Chapitre 4

Quelques rides vinrent plisser le front d'Akira Tôya tandis qu'il fronçait les sourcils. Quelque chose n'allait pas sans qu'il puisse mettre le doigt sur ce qui le perturbait.

Les préparatifs pour son mariage avançaient sans que conformément à son attente, il ne soit sans cesse mis à contribution. La jeune fille qu'il allait épouser était de bonne famille quoique modeste, gentille et intelligente et pourtant la relation qu'il construisait avec elle lui laissait un certain goût d'inachevé, d'insatisfaction, sensation qui ne pouvait que le rendre nerveux à l'idée qu'il était pourtant engagé et que dans cinq mois, ils seraient liés pour toujours. Il ne pouvait se défaire de ses interrogations, n'ayant de cesse de se demander si ce qu'il s'apprêtait à faire était juste et s'il ne finirait pas par le regretter. Ces interrogations avaient commencé lorsqu'Asumi l'avait embrassé suite à leur sortie au café.

Ce premier baiser avait été plaisant, doux et bien qu'il n'ait aucun élément de comparaison pour en juger, il se demandait s'il était normal qu'il n'ait pas ressenti de papillons voleter dans son estomac, ni même le désir d'aller plus loin lorsque les lèvres de la jeune fille avaient touché les siennes puis commencé à se mouvoir.

Il ne s'attendait pas à tomber follement amoureux de la jeune femme en quelques semaines. Néanmoins, il ressentait pour elle de l'affection et du respect, ce qui aurait dû être suffisant pour susciter chez lui des réactions plus positives.

Pour se rassurer, il se disait que ce n'était qu'une première expérience et que peut être qu'après plusieurs essais et s'être réellement habitués l'un à l'autre, la découverte physique l'un de l'autre serait plus aisée et plus agréable.

A vrai dire, il fallait que cela se passe ainsi. Il ne pouvait revenir sur son engagement, offenser sa fiancée ainsi que sa famille tout comme il ne souhaitait pas décevoir ses parents qui attendaient impatiemment cette union.

Heureusement, les ligues pour briguer les différents titres continuaient et il serait bientôt tellement absorbé par ses matches qu'il n'aurait plus le temps de ruminer de telles pensées.

Akira participait à la fois à la ligue Kisei et Meijin. Les joueurs talentueux ne manquaient pas et il aurait à affronter son père pour le titre de Meijin s'il parvenait au dernier tour.


Dans le cadre de la ligue Kisei, il venait de battre un joueur de talent, détenteur de six dan et s'apprêtait à répondre aux différents journalistes lorsque la chevelure décolorée de l'un d'eux attira son attention. Le scrutant du coin de l'œil tandis qu'il répondait aux questions des différents journalistes, Akira tenta de se souvenir où il avait bien pu apercevoir le jeune homme auparavant. Se rappelant soudainement qu'il les avait servis, Asumi et lui, au café une semaine plus tôt, il se demanda comment un serveur avait pu se reconvertir en une semaine en journaliste sportif.

Plongé dans ces pensées, il réprima un sursaut lorsque le jeune homme prit la parole. Il ne s'attendait certainement pas à ce que ce dernier lui pose une question, pensant qu'il se contenterait de prendre en note ses réponses.

« Toya-san, est ce que vous vous ménageriez pour vos prochains matches ? »

Le silence s'était fait et tous les journalistes s'étaient tournés vers le plus jeune, les yeux écarquillés. Akira, lui-même était resté muet de stupeur, la bouche légèrement entrouverte.

Il sentit l'énervement le gagner. Il n'avait pas pour habitude de faire de cadeaux à ses adversaires. A chaque match, il donnait tout ce qu'il avait. De quel droit un jeune homme qui était serveur voulait-il lui donner des leçons ?

« Excusez moi….il buta en se rendant compte que le jeune homme ne s'était pas présenté.

-Shindo Hikaru du Weekly Go, je vous prie de m'excuser, j'ai oublié de me présenter.

-Shindo-san, je ne suis pas certain de bien comprendre votre question. »

Akira s'efforça de conserver un sourire courtois mais il bouillait intérieurement.

« Ce que je veux dire, c'est que vous avez gagné votre match avec un écart de deux mokus là où il vous aurait été possible d'infliger à votre adversaire une défaite bien plus cuisante, résultant d'un écart de quatre mokus. N'est-ce pas un signe que vous savez jauger votre adversaire et ne pas lui montrer l'étendue de votre force ? »

Akira sentit une sueur froide couler le long de son échine. De quoi ce jeune homme voulait-il bien parler ? Il avait beau repassé tous ses coups et ceux de son adversaire dans sa tête, il ne voyait nullement comment aboutir à un tel écart à la fin du yose.

La question d'Hikaru resta sans réponse, le temps accordé aux journalistes pour poser leurs questions arrivant à sa fin. Le jeune homme referma son calepin et était prêt à suivre ses collègues lorsque le fils du Meijin l'interpela.

Il leur fit signe de continuer et attendit que le brun arrive à sa hauteur.

« Est-ce que vous pouvez me montrer comment on pouvait aboutir à un écart de quatre mokus ? » demanda le joueur sur un ton affable. Il s'agissait pout lui de vérifier si le semi-blond avait dit la vérité ou s'il n'était comme il pouvait le soupçonner un novice ayant voulu attirer l'attention sur lui.

Clignant des yeux, Hikaru sonda l'expression de son vis-à-vis pour déterminer s'il était sérieux ou non. Akira Tôya semblait vraiment troublé et Hikaru se décida donc à le suivre dans une pièce vide où ils seraient plus au calme.

Il prit le kifu de la partie qu'il comptait publier ainsi qu'un crayon de bois et une autre feuille vierge qu'il commença à remplir avant de la tendre au brun. Il avait apporté des modifications aux coups joués en milieu de partie, rendant les formes dessinées sur le kifu insolites.

Akira prit le nouveau kifu, le compara à celui de la partie qu'il avait jouée et effectivement, les nouveaux coups combinés à ceux probables de son adversaire donnaient en fin de partie un écart de quatre mokus.

Scrutant avec attention le kifu, il y reconnut d'anciens joseki combinés à des coups plus récents. Il ne lui serait jamais venu à l'idée de jouer ainsi tant les coups au moment-même où ils étaient joués semblaient révéler une mauvaise stratégie. Or, suite aux coups de son adversaire, ces mêmes coups démontraient une analyse fine du style de jeu de ce dernier.

« Je vous remercie Shindo-san » dit Akira en s'inclinant, un sourire contrit aux lèvres qui ne passa pas inaperçu aux yeux du journaliste en herbe.

« Vous jouez depuis longtemps ? » demanda-t-il en se redressant et en plongeant son regard dans celui de son vis-à-vis.

Le regard du fils du Meijin contenait quelque chose- plusieurs sentiments s'y mélangeant- qui rendit mal à l'aise Hikaru. Ces yeux semblaient vouloir le mettre à nu et étaient bien trop lumineux à son goût. Il comprenait aisément comment un tel regard pouvait déstabiliser des joueurs bien plus âgés que le brun. Il commençait à regretter d'avoir posé cette question.

« Mon grand-père m'a appris à jouer quand j'étais plus jeune. J'ai commencé à l'âge de 12 ans. » Répondit-il néanmoins.

Voulant couper court à toutes nouvelles questions, il se leva tout en scrutant ostensiblement sa montre.

« Je suis désolé Tôya-san, mais je vais devoir rejoindre la rédaction. Cela a été un plaisir de vous rencontrer. Je vous souhaite bon courage pour vos autres parties ». Et sans attendre une réponse du brun, il le salua et sortit de la pièce.

Sur le chemin du retour, il se traita mentalement d'imbécile. En y réfléchissant bien, il venait de commettre une énorme erreur. Il n'avait pas soupçonné que si le fils du Meijin n'avait pas creusé l'écart contre son adversaire c'est qu'il n'avait eu aucune idée de la stratégie qu'il lui avait montrée.

Il avait pris la mauvaise habitude lors de ces parties d'imaginer comment il aurait joué. Or, dans le cas présent, ce n'est qu'en dressant le nouveau kifu que l'évidence lui avait sauté aux yeux : il s'agissait aussi de la manière dont Saiki aurait joué. Leur manière de jouer était distincte tout en étant étrangement similaire.

Le go permettait facilement de cerner la personnalité d'une personne. Son jeu à lui était par conséquent assez imprévisible, il jouait à l'intuition sans pour autant que ses coups ne résultent pas d'une certaine réflexion. Pour un joueur classique, de tels coups pouvaient être facilement déconcertants et surtout estimés comme risqués. Le jeu de Sai était plus « réfléchi », « rationnel », il n'y avait aucune place laissée à l'instinct. Sai savait parfaitement où il allait et où il voulait mener ses adversaires : il avait un contrôle parfait du jeu.

Il ne pouvait à présent qu'espérer que le brun ne fasse pas la relation entre le style de jeu de son frère et lui-même.

Akira avait pris le nouveau kifu et l'avait glissé dans ses affaires. Il avait rendez-vous dans une heure et demie avec Asumi au salon de son père mais il n'était pas certain de pouvoir se sortir de la tête l'impression que lui avait laissée ce jeune journaliste en herbe.

Ce dernier avait été très pressé de le quitter, ce qui ne manquait pas de susciter la curiosité d'Akira. Il avait clairement un talent certain pour le go tout en ne souhaitant pas s'engager en tant que professionnel. Le fait qu'il soit passé de serveur à journaliste en à peine une semaine démontrait le besoin urgent d'une meilleure rémunération.

Il avait le temps de rentrer rapidement à son appartement pour mener sa petite enquête.


Il trouva dans son carnet d'adresse le téléphone professionnel d'Amano-sensei, rédacteur en chef du Weekly Go qui éprouvait pour lui une admiration sans borne. Il composa le numéro et attendit le déclic caractéristique lui apprenant qu'il avait réussi à joindre son interlocuteur.

« Bonjour Amano-san, Tôya Akira à l'appareil. J'espère que vous vous portez bien. Un de vos journalistes n'a pu terminer de me poser certaines questions ce matin et je voudrais savoir s'il m'était possible de le contacter pour terminer cette interview.

-Bien sûr, de quel journaliste s'agit-il ?

-Hikaru Shindo. Très bonne recrue si je puis me permettre. »

Amano l'approuva en lui faisant part de combien il avait été étonné de son excellent niveau, cela ayant motivé son embauche malgré son manque évident de qualification.

« Savez-vous ce qui l'a amené à un tel soudain choix de carrière ?

-Il semblerait que sa famille ait quelques ennuis financiers ces temps-ci. Il a même dû interrompre de manière momentanée ses études de médecine. »

Akira hocha la tête. Il avait eu raison en se disant que le jeune homme était à la recherche d'un emploi à forte rémunération.

« Je vous donne son numéro de portable Akira-san. N'hésitez pas à rappeler si vous avez besoin de quoi que ce soit ou à passer directement à la rédaction. »

Akira le remercia et raccrocha. A présent qu'il avait le numéro du jeune homme, il pouvait prendre un peu plus de temps à réfléchir à la manière dont il pourrait l'amener à jouer des parties avec lui. Il voulait savoir l'étendue du talent du jeune homme et la raison pour laquelle il ne souhaitait pas passer pro.

Lorsqu'il se retrouva au salon, il fit part de sa rencontre à Asumi après avoir commenté leur partie et lui montra le kifu qu'il avait récupéré du jeune homme. Il ne comprit pas tout de suite pourquoi ses yeux s'étaient écarquillés à sa lecture.

« Akira, je crois que tu viens peut être de rencontrer Sai. » bredouilla-t-elle.

« Non, d'après ce que m'a dit Amano-san, il était jusqu'à présent étudiant en médecine. En outre, tu ne t'en souviens peut être pas mais il a aussi travaillé au café dans lequel nous sommes allés il y a une semaine. D'après ce que l'on a pu me dire, Sai est actif quasiment toute la journée sur le net, ce qui ne correspond pas aux horaires d'une personne étudiant la médecine ou accumulant les petits boulots.

Tu as certainement raison mais ce style de jeu est comparable sinon identique à celui de Sai. Je peux te l'affirmer tant j'ai pu étudier ces parties. »

Hikaru Shindô n'était pas Sai mais pouvait lui être lié. Par ailleurs, bien qu'il n'ait jamais joué avec le joueur de génie, il n'arrivait pas à se figure celui-ci comme un jeune homme de son âge. Quelque chose lui disait que le joueur était plus âgé, une certaine prestance que n'avait pas le journaliste en herbe.

Il s'excusa auprès d'Asumi et alla aux toilettes. Se regardant dans la glace, il se remémora combien l'attitude du jeune homme lors de l'interview collective l'avait énervé. Il n'en avait rien laissé paraitre physiquement mais un tel manque de contrôle ne lui était pas coutumier. Mais paradoxalement, il ne s'était jamais senti aussi vivant.

L'idée de pouvoir affronter le jeune homme et mesurer sa force le remplissait dans un état d'excitation qu'il avait rarement connu, même lors de matches officiels.

S'adossant au lavabo après avoir vérifié qu'il était seul, il prit son téléphone dans sa poche et composa le numéro du journaliste. Ce dernier ne s'attendait certainement pas à cet appel. Il pourrait donc jouer sur l'effet de surprise d'autant plus qu'à présent, il avait de nouvelles cartes en main.

« Shindo-san, j'ai eu votre numéro par Amano-san. Je souhaiterai continuer notre interview et j'aimerais donc savoir si vous seriez disponible pour passer au salon de mon père demain après-midi. »

Sentant la réticence de son interlocuteur, il ajouta.

« Je crois qu'il serait malvenu que je révèle aux journalistes que vous êtes Sai. »