Voici la huitième partie de cette histoire qui évolue lentement... pas à pas... Merci à toutes celles qui prennent le temps de me transmettre leurs "premières impressions" ou encore qui m'écrivent en privé. J'avoue éprouver une joie immense lorsque je trouve l'un de vos messages sur ma boite mail. N'hésitez jamais à le faire. Bonne lecture.

Huitième partie

Faire l'amour aux aurores alors que nos sens sont encore endormis, que nos craintes et nos incertitudes ne se sont pas encore échappées des couvertures et que nos pensées sont toujours serties des vestiges de nos rêves, ce n'est rien de moins qu'une seconde naissance. Et tout cas, c'est ainsi que je ressentais la chose en ce beau samedi matin alors que tout était encore silencieux dans l'appartement et que William venait tout juste de se rendormir à mes côtés.

Après avoir réalisé un si beau voyage avec « l'être aimé », je peux affirmer sans aucune hésitation que l'expression « faire l'amour » prend tout son sens et que l'orgasme a été indéfiniment détrôné arrivant bon dernier après « l'éveil des sens ».

En effet, comment ne pas devenir esclave de ces doigts qui effleurent notre dos pour en étudier le relief et de ces jambes enroulées aux nôtres prodiguant serrements puis relâchements au gré de leurs envies.

Capturé par l'organe qui y est associé, collé dans le cou de l'autre juste sous son oreille là où pousse un petit duvet enjôleur, mon odorat s'est ensuite mobilisé et m'a permis de distinguer entre autres, les effluves du savon que William avait usurpé la veille dans ma salle de bain mais qui désormais était harmonieusement mélangées à son odeur personnelle beaucoup plus épicée, divinement masculine.

Mes papilles gustatives se sont ensuite amusées à goûter chacune des parties de son corps comme autant de salutations matinales, enregistrant au fur et à mesure l'écart de température qu'il y avait d'un point à l'autre.

Je fus ensuite fascinée par la très grande variété de sons que ces expériences sensorielles pouvaient faire naître. Le souffle en lui-même, tantôt fort, tantôt doux, tantôt divisé en lentes inspirations, tantôt suspendu voire carrément retenu afin de laisser la place aux autres sensations avant de se regrouper pour revenir en force. Et que dire pour finir de la famille élargie des cris et des gémissements, petits ou grands, longs ou courts, étouffés ou assumés.

Jamais auparavant, je n'aurais pu prétendre laisser émerger entièrement la part d'Ève la tentatrice qui sommeillait en moi. Pourtant, dans les dernières heures, j'avais fait des pas de géant dans cette connaissance de soi et la découverte de l'autre. Enfin, plus directement de cet autre qui dormait à mes côtés et dont les premiers rayons de soleil me permettaient enfin dévorer des yeux l'intéressant revêtement.

Les boucles brunes au milieu desquelles commençaient déjà à batifoler quelques timides fils de lumières, les fortes épaules que je me souvenais avoir pétri pour en épouser la musculature; la colonne vertébrale délicieusement arquée qui se terminait ensuite par deux collines arrondies avant de s'aplanir à nouveau et se prolonger en deux longues rames avec lesquelles les miennes avaient pagayées toute la nuit avant de se fracasser, vaincues.

Mon œil, que la noirceur avait temporairement rendu aveugle, dominait à nouveau mes autres sens, se leva conditionné par l'habitude - et se vengea de moi en me donnant à voir mon cadran et la part de réalité qui venait avec.

-7h00, m'entendis-je gémir.

Les unes après les autres, les questions inhérentes à ma situation actuelle se mirent à éclater comme du maïs : William ? Que faisait-il encore ici ? Que s'était-il passé hier soir pour que je passe si rapidement de « mère qui pleure à la seule idée de partager son fils » à « femme prête à se livrer à une foule d'expériences » ?

Je me souvins alors de son retour dans le salon où j'étais restée trop longtemps avachie, dominée par l'impression d'avoir perdu mon fils à tout jamais. Je me remémorai les bras qui m'avaient enveloppée, puis bercée pendant que je déversais ma hargne, ma panique, ma colère.

Faisant preuve d'une patience infinie et d'une tendresse que je savais ne pas mériter, William avait alors entrepris de me consoler, m'entretenant de la teneur de sa conversation avec Samuel où il avait été question de son enfance bien sûr, mais surtout de son attachement pour moi.

Une confidence en appelant une autre, je larguai le reste de mes souffrances associées à ma situation, à cette sœur bien-aimée désormais inaccessible, à ce frère malade qui s'était donné la mort quelques années plus tôt, à la rupture affective qui s'était produite avec mes parents et plus particulièrement avec mon père duquel je me sentais si loin. Comprenant mieux à quoi attribuer mes angoisses et mon insécurité chronique, William me proposa de rester dormir chez moi et évoqua ensuite la possibilité de faire un court voyage en famille durant le week-end.

-Je connais un lieu enchanteur que j'aimerais partager avec Sam et toi, mais ce qui est encore plus important, c'est que ça te fera du bien de laisser une autre personne prendre les choses en mains pour une fois… il y a trop longtemps que tu assumes tout seule, opina-t-il sans me quitter des yeux.

Comment résister quand une telle vérité est jeté devant soi. Le contemplant gravement à mon tour, j'avais alors posé mes deux paumes de chaque côté de son visage et avait laissé sortir ces trois petits mots que je n'aurais jamais pensé dire un jour. Ces mêmes mots qu'il m'avait écrits quelques jours plus tôt et qu'il m'avait répété tant de fois depuis. Ces mots qu'au moins un autre avant lui avait attendus en vain.

« Je t'aime ».

Descendant lentement vers les lèvres qui avaient véhiculé cette bonne nouvelle, William les captura, me souleva dans ses bras et me mena jusque dans ma chambre, où il me défia de prouver mes dires.

00o0o0o00o0o0

-Il a dormi ici ? Me fit sursauter Sam en arrivant dans ma chambre, me découvrant perdue dans mes pensées, fraîchement douchée et en train de lorgner du côté de William qui en mon absence, s'était déplacé sur le dos.

-Il a vraiment passé la nuit ici ? Répéta celui qui n'avait pas encore compris qu'il n'était pas suffisant de mettre son doigt devant sa bouche pour parler moins fort.

-Il n'a pas dormi assez longtemps, grommela l'homme avec sa voix grave du matin.

-Tu vas manger avec nous ? S'intéressa Sam en escaladant le lit pour aller le rejoindre.

-Seulement si c'est toi qui fait cuire mes œufs, l'agaça William avant de le ramasser par les pieds, le tirer à lui et se mettre à le chatouiller partout.

M'éloignant du champ de bataille, je marchai vers la porte que Sam avait laissée entrebâillée et leur annonçai que j'allais mettre la cafetière en marche. Nullement surprise de n'obtenir aucune réponse, je quittai la pièce, le sourire aux lèvres.

Lorsque William nous quitta une heure plus tard, je me demandais encore comment il avait fait pour résister aux incessantes suppliques de Sam alors que celui-ci avait tout essayé, tout tenté pour lui tirer les vers du nez.

« Il est vraiment très nerveux mon petit bonhomme », constatais-je une vingtaine de minutes plus tard en réalisant que malgré les deux rappels que je lui fis, il était encore revenu de sa chambre sans son maillot.

-Sam… William a bien spécifié que tu devais apporter ton costume de bain. Allez, va le chercher. C'est tout ce qui te manque maintenant.

-Ça veut dire qu'on va chez lui alors, argumenta-t-il à nouveau.

-SAM ! William va arriver d'une minute à l'autre. Alors magne-toi ! L'avertis-je tout en ayant une pensée pour Simon à qui je n'avais pas encore eu le temps de reparler.

00o0o0o0oo0o0

-Allonge lentement le bras Sam, ne fait aucun mouvement brusque, le dirigea William manifestant une confiance que j'étais loin de partager pendant que l'immense wapiti baissait sa tête et approchait sa longue langue de la grosse carotte que mon fils lui présentait.

Un rire nerveux plus tard, Sam réclamait une autre carotte et haussait déjà le bras en direction de la fenêtre que William venait pourtant de refermer et sur laquelle une longue trainée de bave dégoulinait.

-Il faut garder des provisions pour plus tard Sam, lui conseilla le seul de nous trois qui avait déjà visité le parc. On va bientôt arriver dans la zone réservée pour les repas en plein air. C'est là qu'on va s'y arrêter. Là-bas aussi, il y aura plein de chevreuils à nourrir.

Nous n'avions parcouru que la moitié du parc, mais avions déjà appris tellement de choses sur les espèces qui y vivaient et y circulaient librement. Que ce soit grâce aux informations que nous livraient les voix préenregistrées des biologistes que nous écoutions en direct sur la fréquence radio qu'on nous avait suggéré de syntoniser à l'entrée ou encore grâce à nos propres observations, nous étions tellement excités et ne pouvions nous arrêter de scruter les champs, les boisés et les forêts dans l'espoir d'apercevoir les espèces que nous connaissions le moins.

-Il y a des ours ici, paniqua Samuel lorsque l'animateur en parla pour la première fois.

-Oui, mais ils sont dans un enclos fermé, s'empressa de le rassurer William, comme les loups d'ailleurs. Les prédateurs sont séparés des autres animaux. Leurs déplacements sont limités puisqu'ils vivent dans des espaces clôturées.

-Pourquoi y'a pas de girafes, d'éléphants ? S'intéressa ensuite Samuel, permettant à William de lui expliquer que le parc Oméga n'était pas un zoo. Qu'il s'agissait d'une réserve naturelle d'animaux dont la vocation première était d'offrir un habitat protégé aux espèces qu'on retrouve habituellement dans le climat tempéré de l'Amérique du nord et même de l'Europe.

Lorsque nous arrivâmes dans la section où l'on pouvait se restaurer, j'entraînai Sam à la salle de bain et fut étonnée par le nombre élevé d'animaux empaillés qui se trouvait de chaque côté du long corridor que nous dûmes traverser pour nous rendre aux toilettes.

Au moment où nous revîmes à l'extérieur, William avait non seulement eut le temps de nous choisir une table, mais également de sortir les provisions qu'il avait lui-même rassemblées au moment où il était retourné chez lui après avoir déjeuné avec nous.

Nous avions faim bien sûr, mais la présence des cerfs de virginie qui se tenaient à proximité de nos tables et salivaient en nous regardant manger, contribua à nous distraire de nos propres activités. Je forçai Sam à rester assis aussi longtemps que possible. Toutefois, dès que William eut terminé son sandwich et que Sam en eut savouré à peu près la moitié, je leur donnai la permission de s'éloigner et les surveillai du coin de l'œil tandis qu'ils nourrissaient leurs premiers cervidés de petite taille.

Pendant que William et Samuel partageaient ce moment de qualité, je terminai de ranger les restes de notre dîner puis fouillai dans mon sac à main pour ramasser mon appareil photo. Après avoir pris une bonne dizaine de clichés, j'allai les rejoindre et suivis les instructions de William afin de pouvoir m'approcher des chevreuils sans les faire fuir.

Si la seconde partie de la visite me parut encore plus intéressante que la première, étonnamment cela n'eut rien à voir avec l'empressement de Sam à découvrir le territoire des loups et des ours, mais tout à voir avec les quelques bisons que nous croisâmes sur le chemin du retour, un peu avant la sortie du parc.

Non seulement ces grosses bêtes nous bloquaient-elles la route, mais encore entreprirent-elles de lécher les vitres arrière de notre véhicule, les couvrant presque entièrement de leurs grosses langues roses après que William eut encouragé Sam à leur montrer nos dernières carottes.

Rien ne fut plus terrifiant pour moi cependant que cet instant où je me retrouvai victime d'une plaisanterie orchestrée par notre conducteur lui-même alors qu'il avait profité de la présence de l'un de ces monstres pour abaisser doucement la vitre qui m'en séparait. Le cri que je lâchai en découvrant la gigantesque tête qui pénétrait dans l'habitacle, se transforma fort heureusement en rire hystérique lorsque sa langue ramassa la carotte que j'avais laissée tomber sur mes genoux.

Dès que ce me fut possible, c'est à dire aussitôt que William eut remonté ma vitre, je me tournai vers lui et dirigeai ma main couverte de bave vers sa joue, satisfaite de l'entendre protester à son tour.

« Nulle part ailleurs… songeais-je avec émotion un peu plus tard, non, vraiment, je ne souhaiterais être nulle part ailleurs qu'avec Sam et lui dans cette voiture… » Peu importe que j'aie eu peur bleue à cause de ces mammifères à quatre pattes que Samuel avait pris pour des mammouths en les apercevant pour la première fois, il riait maintenant à gorge déployée et en ce qui me concerne, pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression d'avoir une famille bien à moi.

La découverte du lieu où William nous avait réservé une chambre pour la nuit fut un moment aussi troublant qu'émouvant. J'avais beau connaître le Château Montebello de réputation pour avoir porté attention à plusieurs émissions le concernant, rien ne pouvait égaler le fait de le visiter. Ce magnifique bâtiment en rondins de cèdre rouge, réputé pour son charme rustique s'avéra si majestueux que Sam et moi nous dûmes avoir l'air de deux figurines de porcelaine ainsi figés dans l'entrée, subjugués par le spectacle qui s'offrait à nos yeux.

-Une chance que j'ai insisté pour que tu prennes ton maillot, agaçais-je mon petit bonhomme cinq minutes plus tard en apercevant la luxueuse piscine du Château que William avait tenu à nous faire voir.

-Oh, en passant Sam, l'interpela-t-il en arrivant près des ascenseurs, c'est la première activité qu'on va faire toi et moi, on va aller se baigner…

-Vous m'oubliez ou quoi ? Me moquais-je, marchant derrière Samuel pendant que William s'installait tout au fond de l'ascenseur et indiquait notre étage à l'employé du Château.

-Pas du tout chère Élisabeth, puisque tu as toi-même un rendez-vous très important au Spa du Château où tu dois recevoir un traitement complet de massothérapie…

-Vraiment ? M'exclamais-je soufflée par la nouvelle. Et en vertu de quelle autorité je vous prie monsieur Darcy ? Poursuivis-je de plus en plus amusée.

-Sur ordre de votre ami le bison voyons. De qui d'autre pourrais-je bien parler ? En tout cas c'est ce que cette pauvre bête essayait de vous souffler à l'oreille avant que vous ne lui coupiez la parole en lui mettant une carotte dans la bouche, continua William pendant que les deux autres pouffaient de rire à mes côtés, mais surtout à mes dépends.

Le cri de stupeur que poussa Samuel en découvrant la suite que William avait réservée, détourna définitivement mon attention puis me força à reconsidérer ses offrandes en tenant compte de mes valeurs personnelles.

J'avais beau apprécier son geste, être touchée par sa générosité, en tant que mère monoparentale (jusqu'à maintenant du moins) et comptable agréée, je ne pouvais m'empêcher de trouver que c'était de l'argent jeté par les fenêtres et que ces dépenses étaient superflues.

J'attendis toutefois que Samuel soit couché pour ramener ce sujet potentiellement délicat entre nous.

-Contrairement à ce que tu sembles penser, je n'essaie pas de t'acheter, se braqua tout d'abord William.

-Je sais… ce n'est pas ce que j'ai dit… et encore moins ce que je crois… le rassurais-je, en le contemplant tendrement.

-Et si c'était toi qui ne savait pas recevoir, suggéra-t-il ensuite.

-J'utiliserais plutôt l'expression déformation professionnelle… En tant que comptable, je ne vois pas comment je pourrais assumer vivre en obligeant tous et chacun à économiser alors que de mon côté, je dépenserais sans compter, fis-je valoir sans aucune agressivité.

-C'est amusant puisque moi aussi je fais preuve d'une grande prudence en ce qui concerne ma vie professionnelle, par contre, je m'accorde le droit d'agir d'une toute autre manière dans ma vie privée, termina-t-il en allant refermer la porte de la chambre des maîtres dans laquelle nous venions de pénétrer.

-J'imagine que notre éducation y est pour quelque chose, conclus-je en retirant ma robe de chambre, tout à coup très consciente de sa présence.

-Va-t-on toujours revenir à ça ? Soupira-t-il avant de hausser les épaules puis commencer à retirer sa veste.

-Pas ce soir en tout cas, mentionnais-je en le caressant des yeux tandis qu'il s'asseyait sur le lit. En ce moment, rien d'autre ne m'intéresse que…. ça, affirmais-je en franchissant la distance qui me séparait de lui et en faisant doucement pression sur ses épaules jusqu'à ce qu'il cède et s'allonge, tu n'as pas idée des images – te concernant -qui me sont venues à l'esprit pendant que je me faisais masser…

-C'était un bon investissement donc, coula-t-il, un pli moqueur sur les lèvres…

« Quelle nuit ! Ô oui vraiment quelle nuit inoubliable… » En rougis-je encore sur le chemin du retour. William et moi étions devenus explorateurs et avions enchaîné les découvertes. J'avais dessiné tant de cartes sur son épiderme, perdu mes repères dans ses pores, puis réalisé des conquêtes inouïes en lien avec des positions envers lesquelles, j'avais toujours eu des préjugés.

oo0o0o0o000o0o0oo

-Tu penses bien que j'ai tout de suite compris que j'étais en face du père de Sam. Ils se ressemblent tellement ces deux-là, allégua Simon une fois que nous eûmes terminé de faire le tour de nos vies professionnelles. Qu'en est-il de cette histoire de « one night stand » que tu m'avais racontée ? S'enquit-il par la suite d'un ton légèrement rancunier.

-Parce que c'est exactement ce qui s'est produit. J'ignorais son identité au moment où j'ai couché avec lui… mais, par contre, repris-je, certaine que mes joues m'avaient déjà trahie, contrairement à ce que j'ai raconté à tout le monde… 24 heures plus tard, je savais qui il était…

-Comment ça se passe avec lui ? S'informa Simon après que je lui eus raconté dans quelles circonstances nous nous étions revus.

Cette fois encore, puisqu'il me connaissait si bien, mon compagnon laissa échapper un petit rire narquois puis se cala plus confortablement dans son fauteuil pour m'écouter.

Gardant pour moi tout ce qui concernait l'aspect physique de la relation que j'entretenais avec William, j'évoquai le plus honnêtement possible les points forts et faibles de notre liaison.

-Pour l'instant en tout cas, Samuel et William s'entendent comme larrons en foire, conclus-je une seconde avant d'être interrompue par la sonnerie stridente de mon téléphone. Après avoir jeté un œil puis reconnu le numéro de William Darcy, je répondis à son appel, mais seulement après avoir levé le doigt en direction de Simon pour lui faire signe de patienter un peu.

-Comme vas-tu ? Commençais-je.

-Super bien et toi ?

-Moi aussi… j'ai vraiment aimé notre petite partance, admis-je ensuite certaine qu'il s'agirait de sa prochaine question.

-Même le bison ?

Constatant que Simon se redressait devant moi, je fronçais les sourcils, couvris le récepteur puis me concentrai sur la réponse qu'il fit à mon interrogation muette.

-Je dois rentrer, m'annonça-t-il en haussant son cellulaire, on terminera cette conversation une autre fois…

Après avoir agité la tête de haut en bas, je le suivis des yeux pendant qu'il marchait vers la porte puis fus rappelée à l'ordre par la voix de celui qui m'attendait toujours au bout du fil et qui commençait à s'impatienter.

-As-tu un problème avec Sam ? Finis-je par choisir parmi les nombreuses questions que William me posait en rafale.

-Oh non, vraiment pas, je disais tout simplement au revoir à Simon…

-Oh, encaissa-t-il, pas du tout facilement en fait. Ça s'entendait. Se devinait surtout par son silence.

-Oui… il est venu me rapporter ma clé, déglutis-je, désormais tendue.

-Ah, commenta-t-il, me laissant croire qu'il valait mieux m'arrêter sur ce mensonge et ne pas échapper la suite, c'est-à-dire que Simon avait mangé puis passé la soirée avec nous.

Un autre silence pesant régna puis s'éternisa sur la ligne. Un soupir plus tard, William reprenait finalement la parole pour me proposer une sortie.

-J'aimerais que tu viennes avec moi au bal de charité de la Debourg Construction. Je dois absolument y faire une apparition ce mercredi…

«Culpabilité, mère de tous les excès ou les vices selon les versions… » Ô comme j'aurais préféré qu'elle ne m'influence pas à cet instant.

-Ça me fera plaisir de t'accompagner William, déclinais-je une seconde plus tard.

-Bien, commenta-t-il d'une voix un peu plus chaude, je passerai te prendre vers 19h30… non en fait, j'arriverai 30 minutes plus tôt pour voir Samuel.

« Dimanche soir, 21h30.

Chère Jane,

Je viens de passer deux jours et une nuit à Montebello en compagnie de William et Samuel. Les mots me manquent pour te dire à quel point nous nous y sommes amusés. Le Château était somptueux bien entendu, mais rien ne peut se comparer aux découvertes et aux apprentissages qui allaient de pair avec la visite du Parc Oméga.

Outre une importante leçon qui m'était je crois personnellement réservée, ce périple m'a rappelé ces fameux voyages que nous réalisions en famille alors que nous étions très jeunes et particulièrement au moment où nous sommes devenues conscientes des brusques changements d'humeur et de la fragilité psychologique de notre mère. Tu auras certainement compris que je fais ici référence à deux crises de nerfs particulièrement intenses dont nous avons été témoin toutes les deux : la première provoquée par à la disparition temporaire de Michel qui s'était éloigné sans permission et la seconde, engendrée par la vue du sang qui s'écoulait du bout de mon doigt qu'un lièvre sauvage avait mordu au moment où j'avais essayé de le caresser.

T'arrive-t-il aussi d'éclater de rire en repensant à ces deux moments-là? En tout cas moi ça me prend assez souvent.

Toutefois, la palme du souvenir le plus loufoque et donc du plus merveilleux fou rire, est encore attribuable à maman bien sûr mais plus spécifiquement à la DINDE de Noël qu'elle avait fait cuire deux jours avant la grande fête familiale du 25 décembre et placée sur le balcon extérieur par manque d'espace et dans le but qu'elle reste au frais.

Te souviens-tu de sa réaction lorsqu'en soulevant le couvercle, elle découvrit qu'il en manquait plus de la moitié ?

Ce fut sans conteste la plus spectaculaire et la plus longue des crises dont nous fûmes témoins.

Mais ce fut aussi et surtout, la meilleure dinde, foi de pécheresse.

Je reviens maintenant sur mon affirmation de départ et plus spécifiquement sur cette fameuse leçon que la vie se serait chargée de me donner. Depuis deux jours, je ne peux m'empêcher de jeter un regard différent sur celle dont les crises nous avaient toujours parues hautement risibles voire nettement incompréhensibles. Une expérience personnelle vécue durant le week-end me force à reconsidérer le comportement de maman, à partir de mon propre ressenti. En effet, chaque fois que Samuel allongeait le bras pour offrir des carottes à l'un ou l'autre des cervidés que nous croisions, je me mordais les doigts pour ne pas crier, ne pas hurler tant j'avais peur pour lui.

Je me vois donc dans l'obligation de me demander si je nous n'avons pas été quelque peu injustes envers maman ou à tout le moins trop promptes à nous moquer d'elle.

Qu'en penses-tu Jane ?

Je ne pus m'empêcher de terminer mon message par une question. Après tout, si Jane (cette version améliorée de moi-même) était restée dans ma vie – comme je l'en avais priée lorsque nous nous sommes revues – ces mêmes questions, je les lui aurais certainement soumises les unes après les autres. Elles étaient comme des bouteilles jetées à la mer.

Accablée par la tristesse comme chaque fois que je me livrais à cet exercice, je sauvegardai mon fichier, fermai mon ordinateur puis allai me coucher. Une nouvelle semaine allait commencer et j'avais encore quelques heures de sommeil à rattraper.

À mon arrivée au bureau le lendemain, c'était le branlebas de combat. Louis réquisitionnait Rosa et Astrid en même temps, obligé qu'il était de plancher sur une présentation qu'il aurait à faire à la fin de la semaine lors d'une importante conférence. Désormais certaine que j'allais devoir manger seule pendant plusieurs jours et me doutant que William allait tenter de m'appeler sur l'heure du midi, j'abandonnai mon lunch dans le réfrigérateur et passai la porte principale de notre building, me sentant aussi mal que cette unique fois où j'avais osé faire l'école buissonnière pendant mon adolescence.

Enfermée dans mon étroit bureau presque trois heures d'affilées cet après-midi-là sans être dérangée par quiconque, je quittai tôt, allai chercher Samuel à la fin des classes – lui épargnant ainsi de passer du temps au service de garde – puis revins à notre appartement.

Au moment de me mettre au lit, je ne résistai plus et tentai de joindre William me préparant à utiliser comme excuse le fait que j'avais réussi à réserver la gardienne pour le bal du surlendemain.

Après lui avoir laissé un court message sur la boite vocale de son cellulaire, je ne pus faire autrement que de trouver étonnant qu'il ne m'ait pas répondu alors qu'une heure plus tôt, Samuel s'était longuement entretenu avec lui.

Le lendemain matin, au bureau, même scénario que la veille, je n'existais pas et c'était très bien ainsi. Pour ce qui est de William par contre, la situation était loin d'être aussi satisfaisante. Il ne m'avait pas encore rappelée et cette attente me conduisait à passer beaucoup trop de temps à chasser de mon esprit les scénarios qui s'y présentait impliquant d'anciennes conquêtes ou pire encore, de toutes nouvelles flammes.

Puisque ni l'air frais, ni un autre bain de foule ne réussirent à me faire oublier William Darcy, je sautai l'étape repas (la faim n'était pas au rendez-vous) résolue à aller me perdre dans la librairie qu'il y avait au rez-de-chaussée de notre édifice et où j'avais l'habitude de lire pendant des heures.

« Quoi de mieux que la lecture pour se changer les idées.. »

Ma section préférée, correspondait à l'un de mes plaisirs coupables : les revues. Je feuilletais toutes les revues disponibles, étalées par catégories, sérieuses ou non et classées par sujet. Surtout celles qui traitaient de finances évidemment. C'était précisément à cet endroit que j'avais indirectement suivi la carrière de William Darcy pendant toutes ces années. Ce vieux réflexe refaisant surface, c'est tout d'abord son visage que je cherchai en scrutant chacune des couvertures tandis que j'en scannais les gros titres.

« William Darcy s'offre un séjour de rêve en compagnie de sa nouvelle flamme » lus-je un instant plus tard – ou trop tôt - avant de baisser les yeux et me reconnaître en train de l'embrasser à pleine bouche pendant que Samuel, de dos heureusement, s'intéressait à un chevreuil qui était derrière lui.

Ramassant l'exemplaire de la revue Affaires à laquelle j'étais même abonnée (un exemplaire électronique m'attendait sans doute déjà dans ma boîte de courriel), je passai la payer à la caisse puis me dirigeai vers ce parc où Rosa et moi avons l'habitude de nous asseoir. Sautant un très grand nombre de pages afin d'arriver le plus rapidement possible là où nous renvoyait la photo et le titre qui l'accompagnait, je perdis le souffle en constatant que pas de moins de cinq photos différentes appuyaient deux pleines pages d'informations que je ne me sentais pas encore prête à décoder.

Les yeux rivés sur la plus grande des cinq images sur laquelle on nous voyait tous les trois de dos alors que nous nous préparions à pénétrer dans le grand hall du Château, je me souvins alors d'un homme qui avait attiré mon attention à cause des nombreuses photos qu'il prenait sur le site. Toutefois, une fois que j'eus constaté que William n'en faisait aucun cas, j'avais tout bonnement cessé de m'en faire.

« William Darcy et sa petite amie du moment s'offrent un séjour de rêve dans la suite la plus luxueuse du château Montebello ».

La troisième photo me fit grincer des dents. Celle-ci présentait un plan plus rapproché de nous trois au restaurant et permettait nécessairement aux lecteurs les plus aguerris de remarquer la ressemblance qui existait entre le père et le fils.

Le texte, beaucoup plus direct, mettait des mots précis dans la bouche du lecteur en énumérant les caractéristiques que ces deux-là ont en commun : yeux bruns et cheveux bouclés.

C'est dans le dernier paragraphe toutefois que ce trouvait la partie la plus cruelle, la plus odieuse. L'auteur y évoquait ma situation de mère célibataire, nommait ensuite la compagnie pour laquelle je travaillais sans oublier de citer le nom de mon patron. Une seconde plus tard, un cri d'indignation franchit mes lèvres en découvrant, le titre qui accompagnait la dernière partie de ce roman feuilleton : « S'agissait-il vraiment de leur première rencontre ? »

Le journaliste invitait alors les intéressés à se rendre à la page 25 pour connaître l'opinion d'une jeune femme qui travaillait pour William Darcy et qui affirmait avoir été témoin de cette fameuse première rencontre. Une certaine Caroline Bingley.

Rouge comme une pivoine et pleine de ressentiments contre Louis que je savais maintenant derrière une bonne partie de ces révélations, je pressai le pas jusqu'au bureau et forçai l'entrée de la pièce où il était enfermé depuis deux jours avec Astrid et Rosa.

-Je dois à tout prix discuter avec monsieur Beaudry… énonçais-je d'un ton ferme mais surtout sans quitter mon patron du regard.

-Mais nous avons….

-C'est bon Rosa, la coupa Louis en posant son crayon. Profitez-en toutes les deux pour prendre une pause de cinq minutes. Mademoiselle Bennet et moi avons des choses à nous dire, termina-t-il tout en se calant plus confortablement dans son fauteuil.

-Prenez plutôt quinze minutes, lançais-je à la seconde où elles refermaient la porte derrière elles.

L'instant d'après, je laissai parler ma colère. Tout s'entremêla, tout défila sans tri, ni classement. Je n'étais qu'émotion et avait peine à tenir sur mes jambes. Ma pelote de laine se vidait en même temps que s'effritait le mur de béton que j'avais érigé entre mes deux univers.

« Une marmelade de sentiment » aurait probablement utilisé Sam pour qualifier mon état.

Lorsque je m'arrêtai enfin, à court d'énergie et de mots, Louis ne se défendit même pas. Il admit avoir renseigné lui-même le journaliste afin que le nom de sa compagnie soit mentionné pour que cela nous fasse de la publicité.

-Mais il s'agit de ma vie privée… tu n'avais pas le droit de faire ça ? L'intimais-je.

-Mais que crois-tu donc ? Je n'ai rien dit d'autre à ton sujet que ton nom et ce que tu fais ici comme travail…

-Mais qui lui a parlé de Samuel alors ? Et de mon appartement ? Bredouillais-je.

-Je ne savais même pas que tu avais un fils, me rappela Louis avant de blêmir et se mettre à courir pour venir vers moi.

J'imagine qu'il ne fut pas assez rapide puisqu'après l'avoir entendu jurer grossièrement, je sentis ma tête heurter quelque chose de dur puis fus aspirée par la noirceur.

À suivre.

Et vous? Allez-vous me donner une "Marmelade de commentaires"? à vous la parole... Miriamme