui demander de faire une recherche discrète : si ça venait à se savoir elle serait accusée d'abus de pouvoir et une enquête serait automatiquement ouverte sur Robin. Il y avait aussi Emma, entant qu'ex-garante de cautions judiciaire, elle n'aurait aucune difficulté à lui mettre la main dessus. Mais leur amitié naissante était encore trop fragile pour que Regina puisse lui avouer qu'elle était littéralement obsédée par un voleur qui est entré chez elle par effraction. Emma la prendrai à coups sur pour une folle et n'aurait plus confiance en elle. Et par-dessus le marché, elle signalerait le cambriolage au Sheriff !

« Regina ? Tu n'es pas encore prête ? » Léopold, le maire actuel était entré dans son bureau sans même qu'elle s'en rende compte. Son adjointe lui demanda, déconcertée :

« Prête pour quoi ? Je suis désolée Léopold, mais je ne vois pas où tu veux en venir. »

« Pour notre visite officielle de l'hôpital, pardi ! Je te rappelle que tu es censée rassurer les professionnels de l'hôpital en leur promettant de leur allouer un plus gros budget pour l'achat de matériel de pointe et pour l'embauche de nouvelles infirmières ! Voyons Regina, je sais que c'est épuisant une campagne électorale, mais de là à oublier un rendez-vous aussi important ! » la sermonna gentiment le vieil homme.

« La visite à l'hôpital ! Comment ai-je pu être aussi stupide ! » s'écria la jeune femme en se frappant le front avec la paume de la main.

« Ne dit pas ça Regina ! » commença le maire. Mais sa collègue ne l'écoutait déjà plus : elle s'était torturée l'esprit toute la matinée et une partie de la nuit pour retrouver Robin alors que la solution était sous ses yeux depuis le début. Une fois le rendez-vous terminé, elle n'aurait qu'à demander au service pédiatrie si Robin ou son frère était là. D'après ce qu'elle avait compris, l'enfant était gravement malade, son père devait donc passer beaucoup de temps à son chevet, et par conséquent le personnel médical devrait comprendre tout de suite de qui il s'agit.

…..

Trois heures plus tard, Regina avait enfin terminé sa visite officielle. La rencontre avec les professionnels de la santé n'avait pas été aisée : les associations qui militaient contre elle lui avaient fait mauvaise presse auprès des médecins et des infirmières, l'accusant de ne pas se soucier du sort des enfants malades. Elle avait ressenti de l'hostilité de la part de plusieurs personnes, mais l'annonce des sommes qu'elle comptait verser à l'hôpital si elle était élue avait calmé la plupart d'entre elles. Sa visite officieuse pouvait commencer. Elle avait informé Léopold qu'elle resterait un peu plus longtemps pour aller voir un ami hospitalisé, et se dirigeait maintenant vers une jeune infirmière qui arpentait le couloir principal du service pédiatrie. Regina l'interpella :

« Excusez-moi. Heu… voila, je cherche un ami qui s'appelle Robin. Son fils est hospitalisé ici pour des problèmes cardiaques. Pourriez-vous m'indiquer sa chambre ? »

La jeune femme rousse leva sur elle des yeux turquoise dans lesquels se lisait une profonde tristesse :

« Je suis désolée de devoir vous l'apprendre Madame… Roland a fait une crise cardiaque cette nuit, il a été transporté d'urgence aux soins intensifs. Vous pouvez aller le voir là-bas si vous le voulez. »

« Mais comment ça se fait ? Comment va-t-il ? » questionna Regina, complètement hagarde.

« Son état s'est dégradé beaucoup plus vite que prévu. Pour être tout à fait honnête, s'il n'est pas rapidement opéré, son cœur ne tiendra probablement pas plus de deux semaines. »

Regina murmura une phrase de remerciement et monta dans l'ascenseur. Quand la porte s'ouvrit sur le service des soins intensifs, elle fut prise d'un grand vertige. Pendant une fraction de seconde, elle songea à s'enfuir et à oublier toute cette histoire, mais l'instant d'après le visage de Robin dansa devant ses yeux. Elle ne pouvait pas l'abandonner une seconde fois.

Un infirmier la guida jusqu'à la chambre du petit garçon. Elle poussa doucement la porte et fut étonnée de voir que ni Robin, ni son frère n'étaient présents. Elle se demandait si elle devait rester ou revenir plus tard lorsqu'une petite voix fluette la tira de ses pensées :

« Bonjours Madame. » Roland l'observait avec curiosité « Vous êtes perdue ? »

« Non, je voulais te voir Roland. Je suis une amie de ton papa. » expliqua-t-elle en s'approchant de l'enfant. En le voyant de plus près, elle remarqua qu'il ressemblait beaucoup à son père. A l'exception des yeux et des cheveux, qu'il devait tenir de sa mère. Elle remarqua aussi, les nombreuses machines auxquelles l'enfant était relié, ainsi que son air épuisé.

« Papa est ami avec une fille ? Je savais pas… » s'exclama le garçon visiblement étonné.

« C'est parce qu'on se connait pas depuis très longtemps. »

« Ah ! Mais mon papa vous l'aimez beaucoup ou pas ? » s'enquit Roland en souriant.

« Bien sur. » Au moment où elle prononça ces deux mots, Regina se mit à rougir. Elle n'avait pas même eu à réfléchir, la réponse lui avait échappée, comme une évidence.

« Je peux vous demander un service alors ? »

Le petit garçon avait soudain l'air inquiet, serrant fort contre lui une figurine de Spiderman. La jeune femme, prit d'un élan maternel, voulu le rassurer :

« Evidemment Roland ! Que puis-je faire pour toi ? »

L'enfant se tortilla dans son lit, semblant réfléchir à ce qu'il allait dire. Puis il riva ses yeux dans ceux de Regina et lui dit :

« Quand je serai parti, vous pourrez consoler mon papa ? Parce que il a que tonton Jean et lui aussi il sera triste. Alors ça serai bien si une amie qui l'aime beaucoup peut le consoler. »

Le petit garçon de huit ans à peine avait prononcé ces mots avec un sérieux, une gravité qu'un enfant de son âge ne devrait jamais avoir à connaitre. Regina ne parvenait plus à penser, les paroles du garçon résonnaient en boucle dans sa tête. Devant le regard à nouveau inquiet de l'enfant, elle se força à articuler quelques phrases :

« Ne t'en fait pas, je serai là pour ton papa. Maintenant excuse-moi Roland, mais je dois retourner travailler. »

Elle déposa un baiser sur son front puis se dirigea vers la porte. Elle se retourna une dernière fois et embrassa du regard la petite chambre immaculée, encombrée de machines barbares. L'enfant lui fit un signe de la main, un petit sourire sur les lèvres. Comme si de rien n'était. Comme s'il n'avait pas évoqué l'imminence de sa mort. Regina lui rendit son salut, referma la porte et couru s'enfermer dans les WC pour visiteurs qui venaient tout juste d'être nettoyés.

Là, elle s'effondra sur le sol. Une odeur douceâtre et écœurante de produits chimiques s'insinua dans ses narines. Une odeur d'hôpital, synonyme de malheur. Elle se recroquevilla en position fœtale sur le sol humide. Elle pleura à chaude larmes, en silence, durant de longues minutes. Elle pleura pour cet enfant résigné à mourir à huit ans ; pour ce tonton Jean qu'elle ne connaissait pas mais qui, elle en était sure, aimait profondément le petit garçon ; pour son père qui lui avait confié sa détresse et que cette situation détruisait. Mais elle pleura aussi pour elle : pour son enfance gâchée ; pour sa mère qui n'avait jamais su lui apporter un dixième de l'amour que Robin portait à son fils ; pour Daniel dont la vie avait été détruite car il avait eu l'audace de l'aimer ; pour sa vie morne et triste ; pour cette solitude qu'elle subissait depuis toujours. Pour Robin qui pouvait briser ce cycle infernal, mais qu'elle avait repoussé lâchement par peur de souffrir un peu plus.

Lorsqu'elle se releva, elle ne savait pas combien de temps elle avait passé dans ces toilettes. Deux minutes ou vingt minutes, cela n'avait pas d'importance. Elle avait enfin laissé sortir tous ces sentiments qu'elle s'était acharnée à enfouir. Elle se passa de l'eau sur le visage, retravailla son maquillage qui avait coulé puis sortit des WC. Elle se sentait un peu déstabilisée, mais elle se sentait libre et légère, comme si un poids qui pesait depuis toujours sur ses épaules venait de se volatiliser.

« Tout ça doit s'arrêter. Je dois reprendre ma vie en main. »

Lorsque Robin et Petit Jean remontèrent au service des soins intensifs après avoir bu un café dans le jardin de l'hôpital, ils virent la jeune infirmière rousse qui s'était occupée de Roland courir dans leur direction en gesticulant pour attirer leur attention. Les deux frères se figèrent sur place, paralysés par le peur. La dernière fois qu'ils l'avaient vu faire ça, c'était pour leur annoncer que l'espérance de vie de Roland était à présent réduite à quelques semaines. Ils la regardaient arriver avec crainte, tel un oiseau de mauvais augure. Mais quand elle fut plus près, ils virent un immense sourire sur ses lèvres ainsi que des yeux pétillant de bonheur.

« C'est un miracle ! » cria-elle en dépit du règlement de l'hôpital qui interdisait tout bruit intempestif « Quelqu'un a payé l'opération de Roland ! L'anesthésiste et les chirurgiens sont entrain de se préparer à se rendre au bloc opératoire en urgence ! Il est sauvé ! »

Petit Jean poussa un cria de joie et prit la jeune femme dans ses bras, la serrant de toutes ses forces. Au début surprise, celle-ci sembla rapidement contente du geste spontané du jeune homme. Quand à Robin, il semblait pétrifié, le regard dans le vide.

« Robin ? Vous vous sentez bien ? Ça doit être le choc émotionnel… Vous devriez peut être vous asseoir et boire un peu d'eau… » conseilla la jeune femme subitement inquiète.

« Vous êtes sûre de ce que vous dites, vous vous trompez pas de personne ? Parce que je ne vois pas qui a pu payer une opération aussi chère… Ça parait tellement invraisemblable ! » demanda le jeune père après s'être assis sur une chaise que son frère avait réussi à dénicher dans un bureau vide.

« Robin, je sais que ça parait incroyable, c'est très rare ce genre de don, mais parfois ça arrive. Et je peux vous assurer qu'il n'y a pas d'erreur possible : l'opération est bien pour Roland. Prenez quelques secondes pour vous remettre de vos émotions, et allez voir Roland avant qu'il parte pour le bloc. »

« Vous savez qui a donné cet argent et si c'est possible de remercier cette personne ? » interrogea Petit Jean.

« Malheureusement c'est un don anonyme, je crois que seul le directeur de l'hôpital sait qui est ce généreux donateur. Mais il est tenu au secret professionnel et ne révélera son nom sous aucun prétexte. »

L'infirmière allait prendre l'ascenseur pour se rendre dans son service, lorsqu'elle se retourna, sembla hésiter quelques secondes puis ajouta à l'intention des deux frères, un sourire mystérieux au coin des lèvres :

« En tout cas il semblerai que la fée bleue veille sur votre petite famille. »

Chapitre 4 terminé. Encore un grand merci à tous ceux qui me laissent des reviews et qui suivent mon histoire, ça me fait énormément plaisir de recevoir des encouragements de votre part ! J'espère que vous avez aimé ce chapitre. Je posterai le suivant le week end prochain.

En attendant passez un bon week end et n'hésitez pas à reviewer si le cœur vous en dit !