Je ne peux que vous présenter mille et une excuses après vous avoir fait patienter près d'un an. Je n'arrivais pas à écrire quoi que ce soit qui me convenait. J'espère néanmoins que ce chapitre sera à la hauteur de votre attente. Et pour le coup, je poste deux chapitres d'un coup. Merci infiniment à toutes les personnes ayant mis cette histoire en alert ainsi que celles m'ayant laissé des commentaires.
Chapitre 3
Tournant les talons brusquement après avoir effectué son service, Hikaru faillit télescoper l'un de ses collègues tant son esprit n'était concentré que sur une seule chose : le kifu qu'il avait vu sur la dernière table qu'il avait servie. Même si ses yeux l'avaient accroché seulement quelques secondes, il ne lui en avait pas fallu plus pour reconnaître le style de jeu de son frère d'autant plus que Sai lui avait montré cette partie il y a quelques jours.
« Hikaru, regarde un peu devant toi ! » le réprimanda sévèrement Akari, sa voisine et amie d'enfance.
C'était grâce à elle qu'il avait pu se faire embaucher dans ce café. Son insistance et le fait qu'elle s'était porté garante de son sérieux avaient grandement joué en sa faveur, le patron ne s'étant arrêté qu'à son apparence pour lui opposer un refus.
Hochant la tête de manière machinale pour s'excuser, il ne vit même pas le regard inquiet que lui lança la jeune fille.
Regagnant la salle réservée au personnel, il s'assit à une table, cherchant à calmer les battements de son cœur. Bien que ne suivant pas avec autant d'intérêt que Saiki les événements se produisant dans le monde du go, seul un ignare ne connaissait pas le visage d'Akira Tôya, unique fils du Meijin dont le talent faisait couler beaucoup d'encre et pas seulement dans le Weekly Go. Là encore, il était bien conscient de combien Sai aurait aimé rencontrer le jeune homme pour qui il avait une grande admiration.
Et celui-ci semblait s'intéresser aussi à son frère puisqu'il avait entre les mains un kifu d'une de ses parties. Que devait-il faire ? Son cœur lui dictait que cette rencontre était l'œuvre du destin et qu'il ne tenait qu'à lui de se présenter en tant que frère du joueur de génie et organiser une rencontre entre Sai et le fils du Meijin. Pourtant, il savait qu'il ne devait pas prendre ce genre de décision sur un coup de tête et que son frère éprouvait une grande honte envers son état physique. Il pouvait déjà entendre sa mère l'accabler de reproches compte tenu d'une détérioration de la santé de son fils aîné que pouvaient engendrer stress et troubles émotionnels.
Soupirant profondément, il maudit le jour de l'accident sentant comme à chaque fois qu'il se remémorait cet événement tragique les larmes envahir ses yeux. Il frotta ses yeux avec sa manche et renifla bruyamment, décidé à reprendre du service lorsque son téléphone vibra dans sa poche. Sentant les battements de son cœur accélérer- sa mère ne l'appelait jamais lorsqu'il travaillait- il décrocha.
Deux minutes plus tard, il enlevait son tablier et sortait en trombe de la salle à la recherche d'Akari. Avec le monde qu'il y avait aujourd'hui au café, sans nul doute que son absence se ferait ressentir, il fallait qu'elle puisse assurer ses arrières. Il la trouva à une table et se précipita vers elle, peu soucieux à cet instant de la déranger alors qu'elle prenait une commande.
« Je suis désolé, je dois partir, ma mère vient d'appeler et il faut que j'aille à l'hôpital ».
Les yeux de la jeune fille qui lui jetaient alors jusqu'à présent des éclairs se firent plus inquiets.
« Rien de grave j'espère ? Tu veux que je t'accompagne ?
-Ca devrait aller, j'essaierai de ne pas m'absenter trop longuement mais si tu pouvais appeler quelqu'un pour assurer la relève, ça m'éviterait de subir la colère du patron.
-Bien, je vais appeler Mitani, ne t'en fais pas ! Vas-y file, embrasse ta mère et ton frère de ma part. »
L'embrassant rapidement sur la joue, il sortit du café par la porte réservée au personnel et courut jusqu'au métro. Le trajet lui prit vingt minutes et une fois arrivée à l'hôpital désigné par sa mère, il demanda la chambre dans laquelle était installé son frère.
L'ascenseur n'étant pas disponible de suite, il s'élança dans les escaliers et dut reprendre péniblement son souffle lorsqu'il ouvrit la porte de la chambre 402.
Hikaru trouva sa mère assise au chevet de son aîné, en train de lui éplucher une pomme. Elle se tourna immédiatement vers lui, un sourire assez pâle aux lèvres.
« Je suis désolée de t'avoir fait quitté ton travail si précipitamment mon chéri » dit-elle en se levant pour l'embrasser.
Hikaru secoua la tête tout en ne quittant pas les yeux la figure endormie de son frère sur le lit.
« Ne t'inquiète pas, il ne semblerait que ce ne soit pas si grave que cela. Saiki a fait une baisse de tension et s'est évanoui. J'ai tout de même préféré appeler les urgences compte tenu de sa santé fragile. » Lui dit-elle sur un ton qu'elle espérait rassurant.
Elle retourna s'asseoir et Hikaru vient se poster à ses côtés, prenant la main de son frère dans la sienne. Le visage de Saiki était serein mais d'une pâleur qui inquiéta vivement Hikaru.
« Les docteurs lui ont fait une prise de sang et ne devraient plus tardés à nous donner les résultats. Néanmoins, après les premières analyses standards cliniques, ton frère est en bonne santé. »
Néanmoins, quelque chose semblait tracasser sa mère.
« Quelque chose d'autre ne va pas, n'est-ce pas ? » lui demanda-t-il, rivant ses yeux à ceux de sa mère.
Un silence pesant s'installa avant que Mitsuko Shindo ne prit la parole. Ses traits s'étaient durcis et son regard s'était fait vague. Son visage semblait exprimer une rage intérieure, ce qui signifiait pour Hikaru qu'il n'apprécierait certainement pas ce qu'elle allait lui dire.
«Tu sais combien nous vivons une période économique difficile. Ton père…a perdu son emploi après la faillite de la société dans laquelle il travaille. Du fait de son âge, il n'arrive pas à se faire employer de nouveau, de plus la banque a restreint ses conditions de prêt. Avec les soins de santé de Saiki, tes études de médecine, je crains que nous soyons rapidement surendettés. »
Hikaru laissa s'échapper un hoquet de surprise. Une vague d'effroi le submergea tandis que les mots de sa mère repassaient en boucle dans sa tête. Il déglutit difficilement.
« Tu es en train de suggérer que j'arrête mes études, c'est cela ? » demanda-t-il avec un rire nerveux.
Le regard que lui lança sa mère était dur et froid. C'était bien la première fois qu'il lui voyait ce genre d'expression.
« Crois-tu que cela me fasse plaisir, Hikaru ? Si je pouvais travailler et ramener l'argent dont nous avons besoin pour vivre, ne crois-tu pas que je le ferai ? La santé de Saiki passe avant tout, je dois m'occuper de lui. » S'emporta-t-elle tout en gardant le ton de sa voix basse.
« Et papa ? S'il est au chômage, pourquoi n'est-il pas encore revenu à la maison ? » Siffla-t-il, les yeux étincelants de colère.
Mitsuko Shindo savait combien son fils cadet avait de grief contre un père qui avait été bien trop absent et qui à présent manquait même à son obligation de leur fournir les ressources nécessaires à leur bien-être.
« Il cherche tout de même du travail mais avec la conjoncture économique actuelle, je crois que c'est peine perdue. S'il ne trouve rien, il finira par rentrer. »
Lâchant le plus doucement la main de son frère, Hikaru se dirigea vers la sortie.
« Je suis désolé, j'ai besoin de prendre l'air et de réfléchir. Je serai de retour dans une demi-heure. » Lâcha-t-il d'un ton las.
Il sortit de l'enceinte de l'hôpital et marcha dans la rue sans aucun but particulier, laissant juste ses pensées moroses l'envahir.
Il lui semblait que le monde était contre eux. Leur famille n'avait-elle pas suffisamment souffert ? Ses études étaient jusqu'à maintenant la seule chose à laquelle il s'était raccrochée et il lui fallait à présent les abandonner et trouver un moyen de gagner plus d'argent et rapidement. Il ne voyait pas trop comment il allait s'y prendre.
Alors qu'il se mordait nerveusement les lèvres, l'annonce faisant état de la recherche d'un journaliste connaissant le go lui réapparut soudainement en mémoire et son cœur s'accéléra tandis qu'un peu d'espoir le regagnait. Certes, il n'avait pas de diplôme de journalisme mais il était persuadé que ses connaissances en go étaient difficilement égalables. L'annonce avait été passée il y avait tout juste une semaine et il était donc possible que personne n'ait été embauché.
Fouillant dans sa mémoire, il se rappela que l'adresse du centre de rédaction n'était qu'à quelques stations de métro de l'hôpital. Il aurait certainement fallu qu'il prenne rendez-vous au préalable mais il lui fallait tenter le coup.
Une fois arrivée devant le bâtiment, il déglutit tout en franchissant d'un pas le plus assuré possible la porte automatique. Il se dirigea vers l'accueil où se trouvait une jeune femme.
« Bonjour, excusez-moi, je viens à propos de l'annonce passée dans le journal recherchant un journaliste pour Weekly Go.
-Est-ce que vous avez pris rendez-vous » ? lui demanda-t-elle avec un sourire tout en scrutant du regard ce qui semblait être un carnet d'entretien.
Hikaru secoua la tête en signe de dénégation.
« Je vois. Il y a déjà quelques personnes qui sont passées mais je crois que la place est toujours vacante. Attendez deux minutes, je vais voir si le rédacteur en chef peut vous recevoir. »
Elle pressa un bouton, attendant de pouvoir joindre son interlocuteur tout en adressant un sourire avenant à Hikaru.
« Amano-sensei, un jeune homme est à l'accueil pour présenter sa candidature au poste de journaliste. Pouvez-vous ou non le recevoir ? »
Bien sûr, Hikaru n'était pas en mesure d'entendre la réponse mais il croisa les doigts dans la poche de son blouson pour que la chance leur sourie enfin..
Il vit la jeune femme aux cheveux bruns hocher la tête puis raccrocher.
« Il peut vous recevoir. Vous devez prendre l'ascenseur et vous rendre au 2e étage, bureau 215. Bon courage ! »
Hikaru la remercia et appuya sur le bouton d'appel de l'ascenseur. Essuyant ses mains à présent moites sur son pantalon, il entra dans la cabine, se reprochant à présent son impulsivité. Il n'avait même pas préparé le moindre CV, ni la moindre lettre de motivation. Il n'avait même pas réfléchi à ce qu'il pourrait dire au rédacteur au chef. Enfin, il était trop tard pour s'appesantir à présent sur ces détails.
Il trouva le bureau et toqua. Une voix rauque lui répondit qu'il pouvait entrer.
Un homme d'âge mur, aux cheveux châtains portant des lunettes était assis à son bureau, une cigarette entre les lèvres. Il lui proposa de s'asseoir, ce qu'il fit.
Voyant que l'homme le scrutait, un air assez curieux et étonné, Hikaru finit par se présenter, bredouillant qu'il n'avait pas emmené ni CV, ni lettre de motivation, ce qui ne sembla pas offusquer plus que ça le journaliste.
« Pourquoi candidates-tu pour ce poste, Shindô-kun ? Tu m'as l'air bien jeune ! Il ne fait nul doute que tu n'as pas de diplôme de journalisme.
-Je n'ai certes pas de diplôme de journalisme mais j'ai de bonnes connaissances en go. » répondit-il sur un ton assuré et avec une lueur de défi.
Amano-sensei écrasa la cigarette qu'il avait précédemment entre les lèvres dans un cendrier en verre à portée de main et esquissa un petit sourire.
« Est-ce que je dois comprendre que c'est un intérêt pour le go qui t'amène ici ? Dans ce cas, il vaudrait tout aussi bien que tu passes l'examen pro. »
Hikaru secoua la tête, serrant les poings contre ses genoux.
« Je n'ai aucun désir de passer professionnel Amano-sensei pour des raisons qui me sont personnelles. » Il lui était impossible de voler le rêve de son frère aîné.
Le rédacteur en chef de Weekly Go se frotta pensivement la moustache.
« Je vais être sincère avec toi Shindô-kun ! Je ne suis pas contre un peu de sang neuf et surtout jeune au sein de la rédaction. Le monde du go évolue, nous voyons une nouvelle vague déferler, il ne fait aucun doute qu'une nouvelle génération va venir détrôner au fil des années l'ancienne. Je crois donc que le monde du journalisme sportif doit aussi suivre un mouvement parallèle. Il y a eu quelques candidats à ce poste mais aucun d'eux ne répondait à ce critère et ne semblait avoir ton énergie, ta motivation. Je veux bien te prendre à l'essai mais d'abord tu dois passer un test. »
Hikaru se mit soudainement debout et remercia en s'inclinant avec exaltation son vis-à-vis.
« Ce test, de quoi s'agit-il ? » demanda-t-il en se rasseyant.
Amano prit une feuille dans un des tiroirs et la tendit vers Shindô.
« Premièrement, tu réponds à ce questionnaire, puis ensuite, tu joueras une partie contre moi histoire que je sonde ton niveau. »
Il s'agissait d'un questionnaire assez classique demandant le classement des titres et qui étaient leurs actuels détenteurs. Il y avait une question à titre personnel demandant quel était le joueur qu'il admirait le plus. Il répondit à toutes les questions et en ce qui concerne la dernière, ne pouvant mettre le nom de Saiki, il opta pour celui de Shusaku.
Il le tendit à Amano-sensei qui hocha la tête en signe d'assentiment.
« Beaucoup de personnes ont mentionné Toya Meijin ou encore Honimbo Kuwabara pour cette dernière question. Si j'avais dû répondre à ce questionnaire, j'aurai aussi choisi Shusaku. Nous allons passer dans la pièce à côté pour la partie»
Les deux hommes se levèrent et prirent place l'un en face de l'autre, de part et d'autre du goban.
«Joue-t-on à égalité ou préfères-tu bénéficier d'un handicap ? demanda le journaliste
-Ce n'est pas la peine lui assura Hikaru tout en piochant des pierres pour faire nigiri »
La partie se termina au bout de quinze minutes sur l'abandon d'Amano-sensei.
« Eh bien ! Je crois qu'on peut dire que tu m'as laminé Shindo-kun ! Tu es sans conteste le candidat avec le meilleur niveau. Tu es donc embauché. Pour ce qui est de tes articles, je les relirai personnellement et veillerai à faire toutes les corrections nécessaires. Tu commences à partir de la semaine prochaine à 9h! Tu couvriras avec d'autres journalistes les matches les plus importants des différentes ligues. »
Hikaru se releva et s'inclina de nouveau.
« Je vous remercie encore Amano-sensei ! Je ferai de mon mieux ».
Lorsqu'il rejoignit l'hôpital, la demi-heure annoncée à sa mère était largement passée et son frère venait de se réveiller. Le médecin était passé pour dire qu'il resterait une nuit encore à l'hôpital en surveillance puis pourrait retourner chez lui.
Au sourire qu'arborait Saiki, Hikaru devina que sa mère ne lui avait pas parlé de leurs difficultés financières. Elle avait bien raison, il ne servait à rien de l'inquiéter davantage.
« Je vais devoir retourner au café ! Repose-toi bien Saiki. » Dit-il en embrassant son frère sur la joue.
Sa mère l'embrassa aussi puis se tourna lentement vers son aîné.
« Mon chéri, j'accompagne juste Hikaru au bout du couloir, cela ne te dérange pas ?
-Bien sûr que non, maman ! Vas-y ! »
Une fois la porte fermée, Mitsuko darda un regard suspect sur son cadet.
« Tu es parti, portant le poids du monde sur tes épaules et tu es revenu tout guilleret. Quelle est la raison de ce changement ?
-J'ai trouvé un boulot qui va me rapporter 500 000 yens par mois (environ 4 000 euros).
Sa mère ouvrit grand les yeux à l'entente de la somme.
« Rassure moi et dis moi que ce n'est rien de déshonorant. » demanda sa mère d'un ton suppliant.
-Non maman, je te rassure ! C'est un boulot de journaliste sportif, plus spécifiquement journaliste pour le Weekly Go, le magazine auquel Sai est abonné. »
Mitsuko Shindô soupira de soulagement.
« Pourquoi n'en as-tu pas parlé à ton frère ? Il finira donc bien par le découvrir.
-Je peux très bien écrire des articles sous un pseudonyme. Enfin bref, je vais y aller. »
Lorsqu'il revint au café, Akari l'attendait ainsi que Mitani qui lui lança un regard mauvais.
Il semblerait que ce dernier lui en veuille d'avoir été le premier garçon dont Akari avait été amoureuse. Il les rassura sur la santé de son frère et leur annonça qu'il allait changer encore une fois de boulot.
« En parlant de go, Akira Tôya était au café cet après-midi ! »
Akari laissa s'échapper une exclamation de surprise.
« Ah bon ! Tu ne me l'as même pas dit ni montré! » Bougonna-elle en donnant un coup de poing dans l'épaule du roux.
« Eh bien, si tu le connaissais, tu l'aurais reconnu toi-même » maugréa-t-il en se massant l'épaule.
Les voyant tempêter tous les deux, Hikaru ne retint plus longtemps sa joie et éclata de rire. Néanmoins, en pensant au jeune joueur de go, il se demanda furtivement si ce dernier se souviendrait l'avoir croisé quand il se reverrait dans les jours prochains.
