Chapitre 13
Dire que cette soumission ne le satisfaisait pas serait mentir. Pourtant, malgré ce que pouvait croire le semi-blond, il n'était pas intéressé seulement par son corps. Il n'avait même jamais été attiré par un homme auparavant. Il le voulait tout entier, cœur, corps et âme et il savait qu'avec le temps, il finirait par obtenir ce qu'il voulait.
Plongeant son regard dans les pupilles vert olive du journaliste, il ne put s'empêcher de sourire devant son air gêné mais qui se voulait tout de même plein de morgue et défi. Ses yeux dérivèrent vers les lèvres qu'il venait de goûter et dont il voulait encore ressentir la texture soyeuse contre les siennes.
Le regardant attentivement, et comprenant où se situait son regard, Hikaru sembla lire dans les pensées du brun puisqu'il finit par s'écarter afin de se mettre debout.
Le cadet de la famille Shindô se rappelait encore les conseils dispensés par son ami coréen. Sa quête n'était pas si différente qu'une stratégie à mener dans le jeu de go. Lorsqu'il s'apprêtait à jouer un coup sensible, pouvant le mener à prendre l'avantage, il lui fallait au préalable détourner l'attention de l'adversaire.
Et dans le jeu de séduction, il ne fallait surtout pas tout céder, au contraire, il se devait d'abord d'appâter sa proie, susciter son envie et l'amener à le désirer encore davantage.
«Je vous ai donné en partie ce que vous vouliez. C'est à votre tour de jouer le jeu. Je veux que vous convainquiez votre père de jouer une partie contre Sai sur Internet ». Il ne s'agissait pas vraiment d'une supplique mais plutôt d'une requête énoncée avec détermination.
Akira sonda la volonté qui émanait de la posture et du regard du semi-blond. Une petite pointe au cœur sembla lui faire prendre conscience qu'il ressentait de la jalousie envers ce joueur dont il ne connaissait rien mais qui était visiblement aimé du journaliste.
« Est-ce que vous vous rendez bien compte de ce que vous demandez ? Que croyez-vous qu'il arrivera si par chance Sai bat mon père ? Je le connais, il n'acceptera jamais que ce soit un inconnu qui ait réussi à le vaincre et encore moins en dehors d'un match officiel et il se sentira obligé de mettre fin à sa carrière. »
La réponse avait eu de l'effet sur Hikaru Shindô. Ses yeux s'étaient agrandis de frayeur et de stupéfaction mêlées face aux paroles dites sur un ton véhément de Tôya. Il n'avait jamais imaginé les conséquences que pourrait avoir la réalisation de son désir. Et sans nul doute que Saiki lui-même ne souhaitait pas que le Meijin quittât le monde professionnel par sa faute.
« Mais c'est absolument ridicule ! Pourquoi tout quitter à cause de ce qui serait certainement sa seule défaite depuis des années ? Il est tout à fait possible pour lui de prendre un pseudo et les joueurs observant la partie ne sauraient même pas qu'il est le Meijin »
Ces paroles qui avaient pour but de trouver un consensus ne firent que raviver la colère de l'Oza.
« Contrairement à d'autres, mon père a un sens de l'honneur très développé. Lui ne se cache pas comme un vulgaire lâche. » Cracha le joueur professionnel avec hargne, ses yeux envoyant des éclairs à son vis-à-vis.
Les poings et la mâchoire d'Hikaru se contractèrent. Oh qu'il avait à présent envie de lui mettre un pain dans la figure. Il fallait qu'il sorte de la pièce avant qu'il ne fasse preuve de violence ou qu'il reprenne son calme. S'exhortant à la patience, il ne gagnerait rien à frapper le jeune homme, ni à fuir la confrontation. Il inspira fortement puis exhala l'air.
Hikaru sentit tout son corps se détendre.
« De quel droit pouvez-vous traiter mon frère de lâche alors que vous ne connaissez même pas la situation ? Ne croyez-vous pas que si cela était en son pouvoir, il se ferait un plaisir de défier votre père dans un match officiel ? » Demanda-t-il avec calme.
Tôya le regarda avec incrédulité
« Votre frère, avez-vous dit ? ». A la manière dont le semi-blond ne cessait d'évoquer Sai et à voir l'acharnement et tous les sacrifices qu'il semblait prêt à faire, l'Oza ne se serait jamais douté que c'était un lien fraternel qui unissait les deux hommes.
Hikaru n'avait même pas remarqué qu'il avait laissé s'échapper cette information primordiale. Il soupira d'un air las.
« Je ne vous en dirai pas plus pour le moment. Votre attitude ne m'incite pas à trahir les sentiments et les secrets de mon aîné. »
Sentant qu'après ces paroles, la seule envie qui taraudait le semi-blond était de partir, il le retint par le poignet. Il ne voulait absolument pas que leur rencontre se termine sur une telle amertume, pas lorsque le journaliste semblait enfin être prêt à se rapprocher de lui.
« Je vous demande pardon d'avoir été si tranchant. Il est vrai que je ne devrais pas porter de jugement sans rien savoir. Me pardonnez-vous ? »
Il semblait à Tôya que c'était une des premières fois dans sa vie qu'il s'excusait auprès d'une personne tierce. Il fallait dire qu'il lui arrivait assez peu de perdre son calme et d'avoir des propos que l'on pouvait qualifier d'offensants envers quiconque.
Le semi-blond sembla s'en rendre compte et lui adressa un sourire encore empreint de tristesse et de lassitude tout en hochant la tête.
« Je ne peux vous assurer mon aide mais je ferais néanmoins de mon mieux. Je pense qu'un des meilleurs moyens serait que je jauge par moi-même la force de Sai. Mon père et moi nous affrontons dans une partie tous les week-ends dans ma maison de famille. Il connait donc bien ma valeur et il pourra être d'autant plus intéressé si votre frère parvient à me vaincre.
-Vous ne vous retirerez pas si vous perdez, j'espère ? » Le ton sarcastique et la grimace étaient clairement là pour détendre l'atmosphère quelque peu tendue qui régnait entre eux.
Tôya accueillit le mot d'humour avec le sourire et secoua la tête.
« Non bien sûr que non ! Mais il faudrait déjà par ailleurs qu'il me batte, n'est-ce pas ? » Répondit l'Oza sur un ton léger.
Hikaru ne répondit pas, ne souhaitant absolument pas démarrer un nouveau conflit mais s'avança d'un pas avant de se pencher pour étreindre le brun, passant ses bras autour son dos.
« Merci beaucoup Tôya-kun, ce serait déjà beaucoup et cela lui ferait immensément plaisir. Et sachez que tout ce qui est susceptible de faire le bonheur de mon frère me rend heureux moi aussi. » Lui murmura-t-il à l'oreille d'une voix pleine de reconnaissance.
Sentant le frisson qui parcourut le jeune homme, Hikaru le libéra de son enlacement tout en contemplant son expression énamourée.
Plaçant ses genoux de part et d'autre du bassin du brun, tout en empoignant ses deux mains dans les siennes, Hikaru se cala contre le corps d'Akira, le coinçant entre le sien et le dossier du canapé. A cette distance, il sentait la chaleur qui se dégageait du corps du brun et il pouvait même sentir la course saccadée à laquelle se livrait son cœur.
Commençant à imprimer à son bassin un mouvement de balancier, Hikaru s'amusait à déposer des baisers papillons sur le cou, la mâchoire et les joues du brun qui ne pouvait rien faire, ses mains restreintes.
Le visage du joueur de go prenait de jolies teintes coquelicot alors que son souffle se faisait de plus en plus erratique. Des gémissements s'échappaient de sa bouche à chaque collision de plus en plus forte entre leurs deux bassins. Le semi-blond avait la totale maîtrise de la situation et semblait beaucoup moins affecté par celle-ci que lui.
Soudain, Hikaru sentit le brun se tendre contre lui tandis qu'il se mordait la lèvre pour retenir un gémissement plus rauque que les autres puis il lui lâcha les mains, le laissant complètement s'affaler contre lui.
Après avoir passé une main dans les cheveux bruns dans une caresse au niveau de sa frange où quelques mèches s'étaient collées à son front moite de sueur, Hikaru se mit debout et installa le brun plus confortablement dans le canapé, accolant son dos au dossier.
Les yeux à semi-fermés, et le souffle court, Akira Tôya avait presque l'air une poupée désarticulée.
« Je dois rentrer chez moi à présent mais je vous remercie encore de ce que vous êtes en train de faire pour moi » dit-il avant se rejoindre la porte par laquelle il était entré pour cette fois ci sortir.
Il savait que le brun l'avait entendu et que s'il avait le même sens de l'honneur que son père qu'il défendait si ardemment plus tôt qu'il respecterait son idée et défierait Sai en duel. Il s'était bien sûr garder de faire une quelconque promesse mais il étonnerait fortement Hikaru que l'expression de sa reconnaissance ne l'ait pas convaincu de le faire.
Sur le chemin qui le menait jusqu'à chez lui, Hikaru passa devant une librairie qu'il affectionnait particulièrement. Connaissant le goût de Suyon pour les œuvres littéraires classiques, il y entra, déterminé à lui trouver un cadeau pour le remercier de ses conseils et de lui avoir insufflé le courage nécessaire à son entreprise.
Il lui acheta une anthologie de haïkus, petits poèmes japonais. De plus, connaissant le goût de Saiki pour les choses sucrées, il entra dans une pâtisserie où il acheta un gâteau au chocolat et au thé vert.
Sifflotant avec ses différents paquets à la main, il se tourna surpris lorsqu'une voix familière l'interpela.
La jeune fiancée de l'Oza avançait d'un pas rapide vers lui, aussi jolie que d'habitude et un grand sourire aux lèvres.
« Je me disais bien que c'était vous Shindo-san, il faut dire qu'avec votre chevelure, vous êtes facilement reconnaissable. Comment allez-vous ?
-Je vais bien et vous-même Nase-san ? » lui demanda-t-il en retournant son sourire.
Il essayait de se convaincre qu'il n'avait absolument rien à se reprocher. C'était son fiancé qui était la cause de tout cet imbroglio et il n'était pas dans ses intentions de mener le couple à sa rupture. Le silence s'étira de façon inconfortable.
Elle avisa la boîte sur laquelle figurait le logo de la célèbre pâtisserie qui contenait le gâteau et lui lança un clin d'œil en lançant d'une voix espiègle.
« Un événement à célébrer ou une douceur pour votre petite amie ?
-Un peu des deux je dois l'avouer » dit-il en rougissant.
La jeune fille eut un petit rire poli qu'il trouva absolument adorable. La morsure de la culpabilité se fit plus intense.
« Je ne vous retiens pas plus longtemps dans ce cas. Je vais voir Akira-san, je ne manquerai pas de lui transmettre votre bonsoir. »
Hikaru l'en remercia et lui souhaita une bonne soirée.
En rentrant chez lui, Hikaru ne fut pas particulièrement surpris de trouver Suyon et son frère devant la télé et la rediffusion de certains matches de la semaine.
Posant la boîte sur la table du salon avant d'aller chercher des petites assiettes et cuillères à la cuisine, il écouta les commentaires d'une oreille distraite. Il s'agissait d'un match de la ligue Meijin et Tôya Koyo était celui qui menait la partie. Hikaru n'avait d'ailleurs même pas assisté à ce match puisqu'il avait eu lieu au moment où il avait dû rester à la maison s'occuper de Saiki avec sa mère.
Posant les assiettes devant les différents spectateurs, il sentit une onde de chaleur l'envelopper lorsqu'il entendit les remerciements enthousiastes de son aîné.
Il tendit le livre à Suyon qui le remercia et lui jeta un regard entendu. Il devrait sans doute raconter la conclusion de sa rencontre avec l'Oza au coréen.
Plus tard, une fois couché dans son lit, et avoir fait un compte-rendu de sa journée à Suyon, Hikaru se demanda exactement comment Akira Tôya arriverait à se démêler de la situation complexe dans laquelle il se trouvait. Cela l'importait assez peu à vrai dire mais il ne souhaitait pas malgré tout le malheur de quiconque.
