Mesdames, voici la suite de cette histoire qui est toujours en construction. J'ai beau connaître les grandes lignes de cette saga, il n'en demeure pas moins que vous possédez un grand pouvoir sur son habillement en général. Par ailleurs, que vous soyez de fidèles commentatrices ou de nouvelles lectrices, je vous assure que votre assiduité se transforme immédiatement en motivation à écrire. Salulations plus que chaleureuse à Hermionne 1888.

Bonne lecture, Miriamme.

Onzième partie

-Lizzie ! Samuel ! Nous accueillit chaleureusement Jane en nous découvrant sur le seuil de sa porte le lendemain du bal.

-Merci d'avoir accepté de nous héberger Jane, intervins-je avant de rapprocher la tête de Sam contre ma hanche, consciente de l'étrange duo que nous formions l'un et l'autre, chacun portant une petite valise et arborant en ce qui me concerne uniquement par contre, un sourire artificiel. Je devais ce dernier à l'ironie du sort qui avait fait en sorte que pas plus tard que la veille et alors que je filais le parfait bonheur, William me portât un coup à l'estomac… et je ne parle pas uniquement de l'annonce de nos fiançailles, mais plus spécifiquement de cet épisode douloureux où de son propre aveu, il a admis avoir cédé certaines informations concernant notre fils à la presse». Bien qu'il ne l'ait pas exprimé en utilisant ce terme là, toujours est-il que je ne saurais en utiliser un autre pour qualifier son geste : trahison.

N'eut été de cette gangrène qui me rongeait le cœur à une vitesse folle me faisant voir tout ce qu'il avait dit ou fait pour moi depuis notre seconde rencontre sous un jour différent, je sais qu'il m'aurait été on ne peut plus facile d'apprécier la jeune sœur de William tant celle-ci était agréable et chaleureuse. Un peu timide peut-être, mais vraiment sympathique tout de même.

-Quand j'ai compris qui était Samuel, après l'avoir interrogé, m'avait-elle expliqué après être entrée dans la maison suivie de près par son frère qui de son côté, me fixait désormais d'un air sombre et fermé, Samuel a vraiment une manière adorable de présenter les faits vous savez, avait-elle poursuivi ensuite, parfaitement inconsciente de la scène qu'elle avait interrompu par son arrivée soudaine. Puis, me voyant réagir en haussant les sourcils, elle s'était empressée de détailler, voici comment Samuel m'a résumé votre situation à tous les deux: « mon père et ma mère se sont rencontrés il y a sept ans. Ma mère était tellement ivre ce jour-là qu'elle a oublié mon père, mais pas qu'elle était enceinte. Il y a deux semaines, ils se sont revus totalement par hasard et depuis ce jour, ils ne se quittent plus.» Ah oui, c'est vrai, j'oubliais, avait ajouté Georgianna avant de reprendre, Samuel a aussi ajouté, « Je ne sais pas où on va vivre car ma mère n'aime pas cette maison et mon père trouve notre appartement trop petit… Il paraît qu'il est plus petit que son bureau… Moi, j'aime les deux endroits… et j'aime mon papa, même s'il joue très mal aux échecs… »Avait-elle terminé en reprenant sa propre voix.

-Je le reconnais bien là, m'étais-je forcée à sourire, avant de prendre appui sur le rire gêné qui la gagna pour esquisser un bâillement (feint évidemment) puis lui demander de m'excuser sous prétexte que j'étais exténuée.

-Je te rejoins dans quelques minutes, était intervenu William en me contemplant d'un air soupçonneux.

-Je vais aller jeter un œil sur Samuel avant de me rendre dans ta chambre, l'avais-je prévenu ensuite, gardant pour moi la suite, ce plan dont j'avais honte, à savoir que j'avais l'intention de m'endormir auprès de Samuel - ce petit être que je savais incapable de malice ou en tout cas, incapable de me blesser intentionnellement.

« Pas question d'entreprendre une discussion avec lui alors que je suis aussi fatiguée. Il n'en sortirait rien de bon» me résignais-je tout en posant le pied sur la première marche de cet escalier qu'il me fallait prendre pour me rendre à l'étage.

Considérant que j'avais gagné la première manche en me préservant de la longue discussion à laquelle je n'aurais pu échapper n'eut été de la présence de Georgianna et de Samuel, il me fut bien plus difficile par contre de me soustraire à l'attention de William au moment du lever. Quoique, encore une fois, la présence des deux autres m'offrit une distraction suffisante et me permit de gagner le temps nécessaire pour rassembler nos effets personnels sans que William puisse émettre le moindre commentaire. De plus, j'aurais presque pu applaudir tant je fus soulagée lorsque Georgianna régla le dernier détail sensible en informant son frère qu'elle souhaitait se rendre au centre-ville avec nous.

Pauvre William, dès lors, son air devint plus sombre et son regard vint fréquemment se poser sur mon visage. Après tout, je le confesse, sa déroute était mon œuvre. J'admets avoir utilisé sa jeune sœur comme rempart en démontrant un intérêt pour le voyage qu'elle venait de réaliser en Europe – curiosité qui sans être feinte était sans doute un peu exagérée - très heureuse en tout cas de l'écouter me décrire tout ce qu'elle avait fait pendant ce long périple qu'elle affirmait avoir réalisé dans le but de se trouver.

-J'étais rendue à une croisée de chemins… D'ailleurs, c'est William qui m'a encouragée à partir… En ce qui me concerne, je ne savais plus quoi faire…

Après nous être arrêtés pour déposer Samuel à son école, nous passâmes devant mon appartement afin de voir si tout avait l'air normal puis prîmes la direction du centre-ville.

Lorsque William détacha sa ceinture de sécurité au moment où nous nous arrêtâmes devant mon bureau, je ne fus ni surprise, ni prise au dépourvu. Après avoir salué Georgianna, j'imitai William, quittai la voiture, puis m'efforçai d'afficher un air serein et calme au moment où il contourna la voiture pour arriver près de moi.

-Je vous ramasse ce soir ? Avait-il suggéré alors, un sourire penaud – non triste plutôt – sur le visage.

-J'ai… j'ai besoin de temps pour réfléchir, avais-je bredouillé, le connaissant assez pour savoir qu'il ne reviendrait pas sur notre entente initiale (je propose-tu disposes) alors qu'il me savait insatisfaite.

-Cette histoire est bien plus complexe qu'elle en a l'air Élisabeth… Tu ne m'as pas laissé la chance de t'expliquer, m'avait-il reproché sans sourciller.

-On en parlera… je te ferai signe quand je serai prête, avais-je finalement tranché, me sentant tout à coup horriblement coupable.

Délaissant mon regard, William s'était alors approché lentement de moi, m'avait serré contre lui, avait posé délicatement ses lèvres sur ma joue, était resté quelques secondes dans cette position – de la même façon que s'il avait voulu fixer ce moment dans sa mémoire puis avait repris, promets-moi… promets-moi que tu ne retourneras pas dans ton appartement avant quelques jours ?

-Si j'y vais, ce sera seulement pour reprendre quelques affaires, mais ni Sam ni moi n'y dormirons tant que tout ne sera pas rentré dans l'ordre, lui avais-je promis m'arrachant à son étreinte, les yeux déjà gonflés de larmes. Je dus même reculer et me raidir perceptiblement pour éviter que mon corps me trahisse où plutôt pour m'épargner de perdre la bataille contre ma raison qui me criait que j'avais raison de fuir cette situation tant qu'elle échapperait à mon contrôle. C'est à ce moment-là que je réalisai que je ne pouvais plus m'en tenir à mon plan initial qui était de me rendre chez Charlotte et son époux.

« Elle ne fait que prendre le parti de William » avais-je déploré avant d'exhaler un profond soupir et me demander comment je devrais m'y prendre pour surmonter la peur qui subsistait en moi à l'idée de reprendre contact avec Jane. Car c'est d'elle et de personne d'autre dont j'avais réellement besoin pour m'aider à surmonter cette crise. Tout en me remettant en mouvement, je tâtai l'intérieur de ma poche gauche afin de m'assurer que je possédais toujours le petit bout de papier qu'elle y avait glissé au moment où j'avais pris congé d'elle au bal. Lorsque mes doigts le trouvèrent enfin, je me promis de la contacter dès ma première pause.

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-Alors maman, on entre ? Me secoua Samuel en tirant sur mon bras, me ramenant à la réalité, alors que sa tante s'était depuis longtemps écartée et nous tenait grande ouverte la porte de son appartement.

-Je répondrai à toutes tes questions une fois que Samuel sera au lit, lui glissais-je à l'oreille au moment où je la serrai contre moi pour lui faire la bise.

L'appartement de Jane était situé dans un immeuble très luxueux qui se trouvait juste en face de l'hôpital où elle travaillait. Toutefois, tandis que nous traversions les pièces les unes après les autres, je m'étonnai du peu de meubles dont elle disposait et m'expliquai la chose en me disant qu'elle devait passer le plus clair de son temps dans ce bureau qu'elle s'était aménagé à côté de l'urgence.

-Je ne fais que dormir quand je suis ici Élisabeth, me le confirma-t-elle lorsque je le lui demandai, puis, me voyant esquisser un sourire, elle interrompit à nouveau le cours de mes pensées en précisant, et contrairement à ce que tu pourrais penser, je ne passe pas non plus mon temps chez Charles… on ne se connait pas depuis assez longtemps pour ça… En fait, c'est à l'hôpital que je passe le plus clair de mon temps… dans ce bureau que tu connais déjà.

Alors que nous terminâmes de faire le tour des lieux, mon cœur pesait bien lourd. Je réprimai le plus rapidement possible la peine et l'irritation qui étaient nées après avoir constaté que Jane n'avait accroché aucun portrait de famille sur les murs de son appartement.

« Qu'a-t-elle fait de mes photos ? » m'appesantis-je tout de même en me retenant d'évoquer cet album que j'avais glissé dans le sac à dos qu'elle avait posé sur le bord de la porte une minute avant que la grande scène n'ait lieu entre ces deux êtres que j'aimais par-dessus tout, sensible au fait que le moment n'était pas encore venu de satisfaire ma curiosité à cet égard.

Par ailleurs, ce même album auquel je n'avais plus repensé depuis bien longtemps au point où je l'avais même carrément oublié, me força à évaluer différemment l'intérêt qu'avaient manifesté les cambrioleurs envers les portraits qui étaient accrochés sur les murs de mon propre logement ainsi qu'envers les deux albums photos que j'avais récemment ressortis dans le but de les montrer à William. Considérant que les cambrioleurs n'avaient rien emporté avec eux, je n'eus d'autre choix que de me ranger du côté des policiers désormais convaincue que ceux qui étaient entrés chez moi par effraction et avaient agressé sauvagement Simon n'étaient pas de vulgaires voleurs, mais avaient plutôt été envoyés chez moi dans un but précis. À coup sûr, ils cherchaient quelque chose.

-Pour ma part, je serais porté à croire qu'ils cherchaient une preuve tangible que Samuel est bien le fils de William Darcy, avait d'ailleurs opiné celui des deux policiers qui ne m'avait jamais adressé la parole peu de temps avant de prendre congé de moi et me laisser seule avec le serrurier.

-En effet, puisque votre ami Simon les a surpris avant qu'ils ne mettent la main sur ce qu'ils cherchaient, nous croyons que votre fils et vous devriez éviter de vous retrouver seuls ici pendant quelques jours. Surtout la nuit en fait, avait complété son compagnon juste avant de m'apprendre qu'il leur faudrait absolument s'entretenir avec William Darcy afin de savoir si celui-ci n'aurait pas une idée à leur soumettre ou mieux encore une piste à leur donner.

N'ayant pas eu l'occasion de rediscuter avec William du déroulement de l'entrevue qu'il avait finalement accordé aux policiers alors que nous étions à l'hôpital, par association d'idées, je repensai à cette formule un peu cliché qu'il avait utilisé lors de notre première vraie discussion pour qualifier son rapport avec autrui, N'oublie pas que ma fortune peut être dérangeante pour certains, mais attirante pour d'autres.

Il me fallut toutefois attendre que le souper soit derrière Jane et moi, que les devoirs de Sam soient terminés et que celui-ci soit au lit avant de m'entretenir avec elle. J'étais presque certaine par contre qu'en donnant libre court à l'un ou l'autre des nombreux sujets dont nous devions traiter (elle avait certainement autant de questions à me poser) nous n'eussions pas assez d'une seule soirée.

-À toi l'honneur Jane, l'invitais-je au moment où nous fûmes toutes les deux installées dans le salon devant une bonne tasse de thé Earl Grey. Comme elle gardait le silence et me contemplait avec perplexité, j'utilisai un moyen détourné et lui offrit sur un plateau, notre premier sujet de discussion, alors qu'as-tu pensé de mon journal ?

-Oh mon Dieu Lizzie… si tu sav… commença-t-elle courageusement jusqu'à ce que sa voix trahisse sa nervosité en se brisant. Je la vis alors hausser ses deux mains à la hauteur de sa bouche, puis encore plus haut, jusqu'à ce qu'elles couvrent entièrement son visage. Lorsque des larmes se mirent à perler au bout de ses doigts, je compris enfin pourquoi elle s'était réfugiée dans le silence. La gêne m'étreignit avant de me paralyser. N'eut été de la distance qui s'était installée entre nous (conséquence de notre longue séparation), je l'aurais tout simplement serrée contre moi sans douter une seule seconde qu'elle en aurait profité pour me confier ses problèmes. Tandis que là, alors que je cherchais encore en cette femme devant laquelle j'étais figée, celle qui m'avait changée à tout jamais en franchissant la porte de sa maison d'enfance, je ne savais rien faire d'autre qu'attendre un signe de sa part, un mot d'encouragement ou un geste familier.

-Oh Lizzie, si tu savais…

Lorsque le surnom affectueux qu'elle utilisait autrefois pour s'adresser à moi franchit ses lèvres, entrecoupé de sanglots, je repris suffisamment confiance pour oser m'approcher d'elle et la cueillir dans mes bras.

-Si j'avais su que je te manquerais à ce point…réussis-je à entendre au passage, preuve que mon journal avait été lu, je ne serais pas restée à l'écart… j'aurais trouvé une autre solution que…. mais j'avais peur de lui… captais-je ensuite me demandant aussitôt à qui elle faisait allusion. C'est à cause de cet homme que je devais rester loin de toi… j'ai fait ça pour te protéger… vous protéger tous… Maman… Papa…. Michel… toi.

-Nous protéger? Mais pourquoi ? Et de quel homme parles-tu? Bégayais-je chacune de mes questions, étrangement affectée par le même mal qu'elle.

C'est alors que la vraie conversation put enfin se tenir. J'appris tout d'abord qu'une fois sa grossesse interrompue, elle s'était retrouvée pensionnaire au Chaînon pendant quelques semaines. Puisque la vocation de ce centre est de venir en aide aux femmes en difficultés, je devinai la suite. Les responsables de cet organisme l'avaient tout d'abord soignée bien que ce fut une courte convalescence puis lui avaient suggéré de prendre des mesures afin d'éviter que l'homme violent avec qui elle avait partagé sa vie pendant quelques mois puisse la retrouver.

-Toutefois, puisque j'ai négligé de porter plainte contre lui au moment où j'aurai dû le faire, les policiers ne furent pas en mesure d'émettre « une interdiction de contact » me concernant.

Comme Jane s'était brusquement raidie en mentionnant ces faits, j'acquis la certitude que cet homme avait dû non seulement user de violence psychologique, mais également lever la main sur elle. Et si je lâchai un profond soupir en devinant cela, c'est justement parce que je vis ressurgir de ma mémoire des souvenirs se rapportant à des marques violacées qui étaient apparues sur ses avant-bras peu de temps avant qu'elle ne rompe avec lui et qu'elle s'était empressée d'attribuer à une soi-disant chute qu'elle aurait faite dans l'escalier. Et si l'instant d'après ce fut la honte qui me submergea et bien c'est tout simplement parce que pas davantage aujourd'hui qu'à l'époque, je trouvai le courage de lui poser la question.

-C'est à ce moment-là que j'ai décidé d'utiliser toutes mes économies pour effectuer un changement de nom, avait-elle poursuivi.

-Arbour, murmurais-je tout en saisissant l'une de ses mèches de cheveux entre mes doigts pour la placer derrière son oreille.

-Je pensais ainsi éviter qu'il me retrouve… se moucha-t-elle bruyamment. C'est aussi pour cela que je me suis installée à Montréal. C'est plus facile de disparaître de la circulation dans une grande ville.

Comme j'eus un mouvement de recul en entendant cela, elle soupira profondément puis compris que je songeais à cette fameuse fois où je l'avais revue par hasard en me rendant dans un C.L.S.C. de la ville. À cette rencontre fortuite qui n'avait été satisfaisante ni pour l'une, ni pour l'autre.

-Tu sais Lizzie… cette fois-là… si j'ai si mal réagi en te découvrant devant moi, en compagnie de Charlotte, c'est que j'ai cru que tu étais venue exprès pour me narguer, poussant son ventre par devant, elle illustra son propos en mimant à la perfection une femme enceinte.

Alors là j'étais soufflée, incapable de faire autre chose que de la fixer bouche ouverte, bluffée par le changement qui s'était opéré en elle et surtout par la présence de ce trait de caractère qui n'aurait jamais dû lui appartenir, mais qui avait été le mien autrefois. La douce Jane dépourvue de son contraire s'était elle-même métamorphosée et était désormais capable de méjuger autrui. De croire tous et chacun capable du pire et même parfaitement capable d'envisager le pire elle-même.

-Toutefois, maintenant que j'ai lu ton journal… ta longue lettre devrais-je plutôt dire, précisa-t-elle en échappant un petit rire nerveux, maintenant que j'ai appris de quelle manière tu t'es retrouvée enceinte, je sais que j'avais tout faux et que c'est totalement par hasard si je t'ai vue ce jour-là….

Toujours muette, j'attendis qu'elle reprenne la parole et l'écoutai relancer la conversation en déclinant les uns après les autres, les quelques événements tirés de mon journal qu'elle souhaitait éclaircir avec moi.

-En passant, à propos de cet autre sujet délicat, tu avais parfaitement raison Élisabeth… Si j'étais restée en contact avec toi après mon départ, non seulement c'eut été te mettre en danger, car mon ex petit ami vous a certainement gardé à l'œil pendant quelques temps, mais encore cela t'aurait valu une position plus qu'inconfortable… surtout vis-à-vis de nos parents….

-Conflit de loyauté, intervins-je, me souvenant avoir consacré plusieurs soirées à noter dans mon journal, toutes mes idées à l'égard de cette problématique.

-C'est cela même. Tu te serais retrouvée dans la même position qu'une enfant dont les parents divorcés ayant chacun refaits leurs vies, dénigrent leurs conjoints précédents.

-À la différence près qu'il s'agit d'une sœur aînée avec ses parents, terminais-je à sa place.

-Tu as très judicieusement utilisé l'expression conflit de loyauté Lizzie. Car le maintien d'un lien entre nous t'aurait directement obligée à prendre parti…

Collées l'une contre l'autre, pour ne pas dire imbriquée l'une dans l'autre, nous avons ensuite osé évoquer le suicide de Michel et même parler de ce mal être qui avait poussé nos parents à la tenir comme responsable. Surtout notre mère en fait. Car c'est elle qui à l'époque, s'était battue bec et ongles pour convaincre notre père qu'il serait bon d'interrompre la médication de Michel pour un certain temps.

Nous conclûmes finalement que son départ de la maison de même que le suicide de notre frère avaient laissé sur chacune de nous une empreinte qui nous avait changées à tout jamais. Sans le positivisme et la douceur de Jane, pour ne pas dire sans l'ange qu'elle personnifiait pour moi, chaque débat interne avait toujours été remporté haut la main par cette être sordide qui avait pris toute la place : l'avocat du diable. Ainsi handicapée, ainsi carencée devrais-je dire, je n'eus d'autre choix que de m'habituer à vivre avec mon insécurité chronique et me retrouver désormais parfaitement incapable de faire confiance à qui que ce soit.

Jane quant à elle, affirmait que c'est justement parce qu'elle avait été forcée de renoncer à tant de chose en quittant le nid familial, que la douceur qui la caractérisait enfant ne pouvait plus être sa couleur dominante. Effectivement, on découvrait maintenant chez elle une profondeur et une complexité qui n'étaient pas là auparavant.

-Mais tu sais quoi Lizzie ? Malgré tous ces renoncements… toutes ces heures sombres que j'ai traversées… je suis satisfaite de ma vie actuelle. J'exerce un métier qui me passionne… et j'ai l'impression d'être utile à quelque chose.

Et voilà, c'était la porte d'entrée que j'attendais. Celle qui allait me permettre de lui parler de Charles puis finalement de lui rapporter non seulement les derniers développements en ce qui concerne ma relation avec William, mais également la première partie, tout aussi singulière évidemment.

-Tu as bien fait de t'en éloigner… m'approuva-t-elle une fois qu'elle eut tout entendu et surtout tout soupesé à la lumière de sa propre expérience. Bien que selon moi, à première vue, il semble possible que tu dramatises un peu la situation, j'estime tout de même que William a eu tort de ne pas te consulter avant de révéler à ce journaliste que Samuel était également son fils.

Tout naturellement, de confidences en confidences, nous nous retrouvâmes toutes les deux allongées dans son lit, comme au bon vieux temps.

Dix minutes plus tard, j'allais m'endormir lorsqu'elle osa enfin s'enquérir, comment va papa ?

-On en reparlera demain veux-tu ? Bâillais-je en me détournant, trop fatiguée pour accepter de répondre à une question aussi grave, mais le sourire aux lèvres en me souvenant que c'était toujours ainsi que se terminaient nos discussions lorsque nous étions encore toutes petites.

L'organisation de notre départ le lendemain matin, me fit regretter de ne pas être chez moi. Le fait que Jane demeurait si près de l'hôpital Maisonneuve Rosemont où elle travaillait depuis près de cinq ans et que celui-ci se situait légèrement hors des limites de la ville, nous força à nous lever aux aurores pour attraper le seul bus qui nous permettrait d'effectuer une correspondance avec celui qui nous conduirait finalement à l'école de Sam. Je ne pris toutefois congé de Jane qu'une fois qu'elle m'eut arraché la promesse que nous reviendrions crécher chez elle le soir même.

-Je suis de garde ce soir, vous serez donc tranquille ici tous les deux… avait-elle ajouté en me tendant une clé.

-Nous viendrons… mais pas avant être passés par chez moi pour cueillir ce dont nous aurons besoin pour le week-end, hein Sam ?

-On ne devrait pas aller chez papa ?

-Euh… pauvre Sam… notre quotidien manque de stabilité depuis quelques temps… tu appelleras ton père ce soir… Il sera certainement très heureux d'avoir de tes nouvelles… et qui sait… tu pourras peut-être aller faire un tour chez lui… terminais-je tout en finissant d'attacher son manteau, puis le mien.

Je décrochai difficilement de lui lorsque nous arrivâmes au service de garde de l'école Élan. Après lui avoir répété une dernière fois que nous téléphonerions à son père le soir même, je le serrai fermement contre moi, lui ébouriffai une dernière fois les cheveux puis rebroussai chemin afin d'aller attraper l'autre bus. Une fois assise, je tâtai la poche de mon manteau, aussitôt rassurée par la présence de la clé que Jane m'avait confiée et qui me permettrait d'entrer chez elle.

10 minutes plus tard, tandis que je me préparais psychologiquement à me faire bombarder de questions par Rosa, Astrid et Louis qui selon mes calculs devraient être revenus de ce fameux colloque et que je franchissais d'un pas alerte, la trentaine de mètres qu'il me restait à parcourir avant d'entrer dans l'immeuble, le bruit étonnement fort d'une portière qui s'ouvre puis se referme très rapidement me fit sursauter juste comme j'arrivais devant les portes battantes.

- Élisabeth attends ! Reconnus-je voix de William une seconde avant que je le visse apparaître devant moi.

Me croyant prête à rebrousser chemin à cause du mouvement de recul que j'esquissai, il reprit aussitôt, pas la peine de fuir… je suis seulement venu te remettre ceci, m'apprit-il ensuite en me tendant une enveloppe qui me parut plutôt épaisse.

Une fois que la lettre fut passée de ses mains aux miennes, je fis un pas de côté déterminée à le contourner, mais fus immédiatement arrêtée dans mon mouvement par sa poigne ferme.

-Je t'en prie, lis-la, me supplia-t-il attendant manifestement un signe positif de ma part avant de me relâcher.

Un coup de tête plus tard, mon bras réagissait au vide laissé par le retrait de sa main et sa lettre brûlait déjà la mienne.

« Peut-être ce midi », pressais-je le pas.

Étonnement, le bureau fut aussi silencieux ce matin-là que la veille.

« Tant mieux, m'exclamais-je en pénétrant dans le hall et réalisant que le répondeur était toujours branché, ils sont encore à Québec ». M'approchant du bureau principal de la réception, je ramassai le mot que Rosa avait laissé à mon attention, que j'avais déjà parcouru en long et en large la veille et dans lequel elle me suggérait de laisser le répondeur fonctionner.

Voilà donc deux jours que j'étais pour ainsi dire la seule employée présente dans la section administrative du bureau puisque tous les autres, essentiellement des programmeurs, possèdent un espace de travail dans une aile adjacente, séparée par une porte coulissante que je ne franchis pour ainsi dire que deux fois par mois, c'est-à-dire les jours de paye. La tranquillité qui régnait non seulement dans le hall, mais également de l'autre côté du mur (quand le chat n'est pas là les souris dansent), me permis de rattraper entièrement le retard que j'avais accumulé en raison de mon séjour à l'hôpital et de la courte convalescence qui avait suivi.

L'heure de la pause étant légèrement dépassée, je refermai le couvercle de mon ordinateur portable, puis roulai des yeux comme la lettre de William réapparaissait dans mon champ de vision.

Après avoir exhalé un profond soupir, je la décachetai et en commençai la lecture.

« Chère Élisabeth,

N'aie aucune crainte en lisant cette lettre, tu n'y trouveras rien de nature à te blesser. Sache qu'en ce qui me concerne, je n'ai aucun reproche à te faire… mais plutôt toutes les excuses du monde à t'adresser.

Ma seule préoccupation et donc mon objectif principal est de t'apporter assez d'éclaircissements pour que tu puisses comprendre les motifs qui m'ont poussé à révéler non seulement le lien qui m'unissait à Samuel, mais également certains autres détails dont je t'entretiendrai plus longuement un peu plus bas. Toutefois, avant d'en venir à ces aveux, laisse-moi commencer par remonter dans le temps et plus précisément au moment où ma sœur Georgianna fit la connaissance de George Wickham.

Alors voilà, tout a commencé le jour où sans m'en parler et croyant bien faire, Georgianna a parcouru les journaux afin de trouver un photographe pour son bal de graduation. À ce moment-là, elle était finissante en histoire de l'art à l'Université de Montréal. Après avoir échangé plusieurs courriels avec Wickham et après s'être entretenue avec lui au moins deux fois par téléphone – toujours sans m'en parler – elle accepta de le rencontrer et pour ce faire, lui donna rendez-vous dans un bar du centre-ville, se sentant faussement rassurée par le fait qu'il y a toujours beaucoup de monde à cet endroit.

Sans doute devines-tu la suite aussi facilement que je l'eus fait, eussè-je été informé de la situation. Toujours est-il qu'une semaine après s'être rendue chez lui afin de se faire tirer le portrait, Georgianna vint me rendre visite au bureau, m'appris qu'elle était victime d'un affreux chantage et me montra une copie des clichés d'elle que cet homme menaçait de faire paraître dans les journaux si elle refusait de lui verser une somme faramineuse que pour sa part, il osait qualifier d'honoraires.

C'est évidemment moi et non Georgianna qui m'occupai de négocier avec Wickham. Voilà pourquoi, afin de récupérer les négatifs de cette séance de photo de laquelle Georgianna ne garde aucun souvenir (il a évidemment admis l'avoir droguée), j'ai dû non seulement lui offrir une somme démesurée, mais également m'occuper de lui trouver un emploi. Toutefois, puisque celui-ci refusait de travailler à la pige, mais exigeait un poste de photographe permanent, je n'eus d'autre choix que de passer par ma compagnie, créer un nom d'emprunt et acheter le quotidien Les affaires. Une fois la transaction terminée, je lui offris le poste qu'il briguait et récupérai les derniers négatifs.

L'histoire aurait dû en rester là, mais c'était sans compter sur la naïveté de ma sœur et surtout sur l'appétit de cet homme que contre toute attente et à ma grande honte j'avais sous-estimé.

Ce que tu dois savoir pour mieux comprendre la suite est que Georgianna a très mal réagi à la mort de notre mère et qu'elle a été très longue à s'en remettre (tu es bien placée pour savoir que chacun réagit différemment à la mort d'un proche. Et d'ailleurs, se remet-on jamais de ce type d'expérience ?) Compte tenu que de mon côté j'étais très occupé à gérer sa succession et le règlement de toutes ses affaires, j'ai manqué de vigilance et n'ai pas été suffisamment attentif aux changements qui s'opéraient tranquillement chez Georgianna.

C'est finalement monsieur Miron - mon précieux domestique – qui le premier me fit remarquer son déclin.

Une fois bien au fait de ses difficultés et parce qu'il m'incombait de redresser la situation, je la confrontai directement aussitôt que j'en eus l'occasion, mais fus si maladroit que celle-ci se referma comme une huitre et alla même jusqu'à faire une fugue et disparaître de la circulation pendant une bonne semaine.

C'est à ce moment-là que Wickham se manifesta pour la seconde fois. C'est même d'ailleurs par lui que je découvris de quelle manière Georgianna occupait ses soirées et surtout avec qui. Grâce aux photos très explicites que le « cafard » avait prises le soir où il les avait suivies dans ce bar où Georgianna et ses amies avaient l'habitude de se retrouver, je savais maintenant à quoi m'en tenir et compris que cette jeune sœur dont j'étais désormais le tuteur bien qu'elle échappât à mon contrôle se droguait.

Pour étouffer cette histoire et éviter que la réputation de celle-ci ne soit irrémédiablement entachée, je n'eus d'autre choix que de pactiser avec le diable. Comme je l'avais prévu, George accepta de retenir cette histoire et passer sous silence non seulement la gravité de son problème, mais également sa solution, c'est à dire le fait que Georgianna se rendrait en France pour suivre une cure de désintoxication uniquement parce que je m'engageai à lui fournir – chaque fois qu'il en aurait besoin – des réponses à ses questions ou encore quelques informations privilégiés. Notre entente se déclina donc de la manière suivante : pour chaque information importante que je lui transmettrais, il me retournerait un négatif. Considérant qu'il avait pris 9 photos compromettantes et que j'en ai déjà récupérées quatre, le moins que l'on puisse dire c'est que je suis encore loin d'en avoir fini avec lui. Par ailleurs, puisque trois des quatre des faveurs que je lui ai déjà accordées te concernent directement, je n'ai d'autre choix que de t'en informer, sachant très bien qu'en apprenant cela, tu ne pourras faire autrement que de me détester.

C'est moi qui ai informé George Wickham de notre présence à Montebello et au Parc Oméga. C'est encore moi qui lui ai confirmé que Samuel était mon fils et plus récemment encore, c'est moi qui lui ai appris à l'avance mon intention d'annoncer nos fiançailles le soir du bal.

Mais au-delà de cela, au-delà de des révélations offertes à un maître chanteur que j'écraserais comme un insecte si on m'en donnait l'occasion, se cache une vérité bien plus sombre puisque de nature à me discréditer à tes yeux. Une vérité que je vais te révéler, même si en te l'offrant, je te désigne également la porte de sortie que tu cherches depuis le début. Une opportunité de mettre fin à une relation dans laquelle tu n'es pas encore arrivée à t'investir totalement et ce malgré les nombreux efforts que tu fais en ce sens.

Alors voilà. En toute honnêteté, j'admets avoir personnellement tiré profit de ce chantage dans la mesure où je n'ai éprouvé aucune honte et ai même jugé profitable de laisser couler ces informations nous concernant. Au bout d'un certain temps, j'en suis même venu à en apprécier les bénéfices.

Et j'aurais même continué dans cette voie bien plus longtemps encore n'eut-été du cambriolage de ton appartement, conséquence désagréable découlant directement de l'une de ces transactions. D'ailleurs, à cet égard, je ne suis pas le seul à croire que George Wickham est derrière tout ça. Je présume qu'il s'intéresse de près à ton histoire personnelle et qu'il n'hésitera pas à faire de nouveau pression sur moi aussitôt qu'il connaîtra tes antécédents. Sans doute s'agit-il de son « modus operandi » ont même suggéré les deux agents de police avec qui je me suis entretenu à l'hôpital. Avant de prendre congé de moi, ceux-ci m'ont également informé qu'ils avaient l'intention de l'interroger sous peu et qu'ils entreraient à nouveau en contact avec moi, s'ils apprenaient quelque chose de signifiant.

Pour conclure, je tiens à te dire que je suis sincèrement désolé pour le mal que je t'ai fait et m'excuse d'avoir ainsi fait pression sur toi. Ce n'est certes pas digne de l'amour que je te porte et te porterai toujours quelle que soit la décision que tu prendras à cet égard.

Il va de soi que j'attendrai que tu me fasses signe, mais sache aussi que je suis tout disposé à rediscuter de tout cela avec toi si tu le désires.

Je t'aime

William

-Oh non, m'exclamais-je en jetant la lettre sur mon bureau de la même manière que si elle m'avait brûlé les mains. Repoussant ensuite brusquement ma chaise, je ramassai ma bourse, traversai la pièce en coup de vent et me dirigeai vers l'ascenseur, pressée d'aller prendre l'air. Il fallait vraiment que je réfléchisse… et vite.

À suivre…

Alors, qu'avez-vous pensé des aveux de William? Quel conseil donneriez-vous à Élisabeth?

à vous la parole... Miriamme