Chapitre 5

Le cerveau d'Hikaru se bloqua. Plus aucune pensée rationnelle ne pouvait lui parvenir, tant l'angoisse qu'il ressentait était puissante. Il fallait pourtant qu'il riposte quelque chose. Cramponnant fermement le combiné, il souffla d'une voix qu'il espérait ferme :

« Je ne vois pas du tout où vous êtes allé pêcher cette idée Toya-san mais je peux vous assurer que ce n'est pas vrai. Je ne suis pas Sai » asséna-t-il plus brutalement.

Le fils du Meijin pouvait néanmoins presque entendre les battements irréguliers de cœur de son interlocuteur, la voix bien que ferme, trahissait une certaine nervosité qu'il pouvait facilement exploiter. Ce qu'il s'apprêtait à faire était bas mais il ne reculerait devant rien pour pouvoir affronter le jeune homme.

« Bien, concédons que vous ne soyez pas Sai. Votre style de jeu se rapproche assez du sien pour que j'en déduise que vous lui êtes lié, d'une manière ou d'une autre. Si je lâche les journalistes sur cette piste, cette personne proche de vous qui souhaite pourtant conserver son anonymat ne le pourra certainement plus très longtemps. » Le ton était mesuré mais la menace était parfaitement compréhensible.

A présent, il pouvait entendre quasiment le semi-blond grincer les dents de colère.

« Je viendrai puisque vous ne me laissez guère le choix. » rétorqua Hikaru avec ressentiment.

Akira sourit, le remerciant et allait raccrocher lorsque la voix d'Hikaru l'interpela d'une voix déjà un peu plus calme.

« Oui Shindô-san ?

-Vous êtes un sale bâtard » Puis il entendit le déclic lui indiquant que le journaliste avait raccroché.

Regardant de manière ahurie son téléphone comme s'il ne pouvait réaliser que le semi-blond avait bien prononcé ses mots, il ne put réprimer un rire sincère, soulevant sa poitrine et répandant dans l'ensemble de son être une sensation agréable d'euphorie.

Ce n'est certainement pas la première fois qu'on l'insultait mais il avait pu entendre les pires propos à son sujet dans des situations qui le justifiaient beaucoup moins que celle-ci. Par ailleurs, ces insultes, ils n'avaient eu la chance d'en prendre connaissance que du fait du hasard, personne n'ayant jamais osé l'insulté directement. La mesquinerie et l'hypocrisie de ses camarades lycéens ne lui avaient pas donné ni l'occasion, ni l'envie de se lier d'amitié.

Beaucoup de personnes arboraient le même comportement à l'Institut de go. Il ne parlait qu'à quelques-uns d'entre eux tels qu'Ashiwara-san ou Ogata-san, qui, il le savait, l'estimait réellement et n'auraient jamais peur de formuler le moindre reproche à son encontre.

Se regardant une nouvelle fois dans la glace et apercevant pour la première fois les yeux brillants de contentement, un doux sourire fleurir ses lèvres, il se dit qu'il devrait normalement se sentir coupable ou dégoûté de recourir au chantage mais l'envie de revoir le jeune homme, de l'affronter et même d'apprendre à le connaître si ce dernier le souhaitait l'emportait sur tout sentiment de culpabilité.

Il rejoignit Asumi, joua de nouveau une partie avec elle tout en discutant. Quand il la raccompagna chez elle et qu'il l'embrassa pour lui dire bonne nuit, il n'était pas capable de dire si le plaisir qu'il en avait ressenti était dû à sa bonne humeur de la soirée suscitée par la perspective du lendemain ou à la jeune fille elle-même.


Chez les Shindô

Ce n'était certainement pas tous les jours que Mitsuko et son fils aîné pouvaient assister à un tel spectacle : Hikaru, devant un bol de ramen, les yeux dans le vague et visiblement sans appétit si l'on en jugeait la lenteur avec laquelle les baguettes parcouraient le chemin entre le bol et sa bouche.

Saiki et sa mère se regardèrent, inquiets, avant de revenir au plus jeune qui n'était toujours pas sorti de sa rêverie.

« Hikaru, tu te sens bien ? Tu n'as pas chopé un mauvais rhume, dis-moi ? » Demanda Saiki tout en se rapprochant de son frère avec son fauteuil, posant une main sur son front une pour prendre sa température.

Ce dernier eut un sursaut nerveux et esquissa un sourire forcé en se tournant vers son aîné.

« Mais non ! Tout va bien je t'assure » s'exclama-t-il avec bonne humeur. Néanmoins sa manière de détourner rapidement le regard pour le replonger dans son bol était à lui seul un élément qui fit se dire à Saiki que quelque chose n'allait pas.

Hikaru depuis l'accident, bien qu'ayant gardé un caractère facétieux à l'occasion, était incapable de lui mentir- ne serait-ce que pour lui raconter une blague- et détournait le regard dès qu'il proférait un mensonge. Il n'avait peut être même pas conscience de ce propre tic.

Saiki regarda sa mère en haussant les épaules, lui signifiant que même si quelque chose n'allait pas, le semi-blond n'était pas encore prêt à en parler.

Après avoir fini de débarrasser, Saiki et Hikaru se mirent devant la télé tandis que leur mère montait à l'étage terminer son repassage.

Comme d'habitude, Saiki mit la chaîne qui rediffusait les matches de ligue de la journée. Se rendant compte qu'ils allaient sûrement assister à la partie de Tôya , Hikaru se tourna vers son frère avec un sourire gêné.

« Je suis désolé Sai mais ça ne te dirait pas de changer un peu de programme ? Il y a Le seigneur des Anneaux qui passe sur une autre chaîne. Il y a aussi que je n'ai pas la moindre envie de voir la tête de ce type ce soir, déjà que je devrai la voir demain pensa-t-il.

Saiki regarda son frère de manière suspecte tandis qu'il changeait de chaîne. Bientôt les images de la fabuleuse bataille du Gouffre de Helm l'empêchèrent de se poser plus de questions et il sourit en sentant la tête d'Hikaru posée sur son épaule.

Ils étaient allés se coucher à près d'une heure du matin et Hikaru ne trouvait toujours pas le sommeil. La voix d'Akira Tôya lourde de menaces ne cessait de se faire entendre dans sa tête. Il fallait qu'il protège l'identité secrète de Saiki et si pour cela, il devait se résoudre à devenir le pantin du joueur de go, il ferait avec. Si seulement, il pouvait lui découvrir une faiblesse à exploiter, il pourrait peut-être se sortir de cette situation.


Akira n'ayant pas de partie, ce jour-ci, avait décidé de passer la matinée avec Asumi et d'accorder l'après-midi au journaliste. Il avait confié la venue de celui-ci à sa fiancée sans toutefois mentionner le chantage auquel il s'était livré. Une partie de lui se demandait comment la jeune femme réagirait si elle l'apprenait, s'il lui apparaissait tout d'un coup que derrière le jeune homme aimable, respectueux et gentil qu'elle fréquentait et qui était sans conteste la partie la plus importante de sa personnalité résidait aussi un jeune homme pouvant se montrer, froid ou calculateur une fois qu'il avait un objectif à remplir.

Asumi lui parla justement de la robe de mariée qu'elle avait choisi de porter. Il l'écouta s'extasier, un sourire poli aux lèvres mais se demandant secrètement pourquoi il ne partageait pas son enthousiasme. La jeune institutrice semblait s'entendre à merveille avec sa mère, et Akiko Tôya ne manquait jamais de complimenter ses manières et sa façon d'être lorsqu'elle téléphonait à son fils.

Bien que physiquement présent, une bonne partie de son esprit était tourné vers la partie qu'il jouerait un peu plus tard. Asumi sembla s'en rendre compte et arrêta son babillage.

« Akira, tu peux me le dire si ça t'ennuie que je te parle de tout cela ! » dit-elle sur un ton léger mais ses yeux trahissaient sa préoccupation.

Les traits du fils du Meijin se figèrent en une expression de surprise et il secoua la tête en prenant ses mains dans les siennes.

« Je m'excuse d'avoir l'air distrait Asumi. Tu ne m'ennuies pas du tout mais il est vrai que mon esprit est ailleurs. »

Elle poussa un long soupir mais ne put s'empêcher de lui rendre son sourire. Elle ne pouvait pas lui en vouloir jamais très longtemps de se consacrer corps et âme à son unique passion. Elle n'avait même pas la prétention de se dire apte à l'en détourner. Cela était seulement impossible.

« J'imagine qu'il est déjà en train de jouer une partie contre ce jeune journaliste. »

Regardant sa montre, elle vit qu'il serait bientôt 13h et se mit debout.

« Je vais y aller. Bonne partie » dit-elle en brossant les lèvres d'Akira des siennes. Ce dernier se leva à son tour et la raccompagna à la sortie du salon à laquelle il tomba nez-à-nez avec le journaliste. Asumi s'éclipsa rapidement après les avoir salués. Il ne lui avait pas fallu plus de quinze seconde en leur présence pour sentir qu'une tension régnait entre les deux jeunes hommes et elle ne put s'empêcher de se demander pourquoi.

Hikaru regarda la jeune femme s'éloigner d'une démarche à la fois souple et rapide puis suivit le brun à l'intérieur du salon. Embrassant du regard le lieu sophistiqué, il vit qu'il y avait peu de monde et que le brun l'emmenait dans un coin isolé.

S'asseyant à la table sur laquelle il y avait un goban, il toisa le jeune homme qui lui faisait face.

« Tout ce cirque juste pour que je vous affronte lors d'une partie ? Ce n'était pas plus simple de simplement demander ? » Lâcha-t-il, sarcastique.

« Certainement mais je pense que vous auriez refusé alors. » répondit le brun tout en s'emparant des goke pour en tendre un à son adversaire.

Ils les ouvrirent et prirent chacun une poignée de pierres pour faire nigiri. Akira était noir et Hikaru blanc.

Avant de commencer la partie, Akira lâcha un dernier avertissement.

« Ne pensez même pas à jouer en dessous de votre niveau sinon demain, vous pouvez être certain que votre domicile sera entouré de paparazzi ». Seul un rictus moqueur lui répondit et la partie débuta.

Les coups s'enchaînaient à un rythme rapide sans pour autant qu'il s'agisse d'une partie de speed go et les deux joueurs étaient extrêmement silencieux.

« Vous ne connaissez même pas mon niveau, comment pouvez-vous savoir si je joue sérieusement ou non ? » demanda Hikaru, intrigué, levant la tête.

Il venait de commencer l'attaque pour conquérir le centre et c'était au brun de jouer. Ce dernier ne répondit pas, bien trop concentré à observer le goban et il s'apprêtait à réitérer sa question quand il croisa le regard furieux du brun.

Il ne pensait pas qu'il était aussi facile de l'énerver. En même temps, il concevait qu'un joueur d'une telle rigidité ne supporte pas qu'on puisse bavarder tout en jouant mais tous les joueurs avec lesquels il avait joués ne se privaient pas de ce plaisir, ni son grand-père ni Sai.

Sentant l'envie de voir la colère déformer les traits si parfaits du jeune homme, Hikaru décida de le mettre à bout.

« Votre fiancée sait-elle quel salaud vous êtes réellement ? »

Là encore aucune réponse ne lui parvint mis à part le bruit de la pierre posée avec force sur le goban. Hikaru joua de nouveau, se demandant comment le jeune homme pouvait rester si stoïque.

« Je me demande vraiment comment elle réagirait si elle venait à le découvrir. »

De nouveau, Akira joua et au plus grand dam du semi-brun, il semblait que son bavardage n'entamait aucunement la concentration de son adversaire.

Une pierre dans la main, il la lâcha quand la voix du brun le fit sursauter.

« Si vous étiez à sa place, comment réagiriez-vous ? ».

Quelle était cette question ? se demanda Hikaru.

« Qu'est ce que cela peut bien vous faire ? Je ne suis pas à sa place. » Dit-il avec emphase.

Cette déclaration provoqua chez le brun un rougissement inattendu qui baissa la tête pour cacher sa gêne. Cette réaction suscita chez Hikaru un vif intérêt.

Reprenant une pierre, il la posa avant de répondre finalement à la question en haussant négligemment les épaules.

« Selon moi, lorsqu'on aime vraiment une personne, on l'aime entièrement avec ses bons et mauvais côtés. Donc j'imagine que si j'étais à sa place, cela m'importerait peu que vous puissiez vous comporter comme un salaud. » Sa voix s'était faite plus murmurante, plus caressante comme s'il s'imaginait réellement dans la situation de la jeune fille.

Akira hocha la tête en réponse puis joua. Hikaru fut quelque peu déçu, il avait imaginé que le rougissement du brun s'accentuerait mais il avait rapidement regagné toute son assurance.

Jetant un nouvel œil au goban, il remarqua qu'ils entraient dans la phase finale du jeu. Selon son estimation, le brun devait gagner d'un demi-moku. C'est ce qui se produisit. Ils s'inclinèrent et lorsqu'Hikaru avançait la main pour débarrasser le goban, la main du brun s'empara de la sienne stoppant tout mouvement.

Hikaru se surprit à penser que cette main était plutôt douce excepté l'extrémité des doigts beaucoup plus calleuse.

« Je voudrai discuter de la partie. Donc laissez les pierres en place s'il vous plait. »

Hikaru retira vivement sa main tout en s'adossant à sa chaise.

« Vous avez gagné, cela ne vous suffit pas ? Vous m'avez forcé à venir et vous voulez aussi me retenir contre ma volonté ? » Demanda-t-il quelque peu ahuri.

La question sembla excéder le fils du Meijin.

« Je m'excuse de m'être montré odieux avec vous. Vous avez du talent et vous affronter a été un réel plaisir que j'aimerais renouveler si vous me le permettez… contre rémunération si vous le souhaitez. »

Hikaru se leva, furibond, ses yeux jetant des éclairs.

« Vous croyez que vous pouvez m'acheter ? »

Akira secoua la tête, conscient de son mauvais choix de mots.

« Je sais que votre famille se trouve dans une situation difficile, que vous avez dû interrompre vos études de médecine et que vous êtes à présent journaliste pour percevoir une forte rémunération de manière rapide. Les parties que l'on jouera ensemble pourraient m'être extrêmement bénéfiques, il me semblait tout naturel que vous soyez payé en retour. »

Malgré le fait que cette proposition portait atteinte à sa fierté, en étant un peu plus rationnel, Hikaru savait que toute rentrée d'argent en ces temps durs était bénéfique et que cela lui permettrait de faire des économies supplémentaires. Nul ne savait quand le Japon sortirait de la crise économique de même qu'il ne savait pas si son père pourrait retrouver du boulot rapidement.

« J'accepte à une seule condition : que vous me promettiez de ne jamais me demander d'informations sur Sai et que vous laissiez tomber toutes vos menaces !

-Très bien, je vous le promets. »

Hikaru se rassit et ils se mirent à discuter de la partie.

En rentrant chez lui, Hikaru se demanda s'il devait parler de tout cela à Sai. Il ne pourrait lui cacher ce genre de choses bien longtemps et il n'avait pas non plus envie de le faire.

Peut-être même qu'il pourrait convaincre son aîné de jouer avec le brun face à face comme il avait pu rêver de le faire s'il n'était pas cloué dans sa chaise roulante.