Chapitre 6
En rentrant de sa partie avec Tôya, Hikaru ne fut guère surpris de voir sa mère devant sa série-télé habituelle. Elle lui indiqua brièvement que son repas était prêt à la cuisine et que Saiki était resté dans sa chambre une bonne partie de l'après-midi.
Jetant un coup d'œil à' l'horloge murale du salon, Hikaru se rendit alors compte qu'il était déjà 19h. Il n'avait pas vu le temps passer et il lui avait semblé lorsqu'il avait pris les transports que le jour venait de décliner. Après avoir englouti sa soupe miso et les yakitoris préparés par sa mère et s'être lavés les mains, il frappa de trois petits coups secs la porte de la chambre de son frère qui lui répondit d'entrer.
Ce dernier ne se trouvait pas comme à l'accoutumée dans son lit devant son ordinateur mais devant un miroir, brossant ses longs cheveux noirs dignes d'une geisha. Hikaru jalousait fortement cette belle chevelure qui n'avait pas besoin d'autant de soins que la sienne pour éclater de brillance.
Souriant au reflet de son frère lui faisant face, il s'approcha assez près de lui pour sentir le parfum délicat de son shampooing à la pêche et à l'ananas. Posant sa tête sur le sommet de son crâne, il huma profondément le mélange des fragrances sucrées qui semblait faire naître des papillons dans son estomac. Réprimant l'envie de toucher de ses lèvres la texture qu'il devinait si soyeuse de la rivière de jais et de les glisser jusqu'à la nuque diaphane, il s'empara doucement de la brosse que Saiki tenait dans la main et entreprit de terminer de brosser ses cheveux.
C'était un rituel auquel il s'était adonné de nombreuses fois et qui avait toujours eu pour effet de le détendre. Saiki ne se plaignait pas non plus du traitement et avait pour habitude de fermer les yeux et de simplement profiter de la présence de son cadet derrière lui.
Un silence confortable s'installa dans la pièce jusqu'à ce que la main du semi-blond qui s'activait à sa tâche s'arrête et que Sai ouvre les yeux, plongeant son regard à travers le miroir dans celui d'Hikaru.
Bien que nerveux, Hikaru formula sa question mais sa voix ne s'éleva pas plus haut qu'un murmure.
« Dis Sai…est-ce que tu m'en veux ? »
Le regard de Saiki qu'il percevait à travers le miroir se teinta d'incompréhension.
« Pourquoi t'en voudrais-je Hikaru. Je te l'ai déjà dit plusieurs fois. Bien que je ne puisse dire être heureux de mon actuelle condition, rien de tout cela n'est de ta faute. » Répondit-il en attrapant la main d'Hikaru dans la sienne.
Est-ce que tu m'en veux de vivre l'un de tes rêves et de commencer à y prendre plaisir ? La pensée traversa avec violence son esprit, faisant resurgir le sentiment de culpabilité qu'il n'avait eu de cesse de ressentir mais il ne parvint pas à la verbaliser.
Ce n'est que lorsqu'il vit le regard de Sai se troubler qu'il prit conscience que des larmes coulaient sur ses joues.
Saiki lui ouvrit alors les bras et Hikaru, laissant choir la brosse dans un bruit mat, tomba à genoux, la tête posée sur ceux de Saiki tandis que les larmes continuaient à s'écouler silencieusement et que son frère lui caressait doucement les cheveux.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes et Hikaru s'en voulut de s'être laissé à une telle démonstration de désespoir. Seulement, Saiki était véritablement la personne qu'il chérissait le plus au monde. Sans aucun doute que ce dernier ne lui en voudrait aucunement de prendre plaisir à jouer, après tout, c'était une passion qu'ils avaient partagé depuis longtemps mais il refusait de voler un plaisir que son frère ne pouvait avoir.
Se relevant et séchant ses larmes, il esquissa un sourire qui ne réussit pas à rassurer son frère.
« Hikaru, tu sais que tu peux tout me dire, n'est-ce pas ? »
Hikaru hocha la tête mais ne dit rien pour autant. Saiki soupira.
« J'ai beau rester dans ma chambre quasiment toute la journée, je ne suis pas aveugle. Je suis tout à fait conscient que tu ne vas plus en cours. J'ai remarqué que ces derniers temps, nos menus sont plus variés et que Maman achète beaucoup plus de produits frais, signe que nous avons plus d'argent, ce qui signifie que tu n'y es pas étranger. »
Le timbre de Saiki était ferme mais trahissait une réelle inquiétude. Quel genre de métier à forte rémunération pouvait exercer son cadet sans qu'il ne puisse lui en parler et qu'il en soit si malheureux ?
Prenant une nouvelle fois une forte inspiration, Saiki posa enfin la question qui le taraudait depuis des semaines. L'hypothèse lui avait semblé invraisemblable jusqu'à ce soir puisqu'il lui avait paru que leur mère était dans la confidence.
« Hikaru, est ce que tu te prostitues ? »
-QUOI ? NON ! » S'exclama vivement Hikaru tout en le regardant comme s'il lui était poussée une deuxième tête. Saiki poussa un soupir de soulagement.
La pensée que le fait de se plier aux désirs même non-sexuels d'une personne pouvait peut- être relever d'une certaine forme de prostitution lui traversa l'esprit mais il la rejeta.
« Alors qu'est ce que tu fais comme boulot ? » lui demanda son frère
Sentant qu'il ne pouvait pas éviter de nouveau le sujet, il avisa dans la pièce un numéro spécial de Weekly Go qui était sorti la semaine d'avant et dans lequel il avait écrit un article sur Shusaku et au bas duquel ne figurait qu'un nom de plume particulier : Link
L'ouvrant à la page de celui-ci, il montra l'article à Saiki.
Clignant des yeux comme s'il n'arrivait pas à se faire à cette idée, Saiki lâcha un petit rire.
« Tu ne me croiras sans doute pas mais lorsque j'ai lu cet article, j'ai pensé instantanément à toi. Le style me faisait penser à celui de tes anciennes copies de littérature japonaise.
-Tu ne m'en veux pas trop de te l'avoir caché ? demanda Hikaru quelque peu inquiet. Il trouverait bien néanmoins un moyen de se racheter. Avoir accepté ce job pouvait bien avoir un avantage, non ?
« Je ne peux t'en vouloir quand je connais les raisons de ton comportement »
-Maintenant que tu le sais, y-a-t-il quelque chose que tu aimerais en particulier ? Un autographe d'un joueur, une rencontre organisée avec l'un d'entre eux ? Je peux toujours essayer d'arranger quelque chose comme ça tout en conservant ton anonymat. »
Un sourcil de Saiki s'éleva élégamment, signe de son scepticisme quant à une telle performance. Comment pouvait-on demander un tel service à un joueur sans trahir le fait qu'ils se connaissaient ? A moins de passer par un autre intermédiaire ignorant son identité et coopératif, cela s'avérait impossible.
« Pour être tout à fait sincère, un de mes vœux les plus chers à l'heure actuelle serait de pouvoir jouer une partie contre Tôya-Meijin. Parmi tous les joueurs de go, c'est celui qui a le jeu le plus intéressant et le niveau le plus proche du mien. »
Hikaru déglutit. C'était possible mais assez difficilement réalisable.
« Quand tu parles de partie, j'imagine que tu n'envisages que du net go ? » La question était purement rhétorique.
L'aversion que Tôya Kôyo avait pour le net go était pire que celle de son fils et était connue de tous.
« Si quelqu'un souhaite m'affronter, qu'il vienne le faire à visage découvert » était l'une des maximes du détenteur du titre de Meijin. Finalement, avoir accepté de jouer régulièrement avec Tôya Akira pourrait se révéler être la meilleure décision de sa vie.
Asumi Nase se remémorait alors qu'elle était en train de se préparer à dîner, l'une des conversations qu'elle avait eue avec sa future belle-mère. Cette dernière ne lui avait pas caché que le quotidien passé avec un joueur de go mondialement reconnu ne se révélait pas de tout repos. Non seulement, ce dernier pouvait faire passer sa passion pour le jeu avant elle mais il fallait en plus supporter le fait de ne plus avoir de réelle vie privée du fait de sa notoriété. Néanmoins, elle ne regrettait pas d'avoir épousé le futur Meijin, menant une vie confortable loin de tout souci financier.
C'était aussi par ailleurs l'avantage financier de cette union que voyaient en premier lieu les parents de la jeune fille. Elle avait eu beau recommander la discrétion à sa mère, en lui disant qu'elle n'était pas encore mariée et qu'il était inutile de mettre la charrue avant les bœufs, que cette dernière ne cessait pourtant de répéter à qui voulait l'entendre qu'Asumi Nase se dénommerait bientôt Asumi Tôya.
Bien qu'il s'agisse d'un de ses souhaits les plus chers, une inquiétude étreignait le cœur de la future épouse. Elle sentait son fiancé s'éloigner de plus en plus d'elle sans qu'elle n'en connaisse réellement les raisons. Bien sûr Akira était toujours attentionné à son égard mais il semblait tout de même plus réservé, préoccupé qu'il ne l'avait été lors de leurs premières rencontres.
Eteignant le feu sous son plat, elle se rendit au salon. Prenant son téléphone, curieuse de savoir comment s'était passée la partie de son fiancé avec le jeune journaliste qui pouvait être Sai, une drôle de sensation l'assaillit quand elle se rappela la tension qu'elle avait ressentie entre les deux jeunes hommes beaucoup plus intense que celle régnant de manière caractéristique entre deux adversaires s'apprêtant à s'affronter.
Lorsqu'Akira répondit, elle remarqua tout de suite sa voix lasse. Néanmoins lorsqu'il vit que c'était elle au bout du fil, il se reprit et sa voix parut tout de suite plus enjouée.
« Comment s'est déroulée ta partie ? lui demanda-t-elle
C'était une partie intéressante. Ce journaliste a plutôt un bon niveau mais il pourrait encore s'améliorer
Ce n'est donc pas Sai ? lâcha-t-elle incrédule et quelque peu déçue.
Elle pouvait presque voir le sourire désolé d'Akira lorsqu'il lui répondit.
« Non, il m'a avoué avoir juste assez analysé ses parties sur le net pour être capable de reproduire son style de jeu.
-Je vois. Tu comptes tout de même jouer de nouveau contre lui, n'est-ce pas ?
-Oui. Comme je te l'ai dit, sans être Sai, il a un potentiel que j'aimerais exploiter. »
Hochant la tête, elle ressentit tout de même une petite pointe de jalousie en se disant que le jeune homme semblait avoir suscité la curiosité et l'intérêt de son fiancé. Bien sûr, il lui avait dit aussi qu'elle était douée mais au kifu qu'il lui avait montré, elle savait qu'il y avait un grand écart entre leurs niveaux.
« Tu as déjà mangé ? J'ai préparé du soba en trop grande quantité, tu pourrais venir dîner avec moi.
Son ton était un peu suppliant mais elle avait réellement envie de le voir. Son cœur s'accéléra à l'entente de sa réponse.
« Ce sera avec plaisir. J'arrive alors dans une heure. »
Lorsqu'il arriva chez Asumi, Akira écarquilla les yeux face à la tenue qu'elle portait. Jusqu'à maintenant, elle s'était toujours habillée de manière classe quoiqu'en pantalon mais ce soir elle portait une robe courte mettant en valeur ses formes et la finesse de sa taille.
« Tu es très élégante » la complimenta-t-il avec un sourire.
Le faisant s'asseoir au salon, elle lui servit un verre de saké tout en s'installant dans un fauteuil en face de lui. Ils se regardèrent en silence tout en buvant. Après avoir fini son verre, Asumi prit la parole.
« Akira, serais-tu contre le fait qu'on avance notre date de mariage ? »
Le joueur manqua de s'étouffer en avalant une gorgée de travers. Après une quinte de toux sous le regard à la fois triste et blessé de la jeune fille, il tenta de dissiper son inquiétude.
« Excuse-moi, tu m'as juste surpris. Je ne vois pas d'inconvénient à avancer la date si tous les préparatifs sont terminés. » Lui répondit-il.
Acquiesçant, Asumi ne cessa pour autant de paraître nerveuse tel qu'en témoignant sa main jouant avec sa bague de fiançailles.
« Je sais que cela peut paraitre impoli de ma part de faire une telle demande. Nous avions convenu que nous nous marions dans 5 mois. Mais je crois vraiment que c'est trop long. Nous avons appris à nous connaître, nous nous apprécions grandement, tous les préparatifs sont quasiment en cours d'achèvement, il n'y a donc aucune raison d'attendre autant de temps. Pour être tout à fait franche, je suis impatiente de t'épouser, impatiente de goûter au bonheur d'être ta femme. » Dit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Akira prit sa main pour la rassurer tout en lui adressant un sourire radieux. Malgré tous ses doutes, il n'avait aucune raison objective de lui opposer un refus d'autant plus que sa mère elle-même lui avait suggéré cette idée.
« Je suis aussi impatient de devenir ton époux, Asumi. As-tu déjà décidé de la date ? »
Complètement rassérénée, elle hocha vivement la tête.
« Je me disais que ce serait romantique de se marier le 14 février. Ce serait donc dans environ 2 mois. »
-Ce sera parfait. »
Ils discutèrent des dernières formalités puis elle se leva pour aller chercher leurs bols de soba.
Après avoir débarrassé, elle lui apporta au dessert un gâteau au chocolat préparé maison.
« Tu n'as pas de partie demain, n'est-ce pas ? » lui demanda-t-elle, en retirant sensuellement la cuillère de sa bouche, de laquelle elle avait léché toute trace de chocolat.
Hypnotisé par le geste, Akira se demanda s'il était le seul à ressentir la soudaine hausse de température.
« Tu pourrais rester dormir ici si tu le souhaites. Cela t'éviterait de reprendre les transports. » Le ton était anodin, presqu'hésitant mais ne manquait pas de suggestivité.
Akira déglutit avec difficulté, sentant une boule de nervosité naître dans son ventre en même temps qu'une excitation subite coulait dans ses veines. Le peu d'alcool qu'il avait ingurgité semblait commencer à produire ses effets. Il tenait habituellement beaucoup mieux l'alcool mais la journée assez fatigante qu'il avait subie y était certainement pour quelque chose.
La femme à qui il faisait face avait du charme, de l'intelligence. Il allait l'épouser dans deux mois. Il n'y avait aucune honte à ce qu'ils poursuivent la connaissance l'un de l'autre dans un domaine plus intime. Ils ne pouvaient se limiter aux simples baisers et il lui faudrait bien expérimenter un jour ou l'autre des caresses plus poussées. Une partie de lui avait seulement peur que l'expérience se révèle désastreuse et qu'il n'en ressente pas plus de plaisir que celui résultant de leurs baisers.
Lorsqu'elle vint se lover dans ses bras et l'embrassa, tout doute se dissipa et il se laissa aller à ses caresses. Il frissonna lorsqu'elle lui ouvrit sa chemise et caressa de ses doigts et de ses lèvres son torse. Lorsqu'il se leva et qu'elle enserra sa taille de ses jambes et qu'il la porta ainsi jusqu'à sa chambre à coucher tout en la couvrant de baisers, une petite voix qu'il fit taire instantanément lui fit se demander s'il n'allait pas là commettre une erreur irréversible.
