Titre : Toscane

Raiting : PG-13

Auteur : Potions et Botanique

Fandom : Harry Potter

Pairing : Draco/Neville


Les jours qui suivent l'enterrement sont difficiles. Le trajet, le monde –même si tout est relatif- et l'émotion ont épuisé Draco et ses rares heures d'éveil sont consacrées aux repas, que son manque d'appétit transforme en épreuve.

La mort d'un père est toujours difficile mais, dans ces conditions, cela semble presque insoutenable. Il a pris conscience qu'il ne reverra plus jamais ses parents, lui qui les aimait au point d'essayer de tuer pour les protéger.

Malgré cela, son premier geste le lendemain de l'enterrement est de faire comprendre à Neville qu'il l'aime, avec une urgence dans les gestes. Comme s'il avait besoin qu'il le sache. Comme s'il avait pris conscience que sa vie allait être courte.
Il reste majoritairement silencieux durant les jours qui suivent et lors de la première visite d'Hermione, il dort sur le canapé, enroulé dans les couettes et le châle offert par Luna.

Ce même châle qui lui tire son premier mot, alors qu'il le tend à Neville, presque une semaine après l'enterrement.

- Doux.

- Oui, oui, amour, c'est très doux.

Neville embrasse les mains de Draco et l'installe contre lui, sous son bras, lui lisant la dernière lettre de Narcissa. Des années de retour en arrière mais il croit sincèrement que le chemin parcouru peut être gravi de nouveau. Ils ont juste besoin d'un peu de temps.

Heureusement, l'été est sur l'Italie et le soleil réchauffe le pays comme un Crabbe à Feu sous potion vitaminée : Neville ruse, installe Draco dehors, passe son temps à proposer citronnade et biscuits, à le stimuler intellectuellement, écrivant à sa belle-mère lui-même, lui promettant que Draco va mieux.

Peu à peu, en effet, la pente est remontée

Lentement.

L'insouciance de leurs premiers mois de mariage n'est plus là, hélas. L'été, puis l'automne sont très doux et cela aide, un peu. Le climat italien est tellement éloigné de la mer du Nord…

C'est un après midi d'octobre qu'ils ont une visite impromptue. Il fait aussi beau qu'à Londres en août, il est quatorze heures, Neville s'est endormi dans le jardin, la tête sur les genoux de Draco, quand Harry Potter passe le portail, une lettre du Magenmagot qu'il a voulue apporter lui-même à la main.

Il s'arrête devant la scène, gêné.

La main de Draco est dans les cheveux de son époux, pendant qu'il lit un roman que Luna a envoyé. C'est l'histoire d'un chasseur de papillon. Les chapitres sont courts et lui permettent de suivre l'intrigue facilement. Officiellement, le livre était pour Neville, mais Draco n'est pas dupe.

Il a un mouvement de peur en se rendant compte qu'il y a un intrus, avant de s'arrêter en reconnaissant Potter. Ils s'observent quelques secondes, avant que Draco ne fasse un geste pour réveiller celui qui sommeille sur ses genoux

- Non, attend. C'est pour toi que je viens.

Draco a du mal à comprendre le sens des mots sur le papier, avant de regarder Harry et de murmurer, en commençant à s'agiter.

- Peux voir Mère ? Vrai ? Chaque mois ? Un peu ?

Les mots de Draco sont hachés par l'émotion, nécessitant bien des efforts de Harry pour le comprendre.

- Oui. Une journée toutes les deux semaines, sans Auror.

Le sourire de Draco est celui d'un enfant le matin de Noël et ses « merci » sont sincères.

- Voir Mère ! Fait-il à un Neville que l'agitation réveille, en tendant le papier à son tour.

Neville se réveille en sursaut, pousse un petit cri pas très viril en découvrant Harry penché au dessus d'eux, se calme, se tourne vers Draco, remet en place trois neurones pour comprendre ce qu'il se passe, jette un coup d'œil sur le parchemin.

- C'est fantastique !

Peu de choses pouvaient faire plus plaisir à Draco et le sourire victorieux, glorieux, de l'ancien Slytherin fait chaud au cœur, alors Neville colle un baiser sur les lèvres ourlées et propose :

- Harry, tu restes dîner. On n'a pas de champagne, mais il doit rester une bouteille de cidre.


Narcissa va venir passer la journée chez eux. Ils ont décidé que ce serait plus simple, au moins pour la première fois : les déplacements sont stressants pour Draco.

Résultat, c'est Neville qui panique. Si elle trouvait la maisonnette trop petite pour son enfant chéri ? Mal aménagée ? Mal choisie ? Si elle trouvait la vie que Neville leur a construite inappropriée pour Draco ? Pire, si elle trouvait Neville inapproprié pour Draco ?

A presque quarante ans, il s'affole devant l'opinion de Belle-maman, récure la maison de la cave au grenier et change trois fois d'avis pour le menu !

Cependant, si lui panique à l'idée de la venue de Narcissa, Draco rayonne littéralement. Le bonheur de voir sa mère le rajeunit. Un peu.

Ses mots se font moins rares et tous parlent de sa mère, de ce qu'il veut lui montrer. Cela ne le fera pas quitter l'espace rassurant de leur demeure mais quand même…
Pour la première fois, Draco parle aussi du passé, de son enfance. Il raconte les soirées à apprendre à lire avec Narcissa, les goûters d'anniversaire qu'elle lui préparait et les berceuses qu'elle chantait.
Mère et fils se tombent dans les bras, la première serrant fort son enfant. Ils restent un long moment ainsi, avant que Draco n'essaye de tout lui raconter, alors que ses mots se télescopent.
Il faut Neville et son « Calme-toi, ça va aller » pour qu'il arrive à lui faire le récit de son bonheur.

Il est sorti pour lui rapporter une fleur dont Neville lui a appris le nom, quand Narcissa se tourne vers son beau-fils, un sourire aux lèvres.
- Je n'imaginais pas qu'il arriverait à aussi bien remonter la pente. Merci de prendre soin de mon enfant.

- Madame, je l'aime.

Tout est là, quinze ans d'attente fidèle et d'assauts dans les tribunaux et une vie désormais organisée totalement autour des besoins de Draco, tout cela tient dans ses mots : « Je l'aime. »

Neville ne dira pas à sa belle-mère sa peur d'être insuffisant, ou ses angoisses pendant quinze ans de retrouver Draco et de ne rien ressentir. Il serait resté quand même, loyal plutôt qu'amoureux, mais les dieux ont été cléments : le son même du pas de Draco fait tressauter son cœur et son rire, pendant le repas, bouleverse encore l'ancien Gryffondor.

Le soir arrive bien vite, trop vite en fait, quand la maison contient tant de joie, de retrouvailles qu'elle en déborde. Neville craignait que le départ de Narcissa soit une épreuve difficile à passer, mais déjà, ils savent qu'ils se reverront. Draco semble, avec sagesse, se concentrer sur ce bonheur à venir plutôt que sur le retour de sa mère en France. Il est épuisé, mais de joie, de plaisir, dévore le dîner avec un enthousiasme qui fait vraiment plaisir à voir et fourmille déjà des projets, la prochaine fois, ils feront ça, et ça, et aussi peut-être

Neville sourit.

La venue de Narcissa semble encore lever le voile sur certaines douleurs de Draco. Il resplendit de pouvoir à nouveau voir sa mère et alors qu'il s'était toujours désintéressé des repas, laissant cette intendance à Neville, il commence à demander à son mari s'ils pourront manger ceci ou cela lors d'une prochaine venue de Narcissa.
La si bonne soupe que fait Neville. Le dessert original que fait Neville. Et ces biscuits-là…

Draco semble reprendre goût à bien des choses par la seule présence de Narcissa dans sa vie et si, le jour, il s'épanouit à se projeter enfin dans le futur, la nuit, il en est de même. L'intimité conjugale avait été comme détruite avec la mort de Lucius et Draco avait à nouveau plus besoin d'être tenu dans les bras qu'autre chose.

Sauf que c'est lui qui le lendemain de la visite de Narcissa, demande s'il peut toucher Neville. Ses mains et ses lèvres ne semblent pas être assez rassasiées ce soir-là, alors que ses yeux brillent de désir pour son époux.

Draco semble revenir à la vie et il veut partager cela avec Neville.

En d'autres circonstances, celui-ci serait peut-être jaloux. Narcissa obtient plus d'un sourire que lui avec des semaines d'efforts.

Cependant, peu importe. Draco est heureux. Que demander de plus, après tous ces jours où l'ancien détenu semblait trouver la vie trop dure, trop grande, trop tout? Alors Neville tait le petit pincement qu'il a parfois au cœur, se morigène, se traitant d'idiot, offre à sa belle-mère les plus belles graines de son jardin, prépare scrupuleusement tout ce que demande Draco, ouvre ses bras à son mari autant que celui-ci le désire et écrit à Harry de longues missives pleines de gratitude.


Une des visites coïncide avec Noël. C'est le plus beau des cadeaux pour Draco et Neville a transplané jusqu'à Florence pour trouver des ornements qui soient plus élégants que les précédents, tâchant de rapprocher au mieux l'expérience de l'enfance de son mari. Heureusement Giulia est là, aidant le Gryffindor en pleine panique : il paraît que Lucius aimait les huîtres gratinées et Neville n'a aucune idée de comment infliger cela aux pauvres bêtes !

Le sourire éblouissant de Draco ce jour-là vaut toutes les tortures infligées à tous les mollusques du monde, selon le cœur tendre qu'il a pour mari. Noël se passe merveilleusement bien. Draco sourit, Draco rit, Draco mange même. Draco est heureux.

Il a demandé à Narcissa d'apporter de quoi écouter de la musique et elle est venue avec plusieurs disques pour le gramophone. L'un d'eux est le beau Danube bleu. Draco a les yeux qui brillent de joie quand Narcissa et Neville acceptent de danser ensemble pour lui.

Il n'a plus la grâce d'autrefois, ne s'imaginant pas valser avec l'un d'eux, mais il se satisfait de les voir ensemble. Son époux et sa mère : les deux personnes qui comptent le plus au monde pour lui.

Il est presque bavard le lendemain avec Guila. Neville est encore à l'intérieur, mais Draco est sorti pour lui parler du merveilleux Noël qu'il a vécu, grâce à son époux.

Il est heureux que la jeune femme n'ait jamais posé trop de questions sur eux, sur les raisons de l'exil.

Il lui parle du repas « comme dans son enfance », de la maison « encore plus belle que l'an dernier » et de la danse « ils sont beaux ».

Neville est profondément rassuré par ce Noël : Draco a si courageusement remonté la pente depuis l'enterrement de son père, repris du poids, recommencé à parler, à écrire et à lire, que la part la plus cynique de l'âme de son époux attend sans cesse que quelque chose d'horrible leur explose à la figure, derechef.

Cependant… rien. Tout a été parfait. Parfait. Neville a finit par faire la paix avec ce qui n'avait pu être, ne sera jamais, il a pleinement goûté la fête, sans regret, sans inquiétude, sans s'interroger sans cesse sur la meilleure marche à suivre pour Draco.


Draco est à l'abri ainsi, dans sa zone de confort. Ils ne discutent jamais d'aller visiter eux-mêmes sa mère en France. Jamais d'avoir d'autres fréquentations que Luna. Jamais d'aller jusqu'à Florence pour acheter une baguette à Draco.

Entre garder Draco à l'abri et l'accompagner sur le chemin du mieux, au risque de perturber son mari, Neville a été tiraillé depuis le début, mais ce soir-là, aidé par le souvenir de la veille, il prend la bonne décision. Il a trop longtemps fait les choix pour deux.

Pendant qu'ils font griller des châtaignes dans la cheminée, il en parle à Draco.

Draco est silencieux après la question. De ce silence qui parle de réflexion et non pas du fait qu'il l'ignore ou qu'il n'a pas entendu. Il n'a pas de réponse à offrir immédiatement. C'est difficile de répondre, ainsi.
Il a pris l'habitude de se reposer sur Neville sur ce genre de chose. L'important, c'est Neville qui décide. Là où ils vont, qui ils voient. Quant à la magie… La question ne se pose même pas.
Il reste là un long moment sans savoir quoi répondre, silencieux, à juste observer le feu, grignotant les châtaignes que Neville lui tend par moment.

C'est dans leur lit qu'il finit par parler.

- Je crois pas que la baguette ça serve. J'ai plus fait de magie depuis la fin de la guerre, même par hasard. Je ne suis plus sûr d'en être capable, ajoute-t-il après un silence.
La magie qui avait toujours été sa compagne ne s'était plus manifestée depuis son emprisonnement.
- On peut essayer d'aller voir Mère, le mois prochain. Par contre, voir d'autres personnes… Qui ? Hormis Luna et Giulia…

Les amis de Draco n'ont jamais donné signe de vie depuis sa libération. C'est peut-être aussi pour cela qu'ils ne voient personne d'autre.

- Chéri, c'est une idée. Saches que si tu le désires, il y a d'autres choses qu'on peut faire, mais ce n'est pas une obligation. Je peux écrire à qui tu le désires, s'il y a des gens que tu veux revoir, on peut juste voir Luna, Belle-Maman et Giulia, ou alors, je ne sais pas, on peut inviter Rolf une fois…On peut t'acheter une baguette, ou tu peux essayer la mienne, ou on peut rester ainsi. Je veux juste que tu saches que quelque soit ton choix, je suis là et je te soutiendrai. Toujours. Car je t'aime.

Il pose un baiser dans les cheveux blancs, resserrant son bras autour des épaules trop maigres. Le baiser cependant contient toute sa tendresse, perpétuellement renouvelée, et quand Neville répète : « Je t'aime. » cela ne semble pas moins une promesse sacrée que ses vœux prononcés devant le mage marieur.

Il est évident que Draco hésite, avant de répondre.
- La baguette… Ce serait perdre de l'argent pour rien, je crois. Je… Je crois que je n'en ai plus, reconnait Draco.

Pour un Sang-Pur comme lui, c'est l'une des pires choses qu'il soit. Être Cracmol. Alors, il n'en a pas parlé. Jamais.

- Rolf peut venir. Ils ont des enfants. Des garçons, c'est ça ? Demande-t-il, avant d'avouer. J'ai oublié leurs prénoms. Tu devrais le proposer à tes amis, aussi. Ça serait bien.
Draco ne serait pas capable de dire si ses amis à lui sont morts, emprisonnés ou l'ignorent. Quelque part… Cela ne l'intéresse pas vraiment, en fait.

Ce soir est une nuit où Draco a juste envie de laisser ses doigts explorer le torse de Neville, les laisser jouer sur la peau. Peut-être à cause de la conversation. Peut-être pas. Son état d'esprit influence beaucoup sur ses désirs.

Il a envie de cela et de parler.

- La magie te manque ? Demande-t-il, avant d'ajouter une seconde question. Tu faisais quoi avant qu'on vienne ici ? Tu étais devenu Auror ?

Ils parlent rarement « d'avant ». C'est en grande partie à cause de Draco. Néanmoins, si des gens devaient rentrer dans leur monde, il serait peut-être temps. Alors Neville reprend depuis le début des remarques de Draco, une fois que celui-ci a fini.

- Mais est ce que tu veux essayer d'utiliser une baguette ou d'en acheter une nouvelle ? On a l'argent… Je ne suis pas sûr qu'on puisse devenir Cracmol, tu sais, je crois que c'est la fatigue.

Il embrasse encore la masse des cheveux.

- Tu n'es pas obligé de choisir maintenant. Tu n'es pas obligé de voir des gens que tu n'as pas envie de voir. Je veux juste que tu saches qu'on peut faire d'autre chose si tu le désires. Je suis heureux comme ça, je voudrai juste être sûr que tu as tout ce dont tu as besoin…

Neville, lui, n'a besoin que de Draco.

- Je ne l'utilisais pas tant que ça, tu sais, sur la fin. Et j'ai refusé l'Académie. Je ne me voyais pas être Auror alors que c'était les Aurors qui t'avaient envoyé là-bas. J'ai fait du droit mais je n'ai jamais réellement exercé.

Un sourire.

- On pourrait dire que tu as eu le juriste le plus exclusif du monde. Ça m'a aidé à comprendre les démarches que le cabinet d'avocats que j'avais pris conseillait.

Il laisse Draco le toucher, l'explorer, à son rythme, attendant, comme toujours, un signe ou un mot de permission pour faire de même.

Il est évident que Draco est tiraillé entre essayer à nouveau et ne jamais prendre le risque de découvrir qu'il est devenu Cracmol.

- Si… Si j'essayais avec ta baguette, tu m'aiderais à apprendre à nouveau ? Demande-t-il.
Draco penche un peu plus la tête pour attirer les baisers de son époux.

- Aucun de mes amis ne m'a écrit depuis que j'ai été emprisonné ou libéré. Je ne sais même pas s'ils sont en vie. Je ne crois pas qu'on puisse les appeler des amis. Et toi, tu es heureux de voir les tiens d'amis. Alors… Ils peuvent venir.

Il s'arrête un instant, le temps de tracer la courbe d'un muscle du bout des doigts.
- Pourquoi tu ne l'utilisais plus sur la fin ? Demande-t-il, avant de continuer. Tu aurais fait un bon Auror. Tu es juste. Je suis désolé que ça se soit passé ainsi.
Draco se blottit un peu plus contre Neville, hochant la tête à la question silencieuse. Il peut le toucher. Depuis qu'il va mieux, il n'a jamais eu le besoin de s'enfermer à nouveau.
- J'ai eu le meilleur des juristes. Est-ce que… Tu veux travailler, maintenant ?
Ça ne serait pas facile, mais Draco pourrait essayer d'apprendre à rester seul la journée et se débrouiller sans Neville.

- Je serai le plus patient des professeurs, promet Neville.

C'est probablement vrai : plus que n'importe quel élève, il a appris l'importance de ce trait chez un enseignant. La calme Pomona a obtenu avec lui des résultats bien loin de ce qu'avait Severus Snape, terreur des cachots doté du sens de la pédagogie d'un marsouin ivre !

- Et nous avons le temps. Pour ça, pour des visites, pour que tu réfléchisses à qui tu acceptes de voir, pour tout. Ne t'inquiète pas. Même du temps pour que moi je reprenne l'habitude de faire de la magie aussi. Je n'ai pas envie de travailler. Je t'ai attendu trop longtemps pour gâcher bêtement mes journées loin de toi. Financièrement, on a assez pour vivre tranquillement jusqu'à la fin de nos jours, alors pourquoi te quitterais je ? Je t'aime, je t'aime tellement.

Et parce que Neville n'a pas trop envie de parler du passé, et des épisodes plus ou moins dépressifs des années sans Draco, il attire son mari à lui, bien décidé à lui prouver qu'ils sont vivants, amoureux, qu'ils ont vaincu les obstacles et que cette maisonnette toscane est leur récompense tout autant que leur refuge.

Draco a sans doute du mal à imaginer Neville autrement que comme il l'a toujours connu : bon, d'humeur égale, un soutien fidèle. L'idée même qu'il ait pu avoir des épisodes dépressifs pendant que Draco était à Azkaban lui est impossible.

Il sait que ces années ont été dures pour lui. Il sait que c'est aussi pour cela qu'il s'est éloigné de ses amis. Mais… Que Neville ait pu aller aussi mal, juste à cause de son absence ? Il faudra que son époux le lui dise lui-même pour qu'un jour il y croit.

Malgré les années, Draco peine à se voir aussi important.


La première étape de tout cela est celle que tous connaissent, celle qui fait la fortune de tous les enfants Sang-Purs… ou leur évite en tout cas les accidents tragiques que certaines familles comme les Black réservaient aux Cracmols.

Il n'y a qu'une seule méthode, arriver à créer ce nuage de poussière dorée si propre aux sorciers. Il n'est pas besoin d'avoir le moindre entraînement pour cela, au contraire. Même le plus faible des sorciers le peut.

Rien d'autre ne pourra rassurer Draco qui malgré les mots rassurants de Neville, est quasiment persuadé de ne plus être un sorcier. La peur et l'excitation se mêlent alors que son mari va chercher sa baguette.

Le Gryffondor connaît bien son mari désormais. Il sait que Draco obtient toujours plus de lui-même quand il est détendu, quand il est calme. Certains jours ça ne suffit pas, mais parfois…

Alors ce jour-là, il n'a pas laissé Draco sortir du lit au matin sans tirer de son corps un orgasme, ce qui n'est pas toujours facile : l'organisme du blond semble parfois simplement refuser. Cependant, les efforts de Neville ont porté leurs fruits et son mari est presque décontracté dans le canapé, quand il l'y rejoint et qu'il fait l'impensable pour un sorcier : il partage sa baguette.

Un sorcier sans baguette est un sorcier mort, en temps de guerre. Parfois, un sorcier avec sa baguette est un sorcier mort aussi, d'ailleurs, mais s'accrocher à leurs meilleurs moyens de défense est quelque chose que deux guerres rapprochées ont su instiller dans les mages britanniques.

Même sans ça, c'est offrir une part très intime de soi et beaucoup trouveraient que c'est un blasphème que Neville accomplit quand il hisse Draco sur ses genoux, l'entourant de ses bras, lui glissant sa baguette, cerisier, crin de licorne, entre les doigts.

Apparemment, pas Neville.

- Je suis là. Prends ton temps.

Draco est intimidé. Draco a peur. Il n'y a pas besoin de bien le connaître pour le comprendre; c'est inscrit sur son visage Même si Neville ne met aucun enjeu, aucune pression à ce que Draco soit un sorcier, son époux ne peut s'empêcher de s'inquiéter, de se mettre lui-même cette fameuse pression. Il veut être magique.

Il veut être normal sur quelque chose. Pas juste pour lui, mais aussi pour Neville. Qu'il soit encore un peu l'homme auquel il s'est fiancé.

Draco se blottit un peu plus dans les bras de Neville, avant de faire ce mouvement connu de tous les jeunes sorciers.

Et…

- Oh Merlin ! S'exclame-t-il.

Il y a une pluie de paillettes dorées autour d'eux, comme le jour où Draco a franchi les portes d'Ollivander pour avoir sa première baguette.

- Je suis encore un sorcier, Neville, chuchote-t-il avant de se jeter dans ses bras. Merci ! Merci !

- Bien sûr que tu es un sorcier, tu es magique… rit Neville.

Il l'embrasse, le félicite et se sent à vrai dire sacrément soulagé : cela aurait été un drame pour Draco et Neville se serait bien mordu les doigts de l'y avoir poussé !

Impossible de perdre sa magie, mais si le traumatisme avait bloqué en Draco… Heureusement, c'est la joie qui éclate et Neville couvre le visage fin de baisers et le complimente

- Je te l'avais dit, tu vois. Tu es un sorcier. .

Draco en bafouille d'excitation et Neville le serre contre lui, ému.


Jour après jour, Draco apprend à nouveau. Il a refusé pour l'instant d'aller à Florence, ou ailleurs, faire l'emplette d'une baguette, alors Neville lui prête la sienne. Ils partagent déjà tout, après tout !

L'ancien Gryffondor se découvre à nouveau des qualités de pédagogue qu'il avait complètement oubliées depuis la fin de l'AD, version septième année, et il aime ça. Voir la joie de Draco quand il obtient un sort parfait, des sorts très simples bien sûr, mais la joie n'en est pas moins sincère.

Dans une autre vie, Neville se dit qu'il aurait aimé enseigner.

Chaque sort réussi donne un peu plus le sourire à Draco. Le rituel est toujours le même : il sourit à Neville avant de l'embrasser.

La magie fait si intimement partie de la vie de Draco depuis sa naissance que lui prouver qu'il est à nouveau un sorcier le fait revivre. Il est loin d'avoir le niveau qu'il avait lors de son emprisonnement, mais un simple Wingardium Leviosa fait son bonheur.

Il regretterait presque de ne pouvoir dire à Giulia qu'il est toujours magique. Et cela uniquement grâce à Neville. Alors, il sourit juste quand elle lui dit qu'il a bonne mine.

Par contre, il dit tout à Narcissa lors de la visite suivante. La baguette prêtée, les cours donnés avec patience et la magie revenue. Et alors que depuis des mois, Draco ne parle plus que de sa mère, là, il ne parle plus que de Neville et de sa magie.

Il y a encore des journées difficiles, mais elles sont si rares… Et Draco se sent d'une âme plus légère. Le retour de la magie appelle aussi à faire l'amour. Comme si tout était lié chez Draco. Comme s'il fallait que tout le reste aille bien pour qu'il accède à cette intimité-ci.


Le printemps cède place à l'été et le soleil envahit la maisonnette. Il y a des rires dans le petit jardin et, à plusieurs reprises, des promenades dans la campagne environnante. Il y a Neville qui rentre plus tard de l'épicerie un jour, couvert de minuscules griffures, parce qu'en bon Gryffondor cliché il a descendu un chaton d'un arbre pour une vieille dame, et s'aperçoit que Draco, qui aurait paniqué auparavant, a simplement entrepris de cueillir des tomates pour préparer le dîner. Il y a un dîner dans le jardin, sous la pleine lune.

Le temps passe et apporte plus de sérénité à Draco. L'assurance d'avoir encore une part de qui il était avant Azkaban l'aide à avancer, même s'il n'en a pas forcément conscience.
Les encouragements constants de Neville, ses sourires à chaque réussite, ses bras dans lesquels se réfugier à chaque échec, tout cela permet à Draco de ne plus stagner et d'être moins dépendant au quotidien de son mari. Même si en cas de coup dur, il est vraisemblable que Draco ne saura pas quoi faire sans Neville.

Mais Draco glisse vers un mieux-être où la présence de Neville est essentielle. Différemment.

Il y a un mariage heureux.

Après plusieurs visites chez eux, et beaucoup, beaucoup d'hésitations, voilà un grand jour. La visite bimensuelle sera en France, chez Narcissa.

Neville, en violation flagrante des habitudes Gryffondors, prépare la visite avec soin, en regardant les photos avec Draco qu'elle a amenées… et en achetant un chaton pour lui offrir, un plan machiavélique pour voir la réaction conjugale face à l'animal. Il a lu dans un texte prêté par Hermione les effets positifs d'un animal familier, envisage d'en offrir un à son mari et veut donc tester l'idée ainsi.

Les rouge et or devraient lui retirer sa carte de membre.

Le chaton tire des petits cris de ravissement à Draco. Celui-ci tient dans ses paumes. Alors qu'il fait toujours attention à ne pas risquer de casser ou d'abîmer ce qui est fragile, Draco est trop fasciné par l'animal pour s'inquiéter.

Neville est largement ignoré pendant les deux heures où Draco et le chaton jouent ensemble. Un bout de ficelle, du journal froissé, voilà de quoi faire leur bonheur. Et c'est un Draco somnolant de fatigue d'avoir couru ainsi, avec le chaton endormi dans ses bras, que Neville retrouve sur le canapé à 17h.

- Mère va l'adorer, souffle-t-il.

- Alors c'est parfait, glisse Neville dans un sourire, tout en se faisant in petto la réflexion que Draco trouvera un chaton pour lui aussi en surprise, et très bientôt.

En attendant, Narcissa, la première visite en France… C'est Neville qui les fait transplaner, Draco n'a pas le permis et n'en est de toute façon pas encore là dans ce lent réapprivoisement de la magie. La dernière pensée de Neville avant de disparaître est que Draco a parcouru un long chemin, depuis l'homme qui n'osait pas sortir même dans le jardin, parfois même de la chambre les mauvais jours.

Cela pourrait passer pour une visite d'un couple banal à la mère d'un d'entre eux. Personne ne parle du passé, personne ne parle des douleurs, ou de Draco qui parfois ne trouve plus ses mots, même là. Non, pourquoi le feraient ils ?

Draco ne se sent pas prêt à découvrir les alentours, alors on visite la maison, on s'extasie sur le jardin, on déjeune, longuement car il faut toujours du temps à Draco pour avaler de quoi le sustenter, on parle des derniers livres lus, on essaye cet incompréhensible jeu de société envoyé par Luna…

Une famille normale, ordinaire.

Transplaner, même si c'est par l'intermédiaire de Neville, est fatiguant pour Draco et alors qu'ils rentrent assez tôt, il tombe d'épuisement. Quand son époux le rejoint dans leur lit, le blond se blottit contre lui, heureux et satisfait.

- Merci de m'emmener voir ma mère, murmure-t-il, alors que le sommeil commence à l'emporter.

Les cauchemars ont presque disparu. Il y a des nuits encore agitées pour Draco, mais pas cette nuit. Cette nuit, il s'endort et passe la nuit d'une seule traite sous l'attention et l'amour dont il l'entoure.

Jamais il n'aurait pensé avoir une fin heureuse en sortant d'Azkaban.


La question vient comme une surprise, un matin, quelques jours après cette visite à Narcissa. Draco est blotti contre Neville, non pas par peur ou par froid –même s'il ne meurt pas de chaud- mais parce qu'il a envie d'un peu de tendresse. Cela arrive de plus en plus souvent.

- Est-ce que tu aurais voulu des enfants, si… ça avait été différent ?

Il n'y a pas de mauvaises réponses à cette question, même si du fond de sa prison, Draco s'était convaincu qu'avec Luna, ils devaient avoir beaucoup de beaux enfants.

Il sait qu'avec leur vie, c'est impossible.

Neville est surpris par la question. Il a besoin d'un instant pour y répondre : il n'a pas tellement réfléchi au sujet toutes ces années. C'était tellement éloigné d'abord de sa solitude, un poison amer quand Draco était loin et que les foyers autour de lui peu à peu accueillaient de jeunes vies, puis toute sa vie s'était réorganisé par et pour l'autre homme…

La réponse pourtant s'impose.

- Oui. Si ça avait été différent, j'aurais aimé avoir des enfants. Les circonstances ne l'ont pas voulu.

Un ton plus bas, il avoue.

- Je suis heureux ainsi.

Et c'est vrai.

Neville est heureux. Ils ont plus de jours de joie, colorés et paisibles, que de jours de douleurs grises, qui crispaient le cœur comme une crampe. Plus de soleil sur le jardin, plus de chemins creux où celui qui fut l'élève favori de Pomona Chourave dit le nom secret des plantes dans l'oreille de son mari, les noms latins qui roulent comme les galets dans le torrent, qui se chuchotent comme le pas menu d'une hase sur la mousse. Plus de matins où c'est le trop plein de sommeil qui les éveille, les cauchemars délaissés comme la vieille mue d'une libellule prenant son vol.

Draco ignore s'il aurait voulu des enfants. A dire vrai, ce n'est pas ce à quoi on pense à dix-sept ans en pleine guerre. Et les quinze années passées à Azkaban ne l'ont pas fait grandi sur ce sujet. Depuis sa sortie, il sait combien il peut être un poids et l'idée d'avoir des enfants… Il sait que c'est incompatible avec son état. Définitivement.

Alors quand Neville lui affirme qu'il est heureux ainsi, il le regarde longuement dans les yeux pour s'assurer que ce n'est pas un mensonge.

S'ils le pouvaient, même s'il ne le désirait pas, il l'aurait fait. Pour Neville.

Même si Draco essaye d'être autonome, il y a des choses qui sont difficiles. Le bruit, la foule sont des facteurs de stress. Se retrouver dans une situation inconnue est la meilleure manière de voir une crise de panique arriver.

Par contre, quand Neville lui montre, prend le temps et use de toute sa patience pour lui apprendre, expliquer comment faire, cela se passe bien.

A sa sortie d'Azkaban, Draco se serait laissé mourir de faim, incapable de faire quoi que ce soit. Aujourd'hui, il sait préparer le thé et une omelette pour le matin.

Aujourd'hui, Draco essaye d'apprendre et est curieux.


Jamais la vie ici n'a été aussi heureuse. Qui aurait cru cela lorsque Neville a enlevé, emmené, volé à l'Angleterre le plus jeune des Malfoy ? Qui aurait cru le rire de Draco, la tendresse des soirées à se faire la lecture, la beauté des matins ensoleillés, la paix des promenades dans la campagne, sur les petits chemins pour ne croiser personne ?

La vie peut offrir des répits. Des récompenses des douleurs passées. Des bonheurs.

Et parce que Neville veut Draco si heureux qu'il en bafouille, il prévient un jour après le déjeuner qu'il a une course à faire.

Lorsqu'il a pénétré dans l'animalerie, Neville voulait acheter un chaton de race. Quelque chose d'élégant, qui deviendrait un animal digne d'un Malfoy, une race que Draco aurait pu voir enfant chez des proches.

Cependant… Cependant, il y a cette portée de chatons que la propriétaire garde dans le fond, des mélangés, des sans races, des sans parents, abandonnés apparemment un jour devant sa porte, trop jeunes, affamés, et sauvés simplement par bonté.

Neville est parfois très prévisible.

Dans le panier qu'il ramène à la maison, il y a un petit chaton gris, moitié Chartreux, moitié inconnu, avec une tache noire sur le pelage de son visage qui donne l'impression qu'il louche, aussi perdu qu'ils l'ont été…

Au retour de Neville, le panier et son contenu tirent un petit cri de délice à Draco. Le tout petit chaton est un bonheur pour l'ancien prisonnier. Il lui faut plusieurs longues minutes avant oser prendre le tout petit animal dans ses bras.

C'est presque un adolescent que joue avec le chaton pendant l'après-midi, sur le canapé. C'est un étrange décalage entre l'aspect physique vieilli prématurément et la jeunesse de ses actions.

L'arrivée de ce chaton, tout comme celui de Narcissa, semble faire revivre Draco une enfance et une adolescence bien lointaines et bien écornées par les années de guerre.

Epuisé par tant de jeux, tant d'animation, alors qu'ils ont une vie bien calme habituellement, Draco s'endort sur le canapé, le chaton blotti contre lui.

Il faut un long moment avant que tous les deux ne s'éveillent. L'arrivée de Draco encore un peu endormi, le petit chat dans les bras, alors que Neville est dans la cuisine est un moment mignon.

Ce n'est qu'à ce moment là où il a la question qui le taraude depuis le réveil.

- Il est pour qui le bébé chat ? Pour Guilia ? Demande-t-il. Tu crois que je pourrais jouer avec lui après ?

Voir Draco jouer est un plaisir. Quand il rit, quand il s'émerveille, le cœur de son mari bat plus fort. Il a observé du coin de l'œil le spectacle toute la journée, heureux de voir que le nouveau chaton et Draco semblent si bien s'entendre, de câlins en jeux, de poursuites d'une boule de papier à la chasse d'une souris de peluche au bout d'un ruban. Certaines études moldues, merci Hermione, ont étudié les effets positifs d'un animal sur les malades en rémission. Neville en est intiment persuadé : cela ne peut qu'encourager Draco.

Et l'entendre rire, Merlin, l'entendre rire ainsi…

- Il est pour toi, explique Neville, occupé à éplucher des aubergines blanches pour leur dîner. C'est un mâle, si tu veux commencer à chercher un nom. Je me suis dit que tu apprécierais. Le chaton de Narcissa t'avait enchanté l'autre jour.

Parce qu'il voit les sourcils de Draco qui déjà se froncent, il ajoute :

- Je t'aiderai. Pour l'éduquer, le nourrir. Je te promets toute mon aide.

Le petit félin a sauté sur la table et renifle une aubergine avec application et Neville gratouille une oreille, amusé par la boule de poils.

- Est-ce que…est-ce qu'il te plaît ?

Draco hoche la tête à la question.

- Il est beau et très gentil. Et c'est toi qui l'as choisi.

Cela vaut toutes les réponses du monde. C'est un présent de Neville. Bien sûr que Draco l'aime et va le chérir. Mais l'inquiétude est tout de même présente.

- Et si je lui fais mal ? Demande-t-il.

C'est une des raisons qui font qu'ils ne peuvent pas avoir d'enfants : plus quelque chose demande de la précision, de la minutie, de l'attention et plus cela est compliqué pour Draco.

Alors avoir la responsabilité d'un petit être, fusse un chaton, est beaucoup.

Il y a aussi la question des mauvais jours de Draco où rien ne va. Même s'ils sont de plus en plus rares, ils existent quand même.

- Il ne sera pas malheureux si je n'arrive pas à m'occuper de lui certains jours ?

Depuis le décès de Lucius, Draco a une conscience plus aiguë de ses propres limites, de ce qu'il ne sera jamais plus. Si son esprit est en paix avec le fait que Neville partage cette vie sans éclat, il n'a jamais imaginé qu'un autre être puisse vivre cela.

- C'est parce que j'ai demandé pour les enfants ?

- Tu ne lui feras pas mal, pas plus que tu ne me fais mal quand j'ai une crise et que tu m'aides pour alléger les symptômes, et je serai là, toujours, pour t'aider et m'occuper de lui les jours difficiles.

Il caresse la minuscule petite tête poilue.

- Tu as aimé jouer avec le chaton qui était un cadeau pour ta mère. Je l'ai acheté parce que j'ai pensé que tu y trouverais de la joie. Cela n'a rien à voir avec les enfants. Je veux juste te voir aussi heureux que je peux t'aider à l'être.

Il doit s'arrêter un instant pour sortir la tarte aux pommes qui sera leur dessert du four, puis il reprend.

- Si tu es prêt pour le garder, il faut lui trouver un nom à ce petit envahisseur poilu. On peut difficilement l'appeler Le Chat…quoique je ne crois pas que ce soit des animaux qui viennent vraiment quand on les appelle, fût-ce par leur nom, alors si tu veux…

Il se rassoit et attire Draco sur ses genoux, le chaton sur ceux de Draco.

- Ou alors on l'appelle Potter, rien que pour la tête d'Harry s'il l'apprend.

La proposition de nom de Neville fait rire Draco. En effet, cela serait amusant. Depuis quelques temps, le rire vient plus simplement au blond. Ce n'est plus un acte aussi difficile qu'avant. Un peu de jeunesse traverse alors son visage vieilli.

- Il mérite mieux que cela. Il est trop mignon pour être un Potter, reconnaît Draco.

Il pose sa tête contre l'épaule de son époux, pour regarder le chat sur ses genoux et continuer à le gratouiller pour son plus grand plaisir. Les ronrons bientôt emplissent la pièce tant l'animal se sent bien au milieu des deux humains.

Au bout d'un moment, Draco prend sa décision.

- Je veux qu'on choisisse tous les deux. Ensemble. C'est notre chat.

Un peu comme ils l'auraient fait pour un enfant, sans que le blond ne s'en rende compte. Il va donc prendre une plume et une feuille pour marquer les idées.

- Il est joli et élégant et c'est mon mari qui me l'a offert. Il faut que son prénom dise cela. Joli, élégant et de l'amour, décrète Draco.

Il regarde le petit animal dans ses bras avant de mettre des prénoms sur le papier : Melvil, Orion, Alexandre, Amour, …

- Orion, j'aime bien. C'est joli et assez court pour qu'il retienne, commente simplement Neville.

Ils ne se décident pas le soir même : Draco semble penser cela trop important pour un vote hâtif. Le chaton est cependant la star de leur soirée, déjà presque acclimaté, bien décidé à avoir autant de caresses, de jeux qu'il l'entend. Draco est prêt à céder au premier miaulement contrarié et fait preuve de beaucoup d'ingéniosité, improvisant des jouets de trois fois rien… Neville est radieux de son idée en voyant son mari stimulé ainsi par la simple présence de la boule de poils.


Les gens heureux n'ont pas d'histoire et la petite maison est heureuse, désormais. Le chaton grandit, l'écriture de Draco s'affermit jusqu'à devenir indistinguable de celle de sa jeunesse, les saisons défilent. Orion est de toutes les sorties. Le chat a totalement adopté Draco et cela est bien réciproque. Il n'est pas rare de le voir marcher juste derrière son maître –même quand ils vont au village- ou sur son épaule quand il trouve le trajet trop long.

Draco est faible face à l'animal, mais il a apporté tant de progrès que personne ne s'en plaint. Pas même Giulia dont les massifs pourtant sont régulièrement visités par l'animal. Il faut dire qu'elle a de la menthe et qu'Orion est littéralement accro à cette plante. Les pique-niques amoureux dans la campagne sont remplacés par des soirées au coin du feu, les framboises laissent place aux mûres, qui laissent place aux châtaignes, puis le cycle recommence et Neville offre les premiers crocus printaniers à son mari, avec une question :

- Veux-tu que nous allions à Florence, pour ton anniversaire ? Pour t'acheter une baguette ? Tu as le temps d'y penser, ce n'est pas obligé…

Draco a beau avoir repris confiance en lui, cela n'empêche pas qu'il ait une hésitation face à l'idée d'avoir sa propre baguette. Si son écriture est revenue, il est encore loin du niveau de maîtrise d'un septième année en magie. Plutôt celle d'un troisième ou quatrième année…

Jusqu'à présent, il s'est toujours exercé avec Neville et la baguette de celui-ci. L'idée tourne dans son esprit pendant plusieurs jours avant qu'il n'arrive avec Orion dans les bras, alors que Neville jardine.

- Je veux bien essayer. Si le prix de la baguette est raisonnable.

La magie, ici, n'est pas nécessaire. Mais à quarante cinq ans, il veut essayer de pouvoir mieux aider Neville.

Parce que Draco s'inquiète de l'inconnu, Neville prépare cela avec autant de soin que s'il prenait d'assaut la Tour de Londres pour voler les joyaux de la Couronne. Il transplane chaque jour pendant deux semaines, à différentes heures, et choisit finalement le jour et l'instant où très peu de sorciers florentins font leurs courses. Il prend même des photos, un sacré paquet, pour que Draco connaisse déjà les lieux et lui ramène à chaque fois quelque chose, des petites babioles, pour faire monter l'envie en Draco. Trois fois rien, juste des petits cadeaux qui disent je pense à toi, toujours.

Et puis le grand jour arrive… Techniquement, la veille de l'anniversaire réel de Draco, mais tant pis ils le fêteront deux fois : ce jour-là devrait voir moins de monde dans les rues du quartier sorcier, la Viverna. Ils transplaneront le matin vers dix heures, achèteront une baguette, visiteront d'autres magasins si Draco s'en sent la force, puis rentreront déjeuner à la maison où le repas attend déjà, avec un gâteau qui a mobilisé tous les talents de cuisinier de Neville ! Pour une première fois, Neville craint qu'un restaurant, cela fasse trop d'inconnus, trop de temps, trop de variables.

Draco est à la fois terriblement excité et mort de peur à l'idée d'aller à nouveau dans le monde magique. Même à Paris, avec Narcissa, Draco n'a jamais remis les pieds côté sorcier. C'est effrayant.

Mais… Il y a l'idée de pouvoir aider à nouveau Neville. Et elle est plus forte que le reste. Draco craint que ça soit très long avant qu'il ne trouve la bonne baguette et il s'excuse d'avance, tenant fort la main de Neville.

L'espace d'un instant, il a à nouveau dix ans et on lui achète sa première baguette. Il y a tant d'émotion ainsi. Et contre toute attendre, son émotion déclenche un peu de magie instinctive. Une baguette lui saute littéralement entre les mains, jetant sa propre germe de paillettes dorées.

Bois de rose et crin de licorne. Le même cœur que sa première baguette. Le même cœur que la baguette de Neville. Il la regarde comme un trésor.

En sortant, il y a cette librairie... Avec les années, Draco arrive maintenant à lire des textes complexes, même si certains lui demandent plus de temps. Il a retrouvé toute sa passion de la lecture. Mais d'autres achats ne seraient pas raisonnables après la baguette.

Le Neville qui a suivi Draco hors de chez le baguettier est un Neville ravi de leur expédition, ravi de l'expression qui a envahi les traits de Draco quand la baguette l'a choisi… Alors quand il remarque ce regard d'envie, il n'a qu'un seul mot à la bouche :

- Entrons ?

Il est vrai que l'argent n'est plus celui d'autrefois quand ils étaient deux adolescents et que la vie était différente, mais ils mènent une vie sage qui laisse tout de même assez de marge pour que Draco puisse fêter dignement cette première expédition et ses progrès en lecture.

La librairie est une de ces boutiques délicieuses en voie de disparition, toute de hauts rayonnages de chêne, de chuchotements, de vieux bibliophiles chenus et de libraires cultivés.

Un endroit calme et lumineux, dont la patronne lève le nez de sa pile de livres et leur sourit simplement sans leur sauter dessus pour leur proposer un insipide best-seller.

Comme Draco hésite encore, Neville propose d'abord de chercher un recueil de poèmes pour Narcissa, pour l'habituer au magasin. Après avoir choisi une petite édition bilingue illustrée d'Il Riposo de Raffaello Borghini, les yeux de Draco déjà courent vers les autres rayons….

En réalité, Draco n'a aucune idée de l'argent qu'ils ont, même s'il a compris que ce n'était plus grand chose. C'est Neville qui gère tout cela. C'est aussi pour cela qu'il ne demande jamais rien, parce qu'être avec Neville compte plus que tout le reste et qu'il n'est pas prêt à s'éloigner de lui, même pour la journée de travail.

Il sait qu'il est un poids pour son époux, même si lui ne le dira jamais comme cela. Il ne pourra jamais aider aux dépenses de la maison. Alors, il essaye d'aider autrement, en mettant la table, en soignant Neville, …

Après avoir choisi le recueil pour Narcissa, Draco se glisse dans le rayon des livres étrangers et il y trouve ce qu'il cherchait. Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare.

- Je l'avais, avant, explique-t-il à Neville. Quand ils l'ont vendu, ils n'ont pas dû en avoir un bon prix. Je l'avais tellement lu qu'il était écorné.

Il a un silence avant d'ajouter.

- C'était mon livre préféré.

Lentement, il repose l'ouvrage à sa place sur l'étagère, avant de sourire à son époux.

- Je ne crois pas que tu aurais aimé. Les gens de Don Petro mentent pour réussir.

Neville reprend l'ouvrage sur l'étagère, le joint au cadeau.

- On devrait le prendre. Tu pourrais me le lire ? J'aimerai beaucoup découvrir cela avec toi.

Et s'il n'aime pas, il mentira un brin !

- Qu'est ce qui te tenterait d'autre ? Un classique jamais lu ? Un auteur moderne ?

Comme Draco hésite, il se fait rassurant :

- Je t'assure que quelques livres ne vont pas nous ruiner, mon amour. Nous avons tout notre temps, fouille, cherche, trouve ce que tu désires. Je promets même d'en prendre un ou deux pour moi aussi, d'accord ?

Il laisse Draco farfouiller, gardant un œil sur lui, s'assurant de toujours rester dans son champ de vision, pour éviter une crise de panique. Depuis leur arrivée, il commande tout, quasiment tout, par hibou, ou l'achète en vitesse à l'épicerie moldue du village, et cette occasion de flâner un peu entre les piles de livres est plaisante, sans avoir à se presser pour rentrer afin que Draco ne s'inquiète pas.

Il trouve un énorme tome de recettes de poisson, Draco en mange facilement même les jours difficiles, et deux recueils de nouvelles, plus faciles qu'un roman entier pour son mari.

Draco hésite. Il n'est pas certain de réussir, même s'il arrive à lire la quatrième de couverture. Jusqu'à présent, il n'a lu que de l'anglais. Depuis qu'il a été enfermé, il n'a jamais lu ou parlé une autre langue. Même l'italien, techniquement. Ils utilisent un sort de traduction.
Peut-être pas Neville, se rend compte Draco. Il ne saurait dire si Neville parle italien ou doit faire comme lui.
Mais… Avant, il savait bien parler le français et très bien le lire. Il ne dirait pas que ça lui manque. C'est juste que cela lui fait envie de le faire à nouveau.

Quand Neville s'approche à nouveau de lui, il lui sourit avant de demander.
- Tu crois que j'arriverai à nouveau à lire le français ? Je comprends le résumé, mais tout le livre… Je ne sais pas.
Avant d'ajouter, pour qu'il comprenne.
- C'était le livre préféré de Père. La peste d'Albert Camus. Je ne l'ai jamais lu avant. Je ne sais pas pourquoi il l'aimait.
Et il regarde l'ouvrage, symbole d'un passé bien différent. Aujourd'hui, il se rend compte qu'il aurait aimé pouvoir en parler avec Lucius.
Mais il ne reste que les regrets du passé, maintenant. Et l'avenir avec Neville.

- Je ne l'ai jamais lu, je ne peux pas te dire s'il est dans un style soutenu. Mon français est un peu oublié… Tu sais quoi, on va le prendre, mais aussi un dictionnaire et une grammaire. En prenant son temps, jour après jour…

En sortant, un certain temps après, Neville ne peut s'empêcher d'offrir à Draco une glace, l'expérience des petites rues et du cornet grignoté en déambulant, et tant pis s'il n'a plus faim après.

Se sentir aussi banal, aussi normal, que n'importe quel touriste n'a pas de prix pour Draco, à l'ego encore si fragile.

Sur une plazza minuscule, dans l'ombre d'un palais dont ils ignorent le nom, alors que le soleil écrase de sa lumière le pays, que sa chaleur semble pénétrer jusqu'à l'âme et brûler les souvenirs sombres, Neville prend Draco par la main et ils dégustent la friandise glacée avec le cœur qui bat, comme deux adolescents au premier rendez-vous, comme un vieux couple toujours amoureux comme au premier jour.

La guerre semble inimaginable dans cet instant parfait et pour le Gryffondor, le monde se résume à la courbe du sourire de Draco, plein, entier et à la lumière dans ses yeux.

La chaleur est telle que Draco –surhabillé pour la saison comme toujours- retire une épaisseur, de manière à ne porter plus qu'un fin chandail.

C'est la première fois qu'il tient la main de Neville en public, ainsi, et il ne peut s'empêcher de rougir, même si cela est terriblement agréable. Il n'a jamais vécu l'adolescence et ses émois, comme beaucoup de leurs camarades.

La guerre, puis sa détention, l'en ont empêché et leur isolement l'a aidé à découvrir petit à petit après tant d'années ce que cela pouvait être.

Draco est heureux.

Bien sûr qu'ils approchent dangereusement des cinquante ans tous les deux, mais Draco irradie de quelque chose de bien plus jeune à cet instant. Ce serait presque l'adolescent que Neville a vu être emmené.

Le soleil, la chaleur, l'amour de Neville, tout cela fait des miracles.

Quand ils reviennent à la maison, Draco est volubile, plein d'énergie et il sourit comme jamais. Il est heureux de rentrer chez eux, de retrouver leur calme, mais il a adoré leur journée.

Il serre son époux dans ses bras, alors qu'un éclat de rire grimpe le long de sa gorge quand Orion demande de l'attention.


La nouvelle baguette fait des merveilles pour les progrès de Draco. Neville s'est procuré des manuels de sortilèges, de métamorphoses et ils travaillent régulièrement. Ce n'est pas que Neville pense réellement que Draco ait un jour besoin de savoir transformer une citrouille en carrosse, ou autre joyeuseté du même acabit mais plutôt que cela favorise le maintien des progrès de Draco d'avoir une activité intellectuelle et aussi simplement que son sourire à chaque sort ou contre-sort maîtrisé semble à son époux une raison en lui-même, sans parler du visage de Narcissa en voyant son fils sortir sa baguette si naturellement.

Ils déchiffrent aussi peu à peu La Peste, quelques pages chaque jour, et si le début est une lutte grammaticale, leur français se réveille, leurs recherches de vocabulaire se font plus rares et ils bénissent ce snobisme des Sang-purs, mis à part les Weasley, Ron ne sait pas à quoi il a échappé, de forcer les enfants à apprendre cette langue.

Neville aurait peut-être choisi une lecture plus gaie, par contre. Il ne conteste pas la beauté du texte, ou son impact, mais vraiment, le prochain livre qu'ils lisent à deux sera plus joyeux ! Il aime entendre rire Draco.

Malgré ses progrès, celui-ci fatigue toujours plus vite que Neville mais cela ne pose aucun problème au quotidien. Ils vivent ensemble, à leur rythme et ce qui ne peut pas être fait un jour sera fait le lendemain, sans que cela ne soit bien plus compliqué.

Pour autant, quand son fils va s'allonger un moment, pendant une journée de visite bien chargée, Narcissa ne peut s'empêcher de voir cela comme l'inéductabilité de ce qui leur arrivera.

Azkaban a usé prématurément son fils et il est malheureusement évident qu'il ne lui survivra pas. Il paraît déjà réellement plus âgé qu'elle.

Elle n'a jamais demandé à Neville comment il envisageait cela. Le jeune homme avait déjà tant abandonner pour son fils qu'elle ignorait la manière dont il pourrait surmonter son décès. Elle aussi, quelque part. Il ne lui restait plus que son enfant de sang et celui qu'elle chérissait autant que si elle l'avait porté.

Il avait sauvé Draco, il s'était battu pour qu'elle puisse le voir et il lui avait rendu à nouveau la vie. Comment pourrait-elle ne pas l'aimer autant que s'il avait été son petit ?

- Prenez soin de vous, mes enfants, fait-elle à la fin de leur visite.

Ils n'ont pas castré Orion, ou plutôt Neville l'a proposé et a rétropédalé vu que cela terrifiait Draco, et la chatte de Giulia en porte des petits … Ils ne peuvent pas garder les six chatons, tout de même, mais c'est l'occasion pour les enfants de Luna et d'Hermione d'avoir un familier, comme tout bon sorcier, et il en reste encore deux : une femelle pour Giulia, un mâle pour eux, nommé aussitôt Persée.

Cette fois, Neville prend la précaution d'une potion commandée chez un spécialiste, histoire d'éviter de se trouver à la tête de toute une ménagerie féline !

Et le temps passe. Calme, paisible, avec parfois juste l'à-coup d'un jour plus difficile. Neville a des cheveux blancs aussi, désormais, rien d'étonnant à cinquante ans, même pour un sorcier, même s'il semble se diriger vers le poivre et sel plus que vers le blanc intégral qu'arbore déja son époux. Les visites à Narcissa, ses visites chez eux en alternance, les visites de Luna, parfois Hermione, rythment tranquillement leur vie. Le climat toscan ne peut combler totalement les séquelles de celui, horrible, d'Azkaban mais il reste assez chaud pour empêcher que Draco soit malade s'ils prennent quelques précautions.

Ils sont heureux.


Avec le temps, Draco est devenu moins sauvage. La première fois où ils avaient vu les enfants d'Hermione, il avait été presque terrorisé par ces jeunes adultes et il s'était enfermé dans leur chambre. Maintenant, même si leurs rares visites l'épuisent toujours, il reste la majorité du temps.
Celle qui a réellement su faire un miracle, c'est Luna. Ses jumeaux étaient encore petits lors de la première visite et ils avaient consigne de prendre soin de « Oncle Draco ». Ils sont maintenant adolescents et un peu turbulent, mais la bienveillance de leur mère rejaillit dans chacun de leurs actes.

Ron ne vient jamais. Si Draco n'est plus terrorisé par Harry –qui ne vient jamais seul lors de ses rares visites-, ce n'est pas le cas de Ron qui lui fait toujours aussi peur. C'est quelque chose de primitif, comme si malgré les années, Draco craigne toujours que Ron veuille se venger du Malfoy qu'il est.

Draco a rompu avec tous les Slytherins et cela ne le dérange pas. Il a Neville, sa mère et parfois Luna, voire Hermione et leurs enfants. C'est peu, mais suffisant pour son bonheur.
Le soir quand il s'endort, Draco vient s'installer contre le flanc de son mari avec un long soupir satisfait qui fait chaud au coeur à celui qui lui sert d'oreiller!

Un matin, Neville se rend compte qu'il a laissé filer les mois, les années même. Que la semaine suivante, cela fera déjà vingt ans qu'Augusta est morte, dans son lit ce qui semble toujours irréel pour une telle force de la nature. Il s'arrange avec Narcissa pour que sa visite coïncide avec la date, sans expliquer pourquoi, et il prend un Portoloin pour l'Angleterre.

Il paye l'employé du petit cimetière pour entretenir et fleurir les tombes mais il a amené des pots de capucines de leur jardin, comme pour dire "je suis heureux sans vous. Regardez-moi. Pardonnez-moi."

Après cette visite, il descend à la rivière, une promenade qu'il a fait des milliers de fois, dont il retrouve sans aucune peine le chemin malgré les années.

La maison de son enfance a été repeinte par les nouveaux propriétaires et il a presque envie de grogner en voyant que les magnifiques buis séculaire qui ornaient le début de l'allée ont été enlevé et remplacé par des thuyas. Il cherche en lui une étincelle de regret, dix générations dans cette maison et il l'a vendue, mais ne trouve rien. Sa vie est ailleurs, dans une maisonnette cernée de fleurs orange.

Si Draco n'est pas terrorisé par l'absence de Neville, pas comme cela pouvait être dans les premiers temps, il n'est pas à l'aise avec cette absence d'une durée plus longue que d'habitude. Cela se voit et il guette son retour, le moindre bruit à l'extérieur le faisant regarder dans l'espoir de revoir son époux.

Et Narcissa en a bien conscience. Malgré leur discussion, l'esprit de Draco est avec Neville dans son escapade inconnue. Elle mesure aussi la distance parcourue depuis sa libération. Il est capable de s'inquiéter, d'attendre un retour, tout en parlant d'autre chose, même s'il a encore quelques absences. Impossible avant.

C'est en milieu d'après-midi que Draco semble trouver de quoi faire passer le temps.

- Vous m'aideriez à préparer un repas pour son retour ?

Il y a peut-être un peu de magie enfantine à espérer qu'à la fin de la préparation, l'époux tant attendu apparaîtra. Heureusement, avec son exil, Narcissa a appris à cuisiner et elle peut guider son fils, voire prendre en charge les éléments trop délicats pour lui. Ce n'est rien d'exceptionnel, mais une salade composée en entrée, des pâtes aux légumes en plat et une salade de fruits en dessert.

Et Draco qui retourne à la fenêtre attendre.

Neville finit par revenir, un petit bouquet de fleurs des champs anglaises en main. Il passe le portique du jardin, remarque qu'il faudra lui donner un bon coup de peinture un jour prochain, puis s'arrête une seconde et regarde la maisonnette, l'œil-de-bœuf de travers sur le toit, la vigne vierge qui couvre une partie de la façade, le banc qu'ils ont installé, le carré du potager, les tournesols semés de façon franchement aléatoire partout dans le jardin…

Il est à la maison, ici, en Toscane, dans ce petit jardin, pas dans la demeure qui a abrité des générations de Longbottom.

Il ne reste plus à Neville qu'à remonter la courte allée, dévorant les lieux des yeux comme s'il était parti un mois, voire un an, et pas pour une simple journée de promenade anglaise. Chaque détail de leur vie lui semble parfait et d'autres déjà lui viennent à l'esprit, comme une mangeoire dans le pin parasol qui ombre le jardin, assez haute pour échapper aux félins, assez basse pour que Draco observe les oiseaux, puis la porte s'ouvre et tombe dans ses bras la raison pour laquelle désormais sa vie est italienne, et bien plus heureuse.

- Bonsoir, Trésor.

Draco n'est pas de ceux qui courent. Avant parce qu'un Malfoy ne le faisait pas. Maintenant, parce que ça demande de l'énergie et de la coordination et que l'un et l'autre sont par moment un peu aléatoires. Cependant, pour accueillir Neville, il y a des exceptions et c'est un Draco presque courant qui tombe dans les bras de son époux.

- Tu es là ! S'exclame-t-il.

Il a les yeux qui pétillent de bonheur, les deux chats sur les talons qui se glissent entre leurs jambes pour encourager leurs humains à leur fournir leurs rations de gratouilles.

Le bonheur est là.

Narcissa regarde son fils accueillir ainsi son époux, dont l'absence l'a rendu comme une âme en peine.

- Tu m'as manqué, lui fait-il alors qu'il se serre un peu plus contre lui. Avec Mère, on a fait le repas pour toi. Pour ton retour.

Le visage de Draco s'anime, follement amoureux de Neville, que sa présence fait son bonheur.

Il a pris un chat dans ses bras, l'autre s'imposant sur son épaule et il sourit.

Neville semble regarder Draco comme s'il ne l'avait pas vu depuis bien trop longtemps et il dérange la ménagerie sans le moindre remord pour lui donner un baiser plus tendre et plus long qu'il ne se le permettrait d'habitude devant Narcissa. Il glisse ensuite une toute petite jacinthe sauvage parfumée au revers de Draco, en tire deux autres du bouquet, pour son propre revers et pour la boutonnière de Narcissa, puis offre le dit bouquet, qu'il a noué soigneusement d'un brin de lierre, à son époux.

- Un petit morceau bleu de campagne anglaise pour tes beaux yeux gris.

Comme Draco semble étonné, il promet :

- Je te raconterai. Et maintenant montre-moi votre œuvre ? Je meurs de faim et tu m'as tellement manqué que j'en ai sauté le déjeuner.

Il le soulève, provoquant un rire, et l'entraîne dans leur maison. Il l'avait choisie pour être un refuge, un asile, un lieu ensoleillé pour une convalescence post-Azkaban, mais elle s'est révélée être l'écrin d'un bonheur que, sincèrement, il n'aurait jamais estimé être possible.

La porte se referme sur les trois sorciers, se rouvre parce qu'Orion a été oublié, puis se referme sur le bruit d'un rire heureux.


Les années douces passent sur la Toscane et la maison perdue. Les années tellement douces qu'arrivent leurs quinze ans de mariage. Tous les deux ont cinquante deux ans, même si Draco en paraît presque vingt ans de plus. Bientôt, d'ici quelques années, ils auront enfin passé plus de temps mariés que fiancés, mais cela n'importe pas réellement.

Draco a organisé leur journée dans le plus grand secret. Narcissa, Luna, mais aussi Guilia l'ont aidé. Cette dernière l'a aidé à préparer un pique-nique. Sa mère a précieusement conservé le cadeau qu'il a fait pour lui. Luna a éloigné Neville le temps de la préparation.

Quand Neville revient, il y a une nappe au milieu de leur jardin, avec une salade de fruits –des fruits épluchés avec l'aide de Giulia-, une salade de pâtes et de thon avec des olives et une infusion de plantes.

Il a son cadeau dans les mains : une histoire patiemment écrite à la plume, leur histoire. Celle de leur septième année, un peu romancée, certes.

Et puis… Il y a Draco, Draco qui en préparant cela s'est rendu compte qu'il aimerait essayer de faire l'amour avec Neville, ce soir. Pas les caresses de leurs mains qui occupent celles de leurs nuits qui ne sont pas chastes. Non, il veut aller aussi loin que possible entre deux hommes. Contrairement à il y a quinze ans, cette fois-ci il le désire pour lui-même, pas comme une façon de marquer Neville comme son époux.

Étant parfois totalement irrécupérable, ce dernier ne s'est évidemment douté de rien : il a simplement rongé son frein impatiemment en s'inquiétant que Draco l'attende pendant que Luna le retenait ! Il a un cadeau caché dans un tiroir pour Draco mais ne s'attendait pas à ce que celui-ci fasse autant d'efforts. Ni qu'il réussisse à les cacher si bien, pour être honnête.

Rentrer et trouver ce pique-nique bien arrangé, son mari souriant et fier de lui, et les félins confiés pour la journée à Giulia est une donc délicieuse surprise ! Il Accio son cadeau et s'installe à ses côtés.

Si les esprits chagrins pouvaient les voir, ces vieux mariés... Les cheveux blancs à côté de la masse poivre et sel, de plus en plus sel à vrai dire, les regards en coin comme deux adolescents, mais aussi les sourires tranquilles de ceux qui se connaissent si bien et l'aide que Neville donne à son époux quand s'asseoir par terre fait grincer un genou…

Ils ont vieilli, tous les deux, l'un plus vite que l'autre, mais l'amour dans les yeux de Neville n'est pas moins profond que lorsque Draco avait dix-sept ans, plus peut-être au contraire, de mieux se connaître.


Les mois et les années passent, plus d'une décennie même. Si les années sont cruelles pour la santé de Draco, qui a des difficultés à se lever maintenant, elles sont remplies de joie. Jamais la petite maison n'a autant résonné de rires et de bonheur.

L'hiver est définitivement la saison compliquée, l'été au contraire est plus agréable pour ses articulations. Neville lui concocte des tisanes pour apaiser ses douleurs et son époux en est comblé, mais petit à petit, comme au sortir d'Azkaban, l'univers de Draco se réduit de ses douleurs et de sa fatigue.

Un matin de juin, Neville bêche un coin du potager, Draco dans sa chaise longue à prendre le soleil, quelque chose qu'il aime faire, se reposer, somnoler un peu en regardant, en étant avec Neville. Le Gryffindor arrête au bout de sa rangée, vient proposer une limonade à son mari...

Celui-ci est profondément endormi en apparence. Il pose la main sur son épaule. Puis, il la secoue légèrement. Puis, un peu plus fort. Toujours rien. Draco dort toujours. Sa peau est fraîche, bien trop fraîche. Et Neville comprend. Ses jambes lâchent sous lui.

Draco est mort.

C'est comme si la fin du monde était arrivée et que Neville était le seul à s'en rendre compte. Le reste du monde tourne encore alors que le ciel devrait pleurer, les oiseaux devraient tomber morts et les arbres sécher sur pied.

Rien.

Le monde continue de tourner alors que son amour est mort, froid et son cœur mort avec. Il ne sait pas combien de temps il reste là à pleurer sur les mains fines, sur les bras qui ne l'enlaceront plus jamais, victime de la malédiction de tous les amants du monde car tout amour porte en germe cet instant où l'un reste seul.

Il finit par le porter sur leur lit, quand le jour descend, par appeler Luna. Il faut prévenir Narcissa et, même dans son état, Neville n'est pas prêt à faire cela par hibou. Au moment de passer la cheminée, il se révèle incapable de le laisser finalement et c'est elle qui part prévenir la pauvre mère et Neville qui veille le corps, cherchant des vêtements pour le vêtir, pleurant par à coups quand la chape de plomb qui l'abrutit s'écarte un instant.

Il refuse le caveau Malfoy, refuse l'Angleterre, maudissant cette terre qui a maltraité l'homme qu'il aime et lui refusant le corps de Draco.

Hermione débarque aussi et les assiste dans les démarches, Narcissa et Neville, tout en noir, soudain vieillis, appuyés au bras l'un de l'autre, tandis qu'ils choisissent un emplacement dans le cimetière moldu du village, sur un coteau ensoleillé. Une tombe toute simple de calcaire blanc pour renfermer leur vie.

La vie s'arrête là, dans ce petit cimetière. Narcissa et Neville, Ron et Hermione, Luna et Ginny, et même Harry, pour un dernier adieu.

Il semble à Neville que la chape de plomb distord les jours après cela. Parfois les semaines filent sans qu'il s'en rende compte, dans l'état où il se trouve. Luna vient chaque semaine, fidèle, et c'est elle qui le secoue un jour en lui faisant remarquer l'état de Narcissa.

C'est la première discussion sérieuse qu'il a avec sa belle-mère, six mois après l'enterrement : le salon est transformée en chambre et il prend chez lui la sorcière vieillissante, plus marquée à quatre-vingt-dix ans que les sorcières ne sont censées l'être, faisant modifier la tombe de Draco pour y inclure deux places, pour elle et lui.

Sept ans plus tard, il l'y couche à son tour.

Neville reste seul.

Il fait déposer les lettres de Draco dans la tombe de Lucius comme le souhaitait Narcissa. Réunir une dernière fois le père et le fils.

Il ne sort plus beaucoup, descendant simplement au village une fois par semaine pour des provisions, visitant le cimetière chaque jour, ne jardinant plus. Il n'a jamais plus jardiné depuis qu'il est veuf, laissant simplement les petits-enfants de Giulia se faire ainsi de l'argent de poche. A son grand regret, il est solide, un cœur de jeune homme, un de ses sorciers fait pour vivre cent cinquante ans et monter un hyppogriffe la veille de leur mort, mais quel est l'intérêt ?

Neville reste seul et attend simplement, content des quelques visites de ses amis, mais refusant désormais de quitter le village.

Les années semblent longues, bien trop. Il reste deux pierres de la bague que Narcissa avait fait dessertir, toutes ces années auparavant, et quand Lysander et Lorcan se marient, il en offre une à chacun, pour leur épouse. Cela lui rappelle brusquement que le peu qu'ils ont possédé ne se dissoudra pas à sa mort et il a une longue discussion avec Luna avant de refaire son testament.

Harry est riche, ou plutôt était riche, car lui aussi a fini par s'en aller, Ron a fait fortune et c'est donc aux enfants et petits-enfants de Luna qu'il laisse finalement tout, à charge pour eux de choisir ce qu'ils feront de la demeure, la vendre ou la conserver.

Les années semblent si longues qu'il craint parfois finir à l'hôpital, grabataire, quand il finit par exemple par renoncer à leur chambre et par investir celle de Narcissa après s'être cassé une clavicule.

La vie ne sera pas si dure et la jeune sorcière italienne qui passe deux fois par jour pour les repas trouve un matin simplement le vieil homme dans son lit, cent dix printemps, plus de quarante cinq ans qu'il est veuf, mais encore du poivre dans le sel de ses cheveux.

La tombe blanche va recevoir son dernier occupant.


Fin.